Articles

Affichage des articles du février, 2012

L'Instant Borgès (II)

Centre de recherche de l’Agence spatiale européenne, Noordwijk, Pays-Bas. 29 Février 2012.

Un ordinateur de la classe z9 d’IBM est une machine étonnamment silencieuse. Elle siège au milieu du data center réfrigéré, deux tours noires élégantes formant bloc sans témoin d’activité, monolithes livrés à leurs opérations internes, hautement sécurisés. Derrière la baie vitrée du centre de contrôle un groupe d’opérateurs consultent leurs terminaux, le chargement des données de Planck dans la base de données du monstre noir, comme l’appellent familièrement les contrôleurs, se termine sans faute. Au début de l’année un des deux instruments du satellite d’observation s’est arrêté de transmettre les données comme prévu après trente mois d’activité à l’écoute du fond de rayonnement cosmologique. Le deuxième instrument va s’arrêter de fonctionner pendant l’année en cours. L’ensemble des données récoltées dans les hautes et basses fréquences du spectre sera combinée pour fournir une carte de grande pr…

L'Instant Borgès (I)

Centre National de Recherche, Bologne, Italie. Février 2013

La conférence très attendue va enfin commencer. Le palais des congrès vibre du bruissement des conversations dans l’atrium où les délégués se sont empiffrés de sandwiches et d’antipasti. Il est près de quatorze heures. A l’appel des organisateurs ils rejoignent précipitamment la grande salle où se déroule la communication plénière. En quelques minutes toutes les rangées se remplissent. De nombreux participants restent debout dans les allées latérales, il y a une excitation sensible, les visages sont tendus, les délégués se serrent pour faire place à la presse qui a été invitée, ce qui est exceptionnel. Les journalistes des principales chaînes d’informations européennes et américaines ont disposés leurs équipements, caméras, micros, dans le fond de la salle. Les lumières s’amenuisent, le grand écran de projection sur l’estrade annonce le sujet de la communication, le silence s’installe tout doucement. Il est bref. L’arrivée du D…

Amsterdam - Arles (VIII et Fin)

Arles…

Ce soir là il étaitbien en avance au Pêle-Mêle d’Ixelles. Le retour d’Amsterdam s’était déroulé sans incident. C’était un Mardi soir, atelier d’écriture. Il en profita pour fouiner un peu dans les rayons. Il avait quelque chose à y terminer qui s’était trouvé interrompu la veille à cause d’une maladresse. La veille, il avait été invité au vernissage de l’exposition consacrée au dernier livre d’Aude, l’animatrice des ateliers. Après avoir salué il s’était perdu un verre de mousseux à la main dans les allées du bouquiniste, caché en particulier derrière les rayonnages dédiés aux livres de l’éditeur Actes Sud, et là, geste maladroit, son verre tomba sur le sol et se brisa. Un peu confus il s’excusa, ramassa les débris, puis s’éclipsa rapidement. Mais voila que le souvenir du début de la journée lui revint d’un coup : l’annonce à la radio du décès d’Hubert Nyssen, l’éditeur d’Actes Sud, la célèbre maison établie en Arles, qui avait précédé sa fugue temporelle et sa décision, ou plutôt…

Amsterdam - Arles (VII)

Les Dieux Drôles…

Ils avaient loué un entresol avenue de Floréal à Bruxelles où la bande des copains se retrouvaient tous les Samedis soirs pour y jouer à des jeux de plateaux, des jeux de rôles. Cela durait depuis une bonne petite année. Pour son anniversaire C. avait convié le club à une super-partie dont il avait élaboré le scénario avec deux amis, Philippe (un autre psychiatre), et Jean-François. Il y aurait du suspense, de la baston, une quête furieuse avec des joueurs incarnant des magiciens niveau douze, autant dire des lanceurs de sorts à la Harry Potter (mais on n’en parlait pas encore à l’époque, d’ailleurs l’idée de l’école des sorciers avait été inventée bien avant J.K. Rowland qui avait piqué les bonnes idées à des tas de gens obscurs et était devenue multimillionnaire). Les boules de feu allaient pleuvoir comme jamais, ils allaient bien s’y défouler. Les adversaires qu’ils avaient à combattre étaient un cran au-dessus, voire deux au minimum. C. avait conservé la plupart d…

Amsterdam - Arles (VI)

Antigone district, Montpellier…

Ricardo Bofill, le célèbre architecte catalan, avait été chargé par la municipalité de Montpellier fin des années soixante-dix d’un projet de développement urbain très ambitieux destiné à relier le centre-ville à la rivière Lez à l’est de la cité. D’inspiration néo-classique cet ensemble dont la construction avait démarré cinq années avant l’arrivée de C. s’était achevé vingt ans après. Lorsque C. le découvrit, le site d’Antigone comprenait déjà l’esplanade de l’Europe et le demi-cercle d’un long bâtiment continu rythmé de colonnes avec une pelouse centrale traversée d’une voie blanche. Il ne se doutait de rien. Montpellier était le nom d’une ville qu’il devait joindre depuis Bruxelles pour y déposer les plans d’un nouveau protocole expérimental destiné à combattre les troubles de la mémoire. A l’époque il travaillait pour l’industrie pharmaceutique. Il devait rencontrer des neurologues aux établissements hospitalo-universitaires de Montpellier et discut…

Interlude - un objet pongien

Cela fait du bruit lorsqu’on le prend en mains, du sable ou plutôt des petits cailloux qui s’entrechoquent à l’intérieur de la briquette de couleur jaune. C’est un objet rectangulaire long de quinze centimètres, soit un majeur et demi. La surface lisse du côté supérieur oppose une résistance molle au doigt qui s’y pose, il y a une réserve d’air enfermée là-dessous avec les petits cailloux qui une fois libérée pourrait parfumer l’atmosphère. Les côtés de l’objet ne sont pas plus hauts que la première phalange de l’index. La surface est rugueuse, abrasive, avec un motif géométrique de ruche d’abeille usé ou griffé par endroits. L’objet est léger, on peut le faire tourner sur lui-même d’une légère pression du pouce et du majeur. En appuyant sur la face blanche de la briquette celle-ci s’ouvre et dévoile non pas des cailloux mais des bâtonnets de couleur crème jetés les uns sur les autres comme des brins de paille. L’intérieur de la briquette consiste en une boîte en carton avec deux compart…

Amsterdam - Arles (V)

Une journée de liberté…

Il n’en avait aucune idée. C’était une situation inédite. Partir sur un coup de tête, ou plutôt un coup de volant à droite dans un tunnel au dernier moment, une impulsion, le contraire d’une réflexion mûrie, tout à l’opposé de ce qu’il était ou prétendait être. Mais il ne pouvait nier cette force qu’il l’avait poussé à l’action, et le résultat, il courrait sur les routes de Hollande, objectif : Amsterdam. Très bien. Il prit conscience de l’absurdité de la situation, des collègues qui avaient confiance en lui l’avaient attendu à neuf heures précises, il était la ponctualité incarnée, et il n’était pas arrivé ; pire, pas même un appel téléphonique ou un texto, un empêchement, cela arrive à tout le monde, prévenir, c’est la moindre des choses. La honte lui monta au visage. Qu’allaient-ils penser ? Ils ne penseraient pas, voila tout, ils avaient autre chose à faire. Il appellerait plus tard se dit-il. Pour dire quoi ? Un gros mensonge, une maladie, cela arrive à tou…

Amsterdam - Arles (IV)

A l’époque romaine…

Tout ce qui en restait tenait peu de place dans la ville mondiale qu’était devenue Londres en deux millénaires, des fragments de murs, une statue de Trajan, et le nom d’une artère semi-circulaire, le London Wall qui suivait le tracé des fortifications de l’ancienne Londinium, la limite nord du quartier marchand qu’on appellerait plus tard la City. C’était beaucoup en un sens, ce nom qui demeurait ainsi énigmatique, témoin d’un très lointain passé, une artère d’un gigantesque corps urbain vivant entre d’autres noms, Barbican, Finsbury Circus et les stations de métro de Moorgate et Liverpool Street d’où d’autres hordes de travailleurs en col blancs sortaient aux heures matinales alimenter en devises, coupons, obligations et autres produits exotiques les machines infernales des banques. Et C. marchait avec eux, il était l’un d’eux. La veille au soir l’avion avait atterri à l’heure à laquelle il était parti d’Amsterdam : dix-huit heures précises ; une heure de vol, une h…

Amsterdam - Arles (III)

Amsterdam...

Station de Bijlmer Arena, banlieue Sud-Est d’Amsterdam. La ligne du métro 54 dégorgeait le flot matinal des employés de bureau dans ce quartier d’affaires décentré et froid. Au début C. avait eu un peu de mal à se repérer sur la ligne jusqu’à ce qu’il identifie le stade de l’équipe d’Ajax… Ajax Amsterdam ! Difficile à manquer, il marquait le point d’entrée de ce grand complexe formé par la gare ultramoderne de Bijlmer, le centre commercial et l’ensemble des bâtiments dispersés des grandes banques néerlandaises, fouillis de constructions cubiques, rectangulaires, obliques, en bleu, rouge, orange, ocre, avec ici et là des formes de bateaux, de fusées, de soucoupes volantes en fer et en béton. Il avait appris à aimer le visage avant-gardiste d’Amsterdam, symbole de réussite économique et de confiance en soi. La silhouette stylisée d’Ajax évoquait le lien entre l’antique et le nouveau, la figure du héros homérique lui rappelait celle de la sagesse, Sophia, et Sophis, le nom de…

Amsterdam - Arles (II)

Avant

La grande porte vitrée du NH Barbizon Palace coulissait silencieusement devant les hommes d’affaire qui débarquaient du Thalys. Une petite file se formait à la réception. Deux jeunes femmes, une blonde et une brune, se tenaient impeccables dans leurs tailleurs noirs cintrés derrière le comptoir d’enregistrement de l’hôtel. Les vélos glissaient sur Prins Hendrikkade et filaient au-dessus du canal vers le centre-ville. Accoudé à la pierre polie du comptoir le regard de C. balayait l’enfilade des colonnes blanches, le lobby baignant dans la lumière zénithale d’un début d’après-midi de Novembre, la jeune femme blonde aux yeux effilés qui lui demandait s’il avait des souhaits particuliers pour son séjour. Elle lui tendit la clé électronique de sa chambre et un voucher pour le bar. Sur le lit l’attendaient le recueil de nouvelles Bedside Stories des finalistes du concours Mario Vargas Llosa, et sous emballage plastifié un ensemble de savons et d’huiles de bain de la marque Agua de la …

Amsterdam - Arles (I)

A l'arrêt...

A l’arrêt dans la station-service du groupe Total qu’il utilisait pour son véhicule de société, C. remarqua une fois de plus que la pompe numéro trois Diesel remplissait son réservoir à moitié puis se bloquait. Le cran de sûreté se libérait après l’injection des vingt premiers litres de carburant. C. réenclenchait la manette du pistolet chromé toutes les secondes jusqu’à l’arrivée du chiffre quarante sur le tableau d’affichage mouillé où le compteur avançait par saccades des chiffres blancs à droite de la virgule. Il prit ensuite la direction du Ring Ouest. L’horloge de bord indiquait en chiffres lumineux rouge 08 :10 qu’il ajusta mentalement sur l’heure d’hiver. Chaque minute de perdue après sept heures du matin pour s’engager sur la bretelle d’autoroute à Drogenbos ajoutait en moyenne cinq minutes d’attente supplémentaire aux files de voitures ralenties dans les goulots d’étranglements étalés sur près de douze kilomètres entre la sortie d’Ostende à Grand-Bigard et c…

enfer

grande pyramide horus domine tout de pierre revêtu horus écrase les moucherons flaque de lumière étalée flaque de sang possible l’ombre du personnage grandit piliers immenses hiéroglyphes hiérarques impassibles se meut d’une colonne l’autre d’un piège évité l’autre éviscéré possible tout est encore latent au-dehors jour ou nuit nos deux héros progressent à pas furtifs leurs ombres préparent le combat un doute œuvre en secret ammon aton qui va là surgit annonciatrice formidable la voix du buisson ardent tu ne regarderas pas ma face à l’œil nu il tint vingt-cinq secondes face à l’astre brûlant l’inventeur du phénakistiscope persistance rétinienne persistance mémorielle œuvre dans le temps long de l’histoire des peuples cléopâtre gloire du père piquée au styx d’un venin d’aspic pendant que licornes ruent le feu de la pnyx il harangue les foules grecques ce fou les perses arrivent le peuple s’en moque le peuple veut du pain mais son venin à l’œuvre enfin délivre la princesse qui s’en va r…

Céline sur la touche

Cher Monsieur et néanmoins Confrère,

La vie a été bien vache avec moi jusqu’à présent, je m’en sors à peine d’avoir crapahuté sur les routes, épuisé jusqu’à la corde, aussi griffu et excité qu’un des nombreux chats de gouttière que je vois défiler sur les toits de Montmartre le soir à pousser des miaoulements, à se donner l’envie de les rejoindre jusqu’à en attraper une oreille déchirée. Si je vous écris c’est pour que vous compreniez à quel point je me suis retrouvé balancé parmi les gredins et la lie de bas-étage des abattoirs à soigner leurs plaies et bosses. C’était la pègre quoi ! Après avoir couru les routes en compagnie des réfugiés et pris comme un rat dans les pièges de ces godiveaux de la Wehrmacht qui nous couraient après, j’estime avoir gagné mon droit à un peu de tranquillité. Bon, moi je suis médecin, vous le savez déjà je crois, et je recherche à présent un emploi stable pour aider ma petite famille qui en a vu de bien dures, à vous retourner un vidoir sur la tronche sans …

Retour à Byzance (archive: 7 janvier 1998)

Image
Enrico Dandolo admirait les quatre magnifiques chevaux de bronze à l’entrée principale de la basilique Saint-Marc. Etaient-ils à leur place ici, à Venise ? Depuis l’époque de Constantin lui-même, ils avaient dominé l’hippodrome de la lointaine Byzance. Pourquoi les avaient-ils dérobés ? Les chevaux éblouiraient encore les yeux des visiteurs dans les siècles à venir ; rien ne pouvait leur arriver de fâcheux dans la cité des doges, au fond de sa lagune, alors que là-bas, Constantinople était morte, détruite dans son corps jusqu’à un point inimaginable. Ainsi que le lui avait dit son ami, le chevalier Geoffroy de Villehardouin : « le feu y consuma plus de maisons qu’ils ne s’en trouvent réunies dans les trois plus grandes villes du royaume de France. » Et c’était le deuxième incendie qu’il avait lui-même allumé. Comment le jugerait-on plus tard ? Comme le héros de Venise, ou comme l’assassin de Byzance ?

  A l’abri d’une colonne, un homme observait le vieux doge et songeait amer : « Fo…

La gavotte du tendre

Pour Marie

Camus, il s’appelait Camus et il en portait le nom au milieu du visage, son orifice nasal ridiculement court et plat comme le reste de sa figure de chien écrasé. « Mon ami comme vous êtes drôle, mais quelle tête vous faites ! », Mathilde espiègle taquinait le pauvre Camus qui se tenait bêtement face à elle, sa lettre de recommandation tendue dans l’espoir d’être secouru. Ah ! Et la cruelle en rajoutait, car elle avait de l’esprit : « voulez-vous me rendre un peu camuse aussi ? » Le dénommé Camus réagissait gauchement : « Madame, Madame… » ; il dansait d’un pied sur l’autre, ses gros souliers à boucles frappaient le plancher du salon de danse. Les élèves de Mathilde le pied posé sur la barre d’exercices observaient amusées la scène de ce Camus qui de guingois perché bredouillait de la bouche qu’il avait comme les poissons, ronde et luisante. Mathilde faussement lasse finit par décacheter la lettre, jeta l’enveloppe qui atterrit en vol plané aux pieds d’une grande élève blonde, …

Miracle à Dresde

Image
Tout aurait pu s’achever comme ça : lors de la destruction complète de la ville de Dresde entre le 13 et le 15 Février 1945, Billy Pilgrim aurait été vaporisé dans la tempête de feu, et on ne parlerait plus de ce livre en train de se faire. Il n’aurait jamais existé pour la bonne raison que moi, Kurt Vonnegut ne serait plus là depuis longtemps pour le rédiger. D’après la loi des probabilités Billy aurait dû disparaître, à peine aurait-il laissé une trace, et encore, sous la forme de poudre d’os ou d’un crâne tout noir, car même les os des humains, des chiens et de tous les animaux du jardin zoologique de Dresde brûlaient. Mais il n’en fut pas ainsi, contrairement à la loi des grands nombres, ou Dieu merci, parce qu’il existe une telle Loi, il y avait une infime chance qu’il survécut. Ce que la science des probabilités ne prétend pas expliquer. C’est peut-être l’œuvre de Dieu dans les cas les plus improbables. Les nombres sont muets au sujet de Dieu, vous ne saviez-pas ? Je vous l’appr…

Une vie de Céline

Image
Une vie de Céline racontée par Philippe Sollers et retranscrite par l’auditeur anonyme d’une célèbre émission radiophonique…
« Vous comprenez, tout se termine à Meudon – c’est l’achèvement, le bout de la route, la déchéance, oui – physique, car il est très affaibli à ce moment-là, je parle de 1961, retenez bien cette date, la Nouvelle Vague arrive au Cinéma, et c’est une déferlante, et le Nouveau Roman, révolution des ‘jeunes turcs’ qui balaye l’établissement, et lui, là dans sa villa ouverte aux vents à Meudon, il domine une boucle de la Seine, et il regarde, il est malade, il se souvient, et il écrit, jour et nuit, nuit et jour, il gratte des pages et des pages par milliers, il lui faut huit mille pages manuscrites à la volée, et retravaillées, en combien de versions, on ignore tout ça, pour un livre de trois quatre cent pages, et justement, là, essayez de l’imaginer, on est en plein Juillet, c’est la canicule, il se tient terré au rez-de-chaussée de la villa, aux étages il ne monte …