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Affichage des articles du mars, 2012

L'Instant Borgès (XV)

Los Alamos, Nouveau-Mexique. 29 Février 2012.

Elohîms créait les ciels et la terre, La terre était tohu-et-bohu, Une ténèbre sur les faces de l’abîme, Mais le souffle d’Elohîms planait sur la face des eaux.
Le vent du désert emporte les paroles d’Amos vers le grand rien ouvert de l’autre côté de la route. Il retourne au Hummer garé face à la maison formée de ronds de bouteilles de verres et de ciment, une des habitations à moitié enfouies dans le sable, typique de l’écologie d’Earth Ship. Les paroles banales qu’il a échangée avec le policier navajo le mettent mal à l’aise, se pourrait-il qu’il ait été suivi, qu’il soit surveillé ? Le lien avec la communauté hassidique qu’il a établi avec lui est-il purement fortuit ? Il roule moins vite à présent et surveille l’arrière de la route dans le rétroviseur, parfois une voiture le dépasse mais dans l’ensemble il n’y a presque personne d’autre que lui à circuler aujourd’hui dans ces vastes étendues. Il repense à Lisa qui a pris l’avion de retour po…

Mini-haïku

Mon nez gratte
Saison des atchoums
Beau printemps!

L'Instant Borgès (XIV)

Phoenix, Arizona, 17 janvier 2012

Pourquoi reviens-tu ? L’email de confirmation transmis par Lisa s’affiche sur l’écran entre deux fenêtres de code défilant à vive allure. Pendant qu’une moitié de son cerveau observe les sauts d’exécution du logiciel en mode de débogage, l’autre moitié médite le sens du message de Lisa et fait silence. L’homme jeune, portant lunettes, cheveux en papillotes et kipa, retire ses lunettes, s’enfonce dans son fauteuil qui bascule en arrière, pivote sur son axe, et détournant ses yeux de la console il se projette de l’autre côté de la fenêtre d’un pavillon de banlieue. Pendant qu’il nettoie lentement ses verres ronds à l’aide d’un chiffon en peau de chamois qu’il retire d’une poche de son gilet, il observe la boite aux lettres métallique fichées au bout d’un bâton qui grince lorsque le vent s’agite devant sa pelouse. Un peu de poussière se soulève de la route et retombe mollement, il fait sec, les brindilles d’herbe ramassées en touffes roulent entre les voi…

L'Instant Borgès (XIII)

Centre de l’Energie Atomique, Saclay, près de Paris, 17 janvier 2012

Le plateau de Saclay en Ile-de-France occupe une superficie de treize mille hectares délimités par de vastes étangs et parcouru de deux cent kilomètres de rigoles d’écoulements d’eau construites pour alimenter par simple gravité les fontaines du château de Versailles. A cette ingénierie hydrologique s’est ajoutée une vocation de pôle de recherche et développements depuis la seconde moitié du vingtième siècle qui concentre la moitié de la recherche française au sein de campus peuplés de plusieurs dizaines de milliers d’habitants, étudiants, chercheurs, employés d’industries de pointe, administratifs. On l’a souvent comparé à une Silicon Valley européenne. Au centre du dispositif le Centre pour l’Energie Atomique ressemble à une ville idyllique au milieu d’une verte campagne semée des rotondes blanches de réacteurs nucléaires et parcourue par une population de six mille âmes concentrée sur des tâches stratégiques. Dans …

L'Instant Borgès (XII)

Jardins du Luxembourg, Paris, 17 janvier 2012

Ce n’est pas l’idéal pour une promenade d’amoureux, le temps est frais, il a gelé la nuit dernière, mais heureusement le ciel est découvert, et puis il faut en profiter un peu pense Geert qui enroule sa grosse écharpe de laine en sortant de l’institut, les jardins sont à quinze minutes à pied, ce n’est pas la peine de prendre le métro pour un arrêt, de toute manière la station Port-Royal est sur la ligne du RER B, quelle idée de prendre le train jusqu’à la station Luxembourg, heureusement que le vélib, comme ils disent ici pour les vélos en libre service, commence à se répandre un peu partout à Paris, d’accord, difficile de comparer avec Amsterdam, et sans doute ce ne sera jamais comme chez nous. Il frissonne à l’évocation de ce pronom qui revêt pour lui une signification très personnelle, comme chez nous, mais sommes-nous vraiment chez nous à Amsterdam Lisa et moi ? Deux années depuis notre mariage un peu fou à Las Vegas, un coup de tête, …

L'Instant Borgès (XI)

Institut d’astrophysique de Paris, 17 Janvier 2012

Vingt ans après, le docteur Chamseddine savoure enfin son heure de gloire. Le communiqué de presse du CNRS relate la fin de mission de l’instrument hautes-fréquences du satellite Planck dont il a assuré une partie de la conception, et en sa qualité de citoyen américain, sa collaboration avec la NASA pour la livraison du fluide cryogénique s’est avérée déterminante. Pendant mille jours, l’instrument a fonctionné à merveille, plus du double du temps initial prévu, et permis de collecter cinq images complètes du ciel dans le spectre des fréquences électromagnétiques des micro-ondes à une température proche du zéro absolu, autour de 2,7 degrés Kelvin. La sensibilité de l’instrument à hautes-fréquences couplé à celle de l’instrument à basses fréquences qui continue à fonctionner permettra dans un an environ, il le sait, de récolter des images d’une précision inégalée et de repousser les limites de la résolution de la fameuse carte du Big Ba…

Les renards

Texte sous double contrainte, entre un incipit et une closule donnés.

La colline blanche derrière la maison était pleine de renards. L’hiver était tombé tôt cette année-là, surprenant hommes et animaux d’une vive et brutale froidure. Julien éprouva le désir de s’y promener, la progression lente vers le sommet, ses bottes enfoncées dans la fraîcheur de la neige, sa respiration, la vie en lui qui montait, la nature qui se reposait, mais il serait toujours possible songea-t-il à tirer le coup de fusil, les gouttes de sang maculant la blancheur, la fourrure chaude encore d’une petite vie qui s’en échappait, oui, c’était un bon moment pour sortir dans l’attente d’autre chose, dans l’espoir insensé d’autre chose. Devant sa figure un léger voile d’air froid se formait frisant barbe et moustache ; le soleil déclinait à mesure de son ascension, le bruit de sa respiration seule dans le silence le précédait toujours plus haut. Il contempla enfin son pays, les douces collines qui déroulaient leurs pl…

La marquise sortit à cinq heures

Variation anti-romanesque (Paul Valéry...)

La marquise sortit à cinq heures, ayant oublié les clés de la cabriolet dans la boîte à gants sur la cheminée du salon qu’Anita, la veille, avait déplacé lors du nettoyage hebdomadaire, et peu fortuitement déposé sur la table basse devant le téléviseur où traînait le carton à chaussures de sa fille Juliette qui contenait parmi des coccinelles la clé des champs qu’elle empruntait le soir pour ses promenades mystérieuses et solitaires au bord de l’étang de la propriété, non loin de la grille principale d’où l’allée se déroulait dans toute sa plénitude de statues et de gravier vers le garage au cabriolet jaune que la marquise aimait conduire lorsque les beaux jours revenaient, et qui attendait serein que sa propriétaire daigne l’utiliser, sauf que, lorsqu’elle sortit à cinq heures, la marquise réalisa que la clé électronique qu’elle pensait avoir laissé dans la voiture n’y était plus ; irritée par ce contretemps la chercha en vain dans son petit …

Haïkus sous contrainte

I.
Il neige ici-bas Voyage au pays des morts L’envers du décor.
II. Amer Soleil trace Sa route au ciel éloigné Lune d’encre se cache.
III. Ton cœur d’amour tu Miroir gelé du ciel bas Printemps, il se brise !
IV. Christ en croix, nu Tes poches percées crient justice Deniers de Judas !
V. Tes jeux innocents Une femme morte sur la route Une pierre dans chaque main.
VI. Lac ouvert bleu vif Pierre polies reposent au fond Poisson attrapé !
Rédigé en atelier d'écriture, première série (29 Novembre 2011)

L'Instant Borgès (X)

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Centre des Conventions, Washington D.C. 23 Avril 1992

C’est le grand jour, la réunion annuelle de la Société américaine de physique. Très tôt, dès cinq heures du matin, l’équipe des chercheurs a rassemblé les documents dans les grandes boîtes en carton, quitté l’hôtel et remonté Constitution Avenue le long du National Mall, des grands Mémoriaux et du Smithsonian Institute, le cœur symbolique des Etats-Unis d’Amérique. Ils rejoignent le bâtiment de verre et de béton du Centre des Conventions au sommet de Mt Vernon Place à sept heures trente pour trouver les portes closes. A huit heures tout le monde est là ainsi qu’une équipe de la télévision. La salle bruisse d’impatience, la communication qui va être présentée mettra un terme à dix-huit longues années de recherche, de doutes, d’espoirs. Les délégués savent bien que quelque chose de fondamental va être annoncé mais ils n’en connaissent pas les détails ; jusqu’au bout l’équipe de chercheurs et le directeur du programme, le Docteur Georg…

Langage tangage, filiations et autres chats

9 Mars: nous débutons la séance (atelier d'écriture deuxième série) par un petit exercice d’échauffement inspiré du « langage tangage » de Michel Leiris (1984), ce que les mots nous disent, démantibulation du langage. Nous prenons trois mots qui nous plaisent et les faisons tanguer phonétiquement.

Langage Tangage
Tyrannosaure : tyran abrasif, carnassier féroce dévoreur d’hommes aux ors décorés Exégèse : interprétation express mêlée d’expédients peu digestes Hiératique : seigneur solaire absolu figé dans sa colossale pose de statuaire antique
Le plat de résistance est une autobiographie ou plutôt une généalogie, il faut retourner au commencement (lecture d’un extrait de la Genèse avec la longue litanie des descendants d’Adam), sous la forme d’un inventaire réel ou symbolique, sans nom propre, qui va vers l’universel, dans lequel on devine des silhouettes, des figures. La structure des phrases peut être inspirée par le rythme d’une litanie « celui-là qui … », « celle-là… » (lecture d’un…

Hommage à Moebius (8 mai 1938 – 10 mars 2012)

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décès de jean giraud moebius hier j’ouvre 40 days dans le désert b bande dessinée sans parole noir et blanc au crayon sur papier crème soixante-dix cases soixante-dix planches une seule bande à l’italienne format 24cm x 16cm au format original du carnet de l’auteur publiée en novembre 1999 chez stardom moebius productions titre énigmatique en franglais ouvrage de sorcellerie graphique dit ironiquement le quatrième de couverture d’où vient l’œuvre où va l’œuvre 40 jours pour une méditation dans le désert le désert est américain paysages de l’ouest le désert lieu rituel de la méditation bible castaneda en silence même pas de bande son ce n’est pas un film muet nous sommes plongés dans le silence du désert l’œuvre raconte par la puissance des images par leur enchaînement nous sommes bien dans un récit case planche fiction l’art n’a pas besoin de colifichets signes extérieurs bulles ponctuation langage structure grammaticale self-generated each symbol speaks for itself the flow is key to …

L'Instant Borgès (IX)

Adrogué, environs de Buenos-Aires, Argentine. 21 Mai 1940

L’écrivain est assis à la table de travail. Le ciel bas de ce jour d’automne disperse chichement une lumière grise qui salit les fenêtres. L’ampoule de la chambre ne fonctionne pas, voici plusieurs jours qu’il pense le signaler à la réception de l’hôtel et qu’il l’oublie. Il éclaire son univers à l’aide de la seule lampe de bureau, ses manuscrits, la petite machine à écrire qui l’accompagne toujours en voyage, la feuille de papier glissée et qui contient au milieu de la page le mot FIN. Il n’est pas loin de Buenos-Aires où il habite mais il s’est retiré quelques jours se faire oublier, et pour oublier, dans cet hôtel Las Delicias où sa famille avait l’habitude de l’emmener pour les vacances d’été. La pénombre envahissante ressemble aux monde des ombres qui grandit en lui, il perd la vue tout doucement, écrire le fatigue de plus en plus. Pourtant, il le faut. Ecrire il le faut et voici la dernière touche d’une nouvelle pour laque…

L'Instant Borgès (VIII)

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New-York, 21 Mai 1965

Le garçon avance rapidement dans la foule compacte qui se déverse des bouches du métro dans les rues du bas Manhattan. Son cartable sur les épaules il se faufile entre les adultes qui se rendent au travail. Il s’arrête devant le marchand de journaux qui le connait bien. Tiens qui voila, le petit Cham, béni sois-tu mon garçon. Salue ton père de ma part. Chaque matin le garçon s’arrête ici pour lire la page de titre du plus prestigieux des journaux, le New York Times qui s’étale en grand, l’encre encore fraîche sur le papier qui sort des presses. Le vieux monsieur est un égyptien, comme son père. Lui, Cham, est américain. Il lit les titres du journal chaque matin. Plus rarement, il lit quelques colonnes de la première page. Cham a sept ans. Il lit très vite pour son âge, il y a beaucoup de choses pour lesquelles il manifeste de la curiosité et du talent. Il calcule très vite aussi. Son père est chauffeur de taxi. C’est un émigré. Cham ne connait rien d’autre que la vi…

L'Instant Borgès (VII)

Mahabalipuram, Tamil Nadu (Inde du Sud). Février 2010  jusqu’à  moins l’infini

« Chidam » se lève, étire ses membres et se retourne vers la ligne basse des temples derrières les dunes. Il admire les restes érodés des sikharas construits pendant la très longue période de la dynastie des Cholas qui ornent la côte au sud de Madras d’un chapelet de gros grains sculptés. La culture tamoule et sa langue dont il est très fier est parlée depuis deux millénaires, une des plus vieilles langues encore vivantes, qui a produit des poèmes que la foule chante ce soir en une lente procession sur la plage. Sa méditation interrompue il préfère maintenant se mêler aux pèlerins. Ils arrivent de partout, s’écoulent le long des dunes comme une rivière d’hommes, toutes conditions mêlées pour la fête de Shiva qui va se prolonger la nuit à la lumière de milliers de bougies. Les étoiles s’allument et nous marchons en chantant pense-t-il, pareils aux luminaires du ciel profond qui brûlent leur hydrogène depuis de…

L'Instant Borgès (VI)

Mahabalipuram, Tamil Nadu (Inde du Sud). Février 2010  jusqu’à  moins l’infini

Temps zéro. Singularité de la Création. Le « Big Bang » popularisé par la presse scientifique. Temps Zéro. Le nombre du rien, du vide, du néant. Temps néant. Néant. Limite absolue. Temps zéro + 1x10-43 secondes.    L’inflation démarre, le début de l’expansion de la singularité en une bulle, l’univers. 10-43 secondes ? Seule la notation scientifique des nombres, la base et l’exposant peuvent rendre compte de ce qu’il est impossible autrement de nommer, de figurer. 10-43, l’exposant est négatif, la mesure s’exprime en secondes, c’est un nombre infiniment minuscule, la quarante-troisième puissance de dix négative, autrement dit : zéro, virgule, zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro une seconde. Du Néant à ce nombre infiniment petit mais p…

L'Instant Borgès (V)

Mahabalipuram, Tamil Nadu (Inde du Sud). Février 2010.

Les vagues agitées du golfe du Bengale déroulent l’incessant tapis de leur énergie primordiale sur les côtes du Coromandel. Le tsunami de Décembre 2004 a laissé ici d’étranges traces, la vague géante en se retirant a laissé huit mille morts et les restes de deux sites archéologiques engloutis mis soudainement à nu. Non loin des temples du rivage, l’un consacré à Shiva, l’autre à Vishnou, Chidambaranathan assis sur le sable s’abîme dans la contemplation du flux et du reflux incessant de la mer. Il est ici chez lui, son prénom en Tamoul signifie une des demeures du Dieu Shiva, une des incarnations du destructeur – transformateur des choses, yogi conscient de tout ce qui se passe dans l’univers.
« Chidam » comme l’appellent familièrement ses proches appartient à la caste des brahmanes. La plupart des lettrés, des académiques, des scientifiques en Inde sont des brahmanes, les héritiers des prêtres de l’hindouisme. Les castes restent imp…