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Affichage des articles du octobre, 2012

Les livres que j'emporte dans ma valise...

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Les livres que j’emporte dans ma valise, je les choisis avec soin avant un départ. Depuis très longtemps, pour un long séjour, pour un court séjour, cette étape des préparatifs de voyage, je ne la négligerai pour rien, je ne l’oublierai pas. Je ne veux pas quitter mon nid sans une protection d’objets magiques, et ce sont les livres mes grigris, mes amulettes, mes pare-chemins. Depuis que j’ai quatorze ans, ce rituel s’est mis en place, progressivement, je n’en devins conscient que plus tard. Au cours de ces premières années, le choix était limité par la taille de ma bibliothèque qui comptait quelques livres de poche, des ouvrages scolaires, et la collection complète de l’encyclopédie « Tout l’Univers », que je ne pouvais emporter dans un petit sac de voyage.
Mémoire, je t’invoque.
Il y avait – je me souviens !, « Les histoires extraordinaires » d’Edgar Allan Poe, et sa suite, « Les nouvelles histoires extraordinaires » dans la splendide traduction de Baudelaire. C’est avec Poe et Baud…

Se retrouver ici, en ce moment...

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Se retrouver ici, en ce moment ; légèrement décalé, dedans dehors, la conférence « coups de cœur » des ateliers d’écriture va commencer, et j’y assisterai en spectateur… cinq minutes pas plus. Croisement, destins croisés aurait dit Calvino, c’est dans la contrainte que je gagne ma liberté, écrire est une contrainte, une liberté, ce sont deux faces d’une même réalité, recto : « moi, je, sujet écrivain écrivant » ; verso : « un cadre, un lieu, un temps, une réalité qui structure le désir ». Désir d’écrire, écriture du désir ? Quel lien concret unit ces deux mots ? Pas envie de théoriser.
Le groupe s’assemble, petit à petit, elles viennent, oui, que des femmes, sauf un, elles papotent, par petits groupes, elles s’installent à la grande table en chêne dressée au milieu de la bouquinerie, un lieu, je le connais, oh ce bois sur lequel j’ai usé mes crayons, rempli mes pages du carnet noir, mon compagnon de route. Enfin, tous le monde est assis, s’amuse, se demande quoi boire ; pourquoi pas une bo…

Il vient, il le précède...

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Il vient, il le précède il n’en fait qu’à sa tête qui s’envolera, virevoltera libérée du corps des tracas fracassée encore
D’un éclat dur brillante, l’âme sûre du bourreau muet épris de Salomé la belle la cruelle la danseuse qui clame je veux sa tête.
Tranche dans le vif.
Grandi parce qu’amoindri Jean sans tête se relève prophétise, s’esclaffe, rit hurle Hérodiade ton désir ma mort ma vie à venir par l’eau j’ai baptisé Eve femme du genre humain.
Il me suit, il me précède a la parole brève le verbe haut, clair le désir nait du verbe et de la chair. Recevez ma gerbe.

Gustave Moreau, esquisse pour Salomé (1876)

Autour de l'oeuvre de Marguerite Duras VIII

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Des années plus tard, Georges n’attend plus rien. Sa fille Tina, mariée, partie, mère de deux enfants, déjà ; si vite, tout va si vite dans la vie ; sa femme Maria, partie, avant lui, il médite, quelle injustice, quelle saloperie la vie ; il l’a mise en terre dans ce petit lopin au bout de la route, face à la montagne qu’elle aimait, ils s’y étaient connus ; son autre fille, Eleni la folle, partie elle aussi, jeune, si jeune, tout comme sa mère, la veuve, l’autre femme qu’il a follement aimée… tous partis…
Georges était vieux, il avait survécu à toute sa famille, il avait tout vendu, s’était installé dans un appartement. Il vivait seul. Il n’attendait plus rien. Georges écrivait, il tenait un journal, il notait des petites choses sans importance. Un soir il montra ce journal à un ami de passage. Tu devrais en faire quelque chose lui dit ce dernier. Tiens, prends cette carte et téléphone de ma part à cette personne. Elle s’appelle Despina. C’est une agent littéraire. Ce que tu écris est …

Autour de l'oeuvre de Marguerite Duras VII

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Il entend le chant des grillons qui tombe avec le soir. Georges fume sur la terrasse. Il se souvient de ce soir-là, il y avait aussi le chant des grillons qui tombait des collines, ruisselant, porté par les avant-postes de la nuit. La lune est levée, pleine, elle illumine la mer. Georges sent une présence, c’est sa femme qui est sortie. Elle s’appuie sur son épaule. Son parfum, l’odeur de son corps, Georges se rappelle aussi de cette nuit-là ; elle était là avec lui, ce fuit la nuit où les partisans furent massacrés dans la montagne. Il y avait aussi des aboiements de chiens…
Un bruit à la porte de la cabane. Deux coups, on toque. Georges écoute, son cœur s’emballe. Les coups redoublent. On frappe encore et plus. Qui est-là ? Il finit par dire qui est là ? Maria, il entend. Elle entre dans l’unique pièce sombre du gîte de montagne. Son frère est appuyé sur son épaule, il trébuche, il souffre. Maria dit il est blessé, aide moi. On le met sur le lit de berger, un sommier sale, un peu gra…

Autour de l'oeuvre de Marguerite Duras VI

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Les hommes ont quittés le kafeneion. Le soleil tape. C’est l’heure de la sieste. Deux hommes sont restés : Michalis le tenancier, et Dimitri, le poète.
Michalis connait beaucoup d’histoires, celles des époques lointaines de l’archipel, et celles du coin, qui traînent dans les rues, qui écorchent les oreilles. Il retient tout, mémoire vivante, mais parfois un rien exagérée, un peu fausse : comment savoir ? Dimitri lui, il fait le baryton à l’église aux grands offices. Après avoir donné sa plus belle voix à Pâques, il se sent un peu las. Dimitri écrit aussi le soir, quand sa famille est endormie, des poésies courtes, un rien savantes, en pentamètres ïambiques. Michalis remplit leurs verres d’un fond d’ouzo, coupe à l’eau, rajoute quelques olives noires dans l’assiette. « Attends, j’ai une surprise pour toi… » Michalis disparait un instant dans la cuisine, après quoi il dépose un poulpe grillé sous le nez de Dimitri qui regarde l’eau troublée par l’ouzo devenir translucide, laiteuse. - Tie…

Autour de l'oeuvre de Marguerite Duras V

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Les hommes du village se sont rassemblés au café. Ils boivent, ils commentent.
Ecoutez, écoutez, comment ça s’est passé.
Oui, comment, à peu près, dis-nous, dis-nous le quoi et le pourquoi.
C’était le lendemain de Pâques, tout le monde était fatigué, le village se reposait, rêvait peut-être. Presque tout le village dormait ce matin-là, sauf lui, l’homme.
L’homme, Georges.
Oui, Georges qui grimpait furieusement le sentier, vous savez, ce sentier qui mène de la plage à sa maison penchée au-dessus de la mer.
Oui, ce rivage où les ruines du temple attendent d’être relevées.
L’homme, Georges, il criait, il hurlait. On dit qu’il avait bu la veille plus que de coutume. On dit aussi qu’il avait eu des mots avec sa femme.
On n’est pas sûr. Yannis l’a vu, l’a approché, sur la plage il ramenait sa barque, ses filets, il lui a dit « Georges, tu cours. Pourquoi cours-tu ? Georges, ton haleine sent le raki. » Il lui a dit ça, Yannis l’a raconté à son frère Dimitri.
Dimitri, celui qui a la belle voix de baryto…

Autour de l'oeuvre de Marguerite Duras IV

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Eléni sur le rivage, elle jette des cailloux. Aux oiseaux, aux poissons.
Entre les colonnes du temple, au bord de l’eau, Eléni, elle danse, elle s’élance, elle parle avec le vent. Le petit temple d’Héra, il se tient, ruine miraculeuse, ruine à rebours du temps, isolé, protégé, près de l’eau. A cette heure du jour, il n’y a personne encore. C’est l’heure d’Eléni. C’est le moment, l’heure où l’eau frisonne, où les vagues reviennent, où la lumière se sépare de la nuit, c’est la joie, Eléni elle danse entre les colonnes nues, et nue sont corps s’offre aux marbres, joue avec les statues ruinées, avec les fragments du passé. Eléni n’a pas de mémoire, elle a un corps qu’hantent les caresses reçues, les caresses volées, un corps qui jouit, qui s’élance, qui oublie toujours. Eléni est la fille du vent âpre de la montagne, sa mère lui dit « tu es folle ! ». Eléni rit, elle rit, sa mère lui dit « tu es possédée ! ». Eléni crie de joie, elle crie après l’amour, toujours, en silence elle jouit, mais ap…

Autour de l'oeuvre de Marguerite Duras III

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Les hommes s’installent à droite dans l’église, les femmes à gauche. Chacun tient un cierge en main, une lueur d’espoir pour la nuit de Pâques. Le chant orthodoxe du groupe des psalmistes emplit l’église, cinq hommes habillés en noir qui chantent l’évangile.
Georges tarde à venir. Il n’a pas encore pris sa place, là, entre ses frères, ses cousins. Georges qui devait lui dire quelque chose.
Maria attend son cierge en main, sa fille à ses côtés. Elle n’entend pas la respiration proche des femmes autour d’elle, elle ne sent pas la main de sa fille posée sur son bras. Maria attend quelque chose qui ne vient pas, ou qui tarde à venir depuis si longtemps.
Elle se détourne vers l’entrée de l’église où les villageois se pressent, il y a encore beaucoup de monde qui arrive. Elle voit George, il parle avec une femme toute de noir vêtue. Elle est très belle, elle a un visage long et triste. Georges lui tient les mains, les lâches rapidement. Maria sait, elle sait qui est cette femme. Mais cela elle…