Wednesday, 29 February 2012

L'Instant Borgès (II)

Centre de recherche de l’Agence spatiale européenne, Noordwijk, Pays-Bas. 29 Février 2012.

Un ordinateur de la classe z9 d’IBM est une machine étonnamment silencieuse. Elle siège au milieu du data center réfrigéré, deux tours noires élégantes formant bloc sans témoin d’activité, monolithes livrés à leurs opérations internes, hautement sécurisés. Derrière la baie vitrée du centre de contrôle un groupe d’opérateurs consultent leurs terminaux, le chargement des données de Planck dans la base de données du monstre noir, comme l’appellent familièrement les contrôleurs, se termine sans faute.
Au début de l’année un des deux instruments du satellite d’observation s’est arrêté de transmettre les données comme prévu après trente mois d’activité à l’écoute du fond de rayonnement cosmologique. Le deuxième instrument va s’arrêter de fonctionner pendant l’année en cours. L’ensemble des données récoltées dans les hautes et basses fréquences du spectre sera combinée pour fournir une carte de grande précision de l’état initial de l’univers. Les premiers résultats seront publiés au début de l’année suivante.
Les techniciens se félicitent du succès de l’opération de la nuit. Le responsable d’équipe envoie un email laconique au Docteur Chidambaranathan et à l’ensemble des scientifiques.

« Croyez-vous en la pluralité des mondes, Docteur ? ». Le jeune Geert s’est servi un grand latté et rejoint ses collègues pour la réunion informelle du matin, debout devant les distributeurs de l’institut. Chidambaranathan sourit de la naïveté apparente de la question, il n’y répond pas vraiment : « Il n’y a qu’une pluralité d’hypothèses, tout le reste est un peu vain. ».  Ils boivent leur café en silence.
Geert reprend : « il y a beaucoup de chance que nous ne soyons pas plus avancés dans un an, nous aurons peut-être éliminé certains modèles de l’état initial, peut-être pas… Cela dépend de la qualité du traitement des données. ». Tout le monde acquiesce. Chidambaranathan consulte son Blackberry : « de ce côté-là les nouvelles sont plutôt bonnes, le chargement des images dans le mainframe s’est déroulé à la perfection. ». L’ambiance se détend, chacun retourne à ses occupations.

Après sa journée de travail à l’agence spatiale un homme élégamment vêtu se rend à pied à la mosquée de Noordwijk. Il est absorbé dans ses pensées. C’est un homme très pieux qui s’abîme dans la récitation des sourates d’al-maghrib, la prière du coucher du soleil.

Dans la salle des machines le technicien de surveillance des traitements de la nuit consulte sa page de nouvelles personnalisée sur Internet. il prend le temps de lire attentivement une dépêche de l’agence Reuteurs, Experts say Iran has « neutralized » Stuxnet virus. Il envoie un email.

Un ordinateur de la classe z9 d’IBM est une machine étonnamment silencieuse. Le bruit du système de refroidissement s’arrête dans la salle. Le silence devient plus vaste, il englobe les grappes d’ordinateurs les uns après les autres. Très vite la température commence à s’élever.

Au même moment, quelque part dans le désert du Nouveau-Mexique…

Tuesday, 28 February 2012

L'Instant Borgès (I)

Centre National de Recherche, Bologne, Italie. Février 2013

La conférence très attendue va enfin commencer. Le palais des congrès vibre du bruissement des conversations dans l’atrium où les délégués se sont empiffrés de sandwiches et d’antipasti. Il est près de quatorze heures. A l’appel des organisateurs ils rejoignent précipitamment la grande salle où se déroule la communication plénière. En quelques minutes toutes les rangées se remplissent. De nombreux participants restent debout dans les allées latérales, il y a une excitation sensible, les visages sont tendus, les délégués se serrent pour faire place à la presse qui a été invitée, ce qui est exceptionnel. Les journalistes des principales chaînes d’informations européennes et américaines ont disposés leurs équipements, caméras, micros, dans le fond de la salle. Les lumières s’amenuisent, le grand écran de projection sur l’estrade annonce le sujet de la communication, le silence s’installe tout doucement. Il est bref.
L’arrivée du Docteur Chidambaranathan est annoncée par des applaudissements discrets. Les délégués du premier rang se sont levés, ils applaudissement plus forts, les autres rangs les rejoignent, puis les autres derrière, c’est une vague qui se soulève ; bientôt toute la salle est debout et le vacarme emporte la parole des commentateurs de la télévision qui s’apprêtent en direct à transmettre l’événement.
De la main le conférencier qui s’est installé sur l’estrade invite la salle à se rasseoir. C’est un homme sans âge, petit et mince, la peau très brune, les cheveux noirs brillants. Il est habillé d’un costume beige, une chemise noire à col ouvert. Une caméra fait un gros plan sur son visage orné d’une grosse moustache, il a les lèvres charnues, le sourcil épais, les yeux petits et noirs enfoncés, il sourit, une rangée impeccable de dents blanches illumine sa face sombre. Il fait glisser les premières diapositives de l’exposé et puis il raconte de sa voix aigüe, dans un anglais à l’accent britannique impeccable, ce que toute la salle attend depuis le matin, ce que par-delà les murs d’enceinte du palais des congrès, un peu partout dans le monde entier des esprits inquiets, curieux, passionnés attendent… certains depuis un an, d’autres depuis quelques jours suite au buzz qui s’est emparé de la planète, mais d’autres attendent depuis des temps immémoriaux, des temps aussi vieux que l’humanité.
 Ceux qui attendent depuis un an sont probablement les plus avertis ; c’est en effet dans ces mêmes lieux, il y a une année exactement, que s’est déroulée la conférence d’astrophysique sponsorisée par l’agence spatiale européenne sur les premiers résultats du traitement des données du projet Planck. A l’époque, ce sujet hautement technique n’avait alerté que les spécialistes. Mais l’intérêt est monté petit à petit, à travers le Net où tout d’un coup le nombre de followers du compte ESA Planck sur Twitter a explosé, multiplié par dix en quelques jours, et puis encore par dix au bout de deux semaines, se stabilisant autour de trois millions d’abonnés au début de l’hiver. Les observateurs de la planète média ont parlé d’un phénomène émergeant. Par les réseaux sociaux, les médias classiques où par les conversations partagées dans les restaurants d’entreprise ou les cantines scolaires, petit à petit tout le monde, ou presque, avait entendu parler de la plus grande découverte astronomique de tous les temps. Pour la plupart des gens c’était totalement incompréhensible, alors les réactions habituelles après la curiosité initiale avaient été marquées par le désintérêt pur et simple et l’oubli, le rejet de l’information, ou la conviction qu’il s’agissait d’un canular, d’une rumeur. La vague avait fini par retomber.
Le Docteur Chidambaranathan explique ce que la plupart des délégués connaissent déjà, mais il fait un effort de pédagogie pour la presse internationale ; alors il rappelle quelles ont été les grandes étapes du projet, ce qui s’est passé un an auparavant avec la publication des premières données intelligibles tirées de l’expérience. Il explique avec des graphiques et des photos quelles ont été les difficultés principales rencontrées pendant l’analyse des données, l’immense complexité du décodage, voire littéralement du décryptage des informations cachées dans les terra-octets de données brutes envoyées par le satellite Planck vers la Terre. La véritable difficulté de l’expérience dit-il était d’ordre informatique, des algorithmes et du calcul ; il a fallu reprogrammer plusieurs fois l’ensemble de la grille de calculateurs distribués sur les centres de recherche européens. Un travail laborieux mais nécessaire. Utile. Il dit cela d’une manière appuyée, il répète ce dernier mot, lentement : utile, u-ti-le. La caméra zoome sur une fine trace de sueur à peine perceptible qui coule le long de sa tempe droite. Les narines frémissent, la bouche se ferme, le regard se fait dur et fixe un point dans le vide au milieu de la salle. Les délégués sont suspendus aux dernières paroles du Docteur Chidambaranathan. Ils se tiennent sur le bord de leur fauteuil, le dos tendu vers l’avant. Sur l’écran, la diapositive annonce la conclusion, la découverte, qui va être dévoilée. Le doigt de Chidambaranathan s’apprête à glisser sur l’écran de son ordinateur vers la prochaine diapositive de la présentation. D’une parole un peu théâtrale il dit enfin : « et voici ce que nous avons vu. »
Un délégué du premier rang s’est levé et monte sur l’estrade d’un pas rapide. Chidambaranathan le voit et ne parait pas surpris, il détourne son attention un instant du geste qu’il s’apprêtait à accomplir, tend la main et désigne son collègue à l’ensemble des participants à la conférence : « je vous présente le Docteur Chamseddine, mon plus précieux collaborateur sans lequel les ultimes travaux n’auraient pu être menés à bien ». Les caméras se détournent sur Chamseddine, c’est un bel homme, grand, le visage mince, aigu, presque chauve, en costume trois-pièces gris perle d’excellente coupe, une cravate amarante. Il a un sourire extatique sur le visage. Il se rapproche de Chidambaranathan. Les deux hommes se regardent en silence pendant quelques secondes.
Trois coups de feu claquent rapidement. Le conférencier s’effondre.
Chamseddine se tourne vers les délégués, vers les caméras qui renvoient instantanément son image et son geste dans le monde entier. « Moi Chamseddine, j’ai tué le diable. Dieu est le plus grand ! ». La confusion s’empare de l’assistance. Puis toutes les communications vers l’extérieur sont coupées.
  
Un an avant…

Sunday, 26 February 2012

Amsterdam - Arles (VIII et Fin)

Arles…

Ce soir là il était bien en avance au Pêle-Mêle d’Ixelles. Le retour d’Amsterdam s’était déroulé sans incident. C’était un Mardi soir, atelier d’écriture. Il en profita pour fouiner un peu dans les rayons. Il avait quelque chose à y terminer qui s’était trouvé interrompu la veille à cause d’une maladresse.
La veille, il avait été invité au vernissage de l’exposition consacrée au dernier livre d’Aude, l’animatrice des ateliers. Après avoir salué il s’était perdu un verre de mousseux à la main dans les allées du bouquiniste, caché en particulier derrière les rayonnages dédiés aux livres de l’éditeur Actes Sud, et là, geste maladroit, son verre tomba sur le sol et se brisa. Un peu confus il s’excusa, ramassa les débris, puis s’éclipsa rapidement.
Mais voila que le souvenir du début de la journée lui revint d’un coup : l’annonce à la radio du décès d’Hubert Nyssen, l’éditeur d’Actes Sud, la célèbre maison établie en Arles, qui avait précédé sa fugue temporelle et sa décision, ou plutôt l’impulsion, de poursuivre une route improbable vers Amsterdam, et d’y revenir. Et c’est ainsi qu’il fut immédiatement attiré par la tranche d’un livre d’Actes Sud intitulé « L’Editeur et son Double » écrit par Hubert Nyssen. Il s’agissait du tome deux des carnets de l’écrivain couvrant la période 1988-1989 où il parlait de son métier d’éditeur, des découvertes d’auteurs étrangers qu’il avait faite et qui avaient contribué au grand succès de sa maison tels Nina Berberova ou Paul Auster. C. pris le livre, l’ouvris, et à la première page tomba sur une dédicace d’Hubert Nyssen, une signature sous le titre de l’ouvrage. Il eu un peu de mal à le croire et il lui fallu quelques minutes pour la déchiffrer :

L’EDITEUR ET SON DOUBLE,
ensemble, laissent à Laurence
le soin de juger leur parcours
et lui font un signe amical,

                           Hubert Nyssen
                           4 mai 2002

Trois fleurs séchées traînaient en marque pages dans le livre, le genre de traces émouvantes laissées par d’autres lecteurs et qui justifient le plaisir de fouiller chez les bouquinistes. Il s’agissait sans doute des traces laissées par le passage de Laurence dans le livre.
C. se demanda comment répondre au geste amical de l’éditeur et son double, par delà le mur du temps et de la mort. Il savait n’être jamais allé en Arles, qu’il ne s’y rendrait peut-être jamais, car une vie était courte et qu’il y avait tellement de choses à faire mais que ce jour-là c’était Arles qui était venue à lui par la voie des ondes et puis par la trace d’une écriture, il sut alors que la jonction était rétablie entre les moments éparpillés dans le temps, entre les lieux éclatés à la surface d’une vie, sa vie enfin. Tout était fini, tout pouvait commencer.
Le livre en mains, C. sourit  à cet ami invisible et s’accorda le temps d’une lecture, le temps d’un arrêt…

A l’arrêt…

Amsterdam - Arles (VII)

Les Dieux Drôles…

Ils avaient loué un entresol avenue de Floréal à Bruxelles où la bande des copains se retrouvaient tous les Samedis soirs pour y jouer à des jeux de plateaux, des jeux de rôles. Cela durait depuis une bonne petite année. Pour son anniversaire C. avait convié le club à une super-partie dont il avait élaboré le scénario avec deux amis, Philippe (un autre psychiatre), et Jean-François. Il y aurait du suspense, de la baston, une quête furieuse avec des joueurs incarnant des magiciens niveau douze, autant dire des lanceurs de sorts à la Harry Potter (mais on n’en parlait pas encore à l’époque, d’ailleurs l’idée de l’école des sorciers avait été inventée bien avant J.K. Rowland qui avait piqué les bonnes idées à des tas de gens obscurs et était devenue multimillionnaire). Les boules de feu allaient pleuvoir comme jamais, ils allaient bien s’y défouler. Les adversaires qu’ils avaient à combattre étaient un cran au-dessus, voire deux au minimum. C. avait conservé la plupart des scénarios rédigés pendant les années où il avait joué activement aux jeux. Il se demandait parfois s’il allait en faire encore quelque chose, probablement plus rien, mais les vieilles fiches de personnages, les synopsis, cartes, liste d’objets magiques, de monstres et autres accessoires dont les fameux dés de toutes les couleurs, à quatre, huit, dix, douze, vingt faces étaient de vieux souvenirs qui le rattachaient à un passé qu’il ne voulait pas abolir. C’était bon de s’en rappeler. Pendant une de ces soirées ils avaient joué chez un ami, encore un autre médecin, un neurologue, père de quatre filles. La plus âgée était très curieuse, elle jouait parfois avec les grands, ses parents et leurs amis un peu fous. C. avait eu récemment de ses nouvelles par Tina, la mère, qui était établie en Irlande depuis longtemps : sa fille Chloé était devenue une acrobate célèbre dans un cirque en tournée en Australie… Tina quand à elle continuait à écrire, de la poésie, des livres pour enfants et des romans. Il avait remarqué sur Amazon la réédition de son premier roman en format digital Only a Paper Moon, une histoire d’amour sur fond de guerre en Irlande. Mais C. n’avait plus le temps de lire, il n’avait plus le temps de s’arrêter pour rassembler les morceaux de sa mémoire, il lui fallait une fugue en Hollande, sur un mode mineur, pour commencer à y penser. Que lui faudrait-il pour s’arrêter pour de bon?

Il s’était engagé depuis peu dans les faubourgs sud de la ville, l’Amstelveen, des quartiers résidentiels paisibles. Il roulait tranquillement. Il prenait son temps. Il y était arrivé à Amsterdam finalement, sans drame, sans y faire attention, c’est une fugue pensa-t-il, mais en mode mineur. Il reconnaissait les lieux et s’engagea sur l’Apollolaan, une large avenue bordée d’arbres et de belles villas art déco. Finalement la Mégane s’arrêta à l’entrée d’un hôtel où il s’était rendu avec Marie, le Bildeberg Garden. On mangeait très bien ici, d’ailleurs il était bientôt l’heure de déjeuner, il n’avait rien pris qu’un café noir, ni lait ni sucre, jamais, tôt ce matin avant de partir pressé sur le Ring de Bruxelles, pressé par le temps, comptant chaque minute qui passait dans les bouchons de l’autoroute urbaine ; ce n’était pas possible que ce fut seulement ce matin, il avait le sentiment d’avoir beaucoup voyagé entretemps. La voiture était au repos. Il sortit et se dirigea directement au restaurant de l’hôtel, De Kersentuin où il fut conduit à une table isolée avec vue sur le jardin. Tout cela était très naturel. C’était donc ainsi, il avait pris du temps pour lui, il était heureux.
Maître de lui il téléphona au bureau et s’excusa pour les rendez-vous manqués de la matinée à Anvers, ce n’était pas bien grave en effet. Il prenait congé de la journée, cela ne posait pas de problème. Il laissa un message sur le répondeur de Marie en lui disant qu’il aurait une belle histoire à lui raconter pour le soir, tard, après vingt et une heure, car avant cela, et il réalisa avec l’évidence de cette journée solaire de Novembre, le jour des dix-huit ans de sa fille Clara, partie aux Etats-Unis, loin, si loin, pendant une année, une longue année, qu’il avait encore quelque chose à faire à Bruxelles, le soir. Il comprit qu’il allait partir en Arles…

Arles...

Amsterdam - Arles (VI)

Antigone district, Montpellier…

Ricardo Bofill, le célèbre architecte catalan, avait été chargé par la municipalité de Montpellier fin des années soixante-dix d’un projet de développement urbain très ambitieux destiné à relier le centre-ville à la rivière Lez à l’est de la cité. D’inspiration néo-classique cet ensemble dont la construction avait démarré cinq années avant l’arrivée de C. s’était achevé vingt ans après. Lorsque C. le découvrit, le site d’Antigone comprenait déjà l’esplanade de l’Europe et le demi-cercle d’un long bâtiment continu rythmé de colonnes avec une pelouse centrale traversée d’une voie blanche. Il ne se doutait de rien. Montpellier était le nom d’une ville qu’il devait joindre depuis Bruxelles pour y déposer les plans d’un nouveau protocole expérimental destiné à combattre les troubles de la mémoire. A l’époque il travaillait pour l’industrie pharmaceutique. Il devait rencontrer des neurologues aux établissements hospitalo-universitaires de Montpellier et discuter avec eux des essais cliniques, du recrutement des volontaires et des patients. Il avait parcouru les mille kilomètres de distance en dix heures de route, par une belle journée de Juin, un grand sentiment d’élévation l’avait envahi pendant la conduite, et obsédé comme il l’était déjà par le respect des moyennes, il avait forcé sur le champignon à cent soixante dix à l’heure pour compenser les périodes d’arrêt. Il était arrivé à l’hôtel à dix-huit heures exactement, et il était immédiatement reparti pour découvrir la ville. Il ne connaissait rien de Montpellier mais il était attiré par cette vaste zone vide à côté du centre et surtout par le nom d’Antigone porté sur la carte. Et ce fut une surprise totale, l’harmonie, la musique de l’architecture, parfaite, sereine, lumineuse, la beauté de l’antique reconstitué et pourtant moderne le long du péristyle circulaire où entre chaque colonne le soleil allumait les hautes croisées des fenêtres. Il comprit à cet instant précis que c’est pour le spectacle de ce moment-là qu’il était venu à Montpellier. Quelques secondes d’éblouissements suffisaient, la journée s’achevait en apothéose.
La mémoire, et l’oubli, la mémoire et ses tours, ses détours, les pièges de la remémoration, les attrapes de l’amnésie, l’effarante créativité du cerveau à combler les trous, à gommer les vides ou les silences, le chaos de ce qu’est une conscience, l’anarchie des pensées élémentaires en concurrence pour arriver à capter l’attention de l’œil intérieur, les multiples syndromes rétrogrades et antérogrades, les amnésies partielles, lacunaires, les grands vides progressifs de la démence, tout cela comme l’expression d’une matière plastique dégoûtante, un cerveau, que l’on découpait en tranches, quel rapport tout cela entretenait-il avec le sentiment du temps à l’arrêt, suspendu de l’éblouissement ? C. connaissait un peu la question, en fait il y travaillait depuis trois ans, pourtant avec ses collègues il ne trouvait rien d’important à leur dire ; oui il fallait mesurer des temps de réponse, comparer des réactions physiologiques, croiser les données d’expérience entre groupes de sujets et conditions, c’était l’œuvre des fourmis  à l’étude de la mémoire. C. était l’une d’entre elles mais il n’était pas très heureux, il aurait préféré plus d’ambition de la part des autres fourmis, autre chose au croisement d’une chimie des émotions, du calcul des chemins de probabilité empruntés par l’information dans les réseaux neuronaux et de la jubilation poétique du souvenir, d’une trace mémorielle pure qui défiait l’usure du temps, qui était comme la preuve que même détruites les colonnes des temples grecs vivaient toujours.
Il y avait bien un compagnon de recherche avec lequel il s’entendait bien, il devint pour lui l’ami de Montpellier, Philippe, le grand médecin qui était parti à l’assaut des bastilles de l’autisme infantile. Et puis ils partageaient une étrange passion pour les jeux de plateau… C’était très curieux en effet, voila l’explication se disait C. au volant de sa Mégane toujours lancée sur les routes de Hollande des liens qui l’unissaient à la boutique Warhammer d’Amsterdam. La dernière partie qu’il avait jouée avec Philippe était inachevée, elles étaient toutes trop longues, et qui sait, peut-être attendait-il encore vingt ans après à reprendre son tour et bouger des pions sur une carte ? Un geste suspendu pendant vingt ans… ou pour toujours. Comment savoir ?

C’était une route étrange que la mémoire, pleine de chemins de traverse à travers les bois, de surprises, de fantômes. Philippe l’avait conduit dans un nouveau flashback le jour de son trentième anniversaire à Bruxelles, le jour des Dieux Drôles…

Les Dieux Drôles...

Saturday, 25 February 2012

Interlude - un objet pongien

Cela fait du bruit lorsqu’on le prend en mains, du sable ou plutôt des petits cailloux qui s’entrechoquent à l’intérieur de la briquette de couleur jaune.
C’est un objet rectangulaire long de quinze centimètres, soit un majeur et demi. La surface lisse du côté supérieur oppose une résistance molle au doigt qui s’y pose, il y a une réserve d’air enfermée là-dessous avec les petits cailloux qui une fois libérée pourrait parfumer l’atmosphère.
Les côtés de l’objet ne sont pas plus hauts que la première phalange de l’index. La surface est rugueuse, abrasive, avec un motif géométrique de ruche d’abeille usé ou griffé par endroits.
L’objet est léger, on peut le faire tourner sur lui-même d’une légère pression du pouce et du majeur. En appuyant sur la face blanche de la briquette celle-ci s’ouvre et dévoile non pas des cailloux mais des bâtonnets de couleur crème jetés les uns sur les autres comme des brins de paille. L’intérieur de la briquette consiste en une boîte en carton avec deux compartiments remplis de ces bâtonnets lesquels sont bien alignés dans le compartiment de gauche et en désordre dans celui de droite. Lorsqu’on la secoue le bruit provient du compartiment où les bâtonnets sont mélangés l’un sur l’autre. Ce sont en réalité des tiges de bois rigides que l’on casse facilement ; des échardes de bois piquantes apparaissent à l’endroit où ils sont brisés.
Le plus caractéristique consiste en une extrémité formée d’une petite tête arrondie de couleur brune, parfois noire, et de la même matière, un peu rugueuse, que celle du côté décoré de motifs en ruche d’abeille de la briquette jaune. Quand la tête est appuyée sur la surface géométrique il se produit un léger crissement et une trace d’usure apparait à l’endroit où la tête du bâtonnet a frotté. Lorsque cette opération est répétée avec la tête noire d’un autre petit bâton, celle-ci s’effrite et se casse en petits grains charbonneux qui salissent les doigts. Le jeu consiste alors à frotter un bâtonnet à tête brune sur la surface rugueuse, de plus en plus fort ou de plus en plus vite pour renforcer la trace d’usure.
A un moment donné, quelque chose se passe, le bruit du frottement devient celui d’un craquement très net, et une matière jaune impalpable, fluide comme de l’eau et brillante jaillit de la tête et se propage sur toute la longueur du bâtonnet en dansant. Il faut lâcher la tige avant que l’air qui danse et qui chante n’atteigne vos doigts car il vous pique et vous arrache un cri de douleur et d’étonnement devant ce nouveau prodige de la science moderne.

Petit exercice de l'atelier d'écriture in absentia.

Friday, 24 February 2012

Amsterdam - Arles (V)

Une journée de liberté…

Il n’en avait aucune idée. C’était une situation inédite. Partir sur un coup de tête, ou plutôt un coup de volant à droite dans un tunnel au dernier moment, une impulsion, le contraire d’une réflexion mûrie, tout à l’opposé de ce qu’il était ou prétendait être. Mais il ne pouvait nier cette force qu’il l’avait poussé à l’action, et le résultat, il courrait sur les routes de Hollande, objectif : Amsterdam. Très bien. Il prit conscience de l’absurdité de la situation, des collègues qui avaient confiance en lui l’avaient attendu à neuf heures précises, il était la ponctualité incarnée, et il n’était pas arrivé ; pire, pas même un appel téléphonique ou un texto, un empêchement, cela arrive à tout le monde, prévenir, c’est la moindre des choses. La honte lui monta au visage. Qu’allaient-ils penser ? Ils ne penseraient pas, voila tout, ils avaient autre chose à faire. Il appellerait plus tard se dit-il. Pour dire quoi ? Un gros mensonge, une maladie, cela arrive à tout le monde, ce n’était pas bien grave, une journée de travail perdue, allons ! Juste une journée ? Il comptait faire l’aller-retour et rentrer tranquillement le soir même ? Il se dit qu’il appellerait Marie plus tard, voila, un rendez-vous important à Amsterdam… C’était absurde, il travaillait pour une autre banque, c’était plutôt dans l’autre direction, vers Paris, qu’il aurait put se rendre, qu’il s’était rendu parfois.
L’autre direction, celait voulait dire : vers le sud, demi-tour sur Bruxelles et puis Paris. Plus loin encore, le grand sud, le Midi. Le soleil lui faisait penser inévitablement aux pays du sud, ses pays à lui. Qu’irait-il faire à Amsterdam, retourner à l’hôtel Barbizon, au stade d’Ajax ? Le football, la grande affaire ! Il se rappelait ses anciens collègues hollandais tout d’orange vêtus l’été de la coupe du monde, il y était souvent pendant cette période intense ; depuis la fin Juin et la qualification des Pays-Bas en huitième de finale l’excitation avait monté comme une grosse vague et explosé lors de la victoire contre le Brésil en quart-finale, puis celle contre l’Uruguay avait bouleversé le pays tout entier. Il s’en rappelait très bien, un soir il devait rentrer sur Bruxelles avec Pavel, un collègue allemand amateur de rock gothique. Plus de trains à Bijlmer Arena, il fallait prendre un bus pour rejoindre Schiphol où il y avait un arrêt du Thalys, le centre-ville étant inaccessible. Mais le bus s’arrêta quelque part dans la banlieue, ils durent poursuivre en taxi. Sur les quais du Thalys c’était la cohue, les trains à grande vitesse étaient à l’arrêt eux aussi, on disait que le centre ville était engorgé de supporters en délire. On leur disait d’attendre le train suivant qui viendrait d’Amsterdam Central, à quelle heure ? Dans deux heures ! Avec cette foule, impossible ! Ils en discutèrent rapidement avec un petit groupe de consultants français qui rentraient sur Paris. Finalement ils prirent l’avion pour Bruxelles, c’était bien pratique, ils étaient déjà dans un aéroport. Il y avait encore quelques places sur le dernier vol de la journée à vingt et une heure. Un vol de vingt minutes, à peine le temps de boire une tasse de café. Cela avait été une journée excitante. Mais la coupe du monde avait été perdue finalement dans un match décevant contre l’Espagne : 0 à 1. Pendant ces journées un peu folles il était devenu hollandais, tout d’un coup ce pays et son peuple étaient magnifiques. Il avait eu presque envie de pleurer avec Martijn qui était tout penaud d’avoir préparé avec sa famille et les voisins de son quartier un barbecue géant pour faire la fête toute la nuit.
C’est vrai, il avait plein de bonnes raisons pour retrouver Amsterdam en cette journée de liberté improvisée. Sauf que la coupe du monde était loin derrière, sauf qu’il y avait aussi une place pour lui quelque part dans le sud. Mais où exactement ?

En fait du Midi de la France il avait peu d’expérience. C’était pendant le quatrième mois de grossesse de Marie qu’ils y avaient effectués un tour de quinze jours, et c’était avec peine s’il s’en rappelait encore quelques images touristiques ; des fragments se détachaient du brouillard du temps : le Palais des Papes d’Avignon, les Baux de Provence, les arènes de Nîmes, et peut-être Aigues-Mortes, il en était déjà moins sûr. Il avait récemment demandé à sa femme s’ils étaient passés par Arles, c’était sur la carte, mais tous les deux n’en savaient plus rien. Il se dit qu’ils n’y étaient pas allés. Non, le Midi n’était pas représentatif des vacances, mais il y avait eu Montpellier. C’était autre chose. A une certaine époque Montpellier était devenue une ville très importante pour lui, à cause du C.H.U. pôle neurosciences et d’Antigone…

Antigone district, Montpellier.

Amsterdam - Arles (IV)

A l’époque romaine…

Tout ce qui en restait tenait peu de place dans la ville mondiale qu’était devenue Londres en deux millénaires, des fragments de murs, une statue de Trajan, et le nom d’une artère semi-circulaire, le London Wall qui suivait le tracé des fortifications de l’ancienne Londinium, la limite nord du quartier marchand qu’on appellerait plus tard la City. C’était beaucoup en un sens, ce nom qui demeurait ainsi énigmatique, témoin d’un très lointain passé, une artère d’un gigantesque corps urbain vivant entre d’autres noms, Barbican, Finsbury Circus et les stations de métro de Moorgate et Liverpool Street d’où d’autres hordes de travailleurs en col blancs sortaient aux heures matinales alimenter en devises, coupons, obligations et autres produits exotiques les machines infernales des banques. Et C. marchait avec eux, il était l’un d’eux.
La veille au soir l’avion avait atterri à l’heure à laquelle il était parti d’Amsterdam : dix-huit heures précises ; une heure de vol, une heure de décalage. L’unique piste du London City Airport avait été construite sur une île artificielle longue et étroite au milieu d’une échancrure de la Tamise à l’emplacement des anciens Royal Docks, un peu plus loin que l’Ile aux Chiens et le quartier revitalisé des Docklands. Au début C. éprouvait une sensation inconfortable d’atterrir en pleine ville dans un avion qui transportait quelques dizaines d’hommes et de femmes d’affaire non loin des tours de Canary Wharf. Il aimait observer en particulier la haute Canada Tower et sa pointe blanche en forme de pyramide qui émergeait entre les tours de la Citi, de Barclays et de HSBC.
Il n’y pensait plus en s’engouffrant le lendemain matin sur le London Wall dans l’antre d’une autre banque, la branche anglaise de la grande banque d’Amsterdam. Pendant la journée il essayait toujours de s’arranger pour rendre visite aux œuvres d’art du cinquième étage, l’ancien étage de direction de la Barings et ses trésors rachetés après la faillite de cette vénérable institution pour le montant symbolique d’une livre sterling au milieu des années quatre-vingt dix. L’art et la finance, une alliance incongrue et nécessaire pensait-il en admirant quelques tableaux de cette collection où les maîtres anciens côtoyaient des artistes contemporains sponsorisés. La plupart des neuf cent employés de la branche anglaise ne venaient jamais à l’étage de direction, lui-même n’aurait jamais pensé y revenir s’il n’y avait découvert ce musée privé à l’occasion d’une réunion dans une des magnifiques salles aux longues tables ovales polies et aux fauteuils en cuir trop confortables qu’il fallait quitter à regret. Cela compensait le côté parfois très violent, verbalement, de certaines réunions. Les mots ne filaient pas la métaphore comme sur le continent, c’était une forme de guerre entre le patron des traders qui se plaignait de ce que les changements promis n’étaient pas livrés plus rapidement et le directeur financier pour qui le monde entier se résumait à un grand livre comptable ; un grand classique des conflits au sein du management. Ce jour-là, il savait que c’était le dernier, C. parcourut lentement le couloir circulaire et il entra dans les salles de réunions inoccupées dire au revoir à certaines de ses toiles préférées : ici, la nature morte avec pêches, une composition très sobre de trois pêches pas assez mûres sur une serviette blanche à côté d’un verre d’eau ; là, une vieille femme assise devant un poêle et un grand mur rouge face à la table avec le pain coupé et le couteau. Il en avait discuté avec l’archiviste des collections, Lara, une jeune femme agréable à regarder. Ce jour-là il demanda à la réception du cinquième étage à pouvoir la joindre mais elle avait pris un jour de congé. C’était la seule personne de ce bâtiment à laquelle il aurait aimé dire au revoir.

La Mégane s’engageait sur le Haringsvlietbrug, le large bras de mer qui séparait les provinces de Noord-Brabant et de Hollande du Sud. Le ciel couvert et la pluie du matin sur Bruxelles avaient fait place à un ciel bleu et blanc. Tout ce flot de souvenirs avaient distraits C. de la conduite et il s’était trompé d’embranchement à l’entrée de Breda ; au lieu de suivre Utrecht il avait pris la direction de Rotterdam ce qui allongerait son trajet vers Amsterdam d’une bonne demi-heure. Le spectacle des flots bleus de part et d’autre du pont et la vision lointaine de la mer scintillante sous un soleil de plus en plus radieux lui confirma un sentiment de liberté qu’il venait de conquérir en décidant de ne pas se rendre à son travail à Anvers. A l’heure qu’il était il aurait dû entamer la première réunion de la journée. Qu’allait-il faire de cette journée de liberté ?

Une journée de liberté…

Thursday, 23 February 2012

Amsterdam - Arles (III)

Amsterdam...

Station de Bijlmer Arena, banlieue Sud-Est d’Amsterdam. La ligne du métro 54 dégorgeait le flot matinal des employés de bureau dans ce quartier d’affaires décentré et froid. Au début C. avait eu un peu de mal à se repérer sur la ligne jusqu’à ce qu’il identifie le stade de l’équipe d’Ajax… Ajax Amsterdam ! Difficile à manquer, il marquait le point d’entrée de ce grand complexe formé par la gare ultramoderne de Bijlmer, le centre commercial et l’ensemble des bâtiments dispersés des grandes banques néerlandaises, fouillis de constructions cubiques, rectangulaires, obliques, en bleu, rouge, orange, ocre, avec ici et là des formes de bateaux, de fusées, de soucoupes volantes en fer et en béton. Il avait appris à aimer le visage avant-gardiste d’Amsterdam, symbole de réussite économique et de confiance en soi. La silhouette stylisée d’Ajax évoquait le lien entre l’antique et le nouveau, la figure du héros homérique lui rappelait celle de la sagesse, Sophia, et Sophis, le nom de cette société française de logiciel, très pointue en finance de marché qui avait pris pour logo le profil de la déesse Athéna. Ce matin-là il arriva fort stressé sur le site, il regrettait d’avoir pris un petit déjeuner trop copieux au NH Barbizon Palace, mais surtout l’idée de son emploi du temps chargé lui nouait déjà le ventre. Il y avait deux réunions programmées en matinée, une conférence dans la dealing room en début d’après-midi suivie d’une autre réunion de travail et ensuite il devait filer sur Schiphol prendre l’avion de dix-huit heures pour Londres. C’était encore une de ces semaines triangulaires où sur trois jours il circulait, d’abord en Thalys de Bruxelles à Amsterdam, ensuite vers Londres avec British Airways et de retour le surlendemain en Eurostar sur Bruxelles. Train avion train. Train avion train.
Entre les deux réunions de la matinée il se déplaça d’un bâtiment à l’autre de la banque d’affaires sur une distance de trois cent mètres. Dans la rue parallèle à la grande place face à la gare où un chapiteau avait été dressé il n’y avait personne qui circulait, pas même une voiture. Il eut une brève impression de grande solitude autour de lui. Les façades en verre des immeubles se réfléchissaient l’une dans l’autre. Le bâtiment duquel il sortait présentait une structure étroite, en marchant à côté de lui il pensa à un décor de théâtre. Il chassa cette impression légèrement désagréable. Plus loin un petit attroupement d’employés s’était formé devant un autre bâtiment, des fumeurs pendant une pause. Il se dit que ces gens ressemblaient plus à des robots qu’à des hommes. C’était une belle journée ensoleillée de Novembre.

Tirant sa valise à roulettes il avançait rapidement vers la gare. Il était dépassé par de grands Hollandais en chemise blanche qui marchaient très droits, les cheveux longs sculptés au gel face au vent. C’est de ce moment-là qu’il décida inconsciemment de ne plus couper ses cheveux. Il avait envie de laisser une partie de sa vie se développer dans la lenteur. A Londres il y avait trop de mâles dominants dans la City, il n’aimait pas cela, les nuques rouges, le poil ras, les lunettes de soleil à montures droites enserrant des têtes chauves, les cols stricts des chemises, autant de revendications agressives qui s’entrechoquaient en permanence. Pourtant plus redoutables en affaires que les Anglais, les Hollandais n’en donnaient pas moins l’impression d’un laisser aller et d’une plus grande décontraction, chevelures libres, chemises à col ouvert, peu de cravates. Il préférait leur façon d’être.

Le soleil couchant incendiait le large estuaire de la Tamise et la campagne anglaise aux parcelles irrégulières. L’avion entamait une longue descente vers l’aéroport de la City. Londres immense se devinait à l’horizon. Pendant quelques secondes  C. crut voir des galères romaines remonter le fleuve par dizaines avec l’armée de César à la conquête des îles britanniques.

 A l’époque romaine…

Monday, 20 February 2012

Amsterdam - Arles (II)

Avant

La grande porte vitrée du NH Barbizon Palace coulissait silencieusement devant les hommes d’affaire qui débarquaient du Thalys. Une petite file se formait à la réception. Deux jeunes femmes, une blonde et une brune, se tenaient impeccables dans leurs tailleurs noirs cintrés derrière le comptoir d’enregistrement de l’hôtel. Les vélos glissaient sur Prins Hendrikkade et filaient au-dessus du canal vers le centre-ville. Accoudé à la pierre polie du comptoir le regard de C. balayait l’enfilade des colonnes blanches, le lobby baignant dans la lumière zénithale d’un début d’après-midi de Novembre, la jeune femme blonde aux yeux effilés qui lui demandait s’il avait des souhaits particuliers pour son séjour. Elle lui tendit la clé électronique de sa chambre et un voucher pour le bar. Sur le lit l’attendaient le recueil de nouvelles Bedside Stories des finalistes du concours Mario Vargas Llosa, et sous emballage plastifié un ensemble de savons et d’huiles de bain de la marque Agua de la Tierra, cadeau de la semaine pour son épouse. Il avait déjà reçu plusieurs exemplaires de ce recueil qu’il n’avait pas le temps de lire lorsqu’il passait par Amsterdam, ni même ailleurs.
L’unique promenade qu’il s’octroya lors de ce dernier séjour fut de repasser par le magasin Games Workshop non loin du Palais Royal face au canal. Deux plateaux de jeu s’offraient en vitrine à l’attention des passants, le premier avec une scène tirée du jeu médiéval-fantastique Warhammer où une armée de l’Empire affrontait dans un nouveau combat absurde et désespéré des créatures du chaos ; l’autre illustrant une autre scène de combat tout aussi grotesque tirée du jeu de science-fiction de la compagnie mais il n’aimait pas ce dernier, il trouvait déplaisante la mécanisation des figurines. Toute son admiration allait aux détails des simples lansquenets qui affrontaient avec leurs hallebardes et des mousquets tirant une petite bille en fer toutes les deux minutes des nuées de monstres couverts de carapaces d’insectes et maniant la hache double à tour de bras. Cette guerre éternelle des figurines le fascinait. Il entra dans le magasin et bavarda une heure avec un grand hollandais de vingt ans qui l’encourageait à pratiquer le jeu lorsqu’il le voudrait, le magasin accueillait les débutants pour des séances d’initiation, en une demi-heure il pouvait se faire une idée du jeu. C. souriait et semblait heureux. Le soir il prit son menu favori à l’hôtel : potage aux piments, filet de sébaste grillé avec sa purée à la mousseline qu’il accompagna d’un verre de Chardonnay. Le lendemain soir il prenait l’avion à Schiphol pour Londres. Depuis un an il n’avait plus eu l’occasion de penser à ce magasin.
 
Un an déjà… Et le lendemain allait être l’anniversaire de sa fille. Dix-huit ans. Mais il n’aurait pas l’occasion de la voir ni même de l’entendre. Elle était partie depuis l’été aux Etats-Unis. Elle était loin. Pourtant cela comptait un âge pareil, à cet âge. Il songea qu’ils pourraient peut-être se téléphoner mais le décalage horaire n’était pas favorable en semaine, neuf heures d’écart avec la Côte Ouest. Ses pensées se concentrèrent à nouveau sur la route. L’heure avançait. La pluie s’était arrêtée. Les bandes d’autoroute se divisaient à proximité des grands panneaux qui annonçaient les principales bifurcations, à gauche pour le centre-ville et Berchem où il devait se rendre comme tous les Mardi matins, au milieu et à droite pour le Ring Est, le contournement de l’agglomération d'Anvers et ensuite la route des Pays-Bas, Breda, Rotterdam… Les voitures roulaient rapidement dans le tunnel Craeybeckx. Au dernier moment C. tourna le volant à droite et la Mégane passa juste devant une camionnette qui se mit à klaxonner. Il n’en eut cure, il appuya sur l’accélérateur, repassa en deux secondes en cinquième vitesse et la voiture s’engagea de la puissance de ses mille neuf cent chevaux vapeur sur le Ring. Il était  temps de retourner à Amsterdam.

Amsterdam...

Sunday, 19 February 2012

Amsterdam - Arles (I)

A l'arrêt...

A l’arrêt dans la station-service du groupe Total qu’il utilisait pour son véhicule de société, C. remarqua une fois de plus que la pompe numéro trois Diesel remplissait son réservoir à moitié puis se bloquait. Le cran de sûreté se libérait après l’injection des vingt premiers litres de carburant. C. réenclenchait la manette du pistolet chromé toutes les secondes jusqu’à l’arrivée du chiffre quarante sur le tableau d’affichage mouillé où le compteur avançait par saccades des chiffres blancs à droite de la virgule. Il prit ensuite la direction du Ring Ouest. L’horloge de bord indiquait en chiffres lumineux rouge 08 :10 qu’il ajusta mentalement sur l’heure d’hiver. Chaque minute de perdue après sept heures du matin pour s’engager sur la bretelle d’autoroute à Drogenbos ajoutait en moyenne cinq minutes d’attente supplémentaire aux files de voitures ralenties dans les goulots d’étranglements étalés sur près de douze kilomètres entre la sortie d’Ostende à Grand-Bigard et celle d’Anvers après la longue boucle du viaduc de Vilvorde. Les feux de freinage et les clignotants dessinaient un long ruban de lueurs tremblotantes rouges et orangées visible à l’avant de la route sur six lignes d’épaisseur. Les grands essuie-glaces de la Mégane balayaient la vitre à vitesse élevée. C. multiplia par cinquante pour cent le temps nécessaire avant de quitter le grand Ring de contournement de Bruxelles et s’engager sur l’autoroute très fluide vers Anvers. La radio calée sur Musique 3 diffusait le premier agenda culturel de la journée. Il estima cette durée maximale à quarante-cinq minutes ; de l’index gauche il traçait devant lui sur un graphique invisible des kilomètres et des durées une ligne droite dont la pente montait de plus en plus en relation inverse avec sa vitesse. Il renonça à imaginer l’exposant réel de l’équation polynomiale dont il venait de figurer pour ses yeux encore fatigués la première tangente.
La nouvelle du jour concernait le décès d’Hubert Nyssen, l’écrivain belge établi dans le Midi, éditeur de la maison Actes Sud. Le moteur de la Mégane bondit enfin à cent-trente kilomètres à l’heure passé Machelen, il dépassait toutes les voitures à sa droite un sourire aux lèvres. Les pneus d’hiver venaient d’être installés, C. força l’allure confiant dans la bonne adhérence de son véhicule à la route malgré la forte pluie. Hubert Nyssen était mort depuis un jour ou deux chez lui. Il avait quatre-vingt six ans. C. étendit la main droite vers le vide-poche à côté de l’allume cigare, tâtonnant à la recherche de son badge d’identification. Il n’y était pas, il l’avait peut-être laissé dans la petite poche à l’avant du large sac noir qui contenait l’ordinateur portable dans le coffre de la voiture. Il devrait s’arrêter pour vérifier. C. se dit qu’il aimait le format étroit des romans d’Actes Sud, il n’avait rien lu depuis longtemps, il regrettait de ne plus en avoir le temps comme avant…

Avant

Saturday, 18 February 2012

enfer

grande pyramide horus domine tout de pierre revêtu horus écrase les moucherons flaque de lumière étalée flaque de sang possible l’ombre du personnage grandit piliers immenses hiéroglyphes hiérarques impassibles se meut d’une colonne l’autre d’un piège évité l’autre éviscéré possible tout est encore latent au-dehors jour ou nuit nos deux héros progressent à pas furtifs leurs ombres préparent le combat un doute œuvre en secret ammon aton qui va là surgit annonciatrice formidable la voix du buisson ardent tu ne regarderas pas ma face à l’œil nu il tint vingt-cinq secondes face à l’astre brûlant l’inventeur du phénakistiscope persistance rétinienne persistance mémorielle œuvre dans le temps long de l’histoire des peuples cléopâtre gloire du père piquée au styx d’un venin d’aspic pendant que licornes ruent le feu de la pnyx il harangue les foules grecques ce fou les perses arrivent le peuple s’en moque le peuple veut du pain mais son venin à l’œuvre enfin délivre la princesse qui s’en va rejoindre son amant une pièce d’or pour charon en courbevoie seine la barque à caron arrive avec les morts céline le dit d’un château l’autre il a vu il voit il verra toujours entre les lignes des dix mille perdus dans la neige il voit celui qui vient le sauver depuis les pampas argentines un acteur ce n’est pas cléopâtre ce fut au golgotha de duvivier qu’il fut révélé en sa petite gloire méchante d’années trente moustachistes et les kapos vont et viennent emmanuelle riva tombe sous leurs balles elle est belle pour un shot la main artistement mourante sur la grille du camp c’est obscène dira rivette comment s’en sortir du nazisme impossible impossible impossible et pourtant ça recommencera dit encore emmanuelle riva dans un autre film ça recommencera nos héros arrivent enfin dans la crypte de la grande pyramide tous les secrets seront révélés les méchants sont punis justice est faite god save the queen

Friday, 17 February 2012

Céline sur la touche

Cher Monsieur et néanmoins Confrère,

La vie a été bien vache avec moi jusqu’à présent, je m’en sors à peine d’avoir crapahuté sur les routes, épuisé jusqu’à la corde, aussi griffu et excité qu’un des nombreux chats de gouttière que je vois défiler sur les toits de Montmartre le soir à pousser des miaoulements, à se donner l’envie de les rejoindre jusqu’à en attraper une oreille déchirée.
Si je vous écris c’est pour que vous compreniez à quel point je me suis retrouvé balancé parmi les gredins et la lie de bas-étage des abattoirs à soigner leurs plaies et bosses. C’était la pègre quoi ! Après avoir couru les routes en compagnie des réfugiés et pris comme un rat dans les pièges de ces godiveaux de la Wehrmacht qui nous couraient après, j’estime avoir gagné mon droit à un peu de tranquillité.
Bon, moi je suis médecin, vous le savez déjà je crois, et je recherche à présent un emploi stable pour aider ma petite famille qui en a vu de bien dures, à vous retourner un vidoir sur la tronche sans crier gare ! J’ai entendu parler de ce nouveau dispensaire tout propret, neuf, qui vient de s’ouvrir dans la banlieue, à Bezons, et j’ai décidé de vous écrire cette lettre de ma plus belle plume trempée dans la meilleure encrine noire de Chine qui me restait de ma grand-mère afin de solliciter l’emploi de médecin dans votre dispensaire dont vous assurez la direction.
Je me suis spécialisé dans l’hygiène et par les temps qui courent je crois que cela s’avèrera fort utile pour la population bien éprouvée par les événements et qui n’en peut plus des douleurs stomachiques chroniques. J’avais même en son temps, je sortais de faculté, rédigé des notices pour les laboratoires pharmaceutiques où les dosages et les effets secondaires étaient bien circonscrits, c’est vous dire que je m’y connais un peu dans le vocabulaire, et de nos jours nos pauvres malades ont besoin d’avoir confiance en l’autorité médicale à défaut d’autre chose.
Tenez, un exemple, l’autre jour je visitais un souffrant dans sa piaule, je devrais plutôt dire son lit à baldaquin car il habite les beaux quartiers, et il me dit : « Docteur, vous avez tout à fait raison, la science et l’hygiène, il n’y a que ça de vrai ! ».
Donc, pour conclure, après avoir vu sur les routes de l’exode toute cette lâcheté, tous ces veules à se torcher le derrière des proclamations du 18 Juin, je vous assure que vous ne trouverez pas de Médecin plus attentif au bien-être social et à la réconciliation nationale que moi ! Je chasserai tous les miasmes, toutes les vapeurs délétères, tous les zoospores, gastéropodes et autres limaces qui hantent la santé de nos chers concitoyens !

Votre dévoué,

Dr. Louis Destouches.

Rédigé en atelier d'écriture 2è série

Retour à Byzance (archive: 7 janvier 1998)

  Enrico Dandolo admirait les quatre magnifiques chevaux de bronze à l’entrée principale de la basilique Saint-Marc. Etaient-ils à leur place ici, à Venise ? Depuis l’époque de Constantin lui-même, ils avaient dominé l’hippodrome de la lointaine Byzance. Pourquoi les avaient-ils dérobés ? Les chevaux éblouiraient encore les yeux des visiteurs dans les siècles à venir ; rien ne pouvait leur arriver de fâcheux dans la cité des doges, au fond de sa lagune, alors que là-bas, Constantinople était morte, détruite dans son corps jusqu’à un point inimaginable. Ainsi que le lui avait dit son ami, le chevalier Geoffroy de Villehardouin : « le feu y consuma plus de maisons qu’ils ne s’en trouvent réunies dans les trois plus grandes villes du royaume de France. » Et c’était le deuxième incendie qu’il avait lui-même allumé. Comment le jugerait-on plus tard ? Comme le héros de Venise, ou comme l’assassin de Byzance ?

  A l’abri d’une colonne, un homme observait le vieux doge et songeait amer : « Fou ! Tu te crois investi d’une mission sacrée, alors que tu ne méritais rien d’autre que cette bande de barbares qui t’avaient élu pour chef, et se faisaient appeler croisés. » Il tourna la tête vers le galion en rade au loin, qui avait détourné cinq ans auparavant Dandolo et toute la croisade, de Jérusalem, vers Constantinople. Vermillion de la proue à la poupe, une soie vermeille elle aussi, tendue entre ses bords, c’était au son des cymbales et des trompettes que l’expédition était partie. « Elle ne valait guère mieux qu’une flotte de pirates avides d’or. Au moins les Vandales, les Goths et les Lombards qui s’abattirent sur l’empire romain, ne se dissimulaient pas derrière un discours. Ils pensaient et agissaient en barbares ! »

  Suivant du regard le vol d’un couple de pigeons qui s’élançaient vers le grand canal, l’homme mit un masque d’or fin sur le visage, imagina la route des oiseaux, au-dessus de l’antique Via Egnatia, la route impériale filant vers l’est, la Macédoine et la Thrace, jusqu’à Constantinople, et il s’avança sur la place. Enrico Dandolo se retourna à cet instant.

  Le soleil levant jetait ses feux sur le dôme de Sainte-Sophie, engoncé dans son formidable tambour de pierre, lié au sol par les larges avenues qui rayonnent jusqu’à la mer. Il faisait très chaud, là-bas le Bosphore scintillait, mille et une perles jouaient sur l’eau. Michael Psellos s’était levé de bonne heure pour le service de l’empereur. En tant que grand logothète, il devait préparer les réceptions de la matinée. Les émissaires des francs attendaient à l’entrée du grand palais. Michael trouvait qu’ils avaient une respiration bruyante et qu’ils sentaient mauvais. Il avait tenté sans succès de les convaincre à se changer, prendre des vêtements dignes du Palais, une robe ample, des sandales. Rien à faire ! Ils préféraient garder leurs cuirasses et leurs ornements barbares…

Archives: projet pour une anthologie de Fantasy de Gilles Dumay 

L'empereur Théophile, dans la chronique de Jean Skylitzes (Sicile, 12è siècle)
mise à jour de l'article le 3 janv. 2013 avec ajout de l'image

Tuesday, 14 February 2012

La gavotte du tendre

Pour Marie


Camus, il s’appelait Camus et il en portait le nom au milieu du visage, son orifice nasal ridiculement court et plat comme le reste de sa figure de chien écrasé.
« Mon ami comme vous êtes drôle, mais quelle tête vous faites ! », Mathilde espiègle taquinait le pauvre Camus qui se tenait bêtement face à elle, sa lettre de recommandation tendue dans l’espoir d’être secouru. Ah ! Et la cruelle en rajoutait, car elle avait de l’esprit : « voulez-vous me rendre un peu camuse aussi ? »
Le dénommé Camus réagissait gauchement : « Madame, Madame… » ; il dansait d’un pied sur l’autre, ses gros souliers à boucles frappaient le plancher du salon de danse. Les élèves de Mathilde le pied posé sur la barre d’exercices observaient amusées la scène de ce Camus qui de guingois perché bredouillait de la bouche qu’il avait comme les poissons, ronde et luisante.
Mathilde faussement lasse finit par décacheter la lettre, jeta l’enveloppe qui atterrit en vol plané aux pieds d’une grande élève blonde, déplia le papier blanc crème aux armes du Duc de Valhombreuse, et lut à voix haute:
Chère sœur et néanmoins amie, vous cherchez un accompagnateur pour vos leçons ; vous ne trouverez pas d’employé plus discret ni attentif aux petits plaisirs de vos élèves que ce bon Caro Camus, le meilleur professeur de piano que ma pauvre mère nous a laissé, hélas partie si vite ; prenez-le, il a le sens du rythme au naturel, et peu de besoins, il se contentera de ce que vous voudrez lui accorder.
« Allons, voila qui est dit ! » et elle rendit la lettre à Camus.
« Madame, est-ce… est-ce… 
- Vous commencez votre emploi… tout de suite ! » Elle lui indiqua le pianoforte du menton. « Allons mon ami, prenez place, la leçon continue ! ».
Caro Camus, déférent, recula face à Mathilde, comme il avait vu faire l’ambassadeur d’Espagne devant la Reine alors qu’il se cachait dans le sillage de la duchesse de Valhombreuse ; on entendit aussi comme une volée d’oiseaux pépier dans le salon de danse aux grandes fenêtres ouvertes qui donnaient sur la Seine, c’étaient les élèves qui reprenaient place au milieu du salon pour une chorégraphie en chaconne. Ses mains attaquèrent la partition sur le clavier, une joyeuse descente chromatique en sol fit s’envoler les jambes et les bras des danseuses suivie d’une poussée d’accords martelés qui enclencha la virevolte des mains blanches au-dessus des visages concentrés.
« Ah, mais mon ami, c’est extraordinaire ! ». Mathilde battait la mesure de ses mains. La danse à trois temps se poursuivit sur la basse obstinée, les genoux fléchissaient, se redressaient, les corps des jeunes filles semblaient tirés par des fils invisibles qui les reliaient aux cordes du pianoforte.
Puis la musique s’adoucit de plus en plus, diminuendo et la dernière note fut jouée in arcate morendo. « Toute les notes s’achèvent en mourant » dit Caro Camus en se levant ; il salua gracieusement l’audience. Mathilde lui accorda un beau sourire et un compliment : « Monsieur, vous nous avez conquises ! ». Se tournant vers ses élèves elle leur souhaita la bonne journée. « Mesdemoiselles, à demain ! ».

Camus rêvassait sur le Pont-Neuf en regardant la Seine s’écouler autour de l’île de Notre-Dame. Il s’en était plutôt bien tiré de cette première rencontre avec Mathilde de Valhombreuse, l’enfant gâtée de la défunte duchesse. Cela se passait souvent de cette manière, son visage ingrat était source de moquerie, il avait vraiment le nez très plat et pour comble il s’appelait Camus… pauvre père, il n’allait pas le renier, c’était ainsi, de père en fils, c’était le nom de cette petite lignée d’artisans auvergnats montés à Paris pour vivre un peu mieux que dans leur pauvre province. Il louait son père qui l’avait envoyé chez les meilleurs maîtres en musique lorsqu’il avait deviné les dispositions de son fils. Dès qu’il touchait le clavier, il n’était plus le ‘pauvre Camus’ mais il devenait un magicien ensorceleur, l’étourdisseur de ces dames. Hélas, le charme s’arrêtait aussitôt que ses mains ne touchaient plus l’instrument. Plus personne ne le regardait. Il pensait à Mathilde, elle avait été bien bonne de lui adresser une parole aimable.

Le lendemain et les jours suivants les leçons se poursuivirent de plus en plus intenses, ces demoiselles préparaient un spectacle en l’honneur de Monsieur, le Frère du Roi. Mathilde ne lui adressait la parole que pour l’inviter à prendre place à son instrument et puis à partir lorsque la leçon était finie. Pourtant il croyait percevoir une insistance appuyée dans les regards qu’elle lui adressait parfois en détournant la tête. Les premiers jours il avait été trop intimidé pour oser regarder la duchesse de Valhombreuse autrement qu’avec beaucoup d’humilité ; il n’avait pas remarqué que Mathilde était une des plus belles femmes de la Cour, et pour tout dire, la plus belle femme que lui Caro Camus avait eu l’audace de regarder plus de cinq secondes pendant toute sa vie.
Lorsqu’il touchait les notes blanches et noires il ne voyait plus un clavier sur lequel ses doigts frappaient mais la peau du cou et des épaules de Mathilde et les boucles de ses cheveux sombres. Il caressait alors les notes, il n’appuyait plus si fortement, son jeu devenait plus délicat, plus intimiste, un jeu pour deux. « Monsieur ! Reprenez-vous, nous passons à la gavotte maintenant, il nous faut de la joie, de la couleur ». Mathilde venait de le tirer de sa rêverie. Il rougit jusqu’au bout des orteils, comme si ses pensées avaient été étalées au vu et à la moquerie de toutes les demoiselles, et puis surtout de Mathilde. Il attaqua le jeu de la gavotte avec un rien de sérieux au début, puis les formes simples de la mélodie évoluèrent en croches à la façon des pas des danseuses. L’effet en fut des plus charmants. A la fin de la leçon les élèves saluèrent en direction de la loge où se trouverait Monsieur, le Frère du Roi, le soir du spectacle. Mathilde se tourna vers lui et le salua d’un sourire qui valait bien tous les hommages au Roi et sa famille. Camus en fut tout ébloui.

Les dernières répétitions eurent lieu dans le petit théâtre de Versailles en costumes et avec tous les musiciens de la chambre du Roi ; un imposant personnage tapait le sol d’un grand bâton de musique qui donnait le rythme. Ils jouèrent d’abord la Marche pour la Cérémonie des Turcs de Monsieur de Lully, puis les danseuses prirent place sur la scène sous la conduite discrète de Mathilde qui restait invisible dans l’orchestre. Caro Camus était à côté d’elle, au clavier pour appuyer la basse continue de l’orchestre. Il se sentait tout d’un coup très proche d’elle physiquement et au moral, après tout, cette représentation pour la cour, il en partageait aussi l’épreuve et une part d’angoisse. On savait Monsieur très exigeant sur le plan de la musique, pour le reste, il laissait les affaires du royaume à son frère aîné, mais pour la musique il était aussi inflexible que Louis pour la diplomatie et les affaires d’Espagne.
C’était la répétition générale, l’excitation était palpable chez les demoiselles, Mathilde très droite dirigeait, encourageait, se montrait bonne et ferme, les musiciens sous la direction de Monsieur Marin Marais, c’était lui en effet le maître de musique de la chambre du Roi, jouaient à la perfection, Caro Camus était l’un d’entre eux, Mathilde avait en effet exigé de Monsieur Marais que son accompagnateur ait l’honneur et le privilège de jouer du clavecin, car lui dit-elle « Monsieur Camus est notre homme, c’est lui qui tire les fils de la danse ! ». Monsieur Marais, galant homme n’avait pas insisté « il en sera fait comme vous le désirez chère Duchesse, je vous salue très bas » avait-il dit en laissant traîner par terre les longues manches de sa chemise qui dépassaient.

Cet après diné là il faisait chaud, le soir était lourd d’orages, les musiciens et la troupe de danse s’étaient accordés une pause dans les jardins. « Venez mon ami, promenons-nous », Mathilde entraînait Caro Camus par le bras, « allons nous rafraîchir sous ses arbres, il fait étouffant dans cette loge d’orchestre, quelle idée j’ai eu de diriger moi-même cette troupe, ne trouvez-vous pas ? ». Camus ne savait quoi répondre, il était redevenu le fils d’artisan auvergnat mal dégrossi dès qu’il n’était plus en contact avec la finesse de l’instrument. « Madame, mon langage est pauvre, pardonnez-moi, je ne sais que dire… » Mathilde sourit, et puis quelque chose de farouche et décidé s’anima sur son visage blanc où brillaient les flammes vertes de ses yeux, elle courut dans les allées du grand jardin en riant aux éclats, « venez ! dépêchez vous ! allons, plus vite ! ». Elle disparut dans une allée sombre entre deux rangées étroites d’arbustes taillés droits. Camus la rejoignit, un peu essoufflé. « Madame, Madame… » Il n’y avait personne, ni de près ni de loin. Mathilde riait, elle était plus belle que tout ce qu’il avait jamais vu jusque là, elle dégrafât le haut de sa robe, ses dents et sa bouche rouge étaient tout ce que Camus vit à ce moment, et le rayon vert de ses grands yeux effilés dont il n’osait pas accrocher la lumière. Il s’approcha toute timidité vaincue, habité par une force nouvelle, « Mathilde… »… « Chut, ne dites rien ! » répondit-elle en lui mettant le doit sur sa bouche ronde, « plus près, venez, venez… ». Elle s’était entièrement dénudée le cou, l’épaule gauche, et le sein gauche qui émergeaient dans la lumière blanche du soir ; le sein menu plus blanc que la blancheur rosée de sa peau, plus lisse et net qu’une statue de nymphe aimantait son regard et tous ses sens. Camus osa à peine toucher ce bel objet d’art et l’effleura du bout des doigts, mais il fut prit tout d’un coup d’une faim dévorante, d’un besoin inconnu de goûter ce sein plus beau que les fruits juteux qui apaisaient sa soif lorsqu’il rentrait le soir chez lui en longeant la Seine ; il prit Mathilde par la taille et embrassa le sein en y faisant rouler sa langue autour du téton durci. Sa grande bouche de poisson venait d’attraper un petit poisson et il n’allait pas le lâcher de sitôt. Ils glissèrent dans les eaux bienheureuses du plaisir.

« Monsieur Camus, Monsieur Camus ! ». C’était la grosse voix de Monsieur Marais qui rappela brutalement le pauvre Caro à lui. Il reprit ses esprits. Où était Mathilde ? Il la vit au bras de Monsieur Marais qui l’appelait : « Nous reprenons la répétition, ne traînez pas ! ». Lorsqu’il se rapprocha du couple, Mathilde lui dit un sourire aux lèvres : « Mon pauvre ami, aviez-vous vu perdu l’esprit ? Que faisiez-vous là tout seul à embrasser le sein de cette nymphe ? ». Elle et Marin Marais rirent aux éclats. Sous la lumière de la Lune qui s’était levée, la statue d’une nymphe nue au fond du jardin gardait l’allée des rêves éperdus des pauvres fils d’artisans d’Auvergne.

Sunday, 12 February 2012

Miracle à Dresde

Tout aurait pu s’achever comme ça : lors de la destruction complète de la ville de Dresde entre le 13 et le 15 Février 1945, Billy Pilgrim aurait été vaporisé dans la tempête de feu, et on ne parlerait plus de ce livre en train de se faire. Il n’aurait jamais existé pour la bonne raison que moi, Kurt Vonnegut ne serait plus là depuis longtemps pour le rédiger. D’après la loi des probabilités Billy aurait dû disparaître, à peine aurait-il laissé une trace, et encore, sous la forme de poudre d’os ou d’un crâne tout noir, car même les os des humains, des chiens et de tous les animaux du jardin zoologique de Dresde brûlaient. Mais il n’en fut pas ainsi, contrairement à la loi des grands nombres, ou Dieu merci, parce qu’il existe une telle Loi, il y avait une infime chance qu’il survécut. Ce que la science des probabilités ne prétend pas expliquer. C’est peut-être l’œuvre de Dieu dans les cas les plus improbables. Les nombres sont muets au sujet de Dieu, vous ne saviez-pas ? Je vous l’apprends, ils ne révèlent rien de Dieu, ils dénombrent ses œuvres et ce qui échappe à leur loi mortelle est affaire de silence. S’il en réchappât ce fut grâce à l’opiniâtreté d’un homme qui sauva Billy et quelques autres bougres de prisonniers américains de l’enfer de Dresde. Cela parait incroyable, mais ce n’est pas un miracle, c’est grâce à un homme. Ou alors cet homme est Dieu, ou son envoyé sur Terre ? Je ne sais pas. Je sais que j’ai survécu grâce aux bons soins d’un docteur Français qui était là et qui avait vu la chose arriver. Il ne voulait pas crever, il tenait bien plus à sa peau que nous qui nous laissions aller depuis notre capture dans les Ardennes fin 44 et nous étions trop hébétés, affaiblis, malades. Il s’y connaissait bien en malades, c’est pour ça qu’il nous avait rendu visite dans l’abattoir numéro 5 où nous étions parqués, il n’y avait plus de viande depuis longtemps, mais il y avait de la place pour une centaine de troufions made in USA qui avaient traversé la mer dans des grandes barques pour sauver l’Europe du nazisme. Nous étions gardé par une poignée d’allemands, très redoutables, un vieillard cacochyme, trois gamins de quatorze ou quinze ans et un vétéran de la Wehrmacht qui avait connu trois hivers russes et en était revenu, ça aussi tenait du miracle croyez-moi, blessé d’un peu partout mais pas encore au point de ne plus pouvoir commander notre troupe de loqueteux et les restes de son armée habillée de bric et de broc, à peine mieux que nous, mais ils tenaient des fusils, c’était une différence notable. Notez que nous avions perdu l’envie de nous barrer depuis longtemps, pour commencer il faisait très froid, au moins dans l’abattoir cinq il y avait de quoi se chauffer autour de quelques braseros qui brûlaient des pneus déjantés de camions qui ne partiraient plus jamais pour le front de l’Est.
Nous étions arrivés à Dresde début Février pour travailler sur les routes, boucher les trous, réparer les clôtures, ce genre de choses ; après ma capture avec quelques autres dans les Ardennes nous fûmes transportés par train, classe affaire, jusqu’aux environs de Berlin dans un camp d’Anglais très chic et copains avec Fritz qui avaient tout à leur disposition grâce à une erreur de la Croix Rouge, chaque homme recevait dix fois son colis autorisé depuis cinq ans, ils étaient là depuis le début ces Angliches, capturés à Dunkerque, alors cela leur faisait un fameux stock de sucre, cigarettes, beurre, chocolat, biscuit, corned beef, whiskey, poudre à lessiver, dentifrice, cirage, toute choses très utiles en temps de guerre, bref, j’ai raconté tout cela en long et en large ailleurs, mais ici je vous raconte ce qui est vraiment arrivé à Billy Pilgrim et ses copains, car le fameux Slaughterhouse-Five il était pile dans une des zones qui avaient été marquées en vert par les Mosquitoes, les moustiques, copains des gros bombardiers qui arrivaient par centaines et centaines pour y larguer leurs centaines de milliers de bâtons incendiaires dans les rectangles découpés en couleurs fluo par l’avant-garde de ces massacreurs de civils. Il parait que c’était du moral bombing comme l’avait joliment inventé leurs grands stratèges de la guerre aérienne, cela devait accélérer la fin de la guerre, pour sûr, surtout que Dresde n’était pas un objectif militaire, il s’agissait de donner un grand coup de pied sur cette ville, la Florence sur l’Elbe comme on disait, vous devriez voir les photos d’avant pour vous faire une idée, et nous avions vu toute cette beauté, les Fritz nous y avaient promené le jour de notre arrivée, mon Dieu comme c’était beau ! Nous autres qui venions de Topeka, Kansas, Schenectady, New York, Indianapolis, Indiana ou du Bronx n’avions jamais rien vu de pareil, pour nous l’Europe c’était des plages en Normandie, beaucoup de campagne très jolie, bien découpées en parcelles à n’en plus pouvoir sortir de leur bocage et s’y faire canarder pendant des heures, et puis des forêts pas folichonnes en hiver, mais de l’Europe qui l’eut crût que c’était si beau chez nous, surtout ici, au pays de Fritz, ah au moins nous comprenions pourquoi nous étions venu nous battre, pour préserver cette splendeur intacte et la sauvez des nazis ! Voila, le nez en l’air il faisait très beau dans le ciel, la seule fois dans ma vie où j’ai fait du tourisme culturel, à regarder des églises baroques, comme des gros gâteaux meringués plein de mignons angelots qui souriaient aux passants, et des statues sur un pont, et des maisons comme dans les contes de Grimm, cela je me rappelle, la maîtresse d’école à Indianapolis, elle nous faisait lire les contes de ces deux là, elle venait d’Allemagne, je comprenais tout maintenant, l’Allemagne, les gentils et les ogres qui étaient les nazis et nous les enfants allions leur couper la queue et leur mettre au cul ! Ah, nous étions content d’être prisonniers à Dresde, y avait de la distraction chaque fois qu’ils nous emmenaient en ville la petite compagnie du vétéran multi-blessé du Front Russe. Mais nos stratèges avaient décidé que cette ville intacte était comme une honte en plein milieu de ce champ de ruines général qu’était devenue l’Allemagne en ces années, 1944 – 1945, et puis nos nouveaux amis, les soviets, il fallait leur donner un coup de main. Tout ça je l’ai compris des années plus tard lorsque je me suis documenté sur Dresde, pourquoi nous avions fait cela, pourquoi nous les Alliés avions froidement décidé qu’une telle ville devait être détruite « pour l’exemple ».  Le camarade Staline avait lancé sa grande offensive depuis la Poméranie en Janvier, la dernière, celle qui allait l’amener droit sur Berlin, l’autostrade, et nous, nous étions toujours en train de piétiner dans la Ruhr ou les Ardennes à des centaines de kilomètres de là. Alors pour l’aider, car les soviets étaient nos amis, curieusement quelques mois plus tard nous les regardions d’un drôle d’air, les amitiés changeaient vite à ce moment-là, pour aider Joseph et ses division blindées à foncer sur Berlin nos stratèges avaient décidé de donner ce grand coup de pied sur Dresde qui était là sur la route. Mais il y avait qui à Dresde en Février 45 ? Des centaines de milliers de civils allemands, polonais, baltes, réfugiés qui fuyaient devant la terreur des armées soviétiques. Nos stratèges appelaient cela : provoquer de la « désorganisation en profondeur ». Bon, il y a une raison à tout, même au pire. Il fallait donc une raison pour détruire Dresde. Une petite centaine de prisonniers américains pris au piège avec des centaines de milliers de civils qui avaient fui leurs autres villes bombardées ou leurs villages massacrés ne pesaient pas bien lourds face à l’armada aérienne de quelques milliers de bombardiers anglais et américains. Et donc, nous bien au chaud dans notre Abattoir Cinq nous étions sur la ligne de mire, prêts pour le casse-pipe.
Sauf que, la veille du big bouzouf, voila-t-il pas qu’avec le colonel américain passé aux nazis (Campbell, le gars qui voulait nous recruter pour son ‘Free American Corp’, je l’ai raconté ailleurs, vous vous souvenez ? Non ? Tant pis !), il y avait un médecin français qui l’accompagnait. C’était qui cézigue ? Un gars qui se baladait partout avec un grand sac de voyage dans lequel il avait fait des trous pour que son chat puisse y respirer ! Un chat ! Ici ! Ah, mais attention, fallait pas toucher au chat du Docteur. Pas touche ! Le chat s’appelait Bébert, un gros matou gris qui restait planqué bien au chaud dans son sac pendant que le docteur nous examinait. Il parlait même plutôt bien anglais, c’est pour ça que les allemands l’avaient envoyé chez nous, tous leurs médecins civils ou militaires étaient ou bien morts, ou bien trop occupés ailleurs à soigner d’autres allemands, donc les autorités nous avaient envoyé un médecin français qui passait par là par hasard. Ah non ! Il nous expliqua pourquoi il était là, lui ! C’était un grand blessé de guerre, mais pas de celle-ci, de la précédente, et il y avait plein de gens qui voulaient lui faire la peau chez lui, à Paris, alors il avait décidé de prendre des vacances, bon, les services pour touristes n’étaient pas terribles, mais il se plaignait pas, il était parti avec femme, chat et bagages, et un ami à lui aussi, un acteur qu’il nous expliquait qu’en pouvait plus lui aussi que d’autres français veuillent lui trouer le bide parce que ci- parce que ça. Honnêtement j’ai pas compris grand-chose à son histoire, mais il avait quelque chose de sympathique ce type qui n’arrêtait pas de parler tout en nous examinant « respirez à fond, arrêtez ! respirez ! et là, quand je vous fais toc-toc, ça vous gratouille un peu ? », j’ai cru comprendre que c’était à cause que les français en voulaient à d’autres français, ils parlaient trop, ou pas assez, ou de travers, bref ils n’arrivaient jamais à se mettre d’accord, c’était des questions de principe ou d’opinions. Chez nous on tue les gens pour moins que ça non ? Une bouteille de whiskey, une couverture, une poignée de dollars, mais en France, non ! Pour quelques mots ou quelques phrases ou quelques livres jetés ici ou là. Cela faisait partie de la bizarrerie de ces européens, mais les nazis, il était pour ou contre ce médecin ? « Contre ! ».
Vous vous dites là : « minute, Kurt, tu nous racontes des bobards. Pourquoi t’as jamais parlé de ce type ? Ton bouquin Slaughterhouse-Five, il en cause pas, pourquoi ? Qu’est-ce que tu nous ramène avec cette histoire de médecin ? Tu nous as juste expliqué que les bombes avaient tout rasé et tout brûlé à Dresde, sauf ton petit coin, t’entendais depuis ta cave bien à l’abri les détonations des « high-explosives », les bombes dont les pas de géant martelaient le sol pendant des heures, et puis t’es sorti avec les autres prisonniers, et les Fritz qui vous gardaient, et voila : dehors, c’était la Lune. Mais nous sommes mieux renseignés que toi tu ne l’étais quand t’écrivais ton bouquin, alors cela nous parait un peu court, cette absence d’explication. »
Je vous l’ai dit, il n’y a pas d’explication logique, j’aurais dû disparaître dans la tempête de feu comme tout le monde, et tous mes personnages avec lui, Billy Pilgrim et les autres que j’ai inventé pour pas parler des personnes réelles. Mais je vous explique un truc maintenant, vous ne vous êtes jamais dit que Vonnegut il avait été un peu sonné par son expérience de la guerre, et le traumatisme, et tout ce que sa tête d’écrivain a imaginé par la suite, il sortait tout ça de Dieu sait où. Et son écrivain de science-fiction Kilgore Trout, et les pouvoirs de Billy de voyager dans le temps, enfin le long de la ligne du temps de sa propre vie, comme je l’ai expliqué dans mon livre, tout ça n’est pas venu de la planète Tralfamadore, évidemment, ça c’est inventé, non, tout ça m’est arrivé, réellement. Et pas seulement à moi, au médecin français aussi. C’est à cause de ses dérangements à la tête.
Quand il s’est approché de moi pour m’examiner à mon tour, il m’a regardé dans le fond des yeux, ah il m’effrayait, un visage émacié avec un haut front, une paire d’yeux noirs intenses avec ces airs d’acteurs de cinéma muet, je vous jure, c’était qui ce guignol me suis-je dit. En fait il me sondait, à sa manière c’était un médecin des âmes perdues. Après une minute de cette inspection silencieuse il m’a dit tout à trac : « votre problème c’est l’alcool. Eliminez l’alcool, et le tabac. Manger sainement, un peu de viande, des légumes à profusion, faites de l’exercice. Vous vivrez plus longtemps ! Mais l’alcool vous tuera si vous n’y prenez garde. ». Billy Pilgrim avait le pouvoir de voyager dans son propre passé ou son propre futur, il savait ce qui allait lui arriver, mais moi, j’en savais rien. Ce docteur avait l’air d’en connaître un bout sur la question, côté prophétique il avait déjà essayé, il poursuivit : « c’est votre problème, je m’en fiche, mais là je vois que vous êtes tous fichus ! en bouillie ! fumés ! incendiés ! ». Il passa à d’autres clients de l’Abattoir Cinq qui rigolaient. J’aurais dû faire attention à l’alcool, c’est ce qui a fini par me tuer des années plus tard,  c’est à cause de Dresde et de la culpabilité ou de ma faible nature, d’ici d’où je vous parle, d’où je corrige ce que vous pensiez connaître de moi, je l’avoue : ce Docteur avait tapé dans le mille, mes nuits d’insomnie je les passais à téter la bouteille et téléphoner d’un bout à l’autre des Etats-Unis à mes anciens camarades quand l’idée de raconter Dresde et tout ce qui a suivi tambourinait fort sur les parois de mon crâne. Au bout d’un moment il revint vers moi, et il me dit : « vous devez partir d’ici, cette nuit ! demain matin ! au plus tard ! Il ne restera plus rien d’ici demain soir. Tout va brûler ! ». Les gars de la compagnie trouvaient se médecin trop drôle. Il s’entretint avec Fritz qui nous surveillait vaguement de loin et puis avec Campbell le colonel du ‘Free American Corp’. Le conciliabule était animé, on le voyait faire de grands gestes des deux mains, il mimait quelque chose, il parlait beaucoup, il nous montrait du doigt qui s’agitait beaucoup dans notre direction, il avait l’air de s’attarder sur moi, je regardais tout ça mal à l’aise, qu’est-ce qu’il avait dit le docteur, qu’on allait tous cramer ici ? Il avait pas vu Dresde ? C’était la plus belle ville en Allemagne, un joyau de la culture européenne, intacte, pas d’objectif militaire ici, on aurait su si Dresde était du genre à bombarder, ça se saurait partout ! Y aurait des trous, des ruines, tout ce qu’on avait vu ailleurs, mais ici rien ! C’était ça le miracle, y avait erreur sur l’objectif ! Qui aurait fait un truc pareil ? Les nazis ? Les soviets ? Ils avaient pas les moyens de bombarder une ville à grande échelle. Les seuls qui le pouvions, c’étaient nous les gars de Topeka, Greensboro, Sheffield ou Liverpool qui décollions chaque jour, chaque nuit des aérodromes d’Angleterre, par vagues de centaines d’appareils, bombardiers lourds quadrimoteurs Lancaster, B-17 ‘Flying Fortress’, B-24 ‘Liberator’ et nuées de Moustiques en éclaireurs pour pilonner les objectifs militaires du Reich, et Berlin, surtout Berlin qui dégustait. Mais ici ? Non ! non ! non !
A la fin Campbell opinait du chef, le médecin avait peut-être trouvé des arguments pour son ‘Free American Corp’, il vint nous dire que demain matin nous serions tous évacués sur Leipzig dans un bon hôpital de campagne pour y recevoir des soins et nous retaper, et que les Allemands étaient bien gentils de vouloir s’occuper de nous, tout ça dit-il, en montrant le docteur français qui s’excitait maintenant à parler en allemand aux Fritz de surveillance à leur dire Dieu sait quoi, et toujours son sac où le gros Bébert remuait de temps à autre, grâce à cet illuminé qui se prétendait responsable de ses malades, et nous autres prisonniers américains nous étions tous malades, voila. C’était logique. Un médecin s’occupe de ses malades. Il en est responsable. Ce toubib avait le sens du métier.
C’est comme ça qu’on y a réchappé, mais ça j’ai pas pu le raconter dans mon livre, c’était juste un miracle ; on s’est  retrouvé le lendemain matin tôt dans des camions, le docteur il partait avec nous, et il y avait son chat évidemment, de temps à autre il sortait du sac et amusait les gars, ça nous faisait quelque chose de voir un animal en bonne santé qui était heureux avec ses maîtres, je l’ai même pris sur mes genoux un moment, il avait une bonne tête ce Bébert, il aimait bien qu’on lui frotte le poil, et la dame était avec son médecin de mari, très discrète, elle n’a pas dit un mot du trajet, sauf pour gronder Bébert qui prenait des libertés dans le camion à sauter d’un bond à l’autre et s’amuser avec les gars, elle parlait français, c’était joli comme musique. J’étais assis à côté de Louis-Ferdinand, nous étions devenu à tu et à toi, il m’appelait Kurt en disant que je m’étais trompé de guerre, que l’ennemi c’était pas Fritz mais Ivan, il y tenait à nous baratiner comme quoi il était le seul qui avait vu juste et que personne l’avait écouté, et qu’il avait vu qu’on l’allongeait d’une rafale de mitraillette dans la rue Girardon, c’est sur la Butte de Montmartre qu’il habitait avant de tout laisser tomber, il avait vu la scène et il voulait pas finir comme son pote Robert qui s’était fait flinguer pour avoir eu le crime de publier ses livres, et qu’il avait vu la suite, ce qui allait nous arriver à Dresde, enfin il a juste glissé une allusion à mon oreille et puis il n’a plus rien dit jusqu’à ce qu’on nous débarque quelques heures plus tard, mais ça je ne l’oublierai jamais : « tu verras Kurt, c’est un don et une malédiction, mais je vois les choses qui vont arriver, et je choisis de ne pas me laisser faire, toi , je te le répète, tu serais mort cette nuit à Dresde qui va complètement cramer, avec tous les autres américains et on ne sait pas combien de civils, mais tu vois tu ne vas pas mourir maintenant, ton problème c’est l’alcool ! ». La nuit suivante les sirènes hurlèrent un peu partout à Leipzig mais ce n’était pas pour nous, on a vu passer les armadas, de temps à autre un bombardier était accroché par le faisceau d’un projecteur. Ils poursuivaient leur route vers l’est. On n’arrivera jamais à estimer le nombre des victimes de cette nuit-là, 13 février 1945, et du lendemain et du surlendemain, car ils s’y sont pris avec méthode pour tout nettoyer ; longtemps après la guerre je me suis documenté sur le sujet, y en a qui disaient « vingt-cinq mille », d’autres « deux cent cinquante mille », on ne saura jamais, c’est à cause des centaines de milliers de réfugiés de toute l’Allemagne qui s’étaient entassés à Dresde, la seule ville encore intacte et qu’on n’avait jamais recensés, alors je sais pas, c’est morbide comme intérêt, j’ai laissé tomber, j’ai écrit mon bouquin, j’ai jamais cru qu’il aurait eu tant de succès, mais j’ai pas tout raconté, la vérité c’est Louis qui la connaissait à ce moment-là, je me disais ce type est fou mais j’aimerais être fou comme lui. Je l’ai plus jamais revu ce docteur Destouches, c’est grâce à lui que j’ai pu vous raconter mon histoire. C’est lui qui m’a donné l’idée de voyager dans le temps comme j’ai essayé d’expliquer, mais je m’y suis mal pris, tout le monde à pensé « Vonnegut invente n’importe quoi, de la science-fiction ! », sauf que c’est peut-être vrai, comment expliquer, il avait peut-être un don le docteur. Il avait vu juste pour moi, je ne suis pas mort à Dresde mais bien des années plus tard c’est l’alcool qui m’a achevé, je me suis cassé la pipe une nuit bourré dans mes escaliers, et je m’y suis fracassé le crâne.
Tout aurait pu s’achever autrement. On n’échappe pas à son destin.



Friday, 10 February 2012

Une vie de Céline

Une vie de Céline racontée par Philippe Sollers et retranscrite par l’auditeur anonyme d’une célèbre émission radiophonique…

« Vous comprenez, tout se termine à Meudon – c’est l’achèvement, le bout de la route, la déchéance, oui – physique, car il est très affaibli à ce moment-là, je parle de 1961, retenez bien cette date, la Nouvelle Vague arrive au Cinéma, et c’est une déferlante, et le Nouveau Roman, révolution des ‘jeunes turcs’ qui balaye l’établissement, et lui, là dans sa villa ouverte aux vents à Meudon, il domine une boucle de la Seine, et il regarde, il est malade, il se souvient, et il écrit, jour et nuit, nuit et jour, il gratte des pages et des pages par milliers, il lui faut huit mille pages manuscrites à la volée, et retravaillées, en combien de versions, on ignore tout ça, pour un livre de trois quatre cent pages, et justement, là, essayez de l’imaginer, on est en plein Juillet, c’est la canicule, il se tient terré au rez-de-chaussée de la villa, aux étages il ne monte jamais, l’étage c’est le domaine réservé, que dis-je ! le royaume de sa femme Lucette, et les cours de danse qu’elle y donne. Malgré sa renommée un peu revenue c’est la misère, le couple vivote, de temps en temps il s’installe couvert de ses peaux de mouton retourné, les cheveux gras, longs, ses pantalons trop grands, nuit et jour, il ne se change pas, imaginez les odeurs, et oui, là il guette les jeunes filles qui viennent des beaux quartiers de Paris pour les leçons de Lucette, il leur fait peur, ça l’amuse, c’est un grand enfant, et puis il y a Coco, le perroquet, il vit avec lui dans son rez-de-chaussée, dans la pièce surchauffée, où les papiers s’amoncellent, un coin où il mange, à peine, un fauteuil en vieux cuir où il dort, mal, et Coco s’amuse à déchirer les pages qu’il tient accrochées par des pinces à linge, c’est grâce à elles d’ailleurs que nous pouvons identifier les chapitres de ses derniers romans, notez cela aussi, c’es important… vous m’écoutez dites ? … oui ! ah bon ! continuons ! … où en étais-je ? Il laisse faire Coco, dans le fond sa fidélité va aux animaux, lui il n’est plus l’ami de personne… cela se comprend, un passé sulfureux ! Que voulez-vous, la collaboration, les années noires, il ne s’en sort pas facilement de ce passé… par l’écriture tout cela devient sublimé évidemment, mais bien que l’époque soit celle de l’avant-garde lui il est loin devant tout le monde, un styliste pareil cela ne vient qu’une ou deux fois par siècle, c’est lui qui le dit, et il écrit à s’en tuer, il a dit aussi : ‘mettre sa peau sur la table’, c’est cela, ‘mettre sa peau sur la table, écrire’, c’est mourir à petit feu… et la mort le guette ; elle est là, il essaye de l’apprivoiser depuis l’époque du ‘Voyage au bout de la nuit’, cela fait trente ans, comme c’est loin la belle vie sur la Butte, Montmartre, les copains, la gouaille, les belles femmes, le succès inouï, d’emblée, et puis très vite l’incompréhension, le scandale, les Pamphlets etc… vous connaissez tout cela, la guerre, la fin de la guerre, la fuite en Allemagne, les trains, les bombes, Berlin en ruine, la profonde déchéance morale, l’exil au Danemark, la prison etc… le retour des années plus tard et l’oubli tranquille, mais lui il est furieux, c’est un récalcitrant à l’oubli, au pardon, un fanatique ? Peut-être… un visionnaire, car il doit terminer son œuvre, cette dernière partie où il raconte tout, où il s’est raconté, il y travaille, une course contre la montre, car il le sait, n’oubliez pas, c’est un médecin, un médecin des pauvres, il reçoit encore une maigre clientèle à Meudon, il ne fait payer personne, dans sa bouche il n’y a qu’un seul mot, il ne jure que par l’hygiène, tous les symptômes de ces corps travaillés par ‘le mal-être’  - comme nous dirions aujourd’hui – il balaye tout cela, futile, signes du corps insignifiants, l’écriture est sa maladie à lui, il doit achever son œuvre, il sait qu’il n’en pas plus pour longtemps, tout a commencé sur le front des Flandes en 1914, le Cuirassier Louis-Ferdinand Destouches est blessé, depuis il traîne dit-il des maux de têtes insupportables etc etc… La mort est toute proche, il a une dernière chose à faire, il écrit dans la nuit une lettre à son éditeur, Gaston Gallimard, pour lui dire que le manuscrit de son dernier roman est terminé, ‘Rigodon’, la fin de la trilogie allemande, il lui écrit encore avec humour qu’il va venir défoncer ses bureaux avec un bulldozer si son roman ne plait pas. Il a mis un point final.
Quelques heures plus tard, allongé sur le divan, Céline est mort.
Les chiens hurlent, Coco se tait, Lucette est effondrée, il sera enterré dans la discrétion.
Le même jour, 1er juillet 1961, Ernest Hemingway se suicide, cela fait les gros titres des journaux. De lui, un petit article en quatrième page…
Et voila, c’est fini.
C’était bon comme ça ?
Et bien merci, au revoir. »



Rédigé en atelier d'écriture 2è série