Sunday, 25 March 2012

L'Instant Borgès (XV)

Los Alamos, Nouveau-Mexique. 29 Février 2012.

Elohîms créait les ciels et la terre,
La terre était tohu-et-bohu,
Une ténèbre sur les faces de l’abîme,
Mais le souffle d’Elohîms planait sur la face des eaux.

Le vent du désert emporte les paroles d’Amos vers le grand rien ouvert de l’autre côté de la route. Il retourne au Hummer garé face à la maison formée de ronds de bouteilles de verres et de ciment, une des habitations à moitié enfouies dans le sable, typique de l’écologie d’Earth Ship. Les paroles banales qu’il a échangée avec le policier navajo le mettent mal à l’aise, se pourrait-il qu’il ait été suivi, qu’il soit surveillé ? Le lien avec la communauté hassidique qu’il a établi avec lui est-il purement fortuit ?
Il roule moins vite à présent et surveille l’arrière de la route dans le rétroviseur, parfois une voiture le dépasse mais dans l’ensemble il n’y a presque personne d’autre que lui à circuler aujourd’hui dans ces vastes étendues. Il repense à Lisa qui a pris l’avion de retour pour l’Europe depuis Albuquerque où il l’a accompagnée. Tu es partie pour toujours, c’est mieux ainsi. Dieu sait s’il n’aurait pas fini par succomber à ses charmes, mais il est resté attaché à des principes d’autant plus qu’elle a fini par lui avouer qu’elle était mariée. Lisa semblait également hésiter, entre froideur et avances discrètes suivies de repentirs de dernière minute.

Ce fut une étrange relation. Elle débarqua un peu avant minuit à l’aéroport d’Albuquerque par le vol Continental en provenance de New-York. Je suis vannée, ce fut la première chose qu’elle lui dit, la correspondance a eu beaucoup de retard, je suis sur pied depuis vingt-quatre heures, je me sens fripée. Avec quelques secondes de décalage elle lui sourit et réalisa qu’il était là, devant elle, après une absence de treize ans. C’est gentil à toi d’être venu m’accueillir, tu n’aurais pas dû, c’est loin Phoenix. Pas aussi loin qu’Amsterdam lui dit-il, aussitôt fasciné par ses yeux verts, comme jadis. Il remarqua à peine un grand corps fatigué habillé d’une veste et pantalon en jean, ses long cheveux auburn en désordre, la pose à moitié cassée, les épaules alourdies par un grand sac de voyage orange en bandoulière. Laisse-moi t’aider dit-il, détournant le regard. Où allons-nous, je voudrais prendre une douche et me coucher rapidement. Ne t’inquiète pas, j’ai tout prévu quand j’ai vu le retard de ton deuxième avion sur internet, j’ai loué deux chambres dans un bon hôtel pas loin d’ici. Tu es un ange Amos. Je suis contente de te revoir.
Cela avait plutôt bien commencé. Quelques heures plus tard, dans la salle de restaurant du MCM Eleganté, grand hôtel et centre d’événements, Amos attendait tranquillement Lisa, achevant la lecture du USA Today. Quelles sont les nouvelles demanda-t-elle en plongeant avec voracité un gros morceau d’omelette aux piments en bouche. C’est jour bissextile, c’est ça la nouvelle dit-il avec humour en lui montrant la page de titre et la date, et elle, pointant du doigt un article « Iran further complicates relations between Obama, Netanyahu », ce n’est pas plus important dit-elle, après avoir avalé une rasade de café ? Toujours de la politique, Lisa, comme à l’époque du kibboutz. Non, c’est passé tout ça, mais toi, comment vis-tu cette situation, tu es devenu tout à fait juif, elle avait dit ça comme une évidence en bougeant le menton vers le haut, et rajoutant, depuis quand es-tu devenu un hassid ? Cela ne te ressemblait pas beaucoup à l’époque. C’est la vie Lisa, c’est la vie qui m’a changé, se contenta-t-il de répondre platement. Elle n’insista pas à ce moment-là, mais il y eut d’autres moments pendant son séjour où il y eut plus d’un accroc sur la question. Et puis, quelle ne fut pas sa surprise à lui lorsqu’il découvrit ce qui lui était arrivé, à elle. Mais toi, tu es devenue une... une … Il n’arrivait pas à dire le mot. Une quoi : une goy dit-elle, une apostate ? Elle rit, tu vas me lapider, me jeter aux chiens, m’enterrer vivante dans le désert ? Je suis un monstre Amos ? Pense à tous les juifs convertis au christianisme. « Israël Afilou Che-khatà Israël Hou » répondit-il. Tu n’es pas goy, c’est absurde, tu reste juive au-dedans de toi Lisa, tu as simplement changé de pièce dans la maison commune. « Israël même s’il a transgressé, reste Israël », reprit Lisa, au moins je n’ai pas oublié l’hébreu.
Ce fut tout ce qu’ils échangèrent comme propos un peu vifs durant la première journée qu’ils passèrent ensemble. Le reste du temps fut magnifique. Ils partirent visiter la forêt pétrifiée. Et puis nous irons chez mon oncle à Phoenix. Une journée de route dit-elle, oui mais pour ainsi dire la porte à côté dans ces étendues Lisa, tu es dans l’Ouest, tout est beaucoup plus grand ici. Pendant le trajet il ressentait le trouble que la présence de Lisa provoquait en lui, une sensualité printanière émanait d’elle, comme un bouquet de fleurs sauvages, son parfum soufflait sur les cendres d’une sexualité primitive qui s’était révélée pendant l’été du kibboutz et qui l’avait transformé de l’intérieur, comme les grands troncs d’arbre de la fin du triasique qui jonchaient le lit des anciens fleuves asséchés où la lave des volcans s’était déposée et avait enrobé leurs restes, araucarioxylon arizonicum enrichis, et enfouis sous la couche des sédiments. La pétrification lente avait transformé l’intérieur des arbres en un réseau de cristaux de quartz qui avaient remplacés la matière organique par la silice extraite des cendres volcaniques sous l’action dissolvante de l’eau du fleuve. Amos se demandait s’il ne s’était pas lui aussi pétrifié lentement après le passage de Lisa, cela c’était pendant son adolescence, et il était devenu un homme pieux, et un savant très secret et responsable devant sa communauté. Mais il n’était pas totalement pétrifié se dit-il, pas encore. Qu’allait-il faire pendant tout ce séjour avec elle avec ses côtés, son rire et son corps, ses éclats de voix comme une sonorité de basse qui le frappait dans le ventre. Tu verras, ces arbres fossilisés sont très intéressants, les vestiges d’un processus naturel étalé sur des temps inimaginables, et puis juste à côté du parc aux arbres pétrifiés il y a le désert peint, des couches de couleurs, des bleu, du rouge, des jaunes à profusion, et du blanc encore et du noir, et le magenta, et tout cela vibre  à certaines heures de la journée dans un paysage torturé de badlands. Amos, tu me fais rire, les cheveux de Lisa flottaient devant son visage, la voiture roulait dans le désert, vitres grandes ouvertes, ils étaient seuls sur la route, Amos se sentait heureux comme il ne l’avait plus été depuis longtemps, tout le reste oublié. Lisa, pourquoi es-tu revenue ?
Tard le soir ils arrivèrent dans la riche banlieue de Phoenix. Lisa s’était endormie pendant la fin du trajet. Amos aurait eu envie de la prendre dans ses bras et l’emmener dans sa chambre, la déshabiller, caresser ses cheveux, sa peau, veuillez sur elle pendant son sommeil. Elle se réveilla comme il se garait dans l’allée de la résidence de son oncle. Il y a une belle chambre pour toi lui dit-il, avec salle de bains privée, tout le nécessaire, repose toi aussi longtemps que tu le voudras Lisa. Où es ton oncle demanda-t-elle ? En voyage, la maison est à nous. Tu es chez toi en quelque sorte. Amos, tu es un ange, le dernier mot disparut dans un grand bâillement.
Ils s’installèrent dans une sorte de routine pendant une semaine. Toutefois, dès le lendemain elle lui dit pendant le repas, tu sais je suis une femme mariée, je ne suis pas revenue vers un ancien petit ami mais vers un ami. Je ne comprends toujours pas ce que tu fais ici lui répondit-il. Elle se lança dans une grande explication d’où il captura quelques bribes, comme : mariage à l’improviste à Las Vegas, pas préparée, peu d’affinités avec Geert, sauf au lit, ce qu’elle dit comme allant de soi, la recherche pour ma thèse à l’arrêt, besoin de me ressourcer ici. Il y avait bien d’autres choses sans doute qu’il manqua, il avait reçu un coup à l’estomac, Lisa mariée, adieu ses rêveries peu talmudiques ! Il réagit par un « Al ta'atzben otti! » bien sonore. Holà ! Amos mon ami que dis-tu là, je ne comprends pas ton hébreu fleuri ! Ils rirent tous les deux. Merde Lisa, toi mariée, j’accuse le coup tu vois bien. Adieu espérances persifla-t-elle tout en se rapprochant de lui et l’entourant de ses bras. Comme ça, dit-elle, en toute chasteté, d’accord ? D’accord, berakha, soit bénie.
Ce fut l’acte physique le plus rapproché qu’ils se soient autorisés, n’empêche, à d’autres instants, un sourire, un regard, une manière de se balancer pouvaient suggérer autre chose. Il luttait contre le désir, priait plus ardemment, marmonnait entre ses dents. Cela passait.
Lisa partait tôt le matin rejoindre en bus le campus principal de Phoenix University établi non loin de Scottsdale ; elle n’aimait pas l’ambiance de cet établissement qui tenait plus d’un conglomérat de services ou d’une banque d’affaire que d’une école. Ce qui était le cas, en quelque sorte, puisque l’université affichait sans complexe son but d’entreprise commerciale, faisant partie d’un fond d’investissement, le groupe Appolo, mais elle n’avait rien trouvé de mieux à faire ces quelques jours que de s’y inscrire à un séminaire intensif d’anthropologie urbaine donné par Mike Davies dont elle était en train de lire un des livres avec beaucoup d’intérêt. Elle en faisait de longs commentaires le soir, mais il écoutait distraitement ses explications sur les différences entre banlieues suburbaines et exurbaines, les parallèles entre le cloisonnement des riches dans des quartiers protégés d’un côté ou l’explosion de l’industrie pénitentiaire de l’autre, la marque sûre d’une lente dégradation de l’intérêt commun, du sens public, tout cela l’intéressait peu mais lui rappelait avec plaisir sa Lisa rebelle et gauchiste du kibboutz. « Sa Lisa » vivait dans un monde dont il essayait de comprendre l’ordre, il devait bien y en avoir un en dépit du chaos apparent de sa personnalité, juive catholique, mariée à Las Vegas, dont le mari travaillait pour l’agence spatiale européenne sur un projet qui tenait, pour ce qu’elle en comprenait, autant de la science que de la religion ; « voir disait-elle les premières minutes du cosmos », en quelque sorte. Lorsqu’elle lui dit que son mari était informaticien, cela commença à l’interpeller. Pendant qu’elle partait la journée, à côté de son travail à distance pour le laboratoire national de Los Alamos qui l’occupait en partie, il faisait des recherches sur l’ESA, le projet Planck, sur tout ce qu’il pouvait trouver en fouillant un peu, et en lisant beaucoup ; il téléchargea quelques ouvrages de cosmologie sur son lecteur Kindle et plus il avançait, plus il était interpellé en tant que religieux, pour qui la question des origines, cette quête ultime de la science, avait trouvé sa réponse depuis bien longtemps, mais aussi comme scientifique travaillant dans des domaines classifiés à la frontière de l’informatique et de la physique, pour qui la connaissance rationnelle et le progrès expérimental n’étaient pas remis en question, et ces approches ne s’excluaient pas mutuellement, le livre premier de la Torah avait un sens littéral certes, mais relevant du mythe et d’un autre ordre de connaissances, que celles utilisées pour étudier le rayonnement cosmologique à deux degrés Kelvin, le bruit de fond diffus de l’univers. En temps normal, il voulait dire par là, en l’absence de Lisa, le projet Planck aurait peut-être finit par attirer son attention mais il n’aurait pas éprouvé l’irritation grandissante, voire même le sentiment de colère qu’il ressentait à l’encontre de ceux qui étaient là-bas, en Europe, aux commandes du projet. Et il s’en rendait compte, d’autres sentiments peu avouables s’y mêlaient, de la jalousie, mais aussi un peu de mépris, et de l’admiration, il n’aurait sût dire en quelles proportions, à l’égard de Geert, ce hollandais qui laissait partir une épouse aussi superbe sans trop se poser de question et qui faisait un travail pas si éloigné du sien d’après ce qu’il avait put juger en lisant quelques articles postés sur le portail des grands éditeurs scientifiques, il semblait avoir mis le doigt notamment sur un algorithme de calculs de chemins critiques très original; à cela s’ajoutait la rancune qu’il éprouvait à l’égard des européens trop mous pour combattre le terrorisme chez qui par ailleurs l’antisémitisme n’avait jamais cessé, il suffisait d’écouter les informations ; c’était l’ensemble de ces bonnes ou mauvaises raisons qui poussaient Amos à commettre lui-même un péché d’orgueil, pour qu’il finisse par se dire qu’une petite leçon d’humilité assénée à ces hommes du projet Planck, et par ricochet, cette gifle au prestige des technocrates européens, serait une manière de rétablir une certaine justice.
La semaine suivante ils prirent la route pour le Nouveau-Mexique en prenant la boucle du sud de l’état, via Tucson, White Sands et Alamogordo, et remontée vers Los Alamos. Je dois maintenant rejoindre l’équipe du laboratoire dit-il à Lisa après qu’elle eut terminé son séminaire à la Phoenix University ; ma petite période de congé se termine, voudrais-tu m’accompagner jusque là, tu pourrais visiter à nouveau les pueblos de Taos ou autre chose en route. Je veux bien à condition qu’on s’arrête à T or C. Tu rigoles, qu’est-ce que tu veux faire à Truth or Consequences ? C’est un peut tôt pour la parade en l’honneur du célèbre radio show, non, demanda-t-il avec ironie ? Justement, c’est parce qu’il n’y a rien d’intéressant là-bas que je veux m’y rendre et réfléchir un peu. Nous prendrons un motel quelconque, nous mangerons des tacos, tu me parleras de ton boulot, nous boirons quelques bières tièdes et puis moi j’écrirai enfin à mon mari.
Pour mon job ce sera un peu difficile Lisa. Oui, tu me l’as déjà dit, « classifié », tu travaille pour l’armée, ça je m’en doute, sur des grosses simulations numériques d’explosions thermonucléaires, c’est ça ? Le laboratoire à beaucoup changé depuis l’époque du projet Manhattan tu sais. Nous travaillons aussi pour le secteur de la santé : par exemple, l’imagerie médicale ou la sécurité contre les épidémies, cela t’étonne non ? Pour ce qui est de mon travail, oui, on peut le résumer à concevoir des programmes informatiques très compliqués qui reproduisent les conditions des explosions d’armes nucléaires, parce qu’heureusement il est interdit de les faire détonner à l’air libre. Et ça te passionne ? Il y a toutes les applications civiles qui en découlent aussi, tout système chaotique complexe comme la dynamique d’un ouragan peut être modélisé avec les mêmes équations que nous utilisons, ce qui change c’est la vitesse à laquelle on peut faire des calculs, cela s’appelle de l’optimisation et implique des millions, voire des dizaines de millions de longs chemins de calculs qu’il faut faire pour déterminer l’état moyen d’un système non-linéaire. Je ne comprends rien à ce que tu dis, tu me fais penser à mon mari. Mais ça pourrait mieux prévoir la route des tempêtes, des ouragans ? Oui et si Dieu le veut, nos ordinateurs finiront par y arriver répondit Amos, on finira par prévenir les tsunamis, les tremblements de terre, les épidémies, les guerres… Les guerres dit Lisa…
Ils en étaient restés là, Lisa boudait un peu dans la voiture pendant la suite du trajet vers Truth or Consequences. On y est lui dit-il : un grand panneau à l’entrée de l’agglomération sur la rue principale annonçait fièrement qu’ici une ville avait changé son nom en 1950 pour avoir l’honneur d’accueillir chaque année un présentateur célèbre de la chaîne NBC à la radio qui animait un quiz au titre « Truth or Consequences ». Les habitants du Nouveau Mexique avaient raccourci en « T or C ».
Ils s’étaient installés à la petite terrasse d’un motel au bord de la grand-route, comme elle l’avait demandé, et pendant que Lisa rédigeait son émail à son mari, Amos mettait la dernière main au programme spécial qu’il avait adapté pour « donner une leçon » à ses ennemis.
 Amos n’avait jamais eu l’intention de dire à Lisa quelle était la nature réelle de son travail. Après tout, prétendre qu’il travaillait sur des bombes atomiques, même pour en faire des simulations, agissait suffisamment comme un leurre chez la plupart des gens pour qu’ils n’aient pas envie de poursuivre la conversation. Non, son travail consistait à empêcher les autres d’acquérir la bombe atomique, en fait un ennemi en particulier, celui qui représentait une menace vitale pour Israël dans ce domaine.
Depuis plusieurs années Amos améliorait le code du programme informatique connu sous le nom de Stuxnet dans la grande presse.
Il en avait terminé une nouvelle version, très prometteuse. Encore fallait-il la tester quelque part, rien ne vaut un test grandeur nature pensait-il. Les laboratoires de l’agence spatiale européenne l’apprendraient assez vite à leurs dépens. Finalement, Lisa servait inconsciemment ses desseins. Sans remords ni culpabilité, Amos, l’expert en guerre informatique, appuya sur la touche Return de son clavier, déclencha la mise à feu d’un missile balistique intercontinental virtuel qui emportait comme charge utile une arme logicielle redoutable faite de dizaines de tête indépendantes à l’intérieur desquelles le code super-enroulé d’un immense ver des sables attendait de se déployer.

Il est seul maintenant à rouler vers Los Alamos, Lisa est partie pour l’Europe.
Arrivé à son bureau, il a le temps de vérifier que les charges du missile à têtes multiples se sont effectivement déployées au-dessus de leur objectif ; pareil au code génétique d’un rétrovirus qui infecte la cellule-hôte sans la tuer mais détourne subtilement ses fonctions habituelles, le code du virus, ou plutôt du ver, déroule sa double hélice dans les entrailles des ordinateurs ennemis qu’il a contaminé, et ayant pris place, depuis l’intérieur du programme infecté commence à rechercher tout ce qui de près ou de loin concerne le contrôle du satellite Planck et des données qu’il a transmises au sol.

Friday, 23 March 2012

Tuesday, 20 March 2012

L'Instant Borgès (XIV)

Phoenix, Arizona, 17 janvier 2012

Pourquoi reviens-tu ? L’email de confirmation transmis par Lisa s’affiche sur l’écran entre deux fenêtres de code défilant à vive allure. Pendant qu’une moitié de son cerveau observe les sauts d’exécution du logiciel en mode de débogage, l’autre moitié médite le sens du message de Lisa et fait silence. L’homme jeune, portant lunettes, cheveux en papillotes et kipa, retire ses lunettes, s’enfonce dans son fauteuil qui bascule en arrière, pivote sur son axe, et détournant ses yeux de la console il se projette de l’autre côté de la fenêtre d’un pavillon de banlieue. Pendant qu’il nettoie lentement ses verres ronds à l’aide d’un chiffon en peau de chamois qu’il retire d’une poche de son gilet, il observe la boite aux lettres métallique fichées au bout d’un bâton qui grince lorsque le vent s’agite devant sa pelouse. Un peu de poussière se soulève de la route et retombe mollement, il fait sec, les brindilles d’herbe ramassées en touffes roulent entre les voitures garées chacune devant leur pavillon. La lutte du désert et de la ville recommence chaque jour. Avec le temps le désert finira par l’emporter pense-t-il, il n’y a plus assez d’eau pour subvenir aux besoins des grandes agglomérations urbaines du sud-ouest américain, elles se sont développées trop vite et l’eau du Colorado ne suffit plus, déjà le niveau du lac Powell plus haut sur le fleuve est à son plus bas depuis vingt ans, une haute bande blanche dessine ses conteurs dans la roche rose des canyons où l’eau s’est retirée ; cela n’arriverait pas en Judée-Samarie, là-bas les gens font attention à ce qu’ils consomment, même le désert du Néguev ne l’emportera pas comme ici le grand désert qui grandit après chacun de ses retours. Lorsqu’il est revenu d’Israël la dernière fois après une absence de dix-huit mois il fut étonné de la vitesse à laquelle l’eau du lac avait baissé, et des traces de sécheresse de plus en plus visibles dans les pavillons de cette banlieue pourtant cossue de Phoenix. Scottsdale devient chaque jour un peu plus jaune, pendant l’été l’eau est sévèrement rationnée, plus moyen d’entretenir une pelouse verte comme en Angleterre, sans parler des terrains de golf à l’abandon. Les gens d’ici ne seront jamais comme les kibboutzim ou les colons dans les territoires, ils veulent tout, et tout de suite. Le désert reviendra et ils reprendront la route en longues caravanes à travers des cités fantômes, comme jadis, pour aller où, vers l’océan. Après, plus rien.
Lisa, pourquoi reviens-tu ? Amos lit une fois de plus le courrier électronique envoyé depuis Paris, ainsi donc, tu arrives dans deux jours, et tu n’es plus sûre de l’endroit où tu dois me rejoindre. Il lui répond rapidement qu’il l’attend chez son oncle à Phoenix, ensuite ils partiront pour le Nouveau-Mexique et les endroits qu’elle aime tant, ils passeront aussi par la ville où il a trouvé du travail, Los Alamos et où il projette de s’installer. Pour l’instant c’est du provisoire, il y a une chambre pour toi chez mon oncle, après nous nous arrangerons. Il se rappelle bien de la jeune Goldberg lors de son passage par le kibboutz de Kfar Masaryk. C’était une effrontée qui était en révolte contre tout, elle n’avait pas demandé d’être envoyée aux travaux des champs, quelle idée, elle parlait assez mal l’hébreu en plus. Il est vrai que lui-même n’était pas un exemple de vertu civique, mais avec Lisa il défendait les principes et la judaïté pendant qu’elle s’énervait en lui balançant Freud et Marcuse. Ils s’étaient rapidement trouvé d’autres points communs, Lisa avait la peau si douce et des dents si blanches, et elle aimait ses cheveux noirs bouclés et son air sérieux.
Mais pourquoi revenir ? C’est insensé se dit Amos, elle a retrouvé ma trace, elle m’écrit qu’elle n’a pas arrêté de penser à moi depuis deux ans, qu’elle est en train de se fourvoyer, elle veut me voir, me parler, juste me voir, comprendre peut-être pourquoi des choses reviennent après une longue absence. Mais elle a changé se dit-il, et moi aussi, beaucoup, sans doute plus qu’elle ne l’imagine, comment va-t-elle réagir ? Tant pis, c’est ce qu’elle veut. Ce sera cher payé venir faire la conversation, nous pourrions en rester à nous écrire de temps à autre, il lui a proposé cela, elle a suivi son impulsion et lui annonce qu’elle a acheté un billet d’avion, avec la date de retour ouverte précise-t-elle. Comme à l’époque se rappelle-t-il, c’est elle qui avait fait les premiers pas, l’effrontée. Que fait-elle maintenant dans la vie, l’anthropologie, cela ne m’étonne pas, est-elle fiancée à quelqu’un ? Elle n’a pas répondu à ma question.

Amos referme sa boite email, j’ai perdu assez de temps comme cela se dit-il, au travail. Il sera toujours temps d’aborder ces questions avec Lisa en face à face. Je me demande comment je réagirai, est-ce que je vais la trouver aussi attirante ? De quoi me donnera-t-elle envie, comment va-t-elle m’inspirer ? Prie-t-elle ?
Le programme en mode de débogage s’est arrêté de tourner et livre ses résultats dans des fichiers qu’il s’empresse d’analyser. C’est bien dit-il tout haut, c’est très bien, nous disposons maintenant d’une meilleure version. Nos ennemis n’ont qu’à bien se tenir.

Monday, 19 March 2012

L'Instant Borgès (XIII)

Centre de l’Energie Atomique, Saclay, près de Paris, 17 janvier 2012

Le plateau de Saclay en Ile-de-France occupe une superficie de treize mille hectares délimités par de vastes étangs et parcouru de deux cent kilomètres de rigoles d’écoulements d’eau construites pour alimenter par simple gravité les fontaines du château de Versailles. A cette ingénierie hydrologique s’est ajoutée une vocation de pôle de recherche et développements depuis la seconde moitié du vingtième siècle qui concentre la moitié de la recherche française au sein de campus peuplés de plusieurs dizaines de milliers d’habitants, étudiants, chercheurs, employés d’industries de pointe, administratifs. On l’a souvent comparé à une Silicon Valley européenne. Au centre du dispositif le Centre pour l’Energie Atomique ressemble à une ville idyllique au milieu d’une verte campagne semée des rotondes blanches de réacteurs nucléaires et parcourue par une population de six mille âmes concentrée sur des tâches stratégiques. Dans cette ruche complexe les laboratoires aux acronymes saugrenus se comptent par centaines ; l’un d’eux porte le nom d’Institut de Recherche sur les Lois Fondamentales de l’Univers, l’IRFU, devant lequel un minibus décharge un nouveau lot de visiteurs,  parmi lesquels Chidambaranathan et Chamseddine plongés depuis Paris dans une vive discussion. C’est à peine s’ils remarquent l’accueil chaleureux fait par le directeur de l’institut, sorti en personne accueillir ses deux illustres confrères.
Les trois savants prennent place dans la salle de conférence, le docteur Chidambaranathan a préparé une présentation où les hypothèses-clés sur l’origine de l’univers vont être revues et commentées. Cette réunion va déterminer l’effort principal à porter sur la conduite du projet pendant l’année qui vient.
Les idées fusent de toutes part pendant la réunion, cela ressemble plus à un brainstorming qu’à une réunion de planification, des assistants se sont joints aux trois directeurs et rajoutent des diagrammes ou des équations sur les flips-charts qui encombrent très vite la petite salle de travail, le tout dans un mélange rapide d’anglais et de français. A un moment donné, Chidambaranathan lève la main et intime à tous le silence, il se lève et regarde les assistants du directeur de l’IRFU, le directeur lui-même et son nouveau collègue, le docteur Chamseddine, et leur demande de se départager en deux groupes selon leurs préférence subjective, il insiste sur ce mot, et l’accompagne d’un geste théâtral, autour d’un axe imaginaire qu’il trace sur la table, entre d’un côté, à sa droite, les partisans de la théorie des cordes, et à sa gauche, les adeptes de la théorie des boucles. Il écrit en lettres capitales sur le tableau central : théorie de la gravitation quantique. Et maintenant messieurs, allez-y, placez-vous leur demande-t-il.
Les assistants trouvent l’idée amusante et se prêtent au jeu, qui semble moins du goût de ses collègues plus âgés. Il insiste : allez, allez ! Et vous-même demande un des jeunes assistants, de quel côté de la théorie penchez-vous ? Il salue et rejoint Chamseddine du côté des « cordistes », seuls face à toute l’équipe des « bouclistes » de l’autre côté.
Où voulez-vous en venir demande le directeur de l’IRFU agacé par la plaisanterie. Mais c’est très sérieux au contraire, ce qui va sortir des images de Planck leur explique-t-il est tout autant le résultat d’une réalité indépassable qu’eux tous, scientifiques, tentent de mesurer par approximations, que de leur position consciente de chercheurs confrontés à une pluralité de modèles explicatifs dont aucun ne donne entièrement satisfaction mais qui aimeraient bien voir une certaine réalité apparaître plutôt qu’une autre.
C’est trivial reprend le directeur de l’institut. Non pas rétorque le savant indien l’air inspiré, dressé de toute la hauteur des gopurams de son pays natal qu’il sent vivre dans son corps, c’est littéral, et c’est notre devoir de savants d’en être avertis, ce que nous touchons leur dit-il est trop important pour être considéré comme une autre tâche de routine, l’image primordiale du cosmos sera déterminée par un processus dont nous ne connaissons pas à l’avance ni le résultat ni le fonctionnement ni les modalités d’apparition ni les pièges ni les surprises, les divines surprises. Il termine son discours par ces propos emphatiques puis se rassois et achève la conversation par une conclusion banale : et bien messieurs, rendez-vous dans un an environ, à Bologne n’est-ce pas ?
Le minibus quitte le complexe du Centre pour l’Energie Atomique et s’engage sur la départementale. Arrivés au carrefour avec la route d’Orsay qui passe entre l’Etang Vieux et l’Etang de Saclay d’un côté et la bretelle d’autoroute qui remonte vers Paris de l’autre, Chidambaranathan demande au chauffeur d’arrêter le véhicule quelques minutes sur le bas-côté de la chaussée. Sortez, lui dit-il, je vais vous montrer quelque chose. Les deux hommes sortent, font quelques pas, les occidentaux sont des enfants reprend-il, je ne vous considère pas comme un occidental cher confrère en dépit de votre nationalité américaine, en effet répond Chamseddine, vous dites vrai, je me sens de moins en moins américain, comment avez-vous deviné, ce n’est pas important, vous savez que nous nous approchons d’un mystère n’est-ce pas, et qu’allons nous trouver lorsque le voile sera retiré ? Regardez lui dit-il, voici ce que je voulais vous montrer. Au bord de la route un grand Christ en bois usé par les intempéries regarde le carrefour de ses yeux éteints, quelques fleurs sont déposées au pied de la statue. 
Un silence morne emplit l’habitacle pendant tout le trajet de retour.

Sunday, 18 March 2012

L'Instant Borgès (XII)

Jardins du Luxembourg, Paris, 17 janvier 2012

Ce n’est pas l’idéal pour une promenade d’amoureux, le temps est frais, il a gelé la nuit dernière, mais heureusement le ciel est découvert, et puis il faut en profiter un peu pense Geert qui enroule sa grosse écharpe de laine en sortant de l’institut, les jardins sont à quinze minutes à pied, ce n’est pas la peine de prendre le métro pour un arrêt, de toute manière la station Port-Royal est sur la ligne du RER B, quelle idée de prendre le train jusqu’à la station Luxembourg, heureusement que le vélib, comme ils disent ici pour les vélos en libre service, commence à se répandre un peu partout à Paris, d’accord, difficile de comparer avec Amsterdam, et sans doute ce ne sera jamais comme chez nous. Il frissonne à l’évocation de ce pronom qui revêt pour lui une signification très personnelle, comme chez nous, mais sommes-nous vraiment chez nous à Amsterdam Lisa et moi ? Deux années depuis notre mariage un peu fou à Las Vegas, un coup de tête, mais enfin, il y a des hauts et des bas, plutôt des bas en ce moment, Lisa est très occupée à boucler sa thèse qu’elle défend ici même à la Sorbonne, pourquoi avoir choisi Paris, il ne comprend toujours pas grand-chose à l’anthropologie, quoiqu’il s’amollisse aux angles comme lui dit Lisa en enfonçant ses doigts dans les côtes pendant l’amour, l’amour enfin, complet, le mariage condition sine qua non disait Lisa, soit elle l’a voulu mais pourquoi cette distance qu’il ressent depuis peu, pourquoi cet air boudeur ou triste qu’il surprend chez elle lorsqu’elle défait sa longue chevelure et se regarde dans le miroir, rien à voir avec l’anthropologie, lui alors, il est vrai que Geert est très occupé également avec le projet Planck qui entre maintenant dans sa phase finale, la plus délicate, celle où lui-même sera responsable de l’achèvement des travaux, l’analyse des données qu’il a déjà tenté en vain d’expliquer à Lisa, cela ne sert à rien, chacun vit dans son monde professionnel, heureusement qu’il y a pour moi les yeux de Lisa, et les épaules nues de Lisa, et les longues jambes de Lisa et…
Geert est arrivé au centre des jardins du Luxembourg où il a fixé rendez-vous à Lisa autour du vaste étang circulaire. En dépit de la froide journée il y a quand même des promeneurs qui se sont installés bien emmitouflés sur les chaises et savourent un moment de détente loin du bruit de la circulation incessante de la capitale.
Lisa est plongée dans la lecture d’un livre de poche, elle ne l’entend pas arriver. Elle lève les yeux vers Geert comme si elle voyait un inconnu lui demander l’heure ou la direction du Sénat, mais c’est droit devant vous, Lisa voit Geert lui parler ouvrir les bras et sourire, elle reste sur sa chaise à l’écouter l’esprit encore troublé par sa lecture, distraite par quelque chose d’énorme qui est en train de lui arriver, que dis-tu finit-elle par lui demander, que me veux-tu, pourquoi m’avoir fait venir ici, j’étais occupée, tu fais juste un aller-retour sur Paris pour ton travail, tu ne pouvais pas me laisser tranquille, pourquoi as-tu besoin de moi. Son mari finit par prendre une chaise et s’installe en silence à ses côtés. Ensemble ils regardent l’étang, cela les apaise un peu, un petit vent se lève, il faut bouger propose Geert, marchons dans le parc, oui d’accord, marchons. Ils marchent et Geert parle de son travail, il ressent tout d’un coup qu’il n’a rien d’autre à lui dire, qu’il ne veut pas entendre ce qu’elle pourrait avoir à lui dire. Quand reviens-tu à Amsterdam finit-il par demander, dans une semaine, dans un mois, j’ai besoin de savoir, dis-le moi, ce n’est pas pour Amsterdam que je partirai d’ici finit-elle par dire ennuyée, mon travail n’avance pas j’ai besoin de retourner là-bas. Où ça demande son mari, là-bas enfin, au Nouveau-Mexique, avec l’évidence butée de sa jeunesse et de son insolence répond-elle. Quand dans quelques jours pour combien de temps je ne sais pas mais pourquoi je te l’ai dit d’ailleurs tu n’y comprends rien pourquoi partir si loin tu as la Sorbonne à ta disposition, à tes pieds, à tes genoux, en adoration pense-t-il, toute la jeunesse étudiante de Paris à tes pieds Lisa tu pourrais en faire ce que tu veux, hommes femmes, tout à toi, tous à toi si tu le voulais, mais que veux-tu enfin lâche-moi je pars parce que je dois partir je dois un peu réfléchir finit-elle par dire lentement, réfléchir je comprends tout ça est un peu compliqué toi ici moi où ça dans la Lune quelque part dans l’univers quelque part dans des lignes de code informatique à débroussailler des problèmes complexes toi avec les navajos toi nue face au Soleil toi vieille comme le monde et que je salue d’un geste las car cela me fatigue. Cela me fatigue finit par avouer Geert énervé en regardant Lisa dans les yeux et la secouant par les épaules, tu entends Lisa, je suis fatigué, et bien pars si c’est ce que tu veux.
Il s’éloigne d’elle de quelques pas, décidé, se retourne après dix pas, quand reviens-tu écris-moi, reviens, je t’en supplie, reviens, reviens.
Il s’éloigne encore plus, s’arrête, ne se retourne pas.
Lisa les larmes aux yeux regarde l’homme qu’elle aime fuir d’elle comme la lumière emprisonnée par la gravité qui se libère apporte une nouvelle aux hommes de ce monde. Le col de son manteau relevé elle retourne sur ses pas et se dirige vers la sortie rue Vaugirard.
Toute son action la pousse dans une direction physique et morale diamétralement opposée, vers d’autres énigmes, vers d’autres origines. Ce soir se dit-elle je m’occupe de mon billet d’avion, je me demande si les vols pour Albuquerque sont plus chers que les vols pour Denver en cette période de l’année. Elle essaye d’évaluer les distances entre ces villes et sa destination ultime dans le Nouveau-Mexique sur les contours d’une grande carte en couleurs et fort usée aux plis, la carte de son précédent voyage avec Geert, qu’ils s’amusaient à plier et déplier sur le capot de la voiture dans les déserts de l’Ouest en riant aux éclats. C’était si bon, bien sûr c’est plus court depuis Albuquerque, enfin, non peut-être pas…
Mais où donc au juste Amos lui a-t-il fixé rendez-vous ? A Taos ou à Los Alamos ?

L'Instant Borgès (XI)

Institut d’astrophysique de Paris, 17 Janvier 2012

Vingt ans après, le docteur Chamseddine savoure enfin son heure de gloire. Le communiqué de presse du CNRS relate la fin de mission de l’instrument hautes-fréquences du satellite Planck dont il a assuré une partie de la conception, et en sa qualité de citoyen américain, sa collaboration avec la NASA pour la livraison du fluide cryogénique s’est avérée déterminante. Pendant mille jours, l’instrument a fonctionné à merveille, plus du double du temps initial prévu, et permis de collecter cinq images complètes du ciel dans le spectre des fréquences électromagnétiques des micro-ondes à une température proche du zéro absolu, autour de 2,7 degrés Kelvin. La sensibilité de l’instrument à hautes-fréquences couplé à celle de l’instrument à basses fréquences qui continue à fonctionner permettra dans un an environ, il le sait, de récolter des images d’une précision inégalée et de repousser les limites de la résolution de la fameuse carte du Big Bang. Elle est trouble comme une vieille photo à gros grains, la première carte du ciel des origines, et pourtant que de chemin parcouru depuis le satellite COBE. La carte plus fine du satellite WMAP publiée en juin 2003 est encore très inférieure à la qualité de ce que Planck va révéler pour une précision six cent fois supérieure.
Planck, il se plaît à l’imaginer ce gros satellite disgracieux, sa masse de près de deux tonnes immobilisée au point de Lagrange L2, un million cinq cent mille kilomètres de la Terre dans la direction opposée au Soleil, la couronne des cinquante-quatre détecteurs protégés des rayonnements du Soleil par la plate-forme octogonale et la corolle du satellite, maintenus à une température extrêmement basse, tournant avec une grâce de pachyderme sur lui-même en une minute, scannant le ciel par fines tranches d’ellipsoïdes, qui crache ses millions de pixels vers la Terre où le travail d’analyse ne fait que commencer.
Il s’agit maintenant de supprimer les sources lumineuses intenses qui masquent à l’avant-plan de l’image du cosmos les traces du fond diffus, à commencer par la longue bande horizontale de la Voie Lactée ou des constellations d’Orion et de Persée. C’est ici que l’équipe du Docteur Chidambaranathan qu’il a rejoint pourra l’aider. Le docteur « Chidam » comme l’appellent ses proches est responsable de l’équipe d’analyse des données et perçu un peu comme « le gourou caché » du programme Planck, l’inspirateur, le maître d’œuvre ultime dans un projet de telle complexité qui implique plusieurs laboratoires, l’agence spatiale européenne, des industries de pointes, et tant d’autres chercheurs plus obscurs. C’est aux Pays-Bas, au centre de recherche de l’agence elle-même qu’il a élu domicile depuis qu’il a pris en main, en coulisses, les commandes du projet. Mais leur première rencontre va avoir lieu à Paris dans quelques minutes, dans ces bâtiments un peu vieillots de l’institut d’astrophysique où le docteur Chamseddine travaille depuis si longtemps maintenant qu’il en arrive à se demander à quoi pourrait bien ressembler encore la rue de l’East End à New-York où il a grandi.
Très vite la conversation débouche sur des sujets fondamentaux. Chidam ne s’intéresse pas trop à la technologie, ni au comment de la recherche, il est manifestement l’homme des questions. Ni son apparence physique si caractéristique des tamouls du sous-continent, petit, très mince, la peau si sombre, ni sa voix aux inflexions trop aigües pour l’oreille de Chamseddine n’expliquent le rayonnement qui émane pourtant de sa personne dès que la barrière initiale de la communication est rompue. Cela tient à une façon de vous observer et de poser sa voix et à une agitation que l’on devine à ses mains agiles qui semblent imiter en permanence lorsqu’il parle la gestuelle du bharata natyam. Parfois une inflexion de ses sourcils broussailleux et les mouvements de ses lèvres ornées d’une moustache complètent l’illusion d’avoir en face de soi, non pas un des plus grands, mais peut-être le plus grand cosmologiste vivant depuis Edwin Hubble et Fred Hoyle, talonné sans doute par Stephen Hawking au premier rang, mais un danseur sacré du sud de l’Inde qui jongle avec les dieux.
 Avec lui le docteur Chidambaranathan a emmené le jeune Geert Lourtsma, un hollandais grand et volubile qu’il présente comme l’homme de la solution du problème. Geert ne se fait pas prier pour expliquer comment l’application innovante de l’algorithme de Dijkstra dans un programme informatique qu’il est en train de finaliser leur permettra de résoudre le plus efficacement la complexité du traitement du signal de Planck, le problème principal étant explique-t-il la soustraction des bruits qui se superposent entre le Big Bang et l’univers dans son état actuel. Imaginez, leur dit-il, que cette photo dont la presse s’extasie aujourd’hui représente une superposition de strates temporelles comme un oignon dont nous devons peler les couches successives pour en atteindre le noyau. Et bien, cette analogie est trompeuse. Le problème c’est qu’en épluchant l’oignon nous n’avons pas affaire à des couches indépendantes les unes des autres mais à une chair dont les fibres et les ligaments se tiennent d’une manière compacte, et que nous risquons de modifier les structures antérieures et d’abîmer l’image source d’une façon telle que nous ne somme plus capables de juger de la qualité de ce que nous observons. La solution que je propose consiste à prendre non pas chaque pixel de l’image comme un point qu’il faut enlever, ou garder, mais comme une somme d’une limite infinie de points sous-jacents, comme un chemin ou un trajet entre des états successifs d’une information dont chaque pixel observé est un état possible.
Et donc, vous proposez de remonter le temps d’une certaine manière en trouvant quel est le chemin le plus court qui relie chaque pixel aux autres ? Chamseddine complète la phrase de Geert avec enthousiasme. En quelque sorte répond ce dernier, il faut voir une image, n’importe laquelle, comme un tableau qui a une architecture, où tous les éléments s’ordonnent par rapport à un sens. C’est la différence qu’il y a entre l’acte élémentaire de la perception d’une couleur, ou d’une forme, d’un angle, d’une intensité lumineuse, et leur sommation instantanée par le cerveau en une unité signifiante. Le cerveau voit immédiatement ce que l’œil récolte comme données. Il faut donc partir du cerveau conclut Chidam et non pas des bâtonnets ou des cônes de la rétine pour voir et comprendre ce qui est observé. Et l’appliquer de manière « innovante » à un programme informatique dit Geert avec jubilation. C’est pour ça que j’ai rejoint l’équipe, et bienvenue à vous aussi mon vieux.
Le courant est passé entre les trois membres de l’équipe. Ils décident de se mettre immédiatement au travail.
Dans l’après-midi, les deux docteurs quittent l’institut d’astrophysique pour une conférence au CEA de Saclay dans le sud de Paris. Vous ne nous accompagnez pas ? demandent-ils à Geert. Non j’ai affaire, un rendez-vous non loin d’ici, au jardin du Luxembourg leur répond-il avec un sourire.

Saturday, 17 March 2012

Les renards

Texte sous double contrainte, entre un incipit et une closule donnés.

La colline blanche derrière la maison était pleine de renards. L’hiver était tombé tôt cette année-là, surprenant hommes et animaux d’une vive et brutale froidure.
Julien éprouva le désir de s’y promener, la progression lente vers le sommet, ses bottes enfoncées dans la fraîcheur de la neige, sa respiration, la vie en lui qui montait, la nature qui se reposait, mais il serait toujours possible songea-t-il à tirer le coup de fusil, les gouttes de sang maculant la blancheur, la fourrure chaude encore d’une petite vie qui s’en échappait, oui, c’était un bon moment pour sortir dans l’attente d’autre chose, dans l’espoir insensé d’autre chose.
Devant sa figure un léger voile d’air froid se formait frisant barbe et moustache ; le soleil déclinait à mesure de son ascension, le bruit de sa respiration seule dans le silence le précédait toujours plus haut.
Il contempla enfin son pays, les douces collines qui déroulaient leurs plissements vers la forêt sombre des sapins qu’une lumière rasante inondait encore d’un manteau pâle et troué d’ombres.
Où sont les renards se demanda Julien, l’oreille fine m’ont-ils entendus, où sont partis mes deux petits renards.
L’hiver est arrivé trop tôt, beaucoup trop tôt cette année songeait-il le regard perdu sur le pays qui s’enfonçait dans la nuit, les larmes elles-mêmes gèlent très vite, il n’y aura bientôt plus d’eau en moi pour pleurer.
Julien vit alors le visage de ses deux filles s’élever avec la dernière lumière.
Oui, l’hiver est arrivé beaucoup trop tôt pensait-il, et pourtant elles dansaient toutes les deux, le jeudi, dans le préau vide.

Rédigé en atelier d'écriture, 2è série.

La marquise sortit à cinq heures

Variation anti-romanesque (Paul Valéry...)

La marquise sortit à cinq heures, ayant oublié les clés de la cabriolet dans la boîte à gants sur la cheminée du salon qu’Anita, la veille, avait déplacé lors du nettoyage hebdomadaire, et peu fortuitement déposé sur la table basse devant le téléviseur où traînait le carton à chaussures de sa fille Juliette qui contenait parmi des coccinelles la clé des champs qu’elle empruntait le soir pour ses promenades mystérieuses et solitaires au bord de l’étang de la propriété, non loin de la grille principale d’où l’allée se déroulait dans toute sa plénitude de statues et de gravier vers le garage au cabriolet jaune que la marquise aimait conduire lorsque les beaux jours revenaient, et qui attendait serein que sa propriétaire daigne l’utiliser, sauf que, lorsqu’elle sortit à cinq heures, la marquise réalisa que la clé électronique qu’elle pensait avoir laissé dans la voiture n’y était plus ; irritée par ce contretemps la chercha en vain dans son petit sac à main, ce qui eut pour effet fâcheux après quelques minutes d’excitation qu’elle renonça à faire du shopping ce jour-là, et s’en retourna fort dépitée dans sa belle demeure sur le coup de cinq heures et quart se vider aussi sec une première rasade du whisky pur malt importé directement d’Ecosse par son grand-père, cet aventurier dont la photo campait de pied sur la cheminée du salon et qui semblait ironiquement observer de loin la cuite naissante de sa descendante de plus en plus vacillante à force de vider ligne par ligne, sans eau ni glaçon, le malt aux senteurs de tourbière jusqu’à ce qu’elle se rappela vaguement de l’idée d’une boîte qui traînait par là avec peut-être, fol espoir, le souvenir d’une clé quelconque égarée par distraction avec d’autres objets ouvrant les portes d’un impossible rêve. 

Rédigé en atelier d'écriture, 2è série

Wednesday, 14 March 2012

Haïkus sous contrainte

I.
Il neige ici-bas
Voyage au pays des morts
L’envers du décor.

II.
Amer Soleil trace
Sa route au ciel éloigné
Lune d’encre se cache.

III.
Ton cœur d’amour tu
Miroir gelé du ciel bas
Printemps, il se brise !

IV.
Christ en croix, nu
Tes poches percées crient justice
Deniers de Judas !

V.
Tes jeux innocents
Une femme morte sur la route
Une pierre dans chaque main.

VI.
Lac ouvert bleu vif
Pierre polies reposent au fond
Poisson attrapé !

Rédigé en atelier d'écriture, première série (29 Novembre 2011)

Tuesday, 13 March 2012

L'Instant Borgès (X)

Centre des Conventions, Washington D.C. 23 Avril 1992

C’est le grand jour, la réunion annuelle de la Société américaine de physique. Très tôt, dès cinq heures du matin, l’équipe des chercheurs a rassemblé les documents dans les grandes boîtes en carton, quitté l’hôtel et remonté Constitution Avenue le long du National Mall, des grands Mémoriaux et du Smithsonian Institute, le cœur symbolique des Etats-Unis d’Amérique. Ils rejoignent le bâtiment de verre et de béton du Centre des Conventions au sommet de Mt Vernon Place à sept heures trente pour trouver les portes closes. A huit heures tout le monde est là ainsi qu’une équipe de la télévision. La salle bruisse d’impatience, la communication qui va être présentée mettra un terme à dix-huit longues années de recherche, de doutes, d’espoirs. Les délégués savent bien que quelque chose de fondamental va être annoncé mais ils n’en connaissent pas les détails ; jusqu’au bout l’équipe de chercheurs et le directeur du programme, le Docteur Georges Smoot vont garder le secret.
A neuf heures du matin le petit monde des scientifiques de la puissante Société américaine de physique, et la presse qui va relayer l’information via tous les grands réseaux nationaux en cette matinée de Jeudi apprend la découverte des rides de l’espace-temps.
Un homme dans la salle de conférence s’agite sur son siège ; cette découverte annoncée à tel renfort de publicité est pour lui un secret de polichinelle, il le savait, il avait anticipé cette découverte par la puissance de la théorie et des calculs, avait-on besoin de monter une observation aussi complexe et coûteuse que celle du satellite COBE pour le prouver ? La puissance de l’idée devrait suffire à entraîner l’adhésion des incrédules par la pure démonstration mathématique, rigoureuse, sèche, parfaite. La science a parfois besoin d’évidences matérielles, de preuves, d’images, de cette « photo primordiale » reconstituée à partir des mesures de COBE, le Cosmic Background Explorer… Il jubile et fulmine de colère rentrée, il aurait dû faire partie de l’équipe du docteur Smoot lorsqu’ils ont commencé cette aventure en 1974, il était peut-être trop jeune mais le premier de son groupe d’âge, diplômé de physique théorique à l’âge de dix-huit ans ! Docteur à vingt-trois ans ! Et au lieu de cela, il a eu du mal à passer les échelons administratifs lui ouvrant des portes vers les projets les plus intéressants. Qu’est-ce qui a posé problème ? Son âge ? Son nom ? Il l’observe, tous ces savants sont des WASP bon teints. Est-ce à cause de cela, ses origines obscures, fils d’émigré égyptien ? Il ne veut pas le croire ! Il n’a pas eu assez d’ambition pour pousser quelques concurrents du coude, voila tout.

Le docteur Chamseddine se dirige pensif vers son hôtel. Le trafic de voitures est dense au-dessus du pont qui enjambe le Potomac, la lumière joue sur les rides du fleuve, il observe les véhicules qui filent vers la Virginie et le cimetière militaire d’Arlington. C’est la frontière du Sud pense-t-il, frontière théorique car beaucoup de Virginiens de l’autre côté travaillent dans les administrations du gouvernement fédéral à Washington D.C. Pourtant une frontière de sang passait ici à une certaine époque, on s’est battu sauvagement, et le Nord a fini par triompher. Les souvenirs de high school et des classes d’histoire américaine remontent, il trouvait cette matière très ennuyeuse ; aujourd’hui pourtant alors que la discipline scientifique qui fait l’objet de toute son attention est au premier plan de l’actualité il se détourne des profondeurs du cosmos et médite sur l’histoire des hommes qui semble se répéter. Chamseddine est américain, il se sent profondément solidaire de son pays, mais l’image des soldats occidentaux dans la guerre de libération du Koweït, foulant les lieux saints d’Arabie, y établissant leurs bases et leurs habitudes le dérange sans qu’il puisse l’expliquer. Il fallait déloger Saddam du Koweït évidement, l’opération Desert Storm fut un grand succès mais plus il y repense, plus il trouve l’idée de ses compatriotes polluant le désert d’Arabie déplaisante. 
Il ne comprend pas pourquoi cette pensée s’infiltre en lui, il n’a jamais été religieux, son père l’a élevé pour lui donner une bonne éducation, réussir dans la vie, s’élever au-dessus de sa propre condition d’émigré pauvre se tuant au travail, chauffeur de taxi, livreur, manutentionnaire, et tant d’autres jobs précaires, pour que son fils s’intègre au pays de l’opportunité et trouve sa voie, et il l’a fait. Aujourd’hui la grande découverte des rides du temps chère à Georges Smoot et l’équipe du projet COBE tremble à l’image du fleuve. Est-ce parce qu’il a éprouvé une grande frustration à ne pas pouvoir travailler sur ce projet ? Il serait temps pense-t-il de rencontrer ses contacts à la société d’astrophysique de Paris, et par la même occasion de découvrir l’Europe, et qui sait, faire rebondir une carrière qui s’enlise.
Le docteur Chamseddine retrouve le sourire. La carte de l’univers trois cent mille ans après le Big Bang se superpose aux sables du Hedjaz et à Notre-Dame de Paris.

Carte des "rides du temps" découverte par COBE

Sunday, 11 March 2012

Langage tangage, filiations et autres chats

9 Mars: nous débutons la séance (atelier d'écriture deuxième série) par un petit exercice d’échauffement inspiré du « langage tangage » de Michel Leiris (1984), ce que les mots nous disent, démantibulation du langage. Nous prenons trois mots qui nous plaisent et les faisons tanguer phonétiquement.


Langage Tangage

Tyrannosaure : tyran abrasif, carnassier féroce dévoreur d’hommes aux ors décorés
Exégèse : interprétation express mêlée d’expédients peu digestes
Hiératique : seigneur solaire absolu figé dans sa colossale pose de statuaire antique

Le plat de résistance est une autobiographie ou plutôt une généalogie, il faut retourner au commencement (lecture d’un extrait de la Genèse avec la longue litanie des descendants d’Adam), sous la forme d’un inventaire réel ou symbolique, sans nom propre, qui va vers l’universel, dans lequel on devine des silhouettes, des figures. La structure des phrases peut être inspirée par le rythme d’une litanie « celui-là qui … », « celle-là… » (lecture d’un poème de Saint-John Perse tiré de l’Exil).

Filiations

Ils sont là
Ils sont là derrière
A l’arrière de la scène
Ils sont las d’attendre
D’espérer d’être convoqués
D’apparaître
Ils sont lassés avant même que d’être, là
Ici, à l’avant-scène
Fantômes alignés à l’infini derrière le miroir
L’un après l’autre depuis la nuit sans fond
L’un suit l’autre à rebours dans le puits sans fond
De la mémoire
De ce miroir hélas qui ne renvoie que l’être
Sommé d’apparaître que moi moi moi moi
Ils viennent
Leurs visages de fumée sortent de l’ombre
Qui sont-ils ? Ancêtres : amiraux forgerons pasteurs
Ils viennent et s’arrêtent un moment sur la scène
Disent un mot langues anciennes langues perdues
Disent un mot qui réveille une image une senteur
Un souvenir
Ils sont là ils défilent visages et mots oubliés
Vieilles photos racornies dans les gros albums rouges de mon enfance
Alignés convoqués à mon ordre armée d’ancêtres
Celui qui vient en dernier
Celui-là franchit le rang sort du rang
Celui-là qui vient à l’avant-scène : Père !

Et qu’en moi-même il parle
Et qu’en moi-même il rassemble tous les fils
Dispersés des disparus

Ils partent ils quittent la scène.

La séance se termine par un troisième texte inspiré du jeu oulipien de « littérature définitionnelle » dans lequel il faut remplacer tous les mots signifiant d’une phrase par leur définition. Je choisis la phrase suivante :

Le chat a but du lait

La créature poilue du genre des félins domestiqués connue pour courir et se battre sur les toits de Paris a nonobstant ses nombreux congénères, absorbé d’une traite rapide les molécules riches en calcium, la substance extraite des presses d’un animal à clochette qui promène sa paresse dans un autre écosystème.

Hommage à Moebius (8 mai 1938 – 10 mars 2012)


décès de jean giraud moebius hier j’ouvre 40 days dans le désert b bande dessinée sans parole noir et blanc au crayon sur papier crème soixante-dix cases soixante-dix planches une seule bande à l’italienne format 24cm x 16cm au format original du carnet de l’auteur publiée en novembre 1999 chez stardom moebius productions titre énigmatique en franglais ouvrage de sorcellerie graphique dit ironiquement le quatrième de couverture d’où vient l’œuvre où va l’œuvre 40 jours pour une méditation dans le désert le désert est américain paysages de l’ouest le désert lieu rituel de la méditation bible castaneda en silence même pas de bande son ce n’est pas un film muet nous sommes plongés dans le silence du désert l’œuvre raconte par la puissance des images par leur enchaînement nous sommes bien dans un récit case planche fiction l’art n’a pas besoin de colifichets signes extérieurs bulles ponctuation langage structure grammaticale self-generated each symbol speaks for itself the flow is key to meditation flow of thoughts flow of sub mental processes arising freshly in silence in desert b why b b like be to be or not to be b following a aleph beth the sequence of thoughts is key the alphabet reveals its fundamental power unspoken in the begin was god or light or void then men or words or pictures en voici une très belle une de mes préférées la première case pauvres mots tentez l’impossible traduire une image sans la trahir un ange debout traverse le désert plat sur une machine au ras-du-sol totem mécanique mais peut-être ne vole-t-il pas il y a ambigüité petit nuage de poussière à l’arrière du totem illusion du mouvement deux grandes ailes de l’ange une longue chevelure flottante du vent il y a mobilité des éléments fixité du sujet la pensée de l’ange est matière devenue forme et matière projetée hors de sa tête ectoplasme ébauché thoughts have a materiality according to mediums they mix with walls and ceilings and floors and objects small machines animated a meditation is a way to produce things that will populate the world let us share our thoughts for a better world except emptiness surrounds the medicant in desert feel the heat of sun on your skin slowly burning cell by cell evaporated ashes to ashes ils utilisent tous les mêmes métaphores cela brûle cela consume se consume en moi dans l’absence de parole avec la parole des commencements qui émerge et détruit le corps enveloppe destinée à rejoindre les éléments dans le vent spores particules de peau brûlée pensées du cerveau qui fond littéralement sous la trop forte chaleur les pensées dégoulinent par les yeux la bouche le nez les oreilles organes de perception organe de phonation organes des échanges d’air voici votre rôle révélé l’esprit sort de la tête comme excréments purge car une méditation est une purge grand nettoyage obsession with clean with dirt with weight with loss dry it up clean it up do it yourself death valley is not far from l a extremes of consumption consumation usa today usa yesterday the man is now sitting his longbow ready besides him navajo in monument valley i understand moebius once you have seen those landscapes how can you forget i cannot forget i want to go back there standing rocks ships in the desert now i understand it very clearly moebius was a navajo now he has gone to the fifth world maybe diné bahane the story of the people according to navajos they were the wind talkers during world war ii in the pacific i remember a macdonald’s restaurant near kajenta on our way to monument valley navajo tribal park just at the border between arizona and utah it was also a museum devoted to those wind-talkers so a medicant is maybe a supplicant of god talking to the wind in the desert begging for survival how can we westerners understand this il y a une forme de supercherie dans tout cela nous n’y comprenons rien dans le fond mais faisons semblant l’art est le premier des artifices après les questions demeure l’envoûtement des œuvres quelle est l’histoire de 40 days  dans le désert b en quelques mots un ange apparait sur une machine volante devant un homme le starwatcher ou le navajo habituel de moebius voir autres œuvres le type au long chapeau pointu s’ensuivent de premières visions des tentations et d’un coup il les fait disparaitre par sa volonté je me suis dit on est en plein dans la tentation de saint-antoine au désert relisez flaubert par exemple magnifique texte que sa tentation donc moebius est aussi inspiré par la tradition mystique occidentale on s’en serait doutés un peu toutes ces tentations s’envolent et disparaissent dans un champignon atomique de bon aloi quelle puissance dans sa tête ce type quand même vous vous dites là il en jette le gars côté brain power he is kind of a superheros by the way moebius worked also for marvel comics one of his best known albums in the us is the remaking of silver sufer that was also a good story malheureusement les ennuis ne font que commencer pour joe navajo dans le désert y a trois gars qui tirent une immense bouteille où l’on peut lire big dreams toute la nuit sans dormir trois angelots démoniaques en sortent et c’est reparti car notre brave joe navajo est maintenant c’est moi qui interprète dans un monde parallèle il va osciller pendant sa méditation car notez bien que joe navajo reste parfaitement immobile pendant que tout ça se passe devant autour de lui il va continuellement osciller entre ici le désert et là-bas le désert remplacé par une ville un temple des machines des tas de gens bizarres autour de lui des géants endormis admettons il est sur une autre planète joe navajo fait alors la seule action de tout l’album il a un grand arc qui traînait à côté de lui il l’arme d’une flèche dont la pointe est le symbole de l’infini ou d’un ruban de moebius et puis c’est tout la flèche a atteint une cible qu’on ne voit pas du coup le pandémonium explose autour du pauvre joe je vous passe les détails toujours est-il que c’en est trop pour le mec il finit cramé comme je vous disais au début son cerveau a explosé les dernières cases montrent ce qui reste de lui en train de partir en poussière dans le désert le petit engin volant totémique s’envole rideau le mot fin apparait à la fin sacré moebius tu nous as encore une fois menés en bourrique quel talent quand même dommage que tu sois parti bon vent next time if you have some opportunity let us know how it looks in your new planet a small drawing would be fine thanks in advance bye one of your admirers christo


Saturday, 10 March 2012

L'Instant Borgès (IX)

Adrogué, environs de Buenos-Aires, Argentine. 21 Mai 1940

L’écrivain est assis à la table de travail. Le ciel bas de ce jour d’automne disperse chichement une lumière grise qui salit les fenêtres. L’ampoule de la chambre ne fonctionne pas, voici plusieurs jours qu’il pense le signaler à la réception de l’hôtel et qu’il l’oublie. Il éclaire son univers à l’aide de la seule lampe de bureau, ses manuscrits, la petite machine à écrire qui l’accompagne toujours en voyage, la feuille de papier glissée et qui contient au milieu de la page le mot FIN. Il n’est pas loin de Buenos-Aires où il habite mais il s’est retiré quelques jours se faire oublier, et pour oublier, dans cet hôtel Las Delicias où sa famille avait l’habitude de l’emmener pour les vacances d’été. La pénombre envahissante ressemble aux monde des ombres qui grandit en lui, il perd la vue tout doucement, écrire le fatigue de plus en plus. Pourtant, il le faut. Ecrire il le faut et voici la dernière touche d’une nouvelle pour laquelle il a beaucoup travaillé. Demain se dit-il, dans une enveloppe en papier kraft timbrée les feuillets seront expédiés à la rédaction du magasine Sur, le Sud, ils seront lus par Victoria Ocampo. Mais c’est une des deux sœurs de Victoria, la jeune Silvina qui l’encourage à écrire des nouvelles, il faudra les réunir dans un recueil, tu verras lui a-t-elle dit, elles te rendront célèbre. Il n’y croit pas trop, la gloire l’intéresse peu, seuls ses amis les livres ont de l’importance pour lui ; hélas le jour de ses yeux décline, la nuit viendra inexorable où il ne verra plus les choses de la même manière ; écrivain il l’est surtout parce que poète et que la poésie est faite pour la mémoire, la récitation. Homère, le poète aveugle n’est-il pas son modèle ? S’il a rédigé ce texte c’est pour elle, pour Silvina… Son cœur se serre, il n’a d’yeux que pour elle, secrètement, et cela le brûle depuis si longtemps. Son meilleur ami aussi, mais lui il en est l’amant ; Silvina et Adolfo Bioy se connaissent depuis l’enfance, ils ont finalement annoncés leur mariage, pour très bientôt. Il est parti pour masquer sa souffrance, quelques jours, le temps que cela passe. Silvina et ses yeux clairs, ses beaux cheveux châtains soyeux et bouclés, Silvina aux longs bras blancs et à la pose d’ange lorsqu’elle lui parle, sa tête penchée, appuyée sur sa main, c’est elle qui l’encourage toujours, qui croit en lui comme écrivain, mais c’est Bioy qu’elle aime. C’est ainsi se dit Jorge, assis à la table de travail où il vient d’achever la rédaction d’une nouvelle. Il songe au recueil dans lequel il va l’insérer : El jardin de senderos que se bifurcan. C’est le chemin qu’a pris sa vie, une bifurcation, Silvina restera à jamais inaccessible ; et lui poursuivra une route en solitaire. Quel étrange récit que je lui adresse, y verra-t-elle les clés que j’y ai dissimulé pour elle ? Qu’y verront les autres lecteurs ? Cela l’a amusé, cette histoire de société secrète, un livre qui change le monde, littéralement, non pas à la manière des idéologies dont ses contemporains sont en train de brutaliser les frontières. Un texte est peut-être une arme pense Jorge Luis, et sa cible, le cerveau de ses lecteurs. Ainsi soit-il Silvina, pense au monde qui pourrait-être avec toi, mon épouse, moi, ton époux. Adieu Silvina.
L’écrivain, retire la dernière page de la machine, l’ajoute aux autres feuillets, soupèse le tout, trouve cela assez beau, le glisse dans la grosse enveloppe jaune. Il jette un dernier coup d’œil au titre :

Tlön Uqbar Orbis Tertius

Il effleure l’enveloppe d’un chaste baiser et murmure le prénom adoré.

Jorge Luis quitte sa chambre, dépose l’enveloppe à la réception, fait quelques pas devant le perron de la demeure néo-classique à l’entrée étroite et haute soutenue par deux colonnes, il s’avance dans le jardin et décide de poursuivre sa promenade jusqu’à la côte plus bas.
Le soir tombe lentement sur les eaux amères du Rio de la Plata vaste comme une mer. Très loin, de l’autre côté du bras de l’Atlantique sud qui s’enfonce en coin dans les terres, les lumières de Montevideo s’allument comme les feux d’une galaxie. Leur lumière atteint la rétine des yeux las de l’écrivain mais lui voit déjà de plus profondes éclaboussures derrière leur froideur.

Thursday, 8 March 2012

L'Instant Borgès (VIII)

New-York, 21 Mai 1965

Le garçon avance rapidement dans la foule compacte qui se déverse des bouches du métro dans les rues du bas Manhattan. Son cartable sur les épaules il se faufile entre les adultes qui se rendent au travail. Il s’arrête devant le marchand de journaux qui le connait bien.
Tiens qui voila, le petit Cham, béni sois-tu mon garçon. Salue ton père de ma part.
Chaque matin le garçon s’arrête ici pour lire la page de titre du plus prestigieux des journaux, le New York Times qui s’étale en grand, l’encre encore fraîche sur le papier qui sort des presses. Le vieux monsieur est un égyptien, comme son père. Lui, Cham, est américain. Il lit les titres du journal chaque matin. Plus rarement, il lit quelques colonnes de la première page. Cham a sept ans. Il lit très vite pour son âge, il y a beaucoup de choses pour lesquelles il manifeste de la curiosité et du talent. Il calcule très vite aussi. Son père est chauffeur de taxi. C’est un émigré. Cham ne connait rien d’autre que la ville. Il aime regarder les bateaux qui vont et viennent dans la baie depuis la pointe sud. Mais ce sont les gratte-ciels qui le fascinent et les canyons étroits des rues. Il a tout le temps le nez en l’air ou dirigé vers le bas sur le pavé à la recherche d’un bout de papier qui traîne et qu’il s’empresse de lire. Le passage par le marchand de journaux qui plante sa roulotte devant l’entrée du métro est ce qu’il préfère le matin. Parfois cela lui donne des idées pour le reste de la journée quand il s’ennuie à l’école.
Ce qu’il voit ce matin-là va changer sa vie.


Voici ce qu’il lit sur les trois colonnes serrées :

Signals Imply a ‘Big Bang’ Universe By WALTER SULLIVAN
Scientists at the Bell Telephone Laboratories have observed what a group at Princeton University believes may be remnants of an explosion that gave birth to the universe. These remnants are thought to have originated in the burst of light from that cataclysmic event. Such a primordial explosion is embodied in the "big bang" theory of the universe. It seeks to explain the observation that virtually all distant galaxies are flying away from the earth. Their' motion implies that they all originated at a single point 10 or 15 billion years ago. The Bell observations, made by Drs. Arno A. Penzias and Robert W. Wilson from a hilltop in Holmdel, N. J., were of radio waves that appear to be flying in all directions through the universe. Since radio waves and light waves are identical, except for their wavelength, these are thought to be remnants of light waves from the primordial flash. The waves were stretched into radio waves by the vast expansion of the universe that has occurred since the explosion and release of the waves from the expanding gas cloud born of the fireball. In what may prove to be one of the most remarkable coincidences in scientific history, the existence of such waves was predicted at
Continued on Page 18, Column 1

Il doit lire la suite mais il n’ose pas tourner les pages, le vieux monsieur est déjà bien gentil de le laisser regarder. Il doit partir pour l’école.
Pendant toute la journée il réfléchit aux conséquences de ce qu’il a lu. Les docteurs Arno Penzias et Robert Wilson deviennent instantanément ses héros.

Courtesy: 'The New York Times' - L'intégrale des 'Unes' 1851-2009 (trois DVD-ROMS présentant l'intégralité des 54693 "unes" parues depuis la création du journal, Editions Place des Victoires 2009


Wednesday, 7 March 2012

L'Instant Borgès (VII)

Mahabalipuram, Tamil Nadu (Inde du Sud). Février 2010  jusqu’à  moins l’infini

 « Chidam » se lève, étire ses membres et se retourne vers la ligne basse des temples derrières les dunes. Il admire les restes érodés des sikharas construits pendant la très longue période de la dynastie des Cholas qui ornent la côte au sud de Madras d’un chapelet de gros grains sculptés. La culture tamoule et sa langue dont il est très fier est parlée depuis deux millénaires, une des plus vieilles langues encore vivantes, qui a produit des poèmes que la foule chante ce soir en une lente procession sur la plage. Sa méditation interrompue il préfère maintenant se mêler aux pèlerins. Ils arrivent de partout, s’écoulent le long des dunes comme une rivière d’hommes, toutes conditions mêlées pour la fête de Shiva qui va se prolonger la nuit à la lumière de milliers de bougies.
Les étoiles s’allument et nous marchons en chantant pense-t-il, pareils aux luminaires du ciel profond qui brûlent leur hydrogène depuis des milliards d’années pour célébrer le créateur, mais notre vie est bien plus courte, et pourtant plus proche des étoiles, que de tout ce qui a précédé l’allumage soudain du ciel. Les pas du Créateur s’il fallait les compter, je le ferais en puissances de dix dit-il soudain à son voisin en transe. Il y en eut quatre depuis que le ciel est visible jusqu’à nos jours, quatre pas en treize milliards d’années qui ont suffis à peupler l’univers de superamas de galaxies, eux-mêmes formés en amas, eux-mêmes composés de milliers de galaxies, elles-mêmes formées de milliards d’étoiles, seulement quatre pas dans les puissances de dix en montant dans l’échelle de temps de 1013 à 1017 secondes, depuis le moment que Planck est en train d’observer jusqu’à nous qui marchons sur ce rivage habillé de nos temples millénaires, gloire en soi rendue à Lord Shiva.
Mais avant, oui, avant… entre le Big Bang et la libération du rayonnement fossile que nous captons aujourd’hui, il y eut cinquante-six pas de franchis dans l’infiniment court entre 10-43 secondes et 1013 secondes, cinquante-six sauts dans l’ordre des grandeurs. Qu’en reste-t-il dans l’image du ciel sinon des ondes peut-être que nous parviendrons à voir lorsque le projet sera terminé et toutes les données analysées. Chidam parle tout haut et de plus en plus fort, sa voix file dans les aigus et il entonne une mélopée en énumérant les puissances de dix du temps qui le hantent. Cinquante-six pas de Dieux « avant », quatre pas « après » et la durée d’un pas à l’autre augmente exponentiellement, mais cela n’a pas d’importance, seul le nombre de pas et de stations sur la corde ascensionnelle de Shiva, le dieu yogi, comptent pour lui. Chidam invente peut-être une nouvelle religion ce soir, peut-être une nouvelle demeure pour le dieu destructeur et transformateur  de toutes choses…
Quelles sont les formes laissées dans l’image du cosmos primordial, c’est cela que je cherche, le sens de ma vie, ces formes me diront quel est le visage de Dieu. Tout à coup le souvenir de son collègue, le Docteur Chameddine s’impose à lui, il faudra absolument que je lui en parle à mon retour en Europe pense-t-il. Cette quête a commencé pour moi il y a bien longtemps, et pour lui ?
Le long ruban du peuple du rivage s’enfonce dans la nuit emportant avec lui le Docteur Chidambaranathan et ses rêves.


Cette aventure a commencé à New York par une matinée chaude et humide il y a plusieurs décennies, le 21 Mai 1965 très exactement…

Tuesday, 6 March 2012

L'Instant Borgès (VI)

Mahabalipuram, Tamil Nadu (Inde du Sud). Février 2010  jusqu’à  moins l’infini

Temps zéro. Singularité de la Création. Le « Big Bang » popularisé par la presse scientifique. Temps Zéro. Le nombre du rien, du vide, du néant. Temps néant. Néant. Limite absolue.
Temps zéro + 1x10-43 secondes.    L’inflation démarre, le début de l’expansion de la singularité en une bulle, l’univers. 10-43 secondes ? Seule la notation scientifique des nombres, la base et l’exposant peuvent rendre compte de ce qu’il est impossible autrement de nommer, de figurer. 10-43, l’exposant est négatif, la mesure s’exprime en secondes, c’est un nombre infiniment minuscule, la quarante-troisième puissance de dix négative, autrement dit : zéro, virgule, zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro zéro une seconde. Du Néant à ce nombre infiniment petit mais pourtant différent de zéro, l’Etre. L’Etre apparait. Néant. Etre. En une fraction infinitésimale infiniment infiniment infiniment infiniment courte (quarante-trois fois) l’Etre survient. Quel être ? Quoi l’être ? L’être-là ? L’être-question ? L’être-univers. Les savants lui donnent pour nom : inflation. Et très vite, très vite, très vite, de plus en plus vite, l’inflation enfle la bulle de néant et la peuple de particules élémentaires, de fractions de particules, de fractions de fractions de particules et de forces. Forces et particules, c’est la même chose. Mais c’est ainsi : l’être émerge du néant et se dilate tout en remplissant la bulle de grumeaux de particules et de forces. Soupe cosmique.
Temps zéro + 1.198368 x 10+13 secondes. Light! Et Fiat Lux! Feu d’artifice ! Champagne ! Lampions de la fête. Eblouissements. Nature surnature rideaux de lumière radeaux de lumière mer de lumière lumen lumina illuminations hymne à la joie. Autrement dit : trois cent quatre vingt mille années : 3.8 x 10+05 années en notation scientifique ou encore 380000 en notation générale. Trois cent quatre vingt mille ans après le Big Bang que se passe-t-il ? Début de l’univers visible. Que s’est-il passé entre T0 + 1x10-43  secondes et T0 + 1.198368 x 10+13 secondes ? L’être émerge du néant en une transition de phase incompréhensible et se dévoile αλντεια α λντεια dans la lumière. Tout le travail est fait. Le reste est histoire, banale en somme. De la soupe des quarks neutrinos protons les premiers noyaux d’atomes de sont formés et de leurs interactions les premiers photons φοτος porteurs du feu porteurs de lumière. Le rayonnement fossile de l’univers. Celui que Planck est en train de photographie se dit Chidambaranathan. A l’instant T Zéro plus, approximativement, 11983680000000 secondes (près de quatre cent mille de nos années), l’univers s’est agrandi, les atomes les plus élémentaires, ceux de l’hydrogène, ont été créés (un proton), et la lumière est jaillie de leurs interactions pour nous apporter des informations. Voila, c’est le temps des News de l’univers. La lumière porte l’information, elle est l’information à l’état pur. Qui nous informe de quoi ? Planck enregistre le ciel, il prend des photos à haute résolution du rayonnement fossile à environ deux degrés Kelvin qui peuple de manière uniforme le ciel dans toutes les directions. Pas tout à fait uniforme justement, tout l’intérêt de la chose est là, le rayonnement des origines n’est pas isotropique, il est anisotropique, autrement dit il présente des légères, légères, très légères, fluctuations, infimes, infinitésimales qu’il faut avoir la patience d’observer et qui nous renseignent sur la distribution des sources de lumière dans l’univers primitif. Une photo faite de tâches dispersées au hasard, mais peut-être des formes ? Une caméra qui filme le passé de l’univers et qui nous dévoile peut-être des images de ce dont les irrégularités de la distribution primitive de lumière témoignent, l’origine des galaxies mais aussi l’origine de l’origine, les structures possibles déjà à l’œuvre dans les rides initiales du temps, l’au-delà ? Planck enregistre tout mais ne voit pas, Planck est l’œil, le cerveau c’est l’homme, c’est lui, Chidambaranathan, docteur astrophysicien et brahmane. Brahmane et astrophysicien, lui l’homme de l’équipe qui va analyser les données, pendant combien de temps, un an, deux ans, difficile à dire, Planck vient à peine d’entamer sa mission, il a été lancé à la fin de l’année dernière depuis la base de Kourou en Guyane française, pas de tir des fusées Ariane 5. La mission vient à peine de commencer. Le plus dur reste encore à faire, pourtant, la récolte des données et puis la patience de la lecture et l’interprétation des résultats, et puis pour finir, peut-être, en apothéose, la communication scientifique, les caméras, la gloire. La gloire ? Ce n’est pas une pensée digne d’un brahmane. Nous verrons bien. Le souffle de Shiva peut encore passer plusieurs fois sur ce rivage et retourner le sable des origines, y dévoilant d’autres archéologies enfouies.

Temps zéro + 4.32 x 10+17 secondes. Aujourd’hui.

Monday, 5 March 2012

L'Instant Borgès (V)

Mahabalipuram, Tamil Nadu (Inde du Sud). Février 2010.

Les vagues agitées du golfe du Bengale déroulent l’incessant tapis de leur énergie primordiale sur les côtes du Coromandel. Le tsunami de Décembre 2004 a laissé ici d’étranges traces, la vague géante en se retirant a laissé huit mille morts et les restes de deux sites archéologiques engloutis mis soudainement à nu. Non loin des temples du rivage, l’un consacré à Shiva, l’autre à Vishnou, Chidambaranathan assis sur le sable s’abîme dans la contemplation du flux et du reflux incessant de la mer. Il est ici chez lui, son prénom en Tamoul signifie une des demeures du Dieu Shiva, une des incarnations du destructeur – transformateur des choses, yogi conscient de tout ce qui se passe dans l’univers.

« Chidam » comme l’appellent familièrement ses proches appartient à la caste des brahmanes. La plupart des lettrés, des académiques, des scientifiques en Inde sont des brahmanes, les héritiers des prêtres de l’hindouisme. Les castes restent importantes en Inde, malgré plus de soixante ans d’égalité des droits garantie par la Constitution du jeune état de l’Union Indienne, mais cela ne pèse pas lourd face aux traditions d’une société plusieurs fois millénaire. Chidam n’accorde plus beaucoup d’importance aux aspects sociaux du système dont il est pourtant un des représentants élus par la naissance pour en occuper le sommet, dans les termes d’une hiérarchie, qui n’est pas celle du pouvoir temporel, ou de la richesse, ou des honneurs, mais d’une pyramide sociale basée sur l’échelle de la pureté. Les brahmanes, même pauvres, même sales, sont les plus purs des hindous. Le pur et l’impur, cela laisse des traces dans le psychisme des individus conditionnés par l’apprentissage d’une foule de règles. Ses parents se rappellent encore d’une époque, d’avant l’indépendance, lorsque un hors-caste, un mendiant, un intouchable, pour ne pas les nommer, était tué sur le champ s’il transgressait quelques interdits, comme de croiser la route d’un kshatryia sans se prosterner ou s’il franchissait le seuil de la maison d’un brahmane la souillant de son ignoble impureté. Autre époque, préjugés révolus… Chidam est conscient des contradictions de sa culture, lui par exemple, il a été éduqué en Occident, il y travaille, il y a fondé une famille ; pourtant il ne lui viendrait jamais à l’esprit de consommer une autre nourriture que celle préparée par un autre membre de sa caste. Non seulement il est strictement végétarien mais comme tout brahmane qui se respecte il prépare lui-même sa nourriture, question de pureté. En Occident cela pose parfais quelques petits problèmes. Comment accepter des invitations au restaurant de la part de collègues bien intentionnés ? Uniquement s’il parvient à les convaincre que son estomac ne supporte que la nourriture végétarienne à l’indienne, car dans un restaurant indien, s’il est bien côté, le cuisinier sera par nécessité rituelle un brahmane. Rien à voir avec l’estomac. Etrange caste… cuistot ou professeur d’astrophysique théorique… Certains de ses collègues ne comprennent rien à sa culture, le jeune Geert par exemple, c’est sans espoir. Le seul avec lequel il ressent une certaine connivence est son bras droit, le Docteur Chamseddine, lui aussi élevé dans des principes et qui accorde une grande importance à la moralité. Ce qui ne l’empêche pas de courir après toutes les femmes, c’est un grand séducteur. Chamseddine… il pense à lui face à la mer du Bengale, il est le seul qui pourrait comprendre les questions qu’il se pose.

 Les structures pyramidales des temples du rivage reposent sur la base carrée qui enserre la salle de dévotions. Il est passé tout à l’heure déposer une offrande devant le lingam du Seigneur Shiva. Un vieux brahmane, « un vrai » pense-t-il gêné, quasi-nu avec son pagne blanc passe et repasse avec son plumeau pour nettoyer les impuretés laissées par les visiteurs. Il s’occupe aussi de garnir de pétales de fleurs et de maintenir les bougies allumées, le symbole viril du dieu. « Il mène une vie en harmonie avec son milieu » pense-t-il « mais moi qu’est-ce qui donne du sens à ma recherche de la vérité ? ». D’une manière détournée il se dit que lui aussi nettoie les impuretés, les scories qui nous empêchent de voir l’image du cosmos primordial. Mais quelle est cette image ?

Planck est un instrument de très grande précision, le fruit d’un labeur d’exception. Il capte tout mais ce qui intéresse les scientifiques est dissimulé par l’ombre de la Voie Lactée, par le plan galactique qui traverse le ciel à l’horizontale et inonde le champ visuel d’une trop forte lumière. Ce qui intéresse l’équipe de chercheurs qu’il dirige ce sont les traces du rayonnement fossile de l’univers qui s’est manifesté trois cent mille ans après le Big Bang. Trois cent mille ans… Et fiat lux ! Une goutte d’eau infime dans l’océan des rides du temps. Le docteur Chidambaranathan calcule mentalement les ordres de grandeurs qui séparent les moments-clés de l’histoire du cosmos. Ils tiennent en quelques chiffres simples et effrayants, les puissances de dix…


Les puissances de dix racontent la vraie dimension du Temps…