Monday, 30 April 2012

Actualités du pamphlet

Céline populiste?

Mon billet d’hier soir consacré à Céline, ni romans, ni pamphlets à peine posté, le hasard d’une recherche dans Google News sur le mot « pamphlet » m’a permis de lire l’article de Charles Dantzig paru dans Le Monde du 19 Mars, « Du populisme en littérature », suivi de deux réponses : « Le puritanisme, vrai ennemi de la littérature » de Michel Crépu en date du 4 Avril, et « L’humanisme du réalisme » de Frédéric Beigbeder paru le 14 Avril. Trois libelles intéressants, je ne vais pas les résumer ni entrer dans la polémique, suivez les liens, lisez-les, c’est court, percutant et plein de parti pris (définition du pamphlet), tous les trois sont d’accord en désaccord, ils ont leurs raisons que le raisonnement de l’autre ignore, ils ont tous torts, ils sont les plus forts, c’est ce que j’adore dans les pamphlets, rien de vrai que ma vérité, « le pamphlet est l’arme de ceux qui ont découvert l’erreur, pas encore la vérité » comme l’écrit si bien Gilbert Cesbron. Ces textes s’en réfèrent à Céline pour illustrer leur propos, pour, contre, et c’est ce que je voulais démontrer par l’actualité, ni l’un ni l’autre mais Céline, tel qu’en lui-même, météorite toujours à haute vélocité.

Sunday, 29 April 2012

Céline, ni romans, ni pamphlets

Hier après-midi, de passage Galerie Bortier dans le centre-ville chez Génicot m’attendait « L’école des cadavres » de Céline. La fille de celui que j’appelle en mon for intérieur « l’avocat Génicot », et qui tient parfois le magasin en l’absence de son père me rapporta l’anecdote suivante lorsque je lui présentai l’ouvrage protégé sous une couverture de papier translucide : « figurez-vous dit-elle, que ce livre était tombé à l’arrière de la rangée depuis un certain temps, il avait été oublié, nous ne nous rappelions plus qu’il y en eut encore un, et hier en rangeant je l’ai trouvé et remis à sa place. Il était pour vous ». Sur quoi, j'avisai que c’était le dernier des pamphlets qui me manquait. Oh, c’est bien ! répondit-elle ». Assis, un client qui venait de négocier une forte vente d’une série de vieux albums illustrés prit le livre un peu étonné et le feuilleta distraitement, cela n’évoquait rien pour lui. Entre connaisseurs un clin d’œil suffit pour se comprendre, je saluai la libraire et m’en allai.
J’étais un peu troublé en sortant de la galerie, mon pamphlet emballé dans un grand sac plastique avec quelques livres de poche, fragile, le papier très jauni, vieux de ses soixante-dix ans d’âge, une des dernières rééditions, en 1942, du livre qui avait été publié en 1938 et qui consacrait définitivement Céline comme un écrivain maudit, s’enfonçant bien l’épine dans le moelleux un peu gras de la pulpe du bois, à travers sa main de persécuté persécuteur cloué au pilori de la société. Les « poches » pesaient sur le Céline grand format à couverture souple qui pliait sous le poids des deux gros tomes de « La Grande Armée » de Georges Blond ainsi que de quelques Calvino plus aérés. Une angoisse très légère me taquinait dans le fond du cervelet et je perdais l’équilibre entre les chaises encombrées de touristes aux abords de la Grand Place de Bruxelles. « Place ! Place ! aurais-je voulu leur crier, laissez passer le Bossu de Meudon et son valet. » Il commença même à pleuvoir. « C’est le bouquet, sortir ce Céline de sa naphtaline et lui faire attraper un rhume, de surcroit. »
Rentré chez moi, je déposai le fragile volume sur la longue table blanche de la cuisine sous la verrière, en pleine lumière, le ciel chahuté avait pour de bon viré au bleu sur le tard, et j’observai les pamphlets mis côte à côte dans leur nudité, le dernier venu avait rejoint les autres tomes interdits de séjour au royaume des rééditions par la volonté expresse de leur auteur, pris de remords après les faits et qu’on ne trouve plus qu’à condition d’y mettre le prix, volonté confirmée par ses ayants droits, sa veuve Lucette veille toujours, et d’après le code pénal (L123-1 du Code de la propriété intellectuelle) il faudra attendre soixante-dix après la mort de leur auteur pour mettre un terme à cette jouissance exclusive. 1961 – 2031, en théorie. Dans la pratique, que va-t-il se passer au décès de la veuve, Lucette : un Pléiade « Pamphlets » copieusement annoté par Henri Godard?
« Voila, une œuvre sulfureuse, difficile à trouver, enfin rassemblée, là, devant moi, je suis donc à mon tour célinien devenu, hooray hooray ! » m’entendis-je marmonner par manque d’air, en costard dans le placard.
Alors Céline, vos pamphlets, c’est la mauvaise part, l’œuvre du diable que seuls lisent les détraqués ; vos romans, ce qu’on peut faire lire aux écoliers? Cette distinction convenue passe mal aujourd’hui, en fait c’est Philippe Alméras, le renard dans la basse-cour des céliniens qui le premier définit Céline d’un bloc, homme et œuvre, récusant les dichotomies frappées par la critique à coups de marteau entre romans et pamphlets, littérature et crapulerie antisémite, entre le collaborateur trop heureux de voir apparaître des étoiles jaunes dans Paris occupé, et le bon Docteur Destouches des banlieues rouges, ou entre le dandy des années trente beau coureur de danseuses et le clochard furibard de Meudon sur la fin de vie, sans oublier l’ami des bêtes et l’ennemi des hommes… Alméras dit et j’ai compris immédiatement qu’il avait raison, qu’il suffit de lire Céline d’un bout à l’autre, ou même de le survoler, pour se rendre compte qu’il y a un homme et une écriture, un et une seule, qui évolue certes, stylistiquement, mais qui charrie du début à la fin son supplément d’âme, noire, corrosive, rigolote, désespérée, amusante, lyrique, bouffonne, grotesque, sérieuse, choquante (grivoise, injurieuse, « peuple »), délicate… Du début à la fin il n’y a qu’un homme, un écrivain, qui se raconte, se met en scène, attaque et se défend. Ferdinand furieux, la formule a été utilisée par Pol Vandromme, oui, certes, Céline auteur d’une « littérature de combat » du premier au dernier livre. Alors oui, tous ses livres des « pamphlets » ? D’accord. Tous des « romans » ? Peut-être, à condition d’y ajouter l’adjectif « modernes », et s’il fallait jargonner, anachroniser et faire bien dans les salons, toute son œuvre, une « autofiction » par l’esprit, avant la lettre (collection Blanche).
Littérateurs gentils d’aujourd’hui, prenez garde que « Ferdine Sardine » ne vous bouffe le derrière sans crier gare !

Paris IV - Le Petit Palais

Fin de voyage...
J’achève avec quatre mois de décalage la mise an net des notes prises au vol dans le Carnet Fugace (le petit Moleskine), à Paris entre le 28 et le 30 décembre dernier, conclusion du micro-journal de voyage et de la découverte du Petit Palais. Je renvoie aux pages précédentes de ce journal parisien :
I – Céline,  28 décembre (publié le 8 janvier)

30 Décembre

Le Petit Palais
Débauche de richesses, où que le regard se porte sur l’exposition de l’agence photographique Magnum « Elles changent l’Inde », forts contrastes, et cela nous a rappelé il y a exactement un an le Rajasthan, la découverte de l’Inde, les chocs, les odeurs d’épices et de lait, les bruits des touk-touk infernaux dans le rues de Jaïpur, les images colorées des saris oranges rouge, et le rose de Jaïpur, le bleu de Jodhpur, le jaune de Jaisalmer, le blanc d’Udaïpur, ces palais peuplés de miséreux, cette prise de conscience du problème démographique et social des castes et de ce que l’avenir de ce pays passe par l’éducation des jeunes filles pauvres des villages, et tout cela m’est revenu d’un coup en pleine reconstitution du Paris de la Belle Epoque, verres colorés, mosaïques, pâtes de verres florales, lumière de serre chaude, écrin des collections permanentes du Petit Palais.

Ce fut dans les files d’attente et au pas de course que s’est achevé l’escapade parisienne entre une expo trop vite parcourue, bâclée hélas sur la danse et l’art du XXe siècle au Centre Pompidou, et les métros bondés aller-retour avec l’hôtel à Montmartre et la Gare du Nord. Et toujours avec la petite musique de Céline dans la tête.

Chè ve di?


Il est à son poste, de l’autre côté du lac, je le sais, il est là comme tous les matins, très tôt, dès que l’aurore pointe ses doigts au-dessus de la chaîne des monts préalpins, il s’assied à la longue table de travail de bois blanc face à la fenêtre, ouverte, au premier étage de la Villa Carlotta, son cahier noir usé à côté de l’étui de marine qu’il ouvre posément et dont il retire la longue-vue qu’il dépose sur un pied d’observation en cuivre.
Ensuite, il allume une cigarette, toujours avec lenteur, les mêmes gestes lents de la répétition, et il la fume jusqu’au bout en laissant son regard flotter sur les eaux bleues, ou grises, ou vertes. A cet endroit, le lac est étroit, le vaporetto dépose les touristes d’un bord à l’autre en moins de cinq minutes.
Il aspire longuement chaque goulée de la cigarette et puis il se lève. Deux minutes et trente secondes plus tard, il revient à sa table de travail avec un café qu’il sirote à petites goulées tranquilles. 
Il accomplit ce rituel pendant que je souffre sur ma page vide. Je finis par y déposer un mot, puis deux, et une phrase se forme. Je sens son regard pointé dans ma direction, le globe oculaire projeté par-dessus le lac fixement dans ma direction précise, car il colle l’œil à sa longue-vue sitôt le café terminé et sa matinée d’observation commence.
Et la mienne s’égare de ratures en déchirures, d’omissions en contrefaçons, de mots perdus, puis retrouvés, puis reperdus, abandonnés, révélés enfin au terme d’innommables défis intérieurs et d’une souffrance physique de plus en plus forte.
Voici par exemple tout ce que je puis produire au terme d’une navrante matinée de travail : « J’improvisais en écrivant, rien n’était à sa place, futiles jouets de mon imagination, les personnages grelottaient au soleil et transpiraient en plein hiver, ce fut pourtant une période merveilleuse de ma vie que la réécriture du plus beau des romans qu’il me fut donné de lire. »
A un moment donné, je n’en peux plus, je dois me lever. C’est l’heure à laquelle la jeune femme en blanc de l’hôtel amène sa barque au milieu de lac et se laisse flotter avec grâce, les bras nus au soleil, et toujours un livre entre les mains.

 Il est à son poste, de l’autre côté du lac, je le sais, il est là, sitôt que la cloche de San Giovanni a sonné les douze coups de midi qui résonnent jusqu’aux rives du village où les touristes ravis prêtent l’oreille à leur musique.
Il s’assied à sa longue table de travail en bois de vieux chêne poli par l’usage séculaire face à la fenêtre ouverte au premier étage de la Villa Melzi, il est impatient, sa lunette de marine posée sur trépied et avec l’avidité du requin il se jette dessus, l’œil torve rivé dans ma direction.
Que m’importe ces façons, je suis affairé, pris par une tâche dont la noblesse ne tolère aucune distraction, le deuxième carnet est sur le point de s’achever, un nouveau chapitre du grand roman qui relate l’ancienne rivalité des Clérici et des Melzi d’Eril se met en place, parfaitement emboîté, ajusté dans la belle architecture des palais blancs en leurs jardins où l’air embaume des parfums d’agrumes et d’azalées, clos en sa géométrie balancée par les doux rythmes croisés des colonnades et des allées fleuries, et je lis : « Quand l’armée du jeune conquérant franchit les Alpes victorieuse et entra dans Milan, le monde ébloui apprenait qu’Hannibal et Alexandre avaient trouvé un successeur. La nouvelle fit grand bruit dans les jardins de la Villa Melzi où le duc Francesco offrait une réception à ses hôtes. « Horreur ! La révolution arrive, guillotine en tête des régiments ! » clamaient les vieilles perruches d’aristocrates poudrés de blanc. En face, une réception similaire se déroulait dans les jardins de la Villa Carlotta où l’avocat Sommariva célébrait la victoire des idées nouvelles sur la superstition des curés et la réaction du despotisme autrichien, au tintement des coupes de champagne et au claquement des feux d’artifices. »
A un moment donné, la satisfaction m’envahit et je ferme le cahier. Le soleil est descendu derrière les montagnes à l’extrémité du lario, c’est l’heure à laquelle la jeune fille au grand chapeau qui somnole dans sa barque au milieu du lac, un livre à la main, choisit pour reprendre les rames et rentrer au Grand Hôtel Serbelloni.

Dans la barque, une jeune femme habillée de blanc, le teint hâlé par le soleil de longues journées paresseuses, observe le manège de l’écrivain qui passe derrière elle plusieurs fois par jour dans son petit vaporetto. Peu avant midi, il traverse le lac depuis le quai de Tremezzo, et il prend pied sur la rive opposée de Bellagio. Quelques minutes plus tard il repasse dans l’autre sens. Il répète le trajet avant le coucher du soleil, une fois dans un sens, une fois dans l’autre.
A l’aide d’un grand miroir dans lequel elle admire les reflets ondoyants du monde elle suit de près cet homme qui apparait à la fenêtre de la Villa Melzi à Midi où il semble parler quelques instants à un compagnon qu’il bouscule comme un paquet à la table de travail, où il installe ses outils, le carnet, les crayons et la longue vue. Le soir, c’est à la fenêtre de la Villa Carlotta qu’il semble invectiver ce compagnon tordu, qui tient gauchement le cap d’une observation mystérieuse, l’œil rivé à la lunette pendant des heures sans bouger.
Elle revoit l’homme au restaurant de l’hôtel après le repas, occupé à écrire et à écrire encore jusqu’à ce qu’il finisse par s’écrouler de fatigue sur sa page.
C’est alors que la jeune femme qui a entretemps passé une belle robe de soirée noire glisse silencieuse dans son dos, s’empare de son carnet dont elle déchire toutes les pages et s’envole ensuite légère par la fenêtre ouverte, le sourire aux lèvres, dans la douceur d’une nuit d’été. 


Rédigé en atelier d'écriture, deuxième série. Proposition inspirée par le roman d’Italo Calvino "Si par une nuit d'hiver un voyageur" : regards croisés, changements de points de vue narratifs, roman du lecteur de romans…Les lecteurs avertis auront identifiés dans un des « romans dans le roman » une piètre variante de l’incipit de « La Chartreuse de la Parme » dont voici l’original.
"Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d'apprendre au monde qu'après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur."

Friday, 20 April 2012

Le parti pris des choses

Un autre objet pongien

C’est un fil qui s’entortille au bout des doigts, ne se laisse pas saisir ; présente un treillis très serré sur la face de deux écoutilles qu’un marin un peu fou aurait attaché pour prévenir ; c’est blanc et froid et dérive d’hydrocarbures, comment - il nous faut un chant, le chant du styrène pour le découvrir ; cela dit-on, dans les ports lointains où le navire s’égare porte les sons très serrés, très aigus, corpusculaires d’une voix de navigation ; de très près on entend le message pour nous délivrer des récifs, des écueils où une nonchalance nous entraîne, et pourtant, et pourtant, cela d’un coup se détend et devient long fil tendu entre les mains, prestidigitation du capitaine, et certains qui l’on vu racontent ce prodige d’une pointe en acier crénelé qui s’enfiche dans un objet noir et se porte aux oreilles en pendentif. Victoire ! victoire du héros qui a vaincu le serpent des origines et du marin qui a déroulé le nœud borroméen de la technique.

Rédigé en atelier d'écriture (2è série)

Monday, 16 April 2012

Journal de voyage en Grèce

Mini-Journal de Voyage en Grèce

31 Mars (Samedi)
Avion. Arrivée à Panorama en milieu d’après-midi. Nous sommes affamés. Ma mère à préparé un poulet kokinisto.

1er Avril
Promenade à Loutraki. Sur la vieille route je m’arrête pour faire le plein d’essence, la station service n’est pas fort courue. Deux petits vieux, l’un parle français, plutôt bien. L’autre m’offre une orange. Comme l’écho d’une très antique tradition.

2 Avril
Courses à Mégara le matin. Après-midi studieux dans le patio ensoleillé de la maison. Marie revoit ses cours de grec. J’écris le début d’une nouvelle nouvelle.

3 Avril
Couses à Mégara le matin au marché (laïki). Après-midi nonchalant à Loutraki, terrasse de café branché face à la mer d’huile, la montagne au loin, il fait beau. Marie me dit qu’elle s’est ennuyée hier soir et que c’était bon.

4 Avril
Ballade au lac Vouliagmeni et au site d’Héraion à la pointe ouest de Loutraki. Pas un chat. Non, justement : quatre chats paresseux devant une taverne au bord du lac où le patron, un pêcheur au visage buriné, attend le client. Nous sommes peut-être les premiers et uniques clients de la journée. Trois euros pour un café et un schweppes. Le patron n’a même pas assez de change pour me rendre sur un billet de dix euros. Il reste heureusement un peu de monnaie dans le vide-poche de la voiture pour les péages. Le compte est bon. Ce n’est pas encore la saison, les touristes, grecs principalement, vont arriver à partir du week-end, début des vacances de Pâques en Grèce. Quand il n’y a personne ou presque, nous prenons le temps pour observer les choses et relever les détails insolites. Il y en a quelques-uns autour de ce lac : trois types dans une voiture au bord de l’eau sur une espèce de jetée, attendant un ferry qui ne viendra jamais ; une église nouvellement construite à flanc de colline, une cabane de pêcheur au pied de la colline, et le tout, enfermé dans des murailles dignes d’un château-fort médiéval le long de la petite route qui longe le lac, un portail gigantesque, des tours crénelées, d’un kitsch ! Des murailles pour protéger quoi ? Trois poules et un pope. Plus loin, un chien vide les restes d’un repas sur la table d’un restaurant. Où est le propriétaire ? Sur le site du temple consacré à Héra en bout de terres, une route macadamisée à l’abandon. Où sont les ouvriers de ce chantier? Un panneau annonce fièrement que le projet de rénovation du site est soutenu par des fonds européens pour 500,000€.

5 Avril
Ciel bas, pluie intermittente, mauvais temps sur l’Attique. Terminé la nouvelle « L’étrange récit d’Ebenézer Jones ». Lectures en zigzag depuis le début de ce voyage. Dans l’avion, le premier chapitre d’un livre acheté à l’aéroport « The price of fish : a new approach to wicked economics and better decisions », le genre d’ouvrages de vulgarisation dans lequel excellent les anglo-saxons, « popular science » ou dans ce cas plus précis « popular economics ». J’ai été séduit par l’idée directrice des auteurs, à savoir : qu’une certaine classe de problèmes en économie ou dans les sciences sociales, qualifiés de « méchants », pervers, wicked, appelle une manière de réflexion originale et croisée, au carrefour de quatre courants qu’ils identifient comme étant, les théories du choix et de la décision ; les relations en économie entre gouvernements et marchés ; les théories des systèmes, en particulier celle des systèmes émergents et du rôle régulateur de l’information, et enfin, le rôle de l’innovation et de la pression de sélection (la concurrence), dans l’évolution des systèmes complexes. Tout cet arsenal théorique impressionnant est convoqué pour résoudre un problème exemplaire, celui du prix du poisson. Entendez par là : comment développer une économie durable, soucieuse de l’environnement et des ressources naturelles en quantité limitée, sans une approche dogmatique et simpliste qui conduit à tuer le patient en même temps que sa maladie, par l’effets des « conséquences inattendues » (the law of unintended consequences). Les « problèmes méchants » disent-ils n’appellent pas de solutions bonnes ou mauvaises dans l’absolu, mais de meilleures ou plus mauvaises décisions qui nous rapprochent ou qui nous éloignent de la recherche élusive d’une solution.
L’ambition ultime des auteurs de ce livre est de contribuer à fonder une nouvelle théorie du commerce, le « commerce réel », en attaquant les à-côtés négligés du modèle économique dominant, que les économistes eux-mêmes appellent pudiquement les « externalités » et qui regroupent : l’épuisement des ressources, la pollution, les infrastructures de mauvaise qualité, et last but not least, les crises financières. Excusez du peu…
Je complèterai ce commentaire lorsque j’aurai terminé de lire cet ouvrage. Je le rapproche d’un article publié dans un supplément du « Monde de l’Economie » de cette semaine sur l’indigence de la pensée économique à se dépasser, alors que le monde réel n’arrête pas d’assener des coups de massue aux postulats des modèles dominants : théorie des agents rationnels, théorie de l’utilité… à savoir, le cœur du modèle néoclassique établi entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle par Jevons, Menger, Walras (la révolution marginaliste)… Pourtant, les contestations des postulats rigides du modèle néo-classique existent depuis longtemps : théories de la rationalité limitée, des aléas moraux, asymétrie de l’information, finance comportementale… mais il n’y a pas encore de grande théorie unificatrice de ces nouvelles approches économiques même si nombreux sont les spécialistes qui en éprouvent comme un pressentiment. Panne de la science, épuisement des chercheurs, médiocrité du système, conflits d’intérêts, nivellement de la pensée unique, aplatissement général de la culture dans le monde académique et universitaire…
Promenade à Pahi : paisible village de pêcheurs. Tonnerre, averse, les nuages passent rapidement, nous dégustons un café en terrasse à l’abri de la pluie. Les grosses gouttes s’écrasent sur la mer. Il y a une course de chevaux dans le ciel. En face, deux ilots, le golfe Saronique, plus loin Salamine, plus loin encore Egine et les côtes du Péloponnèse, mais cela ressemble à l’Irlande dit Marie.
Autre lecture, non pas en zigzag mais en continu, ce qui est rare, du roman d’Aude Lafait « Feuille de citron kaffir », roman polyphonique, personnages attachants, style très sensuel, odeurs fortes, couleurs vives, goûts qui titillent le bout de la langue pour un récit exotique, culinaire et familial. J’ai apprécié la narration subjective centrée sur chaque personnage et le récit entrecroisé fait de brefs chapitres, écriture féminine pour des thèmes féminins : les relations d’une jeune fille thaïlandaise avec sa mère adoptive française et la recherche de sa mère biologique. C’est un roman classique de personnages avec un goût d’épices en plus. Pourquoi avoir choisi ce roman-là ? Aude a été mon premier coach dans les ateliers d’écriture.

6 Avril
La plus belle journée jusqu’ici, vingt-cinq degrés, ciel bleu. Vent, vagues à Loutraki, véliplanchistes. Terminé la nouvelle « L’Instant Borgès », dix-sept chapitres, plutôt une « novella ».

7 Avril
Reçu un texto de Clara. Ils rentrent chez eux en passant cette fois-ci par l’Utah et l’Idaho. Paysages incroyables dit-elle. A l’aller ils étaient passés par l’Oregon et la Californie. Excursion à Nauplie toute la journée. Souvenirs du tour du Péloponnèse en Juillet 2009. L’hôtel au bout de la plage abandonné, depuis quand ? Ruine, parmi d’autres ruines plus belles, la forteresse Palamide construite par les Vénitiens domine la baie du haut de son rocher escarpé. Nauplie, première capitale du jeune état grec indépendant en 1828, Nauplie, ville de « La Bouboulina », femme corsaire, héroïne de la guerre contre les Turcs, Nauplie qui célèbre le 150è anniversaire de la « révolution de 1862 », épisode obscur de l’histoire de la Grèce moderne, pendant laquelle le peuple, d’un mouvement issu de Nauplie, s’est soulevé contre « le système » incarné par le Roi Othon Ier et ses conseillers bavarois (tiens tiens…), Nauplie enfin qui vit comme toute la Grèce dans un climat d’indifférence relative la préparation des élections législatives prochaines, à nouveau très polarisées politiquement, gauche contre droite, et pour l’homme de la rue, les hommes politiques, tous des « traîtres » ou des « voleurs », l’homme de la rue qui ne comprend pas, tels mes cousins, pourquoi il doit soudainement payer des impôts, des taxes, sur le cadastre par exemple, alors que cela n’a jamais eu lieu jusqu’à présent.
 Sur la route une vieille paysanne qui semble faire du stop ; pendant le déjeuner à côté de nous, une table occupée par dix jeunes filles, des flamandes en vacances : deux exemples de situations où des personnages pourraient venir à la vie par l’écriture et raconter quelque chose d’eux et quelque chose de nous. L’après-midi sous le soleil chaud je somnole face à la mer appuyé à un muret, j’observe le scintillement de la lumière sur l’eau et me demande d’où il provient. Des vaguelettes infimes agissent comme un miroir pendant une fraction de seconde. Observerait-on le même effet si l’eau ne bougeait pas, parfaitement immobile ? Je conclus que non.

8 Avril
Début de la Semaine Sainte. Kiriaki ton Vaïon. L’entrée du Christ à Jérusalem sur un âne, il est accueilli par des branches de daphni, du laurier. A partir de Lundi les « pathis » du Christ commencent, les souffrances (pathos), culmination le Grand Jeudi avec la Crucifixion. Vendredi : épitaphio, mise au tombeau. Samedi minuit : Anastassi (résurrection). Dimanche : Pâques.
Rédigé la nouvelle « Pame Paketo » (Apportons nos cadeaux) imaginée à partir de l’émission de télé-réalité du même nom.
Visites de la famille : oncles, tantes, cousine. La journée se passe tranquillement.

9 Avril
Athènes. Par le train (proastiako, le train suburbain) et en métro. Course à travers les bonnes librairies du centre ville, près de l’université. Début de promenade à Plaka puis grosse douche, ciel bouché, nous rentrons un peu refroidis.

10 Avril
Démarches diverses pour la maison. Mails de Clara. Vie pratique.

11 Avril
Toujours des démarches pour la maison : les arcanes de la loi de régularisation de l’immobilier, les permis de bâtir. Par exemple, dans mon cas, le plus vieux contrat concernant la maison date de 1971 à l’époque de la dictature « quand les choses étaient différentes ». En quoi ? Je n’ai pas bien compris les explications du « michanologos » (l’ingénieur). A l’époque, des terrains agricoles avaient été achetés par la police ( ?) et divisés en parcelles pour être vendus ( ?) ou donnés ( ?) aux « agriculteurs ». L’histoire compliquée des lois de la propriété du sol, une histoire aussi vieille que la Grèce j’imagine. Bon, toujours est-il que j’en fais les frais maintenant, à vue de nez, 4000€ de régularisation y compris les honoraires du géomètre (1200€ + 600€ de taxes administratives), ce qui me parait très obscur et demandera des clarifications, à l’évidence.
Dans l’après-midi, ballade à Pahi et au-delà. Découverte inopinée des longues fortifications d’Aghia Triada, un mur en ruine de l’époque franque ou vénitienne, abandonné dans la campagne, aucune signalisation, rien dans les guides.

12 Avril
Marché conclu avec un autre michanologos, moins cher. Une bonne chose de faite ! L’après-midi, promenade au Mall d’Athènes à côté du stade olympique (sortie 11 sur l’Attiki Odos). La FNAC y a été remplacée par une grande surface similaire « Public ». Bonne librairie : organisation thématique, grand choix de livres en anglais ou en français. Acheté une édition critique américaine de Thucydide (The Peloponnesian War) chez l’éditeur Norton  avec une nouvelle traduction, ainsi qu’une anthologie des cent plus beaux poèmes de la langue grecque moderne du XVIIIe à nos jours, en grec. Journée estivale. Je fais le lézard à la terrasse du Mall. Au rayon librairie, feuilleté le « Journal » deJean-Patrick Manchette, l’auteur de polars (vol. I, 1966-1974) chez Gallimard : original, contient les textes des coupures de presse qu’il collait dans ses cahiers, quelques photos des originaux, écriture soignée, chaque date indiquée en majuscules et soulignée. Le soir, dîner dans une psarotaverna de Pahi avec ma mère, délicieuse garidomakaronada (spaghettis aux gambas).

13 Avril
Petite journée à Nauplie, « Napoli di Romania » comme l’appelaient les vénitiens au XVIIe siècle, car en effet : Naples et Nauplie partagent la même étymologie, « cité des marins », en outre, Nauplie fut fondée par les vénitiens au quinzième siècle et Naples par les grecs de l’antiquité. J’ai trouvé chez le petit libraire de la place Syntagma le tome II des Voyages de Pausanias dans l’édition Penguin Classics (Guide to Greece vol. II, Southern Greece). Visite du musée consacré aux arts et traditions populaires. Très beaux costumes traditionnels, boîtes à bijoux, coffres massifs cerclés de fer et décorés de pierres semi-précieuses, métiers à tisser, reconstitutions d’intérieurs bourgeois. Dans une vitrine deux mannequins, d’un côté Kapodistrias, le premier Gouverneur de la Grèce indépendante en 1828, et de l’autre « une femme de tête », Calliopi Papalexopoulou, l’âme de la révolte de 1862 contre le roi Othon Ier et son gouvernement « d’allemands » (ce qui provoqua la destitution d’Othon).
Sur la route, arrêt pour faire le plein chez les deux petits vieux de Kineta, longtemps discuté avec le monsieur parlant français. Il était plongé dans une grammaire de grec ancien lorsque je suis entré pour payer. Un autodidacte amoureux des langues qui parle fort joliment le français et l’italien. « Il y a quarante ans, je travaillais beaucoup ici, du matin au soir et du soir au matin et j’étais trop fatigué pour encore lire, étudier le français alors que j’avais la disposition. Je regrette de n’avoir jamais eu l’opportunité de voyage en France. »

14 Avril
Dernier jour des vacances de Pâques 2012. Journée lente à s’écouler, chaque heure puis chaque minute, nous profitons le plus possible des bons moments passés avec ma mère.
Gros retard à l’aéroport, trois heures. Si tout va bien nous serons au-dessus d’Athènes à Minuit pour le « Christos Anesti ». Intéressant. Comme si « quelque chose » me forçait à rester ici au moins jusqu’à ce moment-là. Logique : que serait Pâques sans le moment de la Révélation du Mystère ? Pour rester dans le même registre, au press-shop de l’aéroport, j’ai acheté « The Last Temptation », leroman sulfureux de Nikos Kazantzakis mis à l’index par le Vatican en 1954. J’ai complété cet après-midi la proposition d’écriture pour l’atelier de vendredi prochain, la page d’un journal intime, « Le Pompiste ». Voir la note du 13 Avril dans ce mini-journal.

15 Avril
Minuit. Pâques. Survol d’Athènes, diadème doré parsemé des éclats de pierres précieuses jetées pour le « Christos Anesti », pétards, feu d’artifice le long de la côte ; belle vision d’une ville la nuit vue du ciel comme posée sur l’écrin d'obscurité de la mer et des montagnes.

Retour à Bruxelles. Fin des vacances et de ce mini-journal.

Saturday, 14 April 2012

Le pompiste


13 Avril. Vendredi Saint. Epitaphio. J’ai vu passer beaucoup d’Athéniens en route vers leurs villages aujourd’hui. C’est un jour de grande circulation. Avec mon frère nous tenons bien notre boutique depuis quarante ans, ce n’est pas aujourd’hui que cela va changer.
Le couple de français est repassé aujourd’hui. Rien à lire ce matin, alors j’étudie ma vieille grammaire de grec ancien. Il veut toujours payer son essence par carte. A chaque fois je me trompe de machine, je n’aime pas ces machines. Et nous sommes contrôlés, de plus en plus, c’est à cause de tout ce qui arrive au pays, la faute de ces politiciens. Les uns disent que c’est à cause du « système », les communistes, d’autres que c’est parce que nous n’avons pas eu les chefs que nous méritions. En 1974 pourtant c’étaient les mêmes qui disaient « Caramanlis ou les tanks ! » Et voilà le résultat quarante ans plus tard. Du moment que j’ai encore assez de courage pour tenir la station, tout ira bien ; mais mon frère qui est à la pompe se fait vieux, il est plus jeune que moi pourtant, mais il est malade, il a beaucoup maigri. Je ne demande rien d’autre qu’un peu de temps.

14 Avril. Hier soir belle cérémonie d’épitaphio. Je suis allé pour la première fois à l’église d’Aghia Markela dans la montagne. J’y ai revu le Français, il portait l’épitaphe sur l’épaule, il ne m’a pas vu dans la foule. Alors c’est ici qu’il habite, enfin qu’il vient de temps à autre, sa mère est d’ici. Et son père il est Français ? Il n’en a pas le type, il prend vite le soleil, on dirait un de ces pakistanais qui travaillent dans l’automobile. C’est quoi le type français d’ailleurs ?
Grands préparatifs avec Spiridon, c’est mon frère pour l’Anastasis. Nous irons à Megara, Agios Ioannis le Théologue, il y aura une belle messe à minuit ; ce n’est pas comme dans les petites églises des villages où le pope termine en vitesse avant dix heures du soir. Mais cela ne va pas du tout, ils ne savent donc pas compter, il est dit que le Christ est ressuscité trois jours après la mise en croix. Cela fait donc : grand Jeudi pour la crucifixion, grand Vendredi pour la mise au tombeau, Samedi et Dimanche : Pâques. Nous sommes donc la veille de Pâques. Journée un peu plus calme dans la boutique. Athènes s’est vidée de la moitié de sa population. L’essence sans plomb est à 1.85€. Le français est venu dire au revoir, et refaire un petit plein avant de ramener la voiture à l’aéroport. Bonne voiture, je m’y connais, j’ai vu ça de loin, nouveau modèle de la BMW, qualité allemande, dette grecque. Tout s’explique, il n’y a plus d’industrie chez nous. Je regarde parfois au loin la baie d’Eleusina, le terminal gazier, le trafic incessant des bateaux dans le Saronique. Plus loin les usines de raffinage. Paysage de tiers-monde. Où est la Grèce éternelle ? Dans les livres.

15 Avril. Je repense au français ; il me complimentait sur mon bon niveau de maîtrise de sa langue. Je luis ai dit : « Monsieur, je ne suis pas allé à l’école, j’ai étudié de mon côté, et j’aurais voulu étudier plus encore, mais il y a quarante ans quand j’étais jeune et plein de dispositions pour m’améliorer je travaillais déjà ici, du matin au soir et du soir au matin, et j’étais trop fatigué à la fin de la journée pour lire, étudier le français que j’aime tant. Et je regrette aussi de ne jamais avoir eu l’opportunité de voyager en France. » Voilà, c’est ce que je lui ai dit. Il a sourit, mais comprend-il vraiment ma situation ?
J’ai commencé ce Journal comme un défi contre le lent dépérissement de la connaissance ; comme il ne passe pas beaucoup de Français par ici, c’est la vieille route de Corinthe, quatre-vingt-dix-neuf pour cent du trafic automobile passe par l’autoroute plus bas, et puis, le Français est rentré chez lui avec sa femme, je n’ai plus beaucoup de pratique, alors j’ai décidé d’écrire ce journal dans cette langue qui n’est pas ma langue maternelle.

16 Avril. J’ai repensé à Nitsa, la libraire de Loutraki où nous prenons un café avec Spiridon quand nous fermons, rarement ! Demain, c’est juré, je lui rends visite, dans sa petite librairie qui vend beaucoup de journaux étrangers, j’aime bien Nitsa, elle n’est pas mariée, elle est plus jeune que moi, mais qui sait, peut-être qu’elle me trouvera encore à son goût si je m’exprime dans une belle langue pour elle. J’irai acheter tous les journaux français, je lirai « Le Monde » de la première à la dernière ligne et elle sera éblouie par ma conversation très brillante, je ferai « flèche de tout bois », comme ils disent, en lui citant du Balzac et des vers de Victor Hugo que j’ai recopiés dans mon cahier d’écolier et que je connais par cœur.
A soixante-quinze ans je me dis qu’il est temps pour moi de changer de métier, je me verrais mieux libraire que pompiste. Si Dieu le veut ! Bonne fête de Pâques à tous.

Apportons nos cadeaux

Sans famille ! J’ai toujours été sans famille. Toute ma vie. Cinquante-six ans.

Toute ma vie a été noire, noire noire. Seul toute ma vie. Seul absolument jusqu’à aujourd’hui. Grâce à Madame Nikki. Je vous remercie mon Dieu de vous être penché sur ma vie misérable. Je vous remercie du fond du cœur Madame Nikki. J’allumerai toujours un cierge pour vous à l’église. Pour votre santé, pour votre famille. Vous avez de la famille Madame Nikki, vous n’avez jamais été seule comme moi. Chaque fois que j’irai prier dans la petite église d’Aghios Loukas, comme chaque année pour le pèlerinage des enfants, j’allumerai un cierge pour vous car vous avez été trop bonne pour moi. Vous m’avez aidé et vous avez pleuré devant tous ces gens. Vous n’avez pas eu peur de montrer combien vous êtes bonne, car vous avez un grand cœur, et c’est pour ça que les gens vous aiment, tous les gens du pays vous aiment. Dieu me pardonne cette image, mais vous étiez pour moi hier soir, pauvre, misérable, noir, sans famille, abandonné par ma mère depuis ma naissance, élevé jusqu’à l’âge de dix-huit ans dans un orphelinat si triste, si barbare, si dur pour les petits, cet orphelinat près de Chania où j’ai été abandonné par ma mère, moi je n’ai jamais connu ma mère vous comprenez, jamais prononcé les doux mots de « Maman », de « Papa », jamais, jamais pendant cinquante-six ans connu ce qu’est que d’avoir une famille, de ne pas être seul, de ne pas avoir d’amis, car sans famille nul homme ne reçoit le don d’aller vers les autres, de se faire des amis, je suis resté cinquante-six ans comme un chien qui a peur des gens parce qu’il a reçu des coups, et des coups j’en ai beaucoup reçu, dans l’orphelinat, mais hier soir Madame Nikki vous étiez pour moi la Mère de Dieu, de notre Seigneur, Isous Christos, la Théotoke, Panagia Theotokou, j’en ai les larmes aux yeux, je pleure sur ce papier, mes larmes effacent les mots que je vous adresse, ce sont des mots à moi, nus, pauvres, sans éducation, car qu’est-ce que j’ai eu comme éducation, qu’est-ce que j’ai appris à l’école, les lettres, ta grammata, je peux lire Dieu merci, je n’ai jamais écris de lettre à quelqu’un de ma vie, et grâce à vous Madame Nikki, Théotokou, Mère de notre Seigneur Jésus-Christ en ce début de Grande Semaine j’ose mettre mes mots sans éducation, sans recherche, les mots d’un chien solitaire, pendant cinquante-six ans, les mots d’un homme qui connaît la méchanceté des gens, avec ceux qu’on appelait les « grands » d’abord à l’orphelinat, ils nous faisaient souffrir, nous les petits, ils nous volaient, ils nous humiliaient, tous les soirs de l’année, été, hiver, c’était tellement dur en hiver, nous sortions nous les petits presque nus, pardonnez-moi Madame Nikki, juste habillés d’un petit slip, nous sortions nous laver les pieds au robinet à l’extérieur de l’orphelinat sous la conduite d’un grand, et il fallait le voir rire, rire de nous, les pauvres petits grelottants de froid à laver nos pieds meurtris par les pierres coupantes de la cour, alignés en file devant ce robinet comme des condamnés à l’heure du châtiment, nous attendions notre tour et le grand il venait, il nous insultait, il se moquait de nous, c’est comme ça que j’ai appris l’école de la vie, se courber devant les plus forts, ne pas dire un mot, accepter les brimades de peur qu’il ne tombe des coups plus forts, des humiliations plus terribles.
J’ai épuisé maintenant les larmes de mon corps, quelques mots ont été effacés pendant que j’écrivais en pensant à vous Madame Nikki, qui avez été pour moi hier soir comme la mère que je n’ai pas connue, qui avez permis que je retrouve ma famille, qui m’avez mis au monde pour une seconde fois. C’est un miracle comme il en arrive dans ce pays pendant la Grande Semaine, elle commence aujourd’hui, et je vais prier et jeûner mieux, plus intensément, pour honorer les souffrances de notre Seigneur.
J’ai cherché ma mère en vain, au début, puis j’ai abandonné, je vous l’ai raconté à vous, et devant tout le monde, tous les gens qui étaient là dans la salle et tous les autres qui nous regardaient, le pays entier, je le sais, c’est ainsi que moi aussi j’ai découvert votre émission et que je me suis dit « et pourquoi pas moi, pourquoi Madame Nikki ne pourrait pas m’aider comme elle le fait depuis des années pour tous ces pauvres gens qui racontent leur histoire à la télévision ». Alors j’ai pris ma décision, j’irais vous parler, raconter mon histoire devant les gens à cœur ouvert. Je remercie Dieu d’avoir créer la télévision et votre émission bénie, cette bonne invention qui aide les gens à se retrouver.
Comment ont-ils fait pour retrouver sa trace ? La femme qui m’a mise au monde, Dieu ait son âme, de là où elle est au Ciel, elle me regarde et je lèves mes yeux vers le Ciel à la recherche d’une reponse, qui je suis, pourquoi je suis là, quel sens donner à ma vie ? Quelle importance peut avoir la vie d’un homme s’il est seul au monde, s’il n’y a personne pour lui parler avec douceur, pour l’embrasser le soir quand il rentre fourbu de son travail, quand il est malade et qu’il a besoin de réconfort. N’ayant jamais pu prononcer les doux mots de « Mère » ou de « Père » j’ai eu peur de me marrier, fonder une famille, d’être obligé un jour de laisser mes enfants et de partir, j’ai eu si peur de m’engager avec les gens n’ayant jamais connu dans l’enfance que brimades et corrections.
La seule famille, ou ce qui s’en rapproche le plus, c’est à l’armée que je l’ai rencontrée. A dix-huit ans j’ai enfin quitté l’orphelinat, entre-temps j’étais moi-même devenu un grand, d’autres petits avaient remplacés ceux que j’avais connu, certains avaient eu la chance d’être accueillis dans une nouvelle famille, d’autres sont restés à jamais au bord de la route, trop faibles pour lutter, d’autres se sont construits seuls contre les autres, la méchanceté et la bêtise du monde. Je fus de ceux-là. Je ne suis pas devenu à mon tour le bourreau des petits. Je les ai aidés du mieux que j’ai pu avec l’aide de Pater Iannis, je gardais pour eux les petits gâteaux au miel et aux amandes que les femmes en noir du village préparaient pour nous le dimanche après la messe. J’ai griffé, j’ai montré les dents, j’ai cogné pour protéger les petits gâteaux au miel et aux amandes de la convoitise des grands. Et j’ai gardé cette habitude, chaque année je retourne là-bas près de Chania, toutes mes maigres économies y passent, je prends le bâteau au Pirée en troisième classe, et chaque année le prix du billet augmente, et chaque année mes revenus diminuent un peu plus, et maintenant à cinquante-six ans je n’ai plus de travail et s’il le faut je m’endetterai pour y retourner cette année encore, et les prochaines années, je retournerai à l’orphelinat en Crète apporter des gâteaux pour tous les enfants. Dans les bonnes patisseries de Chania on trouve maintenant à côté des gâteaux traditionnels des éclairs au chocolat ou au moka et des merveilleux, ce sont des pâtisseries de France ils disent, on les trouve chez nous aussi, j’apporterai des immenses boîtes en carton remplies d’éclairs, de merveilleux, pour les enfants, tous les enfants abandonnés qui remplissent toujours les orphelinats, car hélas le temps passe, la société avance, les hommes deviennent plus habiles, ils accomplissent de grandes choses mais des parents qui n’ont pas la force d’élever leurs enfants ou des tous petits que le destin a déjà frappé d’un tragédie et qui ont perdus leurs parents, hélas cela continue, cela ne s’arrètera jamais, alors c’est cela le sens de ma vie, leur donner un peu de bonheur, et puis j’irai à l’église d’Aghios Loukas allumer un cierge comme chaque année, un cierge pour le saint patron du village, et je ferai lire une messe pour le repos de Pater Iannis, qui m’a appris à lire et à écrire, qui m’a donné quelques bases dans la vie, la décence, l’humilité, l’histoire sainte, et j’allumerai aussi un cierge pour vous ma bonne dame Nikki comme je l’ai déjà dit car vous avez été si bonne.
Et encore. Je n’ai pas tout dit. Pendant que je vous racontais mes malheurs, et le chomage qui me pèse en plus de tout le reste, vous vous êtes retournée vers la caméra, vers les téléspectateurs, vers toute la Grèce qui nous regardait et vous avez dit : « j’ose croire qu’il y a dans ce pays quelqu’un, une entreprise, une communauté, qui a besoin des services de Monsieur Petros, qui pourra mettre à profit ses talents, qui pourra l’aider à retrouver du travail dans son domaine, rappelez-vous quelle est votre spécialité Monsieur Petros? – Je suis technicien en radio-télévision j’ai répondu. C’est ce que la chance m’a permis d’apprendre comme métier. » Alors vous avez terminé par un beau sourire devant la caméra et vous avez dit : « appelez nous, au numéro de téléphone suivant. » Et vous avez donné le numéro.
Je suis resté à l’armée le plus longtemps possible. A mon époque le service militaire était obligatoire et durait deux années dans l’armée de terre et trois années dans la marine. Je suis resté à l’armée pendant quatre ans. J’y ai appris mon métier. Je suis monté à Athènes comme tous les jeunes gens qui cherchaient du travail et j’y suis toujours resté, et quel bonheur, c’était la première fois de ma vie où je me sentais heureux et fort. A cette époque la ville grandissait très vite dans toutes les directions, c’était sale, bruyant, de plus en plus pollué mais qu’est-ce que j’y étais heureux ! Au début l’été était épouvantable dans ces petits appartements surchauffés, il n’y avait pas encore d’air conditionné, le ventilateur brassait un air chaud et lourd comme les vagues dans la mer. Dès que je le pouvais je descendais chercher un peu de fraîcheur à l’ombre des platanes, j’y fumais tranquillement ma cigarette sur un banc et songeais aux préparatifs de mon pèlerinage à l’orphelinat.

Voilà donc ma vie Madame Nikki, je vous ai tout raconté et je m’étonne : comment avez-vous fait en quelques semaines pour retrouver la trace de ma mère et de ma famille ? Vous l’avez expliqué à la télévision, mais j’apprenais tellement de choses sur moi-même : comment ma mère fut chassée par son propre père du village natal en 1940 ou 1941 pour avoir connu un homme, apparemment, qui ne plaisait pas à mon grand-père, ma mère, l’ainée d’une famille très pauvre de cinq enfants qui fut chassée comme une bête malpropre de sa maison, et qui survécut aux terribles années de la guerre, comment, on ne sait pas, et qui monta sur Athènes à la fin de la guerre, elle ne s’est jamais mariée, cela est certain, pourtant moi je suis né en 1956 en Crète et elle m’a abandonné, étais-je le seul enfant qu’elle ait abandonné, est-ce qu’il y a d’autres enfants, peut-être mes frères ou mes sœurs qui se demandent où est leur famille ? Je garde ces pensées pour moi, il y a beaucoup de trous dans les explications que vous avez donnés, mais quelle émotion ! Je n’ai sans doute pas fait attenton à tout, j’étais comme drogué, et puis vous avez expliqué comment l’équipe de la télévision avait retrouvé la trace de deux membres de ma famille, vivants, et ils étaient là, ils étaient venus à l’émission, ils avaient accepté de me rencontrer sur le plateau. J’étais sans voix, drogué oui, abruti, on aurait dit l’idiot du village, c’étaient les filles de mon oncle Thanassis et de ma tante Litsa, mes deux cousines ! Plus jeunes elles avaient rencontré ma mère ! Quel bonheur, des témoins directs ! Hélàs, quand cela s’es passé, ma mère était mourante, c’était en 1992 vous avez raconté, son frère, mon oncle Thanassis qui l’adorait avait passé sa vie à la chercher partout, et il avait finis par la retrouver mais trop tard ! Dans la famille de mes oncles et tantes, l’histoire de ma mère était un mystère, une part obscure, un peu honteuse, mais ces cousines que j’allais retrouver avaient rencontré ma mère, fut-ce à ses derniers instants.



Aujourd’hui, c’est Lundi, le grand Lundi de la Semaine Sainte. J’ai téléphoné à mes deux cousines, Madame Voula et Madame Sophia pour leur souhaiter une bonne semaine de Pâques. Nous nous étions échangés nos numéros de téléphone après l’émission en nous jurant de nous rappeler vite, très vite.
Elles étaient très contentes, nous nous sommes racontés l’émotion de nos retrouvailles pendant cette émission de télévision et la bonté de Madame Nikki grâce à laquelle nous avons été rassemblés. Elles ont leur famille, je leur ai dit, je ne veux pas m’imposer chez vous, je voudrais juste avoir de vos nouvelles de temps en temps, j’ai vécu si longtemps seul que je ne veux rien changer à ma vie, juste un peu de chaleur humaine. De temps à temps.



Ma cousine, Madame Voula m’a téléphoné ! Celle qui me ressemble. On dirait frère et sœur à nous voir. C’est vrai que nous sommes de la même famille. Elle est la fille de mon oncle Thanassis mais il est parti lui aussi, Dieu ait son âme. J’aurais aimé connaître cet oncle qui avait été le plus proche de ma mère, celui qui n’a jamais désespéré toute sa vie de la retrouver et qui y est arrivé. Madame Sophia mon autre cousine est très bonne aussi mais je la sens un peu plus distante ou réservée, elle a encore ses enfants à la maison. J’ai hâte de rencontrer mes neveux. Madame Voula nous a invité pour Pâques, dimanche prochain nous irons tous dans sa grande maison à la campagne faire rôtir le mouton à la broche et le kokoretsi ! Quel bonheur, j’ai hâte d’y être !



Vendredi. Epitaphio. Le Vendredi Saint où nous pleurons la mise au tombeau du Seigneur, je reviens de l’église de mon quartier, Aghia Markela, j’y suis allé tous les soirs de la grande semaine avec une ferveur renouvelée prier et chanter avec les fidèles. Dans ce quartier d’Athènes où je vis depuis quarante ans j’en ai vu passer des choses, gaies et tristes, beaucoup plus de choses tristes ces derniers temps. Il y a beaucoup d’étrangers maintenant, c’est vrai, les grecs qui en ont les moyens quittent ces quartiers centraux pour la grande banlieue chic au nord de la ville ou bien pour les nouveaux quartiers près de l’aéroport. Je ne reconnais plus ma ville. Qui sont tous ces gens ? Pourquoi viennent-ils dans ce pays ? J’entends à la télévision, ils viennent d’Asie, de pays où il y a la guerre et la misère et d’Afrique aussi, des noirs il y en a aussi. Ils viennent du Pakistan, d’Afghanistan et de Dieu sait où. Ils ne parlent pas notre langue. La plupart sont des illégaux. Ils ne sont pas comme nous. Ils ne connaissent pas la fête de Pâques, je les vois dans la rue manger des souvlakis, des brochettes de viande, ignorent-ils qu’on ne mange pas de viande pendant la Grande Semaine ? Certains disent qu’il faut les chasser à coup de bâtons de nos villes, de nos foyers, les renvoyer chez eux. Moi je vois des malheureux qui essayent tant bien que mal de conserver leur dignité. Dieu aie pitié de nous !



Le Lundi après Pâque, j’écris pour remercier ma cousine. Ce fut une grande et belle fête. Ils ont une belle maison à la campagne à Loutraki. J’ai pris le train le matin. Je ne suis jamais allé à Loutraki, ce n’est pourtant qu’à une heure de route d’Athènes, c’était un peu comme des vacances, c’est une belle petite ville balnéaire où les riches athéniens ont fait construire une résidence secondaire et il y a beaucoup de touristes aussi. Il y avait une grande terrasse où la table était dressée pour quarante personnes au moins. Je suis arrivé les bras chargés de gâteaux, je ne savais pas où les déposer, je voulais les remettre à ma cousine en personne mais je ne la voyais pas. J’ai dit : « je suis le cousin Petros », une jeune femme m’a laissé entrer sans poser de question. Est-ce que c’est sa fille, ou sa belle-fille, je n’ai pas osé demander. Je me sentais tout timide au milieu de ces gens bien habillés à l’élocution soignée, il y avait de grosses voitures allemandes à l’entrée de la maison. Je me sentais petit et fragile au milieu de ces grandes et belles personnes. J’aurais voulu me cacher en attendant que ma cousine vienne me chercher. Des jeunes m’observaient du coin de l’œil, personne ne venait vers moi me saluer, les autres étaient occupés à préparer le kokoretsi, les moutons, il en fallait des quantités pour nourrir tous ces gens, le mouton doit cuire lentement, pendant de longues heures, c’est pour ça qu’ils commencent tôt, et le kokoretsi est prêt avant le mouton et les gens commencent à boire, de la bière, du vin, à dix heures, à onze heures du matin déjà, ils vont manger et boire toute la journée.
Enfin, ma cousine Sophia est venue vers moi, elle était tout sourire, elle semblait contente de me voir mais elle voulait surtout m’installer quelque part à cette longue table et retourner à ses occupations. « Où est Madame Voula notre cousine ? » lui demandai-je. « Elle va arriver, ne t’en fais pas », dit-elle, « va, va t’asseoir là-bas, elle va arriver ».
Et puis les jeunes sont venus, ils se sont assis à côté de moi et me regardaient comme une bête curieuse. « Alors c’est toi le Monsieur de la télévision » a dit une adolescente très jolie, elle portait des jeans et un de ces pulls américains que tous les jeunes portent maintenant. Elle pouffa de rire en me regardant et d’autres jeunes filles l’imitèrent. Au moins cela créait une ambiance de gaieté dans mon coin de table, et moi aussi je me suis mis à rire fort en disant « mais oui, c’est moi ! Le monsieur de l’émission… Et j’ai vu Madame Nikki de près ! ». Là, j’ai senti que je les avais ferrés comme du poisson avec un asticot. A ce nom magique les regards de ces jeunes filles bien élevées et de quelques garçons se sont tournés vers moi avec la plus grande attention, ils buvaient mes paroles maintenant. « Oh oui, raconte-nous Oncle Petros ». Tiens, d’un coup j’étais devenu « l’Oncle Petros ». « Comment elle est Nikky ? Est-ce qu’elle est aussi jolie qu’elle y paraît, tu lui donnes quel âge, et ces cheveux, tu les as vu de près, tu crois que c’est sa couleur naturelle ? ». J’étais assailli de questions, j’étais devenu d’un coup quelqu’un d’important, j’avais vu Nikky de près ! Je n’arrêtais pas de leur dire « oui, oui les enfants, Madame Nikky est formidable, elle est bonne, elle est si bonne ». Un neveu à l’air un peu fripon me dit en me tapant du coude « hé l’Oncle, c’est ce qu’on dit, qu’elle est vraiment … très bonne ! Haha ! ». Je ne compris qu’un peu tard sa remarque et n’arrêtais pas de dire ; « oh, oui, elle est bonne, elle est si bonne ! ». Ils étaient tous pliés de rire. Les adultes commencèrent à se rapprocher de notre petite société. Enfin, ma cousine, Madame Voula vint me tirer de ce mauvais pas, et le reste de la journée passa dans un rêve.
Je ne me rappelle plus de tout ce que j’ai raconté, j’avais beaucoup bu et je n’ai pas l’habitude de boire. Il y avait des gens avec de bonnes situations autour de moi, ils parlaient des prochaines élections, des taxes, ils n’arrêtaient pas de critiquer, c’était une honte disaient-ils de payer toutes ces nouvelles taxes, ces impôts desquels ils avaient échappés toute leur vie, et maintenant, il fallait payer, pourquoi, parce que le gouvernement avait trahi le pays, nous avait vendu aux allemands.
Même sans avoir fait de hautes études je crois que n’importe qui peut comprendre qu’un gouvernement est comme le maître d’une maison, sans revenus comment va faire le maître pour payer les gens de sa maison, les métayers, la blanchisseuse, le jardinier, le boulanger ?



Aujourd’hui quelqu’un m’a téléphoné pour me proposer du travail. Dieu soit loué ! La prière de Madame Nikky a été entendue ! Il se trouve encore dans ce pays des gens généreux. J’étais si content que j’ai dis oui tout de suite, oui, mille fois oui… sans réfléchir. « Attendez une minute, ou un jour ou deux pour réfléchir » m’a dit mon interlocuteur en riant, « vous ne savez même pas de quoi il s’agit ». C’était vrai, et c’était quoi ce travail je lui demande, j’ai un petit diplôme de technicien en radio, je peux faire des prises de son, des mixages, je m’y connais assez bien en électricité et je peux réparer des postes de radio ou de télévision. Expliquez-moi, je fais tout cela, quand faut-il commencer ? Je suis prêt, quand ? Demain ?
- Non, non, ne vous emballez pas mon vieux. Ce n’est pas ça du tout… ». Là j’ai senti comme une inquiétude. Alors voilà ce qu’il m’a dit cet homme. C’est quelqu’un qui travaille dans un théâtre. « Un théâtre ! » ai-je dit étonné. « Je ne suis pas acteur ! » Il s’y est pris à plusieurs reprises pour expliquer, voilà, j’allais jouer mon propre rôle sur scène, un monologue, j’allais raconter ma vie dans des salles de théâtre, des salles un peu confidentielles, devant un public ‘intellectuel’, c’est le mot qu’il a employé, devant un public ‘branché’ amateur de nouveautés, c’est ce qu’il a dit mais je ne connaissais pas cette expression.
 J’allais tout leur raconter, ou presque, comme à la télévision, à l’émission « Apportons nos cadeaux », le texte allait être retravaillé, je n’aurais qu’à l’apprendre par cœur et le réciter sur scène avec naturel. « Mais pourquoi, pourquoi » demandai-je affolé. Parce que c’était si ‘authentique’ a-t-il dit, si ‘vrai’, si criant d’émotion, « vous étiez si vrai, magnifique avec votre souffrance » il a dit, « vous avez ému des milliers de gens ».
Je lui ai raccroché au nez. Je n’en pouvais plus d’entendre cela, moi un animal de foire, parler, montrer ma souffrance parce que c’est ce que les gens aiment voir aujourd’hui ? Jamais !



Quelques jours ont passés. L’homme du théâtre a rappelé, il a dit : « prenez votre temps, réfléchissez, réfléchissez encore ». Il a laissé son numéro de téléphone. J’ai accepté de le noter. Et puis quelques jours ont passés. Je réfléchissais. Personne d’autre ne m’avait appelé suite à l’émission « Apportons nos cadeaux » de Madame Nikky pour me proposer du travail. Mes cousines, elles avaient leurs familles, et leurs soucis. Nous nous étions dit « à l’année prochaine ! » en nous quittant le dimanche de Pâqes. Ce sera donc à l’année prochaine. Et puis je pensais à mes enfants aussi, à tous ces enfants de l’orphelinat de Chania, qui leur apporterai un peu de bonheur sous la forme d’éclairs et de merveilleux ? M’endetter n’était pas une solution, et mon loyer, comment continuerais-je à le payer, est-ce que je voulais finir un jour à la rue comme tous ces mendiants qui traînaient dans la capitale ?
Alors j’ai fini par dire oui, j’ai rappelé Alekos, le metteur en scène, c’est un gentil garçon avec de bonnes idées. Il m’a aidé à travailler mon texte.

Et voilà, tout est dit, voilà pourquoi je suis là-devant vous ce soir Mesdames et Messieurs.
Je vous remercie d’avoir écouté mon histoire.
Et maintenant : « Apportons nos cadeaux ! ».





RIDEAU

inspiré par l'émission de télé-réalité grecque "Pame Paketo"

L'étrange récit d'Ebenézer Jones (II - Fin)

Journal du Capitaine

2 avril. Bon vent, à cette allure, sans forcer, nous rejoignons les côtes bienheureuses du Brésil dans quelques jours. Les matelots sont contents. Le soir ils dansent sur les airs simples du violon de Monsieur Poeck. Je me retire dans ma cabine. Le second me parle avec enthousiasme des découvertes des naturalistes dans les îles Galapagos.

6 avril. Gros grain au passage du tropique près du pot-au-noir. Légendes, superstitions des marins. Le sang doit être versé dans la mer disent-ils. Aujourd’hui le mousse est tombé à l’eau, pas eu le temps de mettre une barque à la mer, les vagues l’ont englouti, la mer est apaisée. Nous poursuivons notre route, plein sud.

15 avril. Des vents de plus en plus violents nous ont drossés dans la zone des tempêtes, en plein dans les soixantièmes de latitude sud. L’équipage grogne. Il n’y a plus que des biscuits durs pour ordinaire et l’eau douce est rationnée. Je garde sur moi la petite clé de l’armoire où sont entreposés les fusils. Mon second est malade, il ne quitte plus sa chambre. Je prie Dieu de nous ramener vers des eaux plus clémentes.

28 avril. La tempête est tombée. Mais nous ne sommes pas remontés le long des côtes du Chili. Au contraire, le navire croise la route de grandes montagnes de glace posées sur l’eau. Froid intense. Le scorbut et le gel déciment l’équipage. Sur le pont, les mourants ne se distinguent pas des morts. Je n’ai plus revu mon second. J’imagine des choses épouvantables. Mon Dieu, ayez pitié de nous.

Sans date. Je tremble, la fièvre, la faim, je n’ose plus me regarder dans le miroir.

Sans date. Une lumière blanche intense inonde le navire. Des feux de Saint-Elme. Non, un autre navire est amarré à côté de nous dans la longue nuit australe. On dirait un navire de glace ou de cristal taillé dans le bloc d’une montagne flottante.  Des êtres flottent dans les airs et dispensent leur béatitude sur les vivants qui se redressent. Un de ces êtres passe devant moi, il me tend la main.

Sans date.  Le navire est au mouillage dans une île étrange peuplée de géants.
Je ne me rappelle plus de rien après ma rencontre avec les êtres célestes. A mon réveil, nous sommes transportés ici, c’est le jour. J’attendrai la nuit pour relever notre position. Dans ma cabine j’ai croisé le regard d’un inconnu, le visage émacié, mangé par une mauvaise barbe, il est habillé de la tunique rouge des officiers de sa Majesté. Ce sont ses yeux bleus qui m’ont rappelé qui il est, des yeux encore éblouis par la vision d’un autre monde.
Sur le pont, l’équipage, ce qu’il en reste, a lui aussi repris un semblant de vie. Monsieur Poeck est là, mon second a disparu corps et biens. Personne ne pose de questions. Je donne l’ordre de mettre une chaloupe à la mer et d’explorer cette île. Nous avons besoin d’eau fraiche, de fruits, de gibiers. Chaque homme valide prend un fusil.
L’île est peuplée de naturels dégénérés. Ils se tiennent à distance, nous sommes tombés sur un de leurs campements. Des restes innommables à moitié dévorés traînaient dans les cendres d’un feu tiède. Nous avons tués tout ceux que nous pouvions à portée de fusils. Finalement, la Providence est de notre côté. Nous ramenons au bateau force tonneaux et provisions de toutes espèces. La chair d’un grand animal à écailles est délicieuse, bien cuite elle me rappelle du cabillaud, ou du veau.
Les hommes se sont remis à danser. Demain nous irons en deux groupes, l’un fera le tour de l’île et l’autre ira planter notre drapeau au sommet de la plus haute de ces collines en pain de sucre, ce qui fera un excellent observatoire.

Le lendemain. C’est en grimpant sur le flanc d’une de ces collines où ne pousse aucun arbre que nous avons vus notre premier Géant. C’est une statue enfouie dont seule la grosse tête de pierre aux yeux morts dépasse du sol. Une autre statue était visible derrière des buissons. Ce que de loin nous avions pris pour des affleurements rocheux composait en réalité un paysage de têtes de statues géantes enfouies à mi-corps. Il  y en avait partout. Certaines têtes sont encore debout, d’autres renversées, la plupart penchées de guingois, vers l’avant ou vers l’arrière. J’ai forcé les hommes à s’en rapprocher pour les observer de près, une sorte de terreur superstitieuse les maintenait à l’écart. Que représentent ces statues, qui les avaient construite, que s’est-il passé ici ?

Sans date. Retrouvé dans la poche de mon gilet une pierre ou plutôt un morceau de cristal. Aucun souvenir. Je le garde sur moi comme l’amulette donnée par un sorcier.
Je m’interroge sur le devenir des naturels de cette île dont les mœurs nous répugnent : sont-ils demeurés tels quels au stade le plus primitif de la Création, ou bien Dieu les a-t-il punis pour leurs méfaits et dans ce cas représentent-ils le state ultime de décadence du peuple qui a édifié les statues ?
Les hommes leur font la chasse, jusqu’au dernier, cela les amuse. Certains de ces bougres se défendent comme ils peuvent, avec des flèches en silex taillés. Je laisse faire mais refuse qu’ils en arborent des trophées ridicules sous la forme d’oreilles coupées dont ils font des colliers. Tous ces marins ne sont après tout que ramassis de brigands, voleurs, criminels, désœuvrés, pauvres hères attrapés dans les ports. Aujourd’hui l’un d’entre eux a ricané lorsque je leur intimai l’ordre de se débarrasser de leurs affreux colifichets. Je lui ai fait subit la punition de la planche. Après le deuxième plongeon l’homme est remonté à moitié noyé, et j’ai donné l’ordre de poursuivre la peine, pour l’exemple. Lorsque Monsieur Poeck a tiré sur la corde pour la troisième fois, celle-ci n’a remonté à la surface qu’une paire de bras attachés et sanguinolents. Nous avions vu un gros bouillonnement sous l’eau à la proue du navire. Dieu ait l’âme de ce coquin.

Sans date. J’ai fait le point sur notre position : nous sommes à environ six cent milles nautiques des côtes du Chili. Comment sommes-nous arrivés ici ? C’est comme si nous avions été transportés d’un coup depuis l’océan glacial. Le souvenir ou le délire imaginé de notre rencontre avec le vaisseau flamboyant s’estompe.
J’ai donné l’ordre de déblayer une tête de géant ; ces statues ont été enfouies dans la terre, leur corps est gigantesque, l’œuvre en est grossière, mais comment les indigènes ont-ils fait pour transporter ces masses de dizaines de tonnes dans les points les plus éloignés de l’île ? Prodige, science perdue, que manque-t-il à mes observations pour comprendre ?

1er septembre. Nous avons pu nous situer à nouveau sur le calendrier. La frégate « Le lys des mers » de la marine Royale a mouillé à l’île des géants. Avec son capitaine nous nous sommes mutuellement invités à bord et avons échangés des cordialités conformément aux usages des nations civilisées en mer. Monsieur de La Fayette s’est présenté avec tous les atours de son rang d’aristocrate et de représentant de sa nation raffinée qui fut pourtant notre ennemie pendant la guerre de Sept Ans. Lorsque je me présentai à mon tour d’un frugal et plébéien « Capitaine Jones », le marquis m’a dit ceci qui m’a laissé muet : « cher ami, j’ai l’honneur de vous annoncer que vous êtes désormais le citoyen d’une jeune république qui vient de proclamer son indépendance. La France est prête à vous assister dans la lutte qui commence avec votre ancienne puissance tutélaire. »

2 septembre. Le cristal est vivant, il irradie une lueur prisonnière qui circule entre les facettes de sa géométrie. J’observe son éclat qui augmente et change de couleur : rouge, magenta, violet, bleu, la lumière se concentre dans un point bleu de plus en plus intense.
Je reprends mes esprits. Ma vue est troublée, on aurait dit un soleil en miniature qui explose dans ma cabine. J’ignore combien de temps j’ai été aveuglé. Lorsque ma vision est rétablie je constate que le cristal a disparu.
J’ai pris congé des français, rassemblé mon équipage et repris la mer après un adieu aux géants des collines de cette île mystérieuse. Cap au nord, nous rentrons au pays mais nous allons accomplir une circumnavigation complète avant de revoir nos foyers.


 Journal du coureur des bois

4 juillet. Près d’une année écoulée depuis le départ de l’île aux géants. Comment la raconter ? Je dois y renoncer, tout ce que j’avais consigné s’est perdu dans l’incendie de mon navire à Funchal. Je n’ai pu sauver que mon plus vieux livre de bord.  Tout le reste est dans ma mémoire et continuera à hanter mes cauchemars jusqu’à la mort. Un chapelet d’escales et d’aventures, voici tout ce que je choisis de consigner dans ce cahier : Oahu, les Philippines, Java, la côte du Coromandel, la côte des pirates, Zanzibar, Sainte-Hélène, Madère, où j’ai tout perdu. Je suis rentré au pays comme passager sur un trois-mâts qui revenait d’Europe chargé d’armes pour la révolution qui secoue les anciennes colonies de la Couronne.
Grande liesse sur le port et en ville ce jour. C’est le premier anniversaire de notre déclaration d’indépendance disent les gens ici. Mais la guerre ne fait que commencer. Dans ma poche, au moment de débarquer, j’ai senti la forme dure d’une pierre que j’ai retirée. J’avais oublié ce morceau de roche, ou bien n’est-ce pas plutôt un cristal, il est tout gris et de forme régulière, ses facettes ternes ne brillent d’aucun éclat comme si la lumière s’en était échappée. Il était sans doute resté dans la doublure de mon pantalon. Mes souvenirs ressemblent à des rêves.

25 décembre. Noël triste. Les tuniques rouges ravagent le pays, incendient les fermes, tuent femmes et enfants. Avec une bande de patriotes nous parcourons les confins sauvages du ken-tucky. Escarmouches. Nous apprenons à tuer comme l’indien.

1er janvier. Je m’enfonce toujours plus loin dans l’ouest porteur d’une missive pour nos alliés français à la Nouvelle-Orléans. Accompagné de mon fidèle Samuel et d’un mountain man nous descendons en canoë le fleuve immense que les indiens nomment Meschacébé.

2 janvier. J’observe le caillou qui m’accompagne depuis si longtemps dans mes voyages. Les étincelles crépitent au-dessus du feu de camp où nous faisons cuire le gibier, les reflets des flammèches jouent sur les facettes polies du cristal. Je le rapproche de mon œil et regarde au travers. La pierre devient pareille à un rubis. Une chaude lumière s’écoule de l’intérieur du cristal, inonde mes main, puis mes avant-bras, monte à l’assaut de mes épaules, du cou, de mon visage que je sens parfumé. Mes compagnons se lèvent et m’observent avec saisissement. Tout devient rouge autour de moi.

10 janvier. Avons rencontré un groupe d’indiens sur le sentier de la guerre. Le mountain man nous sert d’interprète, il parle plusieurs langues des peuples semés sur le vaste territoire de la Louisiane. Avons offert de la verroterie et une couverture pour le chef. Il nous déconseille de descendre plus bas sur le fleuve. Mais j’ai une mission à remplir pour le grand-père des blancs. Après quelques palabres le chef nous prête un homme de sa troupe pour nous guider. C’est un grand gaillard que j’appelle Micmac. Il va nous aider pour un portage à travers une grande boucle du fleuve. Cela nous fera gagner du temps et éviter espérons-le des ennuis.

12 janvier. Micmac est très utile. Il connaît le pays et ses légendes. En voici une que je retranscris d’après la traduction du mountain man. Les embellissements sont de ma main.
« Un homme vêtu d’une robe blanche est venu un jour devant le Peuple. Il portait une barbe et de longs cheveux. Il parlait du temple indestructible de son corps. Ce qu’il disait ne plaisait pas au sorcier qui lui lança des défis mais l’homme ne voulait pas les relever, alors le sorcier se moquait de lui. L’homme disait qu’en trois jours il pouvait tout reconstruire. »
J’interrogeai Micmac sur cette légende, où l’avait-il entendue, par qui était-elle racontée ?

13 janvier. Avons été attaqués. Samuel est blessé. Micmac a disparu. Le mountain man est mort. Je veille Samuel un fusil à la main, en pays inconnu, sommes-nous tombés dans un piège ?

14 janvier. Samuel délire. Il évoque pêle-mêle ses souvenirs dans la grande plantation de Virginie qui l’a vu naître parmi ceux de sa race, le bon maître, l’affranchissement, des êtres du lumière, un ange qui lui tend la main.
Une chouette hulule dans la nuit. Micmac réapparait, son tomahawk à la main, plusieurs scalps à la ceinture. Je pointe le fusil sur lui. Il nous observe, Samuel grelottant, en train de prier, et moi-même l’air farouche, prêt à tout. Il met son doigt devant ses lèvres, dépose son arme, et s’en retourne dans la forêt. Il revient avec un cataplasme d’herbes qu’il applique sur la blessure infectée du pauvre Samuel. Il me dit alors dans ma langue quelques mots rassurants. Je m’écroule terrassé de fatigue.

18 janvier. Samuel est rétabli. Est-ce l’effet de la médecine indienne, de sa constitution robuste ; il prétend que c’est le Christ lui-même qui l’a sauvé. Pour preuve, il retire de sa poche une pierre rouge en disant : « ceci est mon sang, celui qui croit en moi sera sauvé ». Micmac l’observe et hoche la tête. Il comprend parfaitement notre langue mais s’exprime très peu. Il se signe à plusieurs reprises. Je lui fais remarquer qu’un missionnaire à dû s’occuper de son éducation. Je n’ai droit pour toute réponse qu’à une devinette énigmatique : « qui sème la haine récolte une parabole ; celui qui viendra devant moi n’est pas encore né ; repose-toi ô lion de Ninive ».

19 janvier. A la tête de ma petite troupe très chrétienne, un sauvage nu peint de couleurs qui récite une Bible de son invention, un nègre qui chante des Psaumes en tenant une pierre rouge dans sa main, nous arrivons aux avant-postes de la civilisation, Fort Bâton où nos alliés français s’occupent de nous avec empressement. Très curieux, les officiers me harcèlent de questions, le tout dans un mélange de français et d’anglais auquel je réponds en y ajoutant un peu d’espagnol. Il faut préparer l’offensive du printemps, prendre les tuniques rouges en tenaille dans le Kentucky entre une pince qui remontera le Meschacébé, composées de français, de tribus indiennes amies et de tous les coureurs de bois du delta, et une autre qui descendra du Canada avec le gros des troupes de patriotes américains menés par notre général en chef. Nous discutons plans de bataille. La nuit est bien avancée. Tout le monde boit à la santé du capitaine Ebenézer Jones.


 Journal du vieil homme

4 juillet. J’entame un nouveau cahier à cette date anniversaire.  Où sont passés tous les autres ? Perdus, volés, brûlés, enfouis dans les ruines de mon passé, simplement égarés dans le désordre du grenier. Dieu, ayez pitié de moi, de mes erreurs, de mes crimes. Je me repends. Oui je me repends. La prière est ce qui me sauve, me sauvera peut-être pour l’éternité. J’entrerai bientôt dans cette sombre forêt dont parlent les poètes. Une vie à courir les mers, les bois, les déserts, les femmes, les affaires. Mes héritiers ? Que des bâtards jetés ici ou là, ils sont nombreux rien que dans cette ville, ils vont se rassembler, ils demanderont : qu’est-ce que le vieil homme un peu fou dans sa maison a laissé pour nous ? Mes biens, ma fortune, que vais-je en faire ?
J’ai décidé de nommer mes deux plus fidèles compagnons gérants du patrimoine en bons pères de famille, responsables devant la loi du Trust Ebenézer Jones que j’ai fondé et dont je leur laisserai la garde. A eux de choisir plus tard le meilleur de ma progéniture et d’en faire le dépositaire de la fondation lorsqu’ils le jugeront opportun.
Micmac est devenu un honorable gentleman habillé d’un frac, le haut de forme vissé sur la tête dont il garde les cheveux longs noués en une tresse ; l’indien à moitié nu qu’il était dans les bois de la Louisiane s’est mis en tête de fonder une nouvelle religion. Il dit que le Christ est venu en Amérique après la résurrection, prêcher à ses ancêtres. C’est ce que ses pères, et les pères de leurs pères avant eux lui ont transmis. J’ai renoncé depuis longtemps à lui faire entendre raison, que toutes ces fables ont été mises dans sa tête par des missionnaires à l’imagination trop vive ; il n’entend rien mais qui sait si ce n’est pas lui qui est dans le vrai. Il a déjà converti Samuel à sa foi, le brave homme en a oublié d’où venaient réellement ses ancêtres, à fond de cale dans les bateaux du commerce triangulaire, il prétend être un indien de race noire. Malgré leur douce folie mes deux fidèles amis gardent les pieds sur terre lorsqu’il s’agit de veiller sur mes affaires.

5 juillet. Cette maison, je l’ai bâtie avec ma sueur et mon sang, et il a fallu en verser pour l’édifier ici à la lisière de la ville dont j’avais acheté tous les terrains, cette rue le long du mur de l’ancienne fortification où se rassemblaient les marchands ; Wall Street, et au fronton de ma maison, ma devise « je sème l’or », je l’ai empruntée gracieusement à un gentilhomme français qui courait les bois et les déserts là-bas sur les rives du Meschacébé.
J’ai retrouvé une pierre bien taillée dans la doublure d’un chapeau.
Elle me rappelle vaguement quelque chose.
Une lumière froide en émane, des formes apparaissent, elles dansent sur les murs. Il me semble qu’elles me regardent avec bienveillance.
J’attends de voir ce qui se passe.