Wednesday, 30 May 2012

Blonde

Je ne sais pas… je ne crois pas au hasard… quand la foudre frappe, ce n’est jamais un accident, ni quand le train déraille, ou que la terre tremble …
Il y a une loi secrète qui gouverne nos mutations, nos errances…
Tous nomades d’instinct, appelés devant le juge, car il y en a bien Un, ou plutôt Une… en dernière instance.
Encore que : ni l’un, ni l’autre une, mais neutre. Le genre n’existe pas en français. Que faire ?
Comment s’en sortir avec des mots ? Avec des corps ? Ah, je le savais, je l’avais deviné, le lien secret qui unit les mots, les corps, les organes, les liquides, les tubes et les ossatures, les musculations. Car il faut courir : une-deux, une-deux, il le faut !
Entretenir la forme, prévenir l’effondrement des corps… car le style c’est l’homme. Aujourd’hui, il préfèrera sculpter son corps que styliser son verbe.
Corps en mouvements, à la course, suant d’effort sur des tapis roulants, devant des machines, comme des phrases qui tournent en rond ou comme le silence au bout de la parole.
Des choses dont on ne parle pas.
Des choses qui se glissent la nuit sous les draps.
La nuit sécrète son sérum de vérité dont ils se piquent les avant bras.
Oh nuit affreuse !
Une lumière dans la nuit… Ce sont les reliures des livres qui brillent. Des mots pour lutter contre la mort même si elle finit toujours par gagner.
Les mots sont comme des virus, ou plutôt : les livres sont des virus, littéralement, des armes génétiques.
Leur code : des mots, un style, une voix, une parole. Quelqu’un qui dit des choses avec son corps. A quelqu’un d’autre. Par-delà, temps, espace, barrière des langues. Les livres sont passeurs. Les virus sont passeurs. Sans eux nous n’aurions pas évolués, ne serions pas mieux adaptés à notre environnement.
On peut dire la même chose des livres.
Et cette chose étonnante : la littérature, condition de survie de l’espèce humaine.
Il y a des livres qui tuent aussi. Etrange. Appartenir à un seul Livre : définition de la religion. Mortifère.
Mais comme les virus, au début du cycle de la vie et de la mort, qui tuent aussi,  et puis finissent par se mêler à notre code génétique, ces livres uniques, intolérants, sont le mal qui ronge l’enfance des peuples et des nations. Et puis la littérature apparait.
Langage tu es le corps de notre cortex.
Danser les mots. Devenir de l’homme : la danseuse.
(Céline, Nietzsche : vous aviez bien compris).

Blonde, je te rencontrai enfin.
Maintenant je vais pouvoir t’écrire.
La Mort file vers toi au début du roman.
Je vais la détourner de son but.

Le point de départ de cette non-histoire : Marilyn lisant l’Ulysses de Joyce.


Monday, 28 May 2012

Tweets I

Hello Kitty I’m Aaron trapped in your claws. Listen to my story. Your German kin showed no mercy in hell. I survived. Be kind, don’t eat me.

The novelist starts a journey. One by one he will write 7 billion stories starting with you. At judgment day reply carefully to God’s email.

Japanese teens have a new game. They are aligned in front of you for the parade. Noises in the underground: the train comes. You jump first.

Story end. You see? Time flows back when I push this time device. !Return! Device time this push I when back flows time. See You? End story.

The Porsche has just badly hit poor Tom, who is too old for comedy. The trader is a bit annoyed. What’s your name asks the policeman? Jerry.

His father told him in 2012 he’d be walking on Mars. Now he had to sell his collection of stamps from the spatial era on the streets of NYC.

The entity, formerly known as P.K. Dick, came in my apartment, spoke with the cat and ate French cheese. Oh Sleepless Nights! But it was me.

The monsoon came early this year, washing, flooding the streets. “Global warming” they said on TV but this land is not India. Not yet, Dude!

You are queuing at the security check. The officer inspects your hand luggage with care. “Where do you go, Sir?” You smile. The day is 9/11.

The fly was turning inside his head for a while, a big fat fly. He fired it with a single shot of ink that burned the paper. Words catch up!

10 days ago I started something new: try to write each morning a very, very short story that could fit within the constraint of Twitter, using the maximum available space of a tweet which is made of 140 characters exactly, including spaces. Every ten days I will group and post them in a pack, in reverse chronology. You can read them daily if you prefer in Twitter, just follow @cdatso

Saturday, 26 May 2012

On ne sert pas d'alcool!

—  Bonjour Monsieur, que désirez-vous boire ?
— Un Irish coffee bien serré, avec beaucoup d’Old Bushmills dedans !

      Mais qu’est-ce que c’est ?
—  Comment, d’où sortez-vous ? Le parfum des tourbières, le soir, un bon feu de bois qui crépite et un verre d’eau de … Attendez, je vois bien que vous ne pouvez rien y connaître, forcément, je me suis trompé d’établissement, figurez-vous que je pensais m’être assis à la terrasse d’une fameuse brasserie sur l’avenue de la Toison d’Or à Bruxelles. Suis-je bête ! Je suis tout simplement en vacances dans les îles Galápagos, je n’y faisais plus attention, le décalage horaire, excusez-moi. Forcément, ici les indigènes ne boivent que du sang de varan de Komodo. Bon, servez m’en une grande rasade alors ! Avec un morceau de la queue du varan dans le fond du verre, pour le goût ! Et que ça saute !

      Oh ! Ca alors !
—  Vous avez-vu aussi ? La queue du varan a sauté du verre de ma voisine, la petite vieille avec son drôle de chapeau, elle est assiste juste à côté, dans l’autre établissement. Elle a l’air de trouver ça normal. C’est que ça repousse vite ces choses-là ! Voila que le train arrière de la bête s’est reconstitué aussi sec qu’une bonne pinte de whi… non, de …mescal ! avec un ver de terre dedans ! qui ne m’est pas encore descendue dans le gosier me le fait dire ! Le ver devenu dragon a entretemps filé sous les tables.

      On ne le voit déjà plus !
      Essayez de l’attraper au lieu de rester planté comme un benêt de serveur que vous êtes. C’est pas comme ça que vous allez gagner le concours de course des garçons de café ! Je vous le dis !

      Ca va vite ces animaux là !
—  Mais oui, mais oui ! Dépêchez-vous enfin ! Ah ben non, c’est pas la peine, la petite vieille l’a sifflé comme un toutou, le voila qui rentre la queue entre les jambes, il va sauter gentiment dans son verre et se faire avaler tout cru. Notez qu’il est encore un peu trop grand pour cela, d’ailleurs il se dresse sur ses deux pattes arrière. Plutôt impressionnante la bête ! Oh, mais c’est qu’il a des crocs. Il devient féroce tout d’un coup. Et voila ! Trop tard pour la petite dame…

      C’est bien fait pour elle. Elle ne l’a pas acheté chez nous.
—  Ouais, pas joli à voir ! La tête coupée net.

Un Tiers demande :
Mais de quoi parlez-vous ?
—  Du concours de l’école des sorciers évidemment ! What else ?

Jeu de la "cabine téléphonique" commencé hier en atelier d'écriture. La panne totale. Je viens de le reprendre. La consigne consistait à compléter le dialogue après les répliques du premier personnage (en italique) tirées du « Rhinocéros » d’Ionesco.

Friday, 25 May 2012

Théâtre sur le Pacifique

Un quai, une salle d’attente, le Soleil entre par la verrière, éclaire la scène. Bruits d’oiseaux. Une femme, jeune, épaules nues, jupes étroite, verte, chignon, est assise sur un banc, un porte-documents en maroquin rouge sur les genoux.
Silence.
Un homme apparait dans le cône de lumière, il est grand, bien bâti, une force de la nature.

Bonjour Wendy…

— C’est vous ?
Vous m’apparaissez ainsi. D’un coup. En plein jour.
Oui, vous lui ressemblez…
Mes yeux s’ouvrent… Je ne pensais à rien…
Excusez-moi…

Elle se lève, tend la main, salue.

— Wendy… merci de me permettre… d’apparaître…
D’apparaître enfin, à vos yeux.
C’est long dix ans. J’ai attendu trop longtemps… Je n’osais pas…
Vos lettres… Ses lettres… Les dernières…
Celles qu’il n’a pas pu envoyer.

— Asseyez-vous. Racontez. S’il vous plait.
J’ai tout oublié. Je n’ai rien oublié.
J’ai voulu… Est-ce possible ? Ai-je perdu quelque chose ? L’ai-je perdu dans mes souvenirs ?
Dix ans… Dix minutes !
Je me vois encore… Je me trouvais dans l’ombre de la chambre… Quelqu’un est venu avec une lettre…

Elle se voit encore, assise dans la salle d’étude de la grande bibliothèque, à s’user les yeux sur des atlas scolaires fatigués, à suivre du doigt des lignes pointillées traversant des plaines couleurs pastels, sautant par-dessus des chaînes de montagnes, traces de fourmis qui rentrent chez elles, et se perdent, dans le bleu immense, central, de la double page de l’atlas posés sous la lampe.
Elle se voit encore, en train d’épeler des noms difficiles à prononcer, des noms d’îles lointaines, d’archipels peuplés d’animaux rutilants de lumière, des noms d’ailleurs vers lesquels pointent pourtant les flèches imaginaires des convois qui sont partis, emportant battus par l’océan, dans leurs cavernes lisses de géants des mers, des jeunes hommes, tous des noms, d’amis, de frères, de fils, d’époux, d’amants, partis. Partis au loin… au loin…


Comment était-ce, là-bas, avec lui ?
Racontez !... Racontez-moi tout !

— Wendy… Je…. Je ne sais pas parler !
Lui !
Il parlait tout le temps de vous…
Des détails…
Le grain de peau de Wendy, une pêche, qu’une souris aurait un peu croqué, douce avec quelques marques d’obscurs combats contre la maladie, et puis…
Les cheveux blonds de Wendy, la toile solaire pleine des graines d’arbres fruitiers, et puis…
Le parfum de Wendy…

Il sent son parfum, là, devant lui, une légère odeur de noix de cajou grillées au miel et à la fleur de sel… Il sent son pouls accélérer, il a chaud, son costume étroit le gêne, il voudrait libérer le nœud de cravate, mettre ses bras à nus, frémir au contact de sa peau…

— Assez !
Ce sont des preuves suffisantes.
Des blessures qui se réveillent.
Vos mots… Ses mots à lui… Ils me font mal maintenant…
Après… Après la lettre, j’ai lacéré ma peau dans les orties, j’ai embrassés les cactus géants du désert. Je brûlais… J’ai brûlé longtemps…
Et puis un jour, votre lettre est arrivée.

— Wendy… Je… J’ai hésité longtemps avant de vous écrire… Plus le temps passait… Plus je me sentais mal, coupable, le sentiment de le trahir… Lui, et son amitié, ses dernières volontés…

Il ferme les yeux un court instant. Les bruits des rafales d’armes automatiques, d’obus étouffés par la jungle épaisse, envahissent la scène de sa mémoire. Et le goût du sang, les blessures d’où le sang de son camarade qu’il tient à bout de bras, qu’il emporte avec lui à l’abri, fuit, s’écoule sur la mousse…
« Tu iras la voir ! Promets-le ! Tu vas t’en sortir, toi !... Jure-le ! Tu iras voir Wendy, ma promise… »

Ses dernières pensées furent pour vous…

— Merci d’être venu Jim.
Je pourrai enfin, maintenant, peut-être, commencer à oublier…
Venez ! Allons prendre un verre à la buvette.

Ils se lèvent. Bruits d’oiseaux. Ils glissent dans l’ombre et disparaissent.


Rédigé en atelier d'écriture, deuxième série, 25 mai.



Credits: Philip Lorca diCorcia

Sunday, 20 May 2012

A propos de "Funambules"

Funambules, par Astrid de Laage, Mon Petit Editeur, 2012

La nouvelle, j’entends le dire, est le parent un peu honteux de l’édition francophone. Cousine pauvre du roman dont les tables des libraires sont chargés à profusion, en particulier, les « premiers romans », qui ont leur saison comme le Beaujolais nouveau, elle fait l’objet d’un rien de condescendance de la part des marchands de littérature lorsqu’il s’agit de lancer une marque, je veux dire, un nouvel auteur. Et pourtant ! Ces premiers jets d’écrivains qui doivent se cacher dans d’obscures éditions, se cantonner dans des niches serrées où la production est limitée, faute de forcer les éditeurs parisiens, ces grands rapaces de l’écologie du livre, à publier un recueil de leurs nouvelles comme premier livre d’une plume saisie en son herbier, ces textes originaux, originaires, qui sont à dénicher, débusquer dans les foires, les salons du livre, chez les bouquinistes, ou, avec un peu de bonheur, sur le réseau, dans des sites de micro-éditeurs en ligne, contiennent bien plus de saveurs pulpeuses, épicées, affolantes, drôles parce que courtes que les produits blancs de la littérature sous cellophane qui pèsent leur kilo de papier et leurs quarante mille mots au minimum d’ennui romancé…
Ah, Nouvelle ! Que d’éloges ne dirais-je pour favoriser ta structure ! Dans la compétition des genres, tu es reine ! Ta forme brève, tes postures savantes ou populaires, ta recherche du juste effet, ta consistance, compacte tel un aérolithe de langage, ton aspect, élégant comme un diagramme qui s’élance vers un sommet, ton lexique travaillé au plumeau, l’humilité de tes sujets, la vérité de tes textes… tout concoure pour moi à célébrer ton règne littéraire. Et justement…
Ces jours-ci, un peu par désœuvrement, j’ai croisé la route de dix de tes congénères… Qui sont-elles, que me voulaient-elles ? Elles se cachaient timidement dans les pages d’un recueil à la couverture verte avec le dessin d’un bonhomme dans un vaisseau spatial, du moins, c’est ce qu’il me semble. Ces textes sont publiés par « Mon Petit Editeur » que l’on trouvera, sans difficulté, par exemple chez Amazon.
« Funambules », en est le titre, joli titre. Il sera donc question d’équilibristes… de vertige, fils de la vie… Un recueil de nouvelles est par définition une entité problématique ; d’où vient son unité ? Très souvent, du hasard qui a pour nom : « anthologie », recueil des fleurs, des plantes (anthos), herbier comme je disais plus haut, le destin d’une nouvelle étant le plus souvent solitaire, publiée dans une revue, ou cachée dans un tiroir, jamais publiée, ou perdue, et puis, miracle ! Un éditeur, fut-il citoyen du pays de Liliput, trouve l’idée intéressante de les rassembler dans un livre. L’auteur participe de cette construction dans l’après-coup, il y entre nécessairement une relecture de ses propres textes par l’auteur, que dis-je, une réinterprétation, réappropriation, car il faut leur donner un sens nouveau à ces textes qui vont cohabiter, à tout le moins, une direction, un but. Et ne le cachons pas, ce travail de sens, construction parfois un peu forcée, participe de l’écriture des « nouvelles », écriture qui se prolonge après le point final. Mystère de ces textes courts dont l’apparence ramassée, courte, frugale, laisserait penser que tout est dit sur eux, et qui se laissent happer dans une nouvelle direction, comme des petits poissons dans le courant d’un fleuve.
Ce qui est beau avec ‘Funambules », c’est que, ces textes entretiennent entre eux des rapports, je dirais, musicaux. Et non seulement entre eux, car la structure, l’unité du recueil est évidente, par exemple le choix des titres, mais aussi dans leur propre structure, leur intimité. Ces nouvelles ont en effet des prénoms, qui se partagent à peu près équitablement entre les deux sexes, avec l’une d’entre elles qui se pose en « Anonyme », car il en faut bien une aussi qui n’ait pas été baptisée. Et je crois que c’est justement ce texte-là qui donne à lire ou à interpréter, une clé de lecture, une « intention » de l’auteur, par le jeu de la polyphonie. « Anonyme » est un récit enchâssé à trois voix où la musique est un fil conducteur, ce texte est central dans le recueil, ce sont des signes qui ne trompent pas. Il contient une des plus belles métaphores qu’il m’ait été de lire sur New-York, ville inversée dans « Central Library ». Lisez.
L’intimité de chacun de ces textes est ce qui les rend si forts, poignants. On y devine des douleurs, des secrets, des aspérités. Il y entre aussi des correspondances avec d’autres livres, d’autres œuvres que l’on devine. S’y donne à lire un art, une maîtrise du langage qui m’a séduit, ému, amusé (une longue phrase comme signe du désir). Je les ai toutes lues, au moins deux fois ces nouvelles. Mes préférées, « Elise » et « Louise », forts contrastes de l’enfance et de la vieillesse qui ouvre et clôt ce premier recueil de nouvelles d’une jeune femme, Astrid de Laage, dont il faudra se souvenir.
Pour conclure, ce recueil enchantera l'amateur exigeant de nouvelles. Chacune d’entre elles joue du déséquilibre d’un personnage qui rattrape sa vie au tournant d’un souvenir, d’une photo, d’un paysage, d’une confession, d’une musique de Jazz… Tous ces textes sont finement ciselés, ils se prêtent à l’œil et à l’oreille, on pourra les relire pour leur beauté, rythmes, couleurs, métaphores, des poèmes en prose enchâssés dans des récits mélancoliques, comme des sonatines aux tonalités mineures.

Thursday, 17 May 2012

Tarawa

L’été est interminable, et c’est bon. Wendy ne veut pas que l’été s’achève. La canicule s’empare des plaines pendant la journée, elle incendie les blés qui mûrissent le long des routes de Californie. Le soir il n’y a aucune fraîcheur mais Wendy ne veut pas que l’été s’achève. L’été domine les hommes et les bêtes qui avancent au ralenti. Un grand silence couvre la plaine qui dort pendant le jour ; elle bouge un peu dans les villes lorsque le soleil embrase l’horizon glorieux. Mais Wendy est heureuse jour et nuit comme jamais.
Nolan est avec elle, Nolan est à elle, elle est à lui. C’est juré, c’est promis.
Ils se disent des choses sous la lampe qui forme une barrière avec le noir absolu. Il n’y a rien à voir au-dehors. Des mots, des mains qui se serrent, des regards qui se fondent l’un dans l’autre. Mais ce soir Nolan parle de choses graves, Wendy se redresse un peu et l’écoute.
« Tu m’écriras tous les jours » exige-t-elle. « Je ferai de mon mieux » promet-il. Nolan, le cheveu ras, la carrure forte, la mâchoire carrée, un homme solide, qui sera là pour la protéger, « lorsque je reviendrai » dit-il, je t’épouserai et puis nous partirons dans d’autres états. »
Elle n’en doute pas, cet homme est un roc, rien ne peut lui arriver : private Nolan de la deuxième division de Marines. Il lui a montré l’insigne sur son épaulette, « première classe » dit-il avec fierté.
Quand il n’est pas avec elle Wendy va à la bibliothèque municipale consulter les grands atlas, elle étudie les noms et les distances des archipels dans le Pacifique. Elle calcule le temps qu’il faut pour qu’une lettre parvienne sur une île qu’elle choisit au hasard, elle cherche, elle imagine. Elle sait que le courrier n’arrive pas à tous les endroits parce que l’ennemi est installé et qu’il faut le déloger.
« Nous partons d’abord pour la grande base de Pearl Harbour » dit-il. Ensuite nous serons affectés sur des convois. Cela va prendre du temps. Nous aurons un entraînement très dur, mais je t’écrirai. Après, quand les amiraux auront décidés de nos destinations, nous verrons. Je m’arrangerai. »
Une mouche circule dans la bibliothèque, elle vrombit en tournant autour des étudiants. Wendy contemple la grande carte ouverte sur une double page centrale de l’atlas, du bleu partout, et des poussières avec des noms qu’elle examine de près. Son doigt glisse vers l’ouest depuis Hawaï. Mariannes. Marshall. Solomon. Jusqu’où ira-t-elle. Les points sont tellement petits. Des loupes sont disponibles pour aider les étudiants. Elle regarde de plus près. La mouche tourne autour d’elle et dérange Wendy. La mouche se dépose sur l’atlas. Sans réfléchir, Wendy frappe du plat de la main.
La mouche est morte, elle s’essuie avec une feuille de papier et jette la mouche par terre.
Elle regarde de plus près avec la loupe, là où la mouche s’est écrasée, une trace rouge masque le nom d’un archipel. Elle nettoie délicatement la page de l’atlas avec son mouchoir et regarde à nouveau. C’est un point minuscule dans les îles Marshall : Tarawa.


La boîte bleue

Elle entend la camionnette du service postal qui fait sa tournée dans les collines surplombant Carmel. Le bruit du moteur se rapproche. Il marque trois arrêts, d’abord chez les Silverton, juste après le carrefour et la montée très raide qui mène aux cottages de style espagnol en surplomb de la route, puis chez les Markowitz dont la maison est enfoncée derrière un rideau de conifères. Elle achève son bol de céréales au moment où le véhicule redémarre et dépose le courrier chez les jeunes mariés qui viennent de s’installer juste à côté. Ensuite, le facteur poursuit à pied et Wendy entend le bruit du clapet de la boite métallique qui claque à l’entrée de la maison. Elle tient bien le bol à deux mains et boit le lait jusqu’à la dernière goutte, passe la langue sur ses lèvres humides, et se lève tranquillement de la table où sa grand-mère est en train de ranger les tasses et les assiettes. Ce matin elle n’a pas entendu le bruit de la petite boîte bleue.
« Tu n’as pas pris de crêpes ce matin », constate Deborah. « Merci grand-mère, je n’ai pas très faim. Il me semble que la camionnette vient de passer, répond celle-ci en tournant la tête vers la route. Mais elle ne s’est pas arrêtée chez nous ».
Wendy se précipite au-dehors, mais l’homme de la poste est déjà parti, elle voit la poussière à l’arrière des roues de son véhicule qui entame la descente de la colline. Elle ouvre la boite bleue, vide. Comme hier, comme avant-hier, comme tous les jours depuis une semaine.
Au début Wendy répondait à chaque lettre de Nolan d’une écriture fine sur un papier bleu qu’elle avait spécialement choisi à la papeterie du village. Elle achetait ses timbres pour le mois, la série à trois cents avec l’image de Clara Barton, la fondatrice de la croix rouge américaine. « Mes lettres lui porteront chance » pensait-elle en glissant l’enveloppe timbrée dans la fente de la grande boîte bleue arrondie aux gros rivets, marquée du symbole bleu et blanc du service postal des Etats-Unis. L’adresse était toujours la même, poste restante des armées. Le courrier suivait son chemin par avion, par bateau. Il finissait par arriver à ceux qui étaient quelque part dans l’immense océan en train de sauter d’une île à une autre.
Au début Wendy suivait les actualités au cinéma. Depuis une semaine elle n’a plus envie de se joindre à sa bande de copines qui lui proposent des sorties en ville. Le cinéma ne l’intéresse plus.
Deborah lit le journal sur son fauteuil à bascule. Wendy s’est changée et en tenue de bain prend le soleil sur la terrasse. De temps à autre elle regarde vers le bas et essaye de deviner les mouvements sur la route.
Le soleil est chaud. Il fait splendide, il ne se passe rien. Wendy prend un magasine, feuillette quelques pages et l’abandonne, les pages vont jaunir, un petit vent se lève. Elle voudrait dormir.
Parfois le facteur repasse dans l’après-midi, c’est arrivé deux fois depuis que Wendy s’est installée chez sa grand-mère, depuis que Nolan est parti.
Un bruit de moteur arrive jusqu’à eux, le bungalow des Carver avec sa double façade aux toits pointus, tout en haut de la colline. Wendy est rentrée s’allonger. Elle entend fort les battements de son cœur. Elle en a mal aux oreilles. Elle ferme les yeux et ne pense pas au véhicule en train de grimper la colline d’une traite, elle ne veut pas entendre le roulement des grands navires de guerre en train de se rapprocher, les barges de débarquement, les hommes qui descendent accrochés aux filets, qui s’entassent dans les vedettes rapides qui filent à l’assaut des plages. Wendy voudrait être aveugle et sourde.
« Wendy, je descends voir ce que c’est » dit sa grand-mère. Le soleil entre par la fenêtre et inonde de lumière le corps calme de Wendy.
Wendy rêve que le soleil est descendu sur terre pour elle, qu’il est venu la chercher. Elle sent ses caresses sur sa peau. Elle tourne la tête vers la porte et ouvre les yeux. Dans l’encadrement, une silhouette sombre apparait, hésite à s’avancer.
Elle tient une lettre en main.
Wendy se retourne sur son oreiller, enfonce sa tête et se met à pleurer tout doucement, comme un petit chien.


Tip

Catherine et Wendy bavardent tranquillement dans la grande salle bien éclairée du Far East Chop Suey de L.A. Catherine porte une robe verte échancrée et un chapeau démodé d’avant la dépression. Sa sœur ainée a opté pour un tailleur gris, une écharpe et un chapeau bleu de la même époque. Quand Wendy lui a téléphoné, elle a dit « je dois te parler ». Catherine a compris. Le chapeau et le restaurant forment un lien avec leur passé même si elles étaient trop jeunes à l’époque pour s’habiller comme les élégantes qui promenaient leurs chiens sur Hollywood Boulevard.
Un couple qui a fini de manger est assis derrière Catherine. L’homme vérifie la souche puis il appelle la serveuse. « Le poulet n’était pas assez cuit, et la sauce un peu amère. ». Il regarde la serveuse en agitant la note sous son nez. « Je suis déçu, très déçu » dit-il encore. La serveuse sourit à la femme qui regarde à travers la fenêtre une grande Lincoln Cosmopolitan jaune qui vient de se garer. Un homme ouvre la portière à une blonde grande et mince qui tient un caniche en main. « Regarde Rick, c’est Kim Novak, c’est incroyable, c’est elle ! ». L’homme ajoute « je suis désolé, vous n’aurez pas de pourboire cette fois-ci. Dites-le au chef ». La serveuse acquiesce sans un mot. Au moment de sortir, l’homme se retourne en direction de Wendy qui a suivi la scène et lui lance un clin d’œil un peu osé.
« Il parait que Kim Novak vient de passer dans la rue » dit Wendy à sa jeune sœur. « Tu n’écoutes pas ce que je te dis » répond celle-ci en déposant sa tasse de thé, les joues en feu. « Je t’écoute. Et puis je crois avoir du succès avec les hommes. Que devrais-je faire d’après toi ? Epouser Jim m’ennuie un peu, mais il a une bonne situation. »
La serveuse se dirige vers leur table, elles passent commande d’un poulet aux œufs, petits pois et riz pour Wendy. Catherine n’a pas très faim, elle demande une portion de riz aux légumes variés, sans viande. « Pas de problème » répond la serveuse affable, c’est la plus jeune des filles du restaurant. « Comment vous appelez-vous ? » interroge Wendy, « Alice », madame. « Merci Alice, vous nous apporterez un autre pot de thé ». Elle reprend la conversation avec sa sœur. « Nous venions souvent ici avec Nolan, tu te rappelles ? ». Catherine l’écoute en silence, elle a les yeux humides, prend un mouchoir et essuie une larme qui contient toute une douleur tue.
« Je ne sais vraiment pas quoi faire » dit Wendy, observant toujours la belle décapotable garée de l’autre côté de leur fenêtre.
En partant, elle laisse un bon pourboire pour Alice.

Sur une proposition de l'atelier d'écriture in absentia, d'après un tableau d'Edward Hopper.

Los Angeles, two contrasting perspectives

The cover picture captures the spirit of the city of angels where such wingless creatures fly shortly over sand and concrete in celebration of the body.




This essay is haunted by the ghosts of previous riots, fire and derelict, where the city of angels is made of the successive rings of hell, from abandoned centre to an outside goulag-style belt of high-security prisons; in-between, the ever-changing worlds of middle and lower classes, the rich entrenched in their luxurious neighborhoods and protected by private guards.


And then we have Philip K. Dick.

Delirium Dick

8 jan.
The Exegesis of Philip K. Dick

Prenez garde a ne pas vous laisser infiltrer par la voie
Sa voix vous aspire le mental
Traduction
Exfiltration

Congratulations! Dick's cosmic penetration exerts strange attractions upon feeble minds and spirits, dark tentacles of all sorts spread through their exposure in his malign radiations! Protect yourself first before opening language channels by purchasing an Ubik!

13 jan.
Just received from Amazon.co.uk my copy of 'The Exegesis of Philip K. Dick'... Impressive... I quote randomly page 260: "In Time Out of Joint the world is a fake, and specifically the real world is another time-segment. My initial revelation in 3-74 was that the time was really around 70 A.D. -- not later but earlier, a reversal of Joint."

15 jan. &

21 jan.
Bonjour, j'ignore si ce groupe est toujours actif, nous verrons bien. Je viens de lire 'Radio Free Albemuth' et j'ai reçu 'The Exegesis' que j'avais commandé. Les liens entre roman et journal sont évidents. Dick ayant rédigé Radio Free Albemuth en 76 je crois, le roman serait donc directement issu des notes qu'il rédigeait depuis 74 et publiées maintenant dans Exegesis (qui ne sera jamais disponible dans son intégralité du moins en livres). J'ai beaucoup aimé le jeu autofictionnel (comme on dit depuis 77 et Fils... de Doubrovsky) a l'œuvre dans ce roman entre les personnages de Nicholas Brady et P.K. Dick ce qui est une preuve indirecte (d'après moi) que l'auteur n'était pas complètement psychotique. Je me demande si quelqu'un a établi un parallèle entre, par exemple le Journal du Président Schreber (mémoires d'un névropathe) et The Exegesis. Cela vaut le coup d'y penser.


14 mai
Rachel Rosen
Replicants are coming, Philip K. Dick just told me so. Am I dreaming? Is this real? If you meet this young person, please terminate yourself because you are an outdated model and need to shut down your processes gracefully.

Rachel Rosen (Is She Really an Android?)

My name is Rick Deckard, I'm in my hover car
I'm a bounty hunter for the city
There's six androids free, and it's left to me tonight
They're the Nexus 6 and they get their kicks
From singing opera and killing humans
She's got short dark hair and an icy stare, alright 
Is Rachel Rosen really an android
Can Rachel Rosen really be alive
Is Rachel Rosen really an android
Can Rachel Rosen really be alive
I give the Voigt-Kampff test to bounty hunter Phil Resch
cause he fears that he might be an android
He's got a laser tube and a bad attitude, tonight
I book a hotel room, I hope she gets here soon
I've got three androids to retire
We share an android kiss at the St. Francis tonight

Le chien jaune

Wendy enfile son maillot noir dans la salle de bain étroite du bungalow. L’ampoule au-dessus du miroir ne fonctionne pas. « Je demande à Jim de la remplacer » se dit-elle, « demain, oui, demain ». Jim dort encore, ou bien il fait semblant de dormir. Wendy jette un coup d’œil sur la forme allongée de son mari, à plat ventre, le bras droit ballant, les doigts touchent les lattes en bois, animés de petits mouvements. « Il se lève de plus en plus tard » pense-t-elle, « mais ce sont les vacances, il en a le droit ».
Elle est prête pour une journée où il ne se passera rien, installée sur le banc devant la maisonnette à regarder la mer, le bonnet de bain sur la tête. « Je n’aime pas me mouiller les cheveux » dit-elle toujours à son mari qui lui demande de laisser sa belle chevelure blonde flotter au vent. « Cela te donne un air si sévère » lui répond-il. Il n’insiste pas.
La plage est encore vide. C’est le moment de la journée qu’elle préfère. Elle se dit qu’il est bon d’avoir un choix aussi simple à faire chaque matin : entrer dans l’eau tout de suite ou plus tard quand l’océan aura été réchauffé. Elle se laisse bercer par le flux et le reflux de cette question en regardant les longues vagues dérouler inlassablement leurs volutes de mousse blanchie par la traversée du Pacifique. Elle pense à un certain atoll perdu au loin et puis comme surprise par le tour que prennent ses pensées elle se lève d’un bond et court d’une traite piquer une tête dans la mer.
Les traces de ses pas sur le plancher du bungalow s’évaporent rapidement. Les muscles réchauffés, le ventre plat, le buste poussé vers l’avant, Wendy se frotte le dos avec sa serviette rouge, « c’est la première fois qui est la meilleure. Toujours ! » dit-elle à Jim qui s’est installé sur le banc et observe sa femme le regard encore lourd. « Tu devrais te lever plus tôt et me rejoindre pour le bain du matin, cela fait du bien ». Son mari esquisse un sourire et se contente de fixer l’essuie avec des pinces à linge sur la corde accrochée entre leur bungalow et celui de leurs voisins. « Ils ne viendront pas cette année » dit-il, « ils auraient dû être arrivés, c’est à cause de son travail ». Jim s’assied à côté de Wendy. Ensemble ils regardent la plage, la mer, Jim est légèrement voûté, les bras croisés entre ses genoux. « Oui, à cause du travail » reprend Wendy, « c’est le boom dans l’immobilier, il y a des nouveaux lotissements proprets dans Santa Monica, ils se vendent tout de suite. Nos voisins s’enrichissent pendant ce temps-là ».
Sur la plage une bande de gamins jouent avec un chien jaune qui court après un ballon. Le chien bouge la queue sans arrêt, il saute d’un garçon à l’autre. L’un d’eux creuse un trou dans le sable humide et montre la fosse au chien qui s’y installe. Les autres le recouvrent de sable jusqu’à la tête. Le chien se laisse faire.
« Moi aussi j’ai bien travaillé cette année » dit Jim. « J’ai droit à un peu de repos ».
« Toi, c’est différent » reprend Wendy.
Jim se tourne vers elle, une question dans le regard mais les pensées de sa femme ne lui appartiennent plus, elle sourit à un ami invisible, au loin, immobile comme une statue.

Sur une proposition de l'atelier d'écriture in absentia, d'après un tableau d'Edward Hopper.

Sunday, 13 May 2012

Ecrire, encore


Construire une mémoire à soi, partagée, réelle, vivre et faire revivre, s’amuser, douter, oser ; écrire pour agir dans le monde à défaut d’actions, vaincre la peur de mourir à défaut d’héroïsme, gagner le paradis faute d’illusions ; découvrir la langue, la redécouvrir, la donner à lire, à écouter, à tagger, la mélanger aux idiomes de la rue, des métiers, des jargons, des époques, des autres langues, tour à tour cuisinier, bijoutier, peintre, musicien, menuisier, naturaliste, général des épopées de papier, prêtre d’oraisons funèbres, de tombeaux de mots, de péroraisons, acteur, joueur, maître du donjon ; écrire pour témoigner ou pour accuser, pour être dans le jeu du monde, ou hors-jeu, mentir, beaucoup mentir, car s’il n’y a qu’à chacun sa vérité, c’est que le faux est principe universel, une somme de vérités singulières, idiosyncratiques, solipsistes ne forment pas la vérité ; donc tout est fragment, c’est le mot-clé de notre époque, c’est une technique d’écriture, miroirs brisés, points de vue biaisés, poudre d’impressions dans le Grand Net, le « filet » universel où tous les mots vont se déverser, la mer, à moins qu’il ne s’agisse du grand dépotoir puisque les océans meurent aussi sous l’effet de nos déjections massives ; destin à quoi est promis le réseau, poubellisation de la parole et des écrits ; l’acte d’écrire relève donc bien d’une fonction physiologique de l’animal humain chieur de mots qui vomit ses étrons langagiers pour se nettoyer le cerveau, gros amas d’intestins on l’aura déjà remarqué, « noble organe » : en bref, un WC dans la tête, en avoir conscience et réaliser l’unité de fonctions du corps et du langage, voila qui fait de vous un écrivain.
Ecrire, c’est un travail du corps.

Pour moi, écrire, c'est...

Pour moi, écrire, c’est :
           une chute, une chute,
           une chute profonde tout là-bas où
           le corps tombe,
           c’est une gravité, une loi, celle de la
           chute des corps…

Pour moi, écrire, c’est :
           un oubli, oui surtout un oubli de soi
           une feuille légère, légère qui monte
           dans l’air frais de ce printemps à soi
           c’est cela, oublier le temps tic-tac tic-tac
           du train train quotidien
           l’oubli hors de ce temps
           la chute dans le vrai temps
           celui des saisons de l’âme et du
           corps retrouvé.

Rédigé en atelier d'écriture, 1ère série, 13 septembre 2011

Friday, 11 May 2012

Ecrire, pourquoi?

Pour être le maître du monde bien sûr ! [Rires].
Non, attendez… que je me serve d’abord de cet excellent café… En voulez-vous aussi ? [L’auteur se lève, fait quelques pas, observe la pièce.] Et votre collègue, là, il en prendrait peut-être bien une tasse, mais avec sa caméra…
Vous dites ?... L’interview a commencé, on enregistre ?
D’accord, d’accord.
Vous permettez que je fume ?
C’est gentil à vous de m’avoir invité ici…
Ha non ? Désolé, interdit de fumer ici, c’est plein de matières inflammables… Evidemment… [L’auteur déambule, une tasse de café qu’il sirote, entre les rayonnages. Ici, on peut lire « Histoire. Art ». Un peu plus loin « Romans, nouveautés ». L’auteur disparait du cadre de l’image. On entend son rire, hors-champ.]
Haaa ! Oui, c’est à cause de lui ! Vous m’entendez ? On peut la faire comme ça l’interview, d’accord ? C’est à cause de Chateaubriand que j’écris, mais cela vous devriez déjà le savoir si vous avez lu mes livres, non ? Non, vraiment ? Vous ne dites rien… Je parlerai tout seul. Soit.
« Je me suis mêlé de paix et de guerre ; j’ai signé des traités et des protocoles ; j’ai assisté à des sièges, des congrès et des conclaves. » Etcetera, etcetera… Cela continue, et puis la fin, écoutez-moi ceci : « Je me suis rencontré entre deux siècles, comme au confluent de deux fleuves ; j’ai plongé dans leurs eaux troublées, m’éloignant à regret du vieux rivage où je suis né, nageant avec espérance vers une rive inconnue. »
Ce n’est pas plus clair pour vous ? [L’auteur fait une brève réapparition dans le champ, un livre de poche à la main, il le montre à la caméra qui opère un zoom, plan rapproché. L’auteur se retire du champ juste à ce moment-là. Sa voix est un peu enrouée. Il parle plus fort du fond du magasin.]
A cause de lui, et de quelques autres aussi, l’affaire est entendue. Et parce qu’il y a des films aussi. En vérité, j’aurais voulu être réalisateur, cinéaste, oui.
Cela vous étonne ? Vous savez déjà tout sur moi. Votre collègue il filme comme un manchot, cela ne va rien donner au montage. Si vous me laissiez faire ? Imaginez un instant, je me mets à votre place, je tiens la caméra, mais en même temps, je prends le son, je regarde les shoots, je supervise le tout…
Ecrire, c’est s’approcher d’un art, voir et être vu, image totale… mais il me faut trahir car le langage me tend ses pièges, je l’utilise bien pauvrement, vous l’aurez compris, on n’est jamais que le suiveur de quelqu’un qui vous a précédé, et lui-même, ainsi de suite, à l’infini… alors je me donne un peu en spectacle, j’écris pour les femmes, puissante séduction ! Essayez, vous verrez !
J’écris pour le show. Mes livres se vendent bien, oui, il y a beaucoup de satisfaction matérielle là-dedans…
Mais surtout, surtout, j’écris pour Lui échapper, retarder le Moment, vous comprenez ?
[L’auteur s’est tu depuis une minute. La caméra enregistre une image fixe, un pan de bibliothèque, une table chargée de livres. Le silence ouaté, quelques rumeurs au rez-de-chaussée du magasin… Une voix dit sèchement : « coupez ! ».]

Rédigé en atelier d'écriture, deuxième série.

Thursday, 10 May 2012

A la ligne

Quand les malades réclament mon attention, les bruits qui tournent dans ma tête se font plus discrets ; je suis bien obligé de les tenir à distance, mais je ne peux m’empêcher de les percevoir de jour comme de nuit ; la nuit surtout je les entends plus fort, plus distinctement, le jour j’arrive à m’en distraire par le travail, l’effort soutenu, l’attention que je porte à mes patients avides de soins.
Pourtant je suis aussi amoché qu’eux mais je n’ai pas le temps de me faire soigner car ils sont comme des enfants qui attendent mes paroles rassurantes : « tout va bien se passer, vous verrez, un peu de repos et vous serez retapé ».
Leur parler me fait du bien, cela couvre en partie mon boucan intérieur. Les écouter aussi. Je fais semblant d’être un peu dur d’oreille pour qu’ils montent le volume, et c’est ainsi que ces pauvres diables de têtes amochées et moi-même nous arrivons à nous faire entendre, eux pour se faire dorloter, moi, pour triompher un peu, si peu, des bruits qui me poursuivent depuis l’accident.
Non ! Ce n’était pas un accident, c’est arrivé pendant que je rentrais de mission, estafette du régiment, « garde-à-vous ! », « à vos ordres mon capitaine !», nous étions beaux à voir, cuirassier, deuxième régiment des « cuirs », de Rambouillet, des durs, des petzouilles, pas comme les pédales du premier cuir à Paris, je rentrais au poste après avoir délivré le message au colonel Blacque-Belair, il attendait quelque chose, droit sur son cheval, le con sur la route, comme à la parade, et puis un léger sifflement dans l’air, on aurait dit un couple de piafs par miracle encore vivants, suivi d’un gros « vloum » liquide dans la terre mouillée, l’obus explose juste à côté de moi, la terre bien grasse absorbe une partie du souffle, l’obus s’y enfonce profond, grosse bite chleue dans la fente de la mère patrie, il lâche sa mortelle purée, des éclats de schrapnels un peu partout dans les airs, ceux-là sifflaient méchamment, et en voila un qui me coupe un bout d’oreille, et un autre qui me taillade le bras gauche, et un autre qui me caresse la joue, belle balafre, et le souffle m’enveloppe d’une couverture chaude pleine de mousse jaune dégueulasse, on aurait dit du vomis ce mélange de terre et de cendres et d’os brûlés et de chairs d’animaux décomposés et de cadavres encore frais des camarades qui s’étaient fait descendre ici pas plus tard que la veille parce que nous avions commencé notre fuite en avant victorieuse, mais stratégique, les généraux jouaient avec nos pieds, ils auraient mieux fait d’envoyer leur bottes vernies de salon et leurs casquette d’opérettes aux fifis d’en face qui n’avaient qu’une envie, dormir aux chaud dans nos lits avec nos femmes et plus vite que nous mais je m’égare, ce sont les bruits qui n’arrêtent pas de jouer de jour et de nuit dans ma tête, le bruit de l’explosion m’a sérieusement bousillé l’oreille interne, les osselets dansent les claquettes quand je secoue la tête de rire, me faites pas rire surtout gentilles bergères avec qui je passe du temps, oui, du bon temps dans les magasins de fesse, j’essaie d’oublier, j’y arrive pas, la nuit est terrible à cause des acouphènes et des sifflements, je leur ait dit que j’avais un trou dans la tête, trépané, pour rire, ils n’ont pas compris, ils vont jamais rien comprendre, ça vous laisse des traces dans le ciboulot d’être soufflé par l’explosion d’une grosse bombe allemande, j’ai chu de cheval, n’en parlons plus le pauvre, éventré, lui il a pas eu de chance, m’en serait pas tiré s’il avait pas été là, le plus gros du souffle il l’a ramassé dans le bide qu’a explosé tout sec comme un ballon empli de merde et toute cette poisse et ce sang se sont mélangés en une gerbe qui m’a bien arrosé, alors là pour avoir chaud, j’avais chaud, je sentais plus rien du froid piquant de Novembre, le jour des morts c’était tous les jours, et ça allait continuer comme ça à un petit rythme tranquille de massacre quotidien pendant des années, du boulot pépère, ils tirent, on les arrose en face avec du soixante-quinze, ils foncent dans nos barbelés, on les mitraille, ou alors c’était à notre tour, mais ce jour-là j’ai failli y passer, hors, la nuit le problème c’est que j’entends mieux leurs bruits dans le silence de l’hosteau et j’arrive pas à dormir, je dois prendre un peu de laudanam pour engourdir ces bruits et les tenir à une distance où ils deviennent à peine audible dans le tréfonds du conduit labyrinthique de mon oreille interne, car en vérité ce ne sont pas des bruits mais du langage articulé que je perçois, je n’entendais rien au début, je voulais pas comprendre qu’il y avait une signification dans tous ces scriiiitch, scraatch, tiiiuuuu, tiiiuuu, mais non, j’ai fini par capter, y avait des gars qui causaient à l’autre bout du fil, qui causaient sous mon crâne, qui essayaient de joindre l’opérateur, c’était qui cézigue, j’attrapais des conversations que je retranscrivais au début, comme celle-ci, un martial « à vos ordres mon capitaine ! » suivi d’un trivial « passez-moi le trente-six quinze Val de Grâce, … oui, vous me commanderez un bon kilo de tripes à la boucherie, on va s’en régaler à la mode de Caen » ; j’ai fini par me demander si je ne devais pas décrocher mon téléphone et appeler la boucherie de la rue des Abbesses, mais parfois ils me parlaient dans leur patois normand, bas-breton, gascon, surtout du breton de chez nous, y a longtemps que je n’en avais plus entendu, et là ils m’arrosaient par rafales, avec du Breizh atao ! revendicatif, ou un va digarezit quand ils étaient mieux lunés, mais le plus souvent ils crachotaient, bafouillaient, éructaient, m’écœuraient, m’exaspéraient, et j’ai fini par comprendre ce que les ancêtres attendaient de moi, ils voulaient se libérer, « eh de quoi ? » je leur disais en mon for intérieur, notez que cela fait fortiche, causer à ses ancêtres par ligne directe avec un opérateur, le problème c’est que l’opérateur il s’en sortait pas avec l’offensive qui avait balayé nos lignes, elles étaient où les lignes d’ailleurs, toutes mélangées, sur les cartes, toutes embrouillés de fils rouges, bleus, ils arrivaient pas à suivre assez vite les déplacements de nos troupes dans les états-majors, c’est comme ça qu’on a perdu la guerre, y avait pas assez de canassons et de cuirassiers pour porter les messages, et moi-même j’avais été bousillé, j’étais plus bon à rien sauf à conduire une ambulance, j’ai raconté tout cela dans mes livres, lisez-les, c’est du pur jus de vérité, toute crue, je m’y suis mis en entier, pas de la fiction, du vécu, de l’historique, chroniqueur je suis devenu, c’est moi le Froissart de nos nouvelles guerres de cent ans, le Commynes de la « grande aragne », roi Louis en poigne avec le ténébreux Téméraire, et la ligne le plus souvent je la perds moi aussi dans les méandres des voix, des accents, des patois, des « tenez-bon, on arrive » aux « tous aux abris, on déguste », j’entends parfois une sous-conversation qui m’éclaircit le gosier, tiens c’est marrant comme expression, j’ai l’impression que ça aura un bel avenir en Sorbonne, et nos littérateurs de l’avenir le cul au chaud ils vont déguster des « coquetèles » en lutinant les souris, mais comment vais-je faire pour m’en sortir moi, je sais pas, je voudrais dormir quoi, dormir vous comprenez, taisez-vous à la fin, fichez moi la paix, que dites-vous, parlez plus nettement votre charabia jargonnant jargon aphasique du syndrome de Korsakoff botulique et antérograde par lésion du bulbe temporal et occipital m’empêche de penser, j’ai suivi vos leçons docteur Broca c’était brillant c’était enlevé quelle précision quelle élégance dans la démonstration, à la faculté y en avait que pour vous et vos lésions, et pour le théâtre des hystériques de Charcot dans l’autre amphi, mais c’était que simulations, éjaculations, faux discours, faux semblants chez lui, des poses de bourgeoises qui s’ennuient et qui prennent des amants, leurs maris au front et quand les gueules cassées reviennent ils se font tirer des gueules d’enterrements, les bourgeoises les trouvent plus tellement à leur goût d’un coup, et cela vous prend, l’idée saugrenue de leur balancer une bombinette dans leurs jolies frimousses qu’on se fende la face d’un bout à l’autre pour rire, car je les ai vus ces hypocrites lâches traîtres vendus marchands d’armes de la City, d’ici, de là, plus loin, jusqu’aux colonies en Garamance, Cochinchine, dans la Pampa, où je me suis rendu, à m’en crever des fièvres paludéennes et du typhus et de la chaude-pisse, très peu pour moi, je les ai vu ces coquins qui n’arrêtaient pas de mélanger les pions sur les cartes par-dessous les jupes de ces dames, et de leur rire gras annoncer « d’un coup j’avance mes troupes et de deux tu me piles sec, au poil les cadavres s’empilent, ça nous fera de beaux monuments aux morts pour plus tard, des tas à gauche des tas à droite, le cavalier saute de travers, échec au roi, au Kronprinz, au Kaiser, à l’Adolf car y a plus de saisons, cette guerre éternelle, Novembre à perpète », alors pour en finir avec ces manigances, je dis aux hommes du Nord, « levez-vous, sortez de vos tombes, balayez-moi cette vermine de profiteurs enragés, ouvrez grandes les portes du Whalhala », et après je me sentais mieux, je me disais « tiens comme c’est curieux j’ai l’impression de dormir debout », le fracas s’éloigne un peu, la furie des combats s’éteint, la paix revient, paix des braves, le silence de la campagne étend ses ondes bienfaisantes par cercles concentriques qui m’englobent enfin dans une quiétude écœurante, l’agitation s’arrête, je dors, je rêve que je suis mort peut-être, que le grand cirque est fini, que les ailes de métal tout là-haut rentrent sagement chez elles, que je vais enfin pouvoir écrire tranquille, que Coco mordille le crayon de son bec malpoli en jacassant de la langue verte, que Bébert n’est plus là, j’ai une pensée pour lui, il est enterré sous le pommier, que les feuillets s’accumulent remplis de ma mauvaise écriture, que le roman avance, avance, pendant que nous reculons, « encore un petit effort pour perdre la guerre, Maréchal ! Nous voila ! » ; et puis quand le roman sera enfin achevé je le dédierai à tous les caves de la terre, les victimes de l’escroquerie générale, mes semblables, les mots tomberont à la ligne, en rangs serrées, virgules du tac-au-tac, trois points de suspension sur lesquels les mots finiront par mourir à bout de souffle, comme cette phrase qui n’en finit pas de me pisser dessus… mais j’y arriverai, je leur clouerai le bec, serai leur maître, les mots se soumettront, un point c’est tout.

Proposition travaillée à partir d'une idée de l'atelier d'écriture du 3 mai (in absentia)

Tuesday, 8 May 2012

Greg Egan - Notre-Dame de Tchernobyl

Greg Egan, Notre-Dame de Tchernobyl
DLM Editions, 125 pages, 1996
traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Francis Valéry
(Our Lady of Tchernobyl, 1995)

Mortelles ritournelles (Beyond the whistle test, Analog, novembre 1989)
Rêves de transition (Transition dreams, Interzone, octobre 1993)
Comme paille au vent (Chaff, Interzone, decembre 1993)
Notre-Dame de Tchernobyl (Our lady of Tchernobyl, Interzone, mai 1994)

Découvert en France grâce à Baby Brain, et à Cocon dans CyberDreams 4, l’Australien Greg Egan est un des écrivains les plus novateurs du moment. Il est indispensable de faire connaissance avec ses textes qui ont pour effet de provoquer une réflexion aigüe sur les nouveaux problèmes de la science. Son oeuvre peut-être la plus importante à ce jour, le gros recueil de nouvelles Axiomatic, est en cours de publication en quatre volumes chez DLM.

Mortelles ritournelles
Jusqu’où iront les publicitaires ?
Jusqu’à forcer les barrières de notre conscience. Mais le principe de l’image subliminale intercalée toutes les vingt-quatre images dans une bande cinématographique est connu depuis les années 1950. Dans l’avenir, les bio-ingénieurs s’attaqueront directement au cerveau par le biais de la musique, par des incrustations de rythmes niais, obsédants, qui chanteront dans nos têtes à longueur de journée les mérites de la poudre à lessiver ou des céréales. Gare aux effets secondaires !

Rêves de transition
L’idée d’effectuer une Copie informatique du cerveau est de celles qui gagnent petit à petit les esprits de la communauté science-fictive. Il suffit de lire à ce propos le très stimulant article de Jean-Jacques Girardot L’heure de la résurrection, dans CyberDreams 9, pour en être convaincu. Greg Egan nous livre dans ce texte une première réflexion sur ce thème hautement spéculatif. Il se demande s’il y aura bien identité de la Copie et de l’Original, si le processus même de copie des informations contenues dans un cerveau humain ne va pas engendrer des effets de conscience particuliers, des rêves en quelque sorte, dont nous ne garderions aucun souvenir au réveil.
Mais si ces rêves de transition n’étaient que la transposition d’une lutte profonde avec nous-mêmes ? Si cela n’avait rien à voir avec une quelconque copie, mais nous renvoyait à autre chose, à la mort peut-être ?

Comme paille au vent
Un agent secret s’en va récupérer dans la forêt amazonienne un scientifique qui travaille pour les barons de la drogue. Voila qui démarre comme un film à suspense, sans surprise, les rôles des personnages sont bien identifiés dès le départ.
Construit en référence explicite au roman de Joseph Conrad Au cœur des ténèbres, ce texte annonce pourtant des horreurs bien pires que celles qu’on pourrait imaginer, car les drogues dont il s’agit sont issues du génie génétique et s’attaquent directement au cerveau, l’infiltrant de cellules parasitaires. La désintégration de la personne humaine est annoncée, logiquement inscrite peut-être dans les manipulations que l’homme infligera à coup sûr à sa nature qui n’est que paille au vent, et tout cela pour assouvir toujours plus loin, toujours plus profondément un appétit immémorial de Pouvoir.

Notre-Dame de Tchernobyl
Un privé enquête dans l’Europe de 2013, sur la disparition d’une icône ukrainienne du dix-huitième siècle. A la fin de son parcours, il découvrira une vérité bouleversante dans une église virtuelle.
Il faut de l’audace à Greg Egan pour construire un polar de Science-Fiction sur un thème vieux comme l’Europe, le christianisme et son destin. Le narrateur dit : le christianisme a modelé le paysage physique et culturel de l’Europe pendant 2000 ans, sans plus de pitié qu’un glacier ou qu’une rencontre entre deux plaques tectoniques.  Parions que ce ne sera pas fini au cours du siècle prochain...


Publication originale sur le site web "Icarus" (disparu) dédié à la science-fiction (1996).
Reprise dans "KWS" n°21-22 (dans une version étendue), revue de critiques de science-fiction, septembre 1996
(Archives) 

Greg Egan - Baby Brain

Car rien n’a d’importance (éditions), 45 pages, 1994
traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Francis Valéry
(Apropriate Love, Interzone, août 1991)

Greg Egan est sans conteste l’auteur le plus prometteur de la décennie. Publié dans ce qui est devenu entretemps les éditions DLM, où l’on trouvera aussi le recueil Notre-Dame de Tchernobyl, et où est attendu courant 1997-98 la traduction en quatre volumes du gros recueil Axiomatic, cette première nouvelle parue en français, situe déjà une partie du champ spéculatif dans lequel le jeune Australien prodige se débat avec maestria, pour notre plus grand bonheur de lecteur d’une science-fiction exigeante, digne de ce nom. En effet, Greg Egan est passionné par les développements des sciences biologiques (génétique, neurobiologie) et par la médecine.
Dans Baby Brain, il soumet notre conscience à un problème bioéthique des plus incroyables : verra-t-on des mères-porteuses, non pas de fœtus, mais du cerveau d’un adulte, dont le corps a été endommagé dans un accident ? C’est le dilemme auquel est soumise l’épouse de Chris: préserver l’esprit de son mari, donc son cerveau, deux années durant dans la chaleur et la sécurité de son ventre “maternel”, en attendant qu’un corps de remplacement soit arrivé à maturité, ou bien refuser, et laisser son mari mourir ? Car dans ce monde proche du nôtre, où ce genre de choses sera peut-être techniquement possible, le nerf de la guerre sera plus que jamais l’argent, privatisation de la santé oblige, et les compagnies d’assurance dicteront leurs lois aux particuliers. Outre les problèmes sociaux évoqués en filigrane par l’auteur, la maternité est mise à mal, au nom de ce conflit moral d’un genre inédit, subversif, propre à nous retourner mentalement l’estomac.
Une petite perle à se procurer d’urgence...

Publication originale sur le site web "Icarus" (disparu) - dédié à la science-fiction (1994)
(Archives)

Michaël Bishop - Requiem pour Philip K. Dick

Philip K. Dick is dead, alas - Tom Doherty Associates, 1987
Denoël, collection Présences, 514 pages, 1997 (traduit de l’américain par Paul Villon).

Richard Nixon, surnommé Richard Ier, en est à son quatrième mandat présidentiel en cette année 1982. Les Etats-Unis qui ont remportés une écrasante victoire militaire au Viêt-nam, ont installés une base permanente sur la Lune, et se transforment en un état totalitaire. Les déplacements intérieurs y sont sévèrement contrôlés, la presse est muselée, les agents du FBI sont partout, les opposants à la guerre des années soixante-dix, acteurs de cinéma, vedettes de rock, ont disparu de la scène. Enfin, le nombre de disparitions de simples citoyens dans des camps militaires, augmente de manière inquiétante.
Tel est le monde dans lequel meurt l’écrivain Philip K. Dick, qui fut dans les années soixante un célèbre auteur de littérature générale, avant de tomber en disgrâce aux yeux de l’establishment, et d’écrire de la science-fiction dans la clandestinité.
Tel est le sinistre tableau qui forme l’arrière-plan de la vie quotidienne de Cal Pickford et Lia Bonner, un couple sans histoire de l’Amérique Profonde. Mais pas vraiment un couple quelconque: lui, est amateur de Philip K. Dick, et il a lu sous forme de samizdats les romans interdits de l’auteur; elle, est psychothérapeute. Ensemble, ils vont être choisis par une mystérieuse entité qui a pris possession de l’âme de Philip K. Dick, dans le but de changer le cours de l’histoire... Dick mort n’en continue pas moins son œuvre de subversion du régime, d’une manière plus radicale encore, car l’ennemi à combattre n’est autre que le Mal incarné, et dans cette lutte sans merci qui s’achèvera sur la Lune, les élus du Démiurge, et de Dick sa créature, tels les premiers chrétiens, devront faire preuve d’un sens du sacrifice absolu.
Telle est, griffée d’un coup de patte sans finesse, la substance du roman étonnant que Michael Bishop nous livre des pérégrinations plus dickiennes qu’Ubik, du Maître de la SF américaine moderne; hommage en forme de pastiche, qui réussi le coup de maître - car Bishop n’est pas n’importe quel auteur - de dépasser le modèle, d’offrir un roman passionnant sur une certaine vision de la réalité, très peu académique. Il n’est même pas nécessaire d’avoir lu une seule ligne de Dick pour bien apprécier le roman; il tire de lui-même sa propre justification, mais si vous voulez l’apprécier par comparaison, lisez Radio Libre Albemuth.
Un bon conseil, gardez toujours à portée de main un sachet de vrai café. Rien de tel en effet pour fixer un ressuscité dans votre plan de réalité. On ne sait jamais, peut-être sentirez-vous l’air trembler autour de votre fauteuil, une fois la lecture du Requiem pour Philip K. Dick achevé.

Publication originale dans "Ozone n°6" - magazine de science-fiction vendu en kiosque (1997)
(Archives)

D'un Kubrick l'Autre

La proposition dans ce jeu est la suivante : rédigez autant de fragments d’écriture qu’il vous plaira sur des bouts de scènes inspirés des films de Stanley Kubrick. Les mélanges sont autorisés. L’abus de symboles est déconseillé. Votre adversaire au jeu aura toujours le dernier mot que vous devez deviner. Le suicide est une fin de partie acceptée à la condition que vous fassiez partie de l’ensemble des suicidés qui ne mettent pas fin à leur jour par eux-mêmes.


L’être dominait la troupe d’hominidés de sa splendeur de basalte froid venu du fond de l’espace…

Une photographie en noir et blanc d’un cireur de chaussures à New York lui valut un ticket d’entrée au musée d’art contemporain…

La troupe de Marines avançait avec lenteur dans la jungle moite autour de Da Nang encerclée par les vietcongs…

Le boxeur rebondissait avec grâce d’un bord à l’autre du ring tapant des uppercuts sur son adversaire lourd comme un bœuf…

L’hominidé leva l’os et fracassa le crâne séché au soleil de l’herbivore dont un éclat traversa les millions d’années…

Une sarabande accompagnait le convoi funéraire traversant la rivière à gué…

Un triple viol suivi d’assassinats fut commis dans la maison de la rue Morgue sur fond d’hymne à la joie…

La mutation de l’espèce humaine en insectes hautement spécialisés allait se réaliser dans l’abri des profondes mines de sel du Nevada…

Un colonel de l’armée de l’air britannique et un général américain éclairé au cobalt radioactif s’échangeaient courtoisement des répliques à faire pâlir d’envie le prince des dialecticiens…

L’œil rouge du dispositif panoptique provoquait des hallucinations généralisées chez quiconque s’en approchait à moins de distance qu’il n’en fallait au cavalier pour bondir de deux cases…

Un écrivain raté s’exerçait à la pratique des haïkus dans la baignoire remplie de bordeaux où flottait le cadavre d’une femme encore frais…

Dans l’usine abandonnée se déroulait le jeu de la fin du monde entre un mutant psychotique et une jeune danseuse marxiste-léniniste…

L’enfant des étoiles suçait son pouce en observant la petite boule bleue qui roulait sur le parquet du salon dix-huitième…

Les légions de Crassus chassaient les esclaves en révolte dans les collines de Campanie et allumaient le soir des feux de joie sur lesquels ils brûlaient bien…

Les gens, gênés de n’avoir rien compris, quittèrent rapidement la salle de cinéma au générique de fin, sauf l’adolescent qui resta jusqu’au bout et même au-delà, s’endormit, et rêva qu’il regardait ce beau film une nouvelle fois ; à son réveil le film recommençait, les ouvreuses l’avaient laissé en paix, savourer un rare bonheur, être seul au matin du monde.