Saturday, 30 June 2012

Remerciements

Une année, il s'en est passé des choses avec l'atelier. Beaucoup de textes, d'échanges, de passerelles, des mots, des émotions, du langage, des récits, des constructions, des abstractions, des gens, des hommes, des femmes, des rencontres autour de l'écriture.

Merci à toutes et à tous:

Aude, Anne-Françoise, Emilie, Laure, Mariano
Astrid, Charles, Christine, Elise, Robert.

ainsi qu'à Sophie et Véronika

et à toute l'équipe du Pêle-Mêle d'Ixelles.

Thanks a lot!
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Dernière Séance


Cet auteur, “C”, il avait commencé il y a presque un an à se prendre au jeu des métamorphoses. S’il y avait bien un thème, s’il fallait nommer cette chose, oui, il faudrait parler de cela, ou plutôt, de celui qui se transforme.

L’avantage: fourre-tout, on peut tout y faire, plein de possibles, changements, mutations. Cela cache peut-être une réelle recherche de changement... de vie! Ecrivain ou ... ? “C” cherche à tâtons à changer quelque chose dans sa vie par l’écriture. Pour l’écriture? Probablement pas.

L’inconvénient: c’est le caméléon! De quelle couleur est-il aujourd’hui? Quelle est sa forme? Il faut parfois s’arrêter, se fixer une forme.

Une forme! Ou plusieurs: nouvelles, plutôt longues, ou alors micro-fictions de moins d’une page, mais aussi des fragments d’un futur roman monstre, roman-monde.
Car “C”, aime balayer le réel à large spectre.
Sociologie, dites-vous? Au minimum.
Peu de goût pour l’auto-biographie, ou alors de manière très détournée.
Les choses avec lesquelles il se sent à l’aise: le monologue, les descriptions, les bouts d’essai.
Celles avec lesquelles il y a encore du chemin à faire: l’incarnation des personnages.
Trop cérébral au début, je crois que “C” a évolué. Nous verrons: work in progress.
Une filiation: Céline, mais à présent, il n’est sûr de rien.

Il voudrait juste devenir lui-même.

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Séance de clôture de l’atelier d'écriture, 2è série, 29 juin 2012. Finaliser la nouvelle. Réécriture. Gratter l’os, bien mettre en place, l’intrigue, travailler sur la montée, climax. Résolution du conflit ou pas, dénouement. Contre quoi le personnage se bat-il? Quel est le noeud du texte?

Lecture de la nouvelle de chaque participant. Voir le texte de “Dernière Danse”.

Bilan de l’atelier: projetez-vous, comme si vous lisiez un auteur inconnu. Que se cherche-t-il dans vos écrits? Quels sont les thèmes, les formes, les mots? Que s’est-il révélé en vous?

Georges Perec: le champ sociologique (le monde réel), le champ autobiographique, le champ de la fiction? Quelle est votre pente? Votre filon?
Pouvez-vous citer un ou deux auteurs avec lesquels vous vous sentez en filiation?


Dernière Danse


Nouvelle un peu théâtrale

La renommée est volage. Je vis maintenant dans mon travail et dans quelques relations avec les personnes sur qui je puisse vraiment compter. La renommée va passer, et de la gloire  j’en ai eu si longtemps. Si ça passe, j'ai toujours su que c'était volage. Donc, au moins c'est quelque chose que j'ai vécu, mais ce n'est pas là où je vis.


Marilyn Monroe


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Des gradins en béton brut, des chaises éparpillées, un fauteuil en cuir fatigué. Des affiches de film déchirées pendent aux murs. Trainées de suie ou de bougie. Eclairage indirect, lumière douce. L’actrice feuillète un magasine. Elle est habillée d’un jean, d’une chemise blanche. Elle se lève de son fauteuil, invite les spectateurs à entrer dans la pièce, leur fait des signes de la main. Un grand rideau pourpre est tiré devant la scène.

Venez !
Ne faites pas attention au désordre, c’est comme ça tous les soirs…
Il y a quelques chaises par là… Oui, vous pouvez les déplacer… Ici, oui, disposez-les en cercle… Installez-vous, mettez-vous à votre aise… Mettez-vous sur les gradins, si vous préférez… Il y a toute la place nécessaire.
Venez !
Avec vous, un peu de la rumeur du monde vient d’entrer dans ce lieu clos, un peu de la lueur du jour qui passe par les hautes fenêtres. Ici nous allumerons les feux de la scène. Vous verrez comme des étoiles piquées dans le grand rideau cramoisi du fond.
Vous êtes mes invités d’un soir. Ici, c’est une ancienne usine, des entrepôts de viande désaffectés. Des lieux où des hommes ont travaillés sur plusieurs générations, leur labeur a construit une société qui les a oubliés. J’aime ces lieux vides, on imagine des choses, avec peu, on construit une mémoire.
Mon histoire pourrait débuter par un trille de rossignol très fluide qui monterait dans l’air embaumé, par un millier de bougies dont la lumière tremblotante évoquerait les reflets de la lune dans l’eau du lac, par une pointe de citron vert qui flotterait depuis des pays ensoleillés jusqu’à vous. Ne sentez-vous pas quelque chose de spécial dans l’air? Voyez-vous ces éclats de satin qui brillent sur le rideau ? Entendez-vous les pépiements des oiseaux dans le crépuscule du soir?
Tous les soirs, vous vous mettez en place, disponibles, prêts à capter les vibrations d’une histoire que je vais jouer devant vous. C’est ce que vous attendez, vous êtes venus pour cela.
Oui ! Pour frémir au bruissement de la page d’un livre qu’on tourne pendant que votre mère vous raconte une histoire.
Oui ! Pour frissonner avec l’onde fraîche de l’eau qui se déverse de la petite cascade, là-bas dans le coin de la pièce.
Oui ! Pour vous laissez entraîner par ma voix, mon corps, des scènes de films.
A présent, les bruits de l’extérieur s’éloignent, les feux du jour s’apaisent, l’air acquiert une pureté de savane au commencement du monde.
Vos corps se tassent un peu sur les chaises, votre bouche se détend pour libérer cette bulle de silence qui montait en vous. Je souhaite que vos corps se débarrassent des soucis du quotidien, s’allègent, car maintenant… Attention… Des personnages vont entrer en scène.
Telle, vous me voyez… faire un tour… et puis…
Disparaître !

La salle est plongée dans l’obscurité pour un bref moment.
Tout d’un coup des projecteurs éclairent le centre de la scène, et l’artiste. Lumière blanche, crue.

Poopoo Pidoo!
Je suis de retour. Je n’ai pas été absente très longtemps, juste le temps de quelques battements de vos cœurs. Je suis un peu facétieuse avec vous ce soir.
Vous verrez apparaître tous mes personnages lorsque vous entendrez un son de guitare électrique qui déchire le silence.

Stridence d’un accord de guitare électrique.

Voila !
L’avez-vous entendue ? Elle annoncera chacune de mes apparitions. Un détail de mon corps changera à chaque fois: ma coiffure, mes souliers, un petit pas de danse irrésistible pour vous amuser.
Vous n’aviez pas remarqué ? Pendant que vous étiez distraits par le son de la guitare, j’ai agrafé en vitesse un camélia dans mes cheveux d’or, blanc comme l’enfance et sa pureté. Commençons par mon enfance alors. Vous êtes là pour écouter le récit de ma vie n’est-ce pas ?
Ce spectacle, j’ai décidé de le monter pour m’aider à survivre, dépasser le cap de chaque jour, apprendre à mourir un peu et jouir du bonheur de la vie. C’est moi qui l’ai écrit, ai mis en scène ses moindres détails, et aussi l’aménagement de ce lieu en un théâtre, la musique, les lumières, la décoration des murs. Même les chaises, le fauteuil, le désordre apparent, tout est voulu. Comment je fais pour apparaître et disparaître devant vous, au milieu de vous ? C’est mon petit secret.
Le camélia, mon enfance : j’étais heureuse. Je courrais sur les plages, le sable chaud caressait mes pieds nus. Une période de félicité avec le souvenir de ma mère généreuse comme les blés mûrs. Les champs de la mémoire ont été – hélas ! – fauchés depuis. L’orphelinat est passé par là.
Oh ! Je risque de glisser trop vite du bonheur au désespoir.
C’est trop rapide ! Le déchirement aigu de la guitare.
Et je disparais…

Des accords de guitare électrique. La salle est plongée dans l’obscurité pour quelques secondes.
Tout d’un coup les projecteurs se rallument, éclairent le fond de la scène devant les rideaux, d’une lumière rouge, deux faisceaux qui balayent la salle. L’artiste porte une tenue de music-hall.

J’ai grandi !
Et j’ai beaucoup trottiné. Regardez mes souliers rouges vernis. Les talons sont tout usés. C’est difficile, comment marcher vite avec des hauts talons ? Avant, j’avançais comme une poule… Comme ceci… Comme cela… C’est charmant, ridicule, peu seyant pour une femme, comment dire… un tout petit peu moins jeune !
J’ai été, oui, ce qui s’appelle une poule de luxe, parfumée de cette fragrance qui évoque la splendeur du diamant. Vous connaissez très bien cette période de ma vie, tout le monde la connait, le cinéma, le show business, la mode. Vogue, Harper’s Bazaar, Look!
Mais j’étais très jeune, sans expérience. J’ai vite appris.
Regardez mes souliers, les talons ont disparu à force de marcher, de danser, de virevolter. Je vous les jette ! Attrapez-les ! Souvenirs ! Trophées !
Celle qui était une idole s’est déchaussée, pieds nus devant vous. Retour à la case départ. Ah ! Ce riff de guitare qui revient !

La salle est plongée dans l’obscurité. 
Les accords se prolongent, on entend peut-être le début d’une chanson, des paroles…

Vite ! Je m’en vais, je glisse dans le fond de la scène où vous ne me voyez plus. Seule ma voix éraillée est là pour vous, cette voix qui s’est mise à chanter il y a longtemps.
Ah ! Le monde entier a connu ma voix.
Mais là… Silence…
Je remonte doucement du bleu de la nuit, les lumières indirectes se projettent sur la voûte de la salle. Qui suis-je maintenant ? Suis-je redevenue une petite fille ? Ma robe bleue ciel avec ce ruban blanc, n’est-elle pas jolie ? Fait-elle illusion ?
Et maintenant, écoutez bien, le moment est venu de vous raconter l’histoire de la fille qui est tombée dans le terrier du lapin, et ce qu’il advint d’elle après sa rencontre avec le Roi de Cœur du pays à la bannière magique pleine d’étoiles…

L’actrice se dirige lentement au milieu de la scène, les lumières passent au jaune, à l’orange, reviennent au bleu. En marchant elle donne l’impression qu’elle se déshabille pendant que la guitare joue des accords mélancoliques.
Lorsqu’elle s’installe dans le fauteuil qu’elle occupait au début, la lumière redevient blanche, l’actrice s’est transformée sous nos yeux, habillée d’un jean, et d’une chemise blanche. Elle dépose le magasine qu’elle était en train de feuilleter. 

J’avais décidé de donner un grand coup de balai dans mon existence après mon troisième divorce. Déblayez ! Videz les caves !  Les mansardes, les placards ! Arrachez les mauvaises herbes ! Vendez ! Cette vie de luxe dans laquelle je m’engluais comme une fleur vénéneuse, aux oubliettes ! Dans le caniveau ! Il fallait abandonner cette pourriture, derrière moi dans un terrain vague, repartir de zéro ou presque rien.
J’abandonnai d’abord mon nom de scène, ces initiales, cette lettre redoublée à travers laquelle le monde entier me connait, ce cri vers « Mère ! Mère, pourquoi m’as-tu abandonnée ? »
Je décidai de ne plus jamais prononcer ce nom qui m’avait enfermée dans une image, qui avait failli me tuer, de revenir à mon nom d’origine.
Mes finances se portaient au plus mal, dépression, plus de liquidités, envolés les cash-flows ! A sec comme la source dans laquelle je puisais ma joie de vivre, mes souvenirs d’innocence. Il me restait quatre mille dollars sur un compte et deux cent autres dans la poche de mon jeans. Plein de dettes. Et ma grande villa à Los Angeles.
Les nuits j’y déambulais, d’une pièce vide à l’autre, sur les terrasses, autour de la piscine à sec, sans trouver le sommeil. J’avais renoncé aux somnifères. Je m’étais déjà débarrassée du mobilier pour calmer quelques créanciers. La Californie, les studios, les magasines de mode, les photos de poupée, tout ce système m’était devenu odieux. Je suis sûre qu’à l’époque j’aurais pu finir bêtement en avalant une boîte entière de ces drogues. J’en éprouvais la tentation, et le dégoût.
Dans un de mes demi-rêves récurrents, je voyais un gros œil rouge d’où pleuvaient de petites pastilles blanches, des gélules, des dragées à profusion : Seconal, Demerol, Nembutal. Elles s’infiltraient dans mon corps par mes narines dilatées de peur, ma bouche haletante, mes oreilles captives des moindres bruits de la nuit. Elles m’étouffaient, et je restais prisonnière de l’emprise maléfique de l’œil, forcée d’ingurgiter les comprimés du sommeil. Je me réveillais la nuque en sueur. 
Un matin, j’avais pris ma décision. Vendre la villa, quitter la côte Ouest. Refaire une vie avec ce que j’aimais, au plus profond de moi. C’est ce que je fis.
Avec le produit résiduel de la vente, une fois tous mes comptes apurés, les dettes remboursées, je m’installai ici, dans cette ville remplie d’une énergie sauvage où personne ne vous court après, ne juge vos manières, vos habits ; où l’immigrant pauvre, les filles et les fils d’immigrants d’Ellis Island, le policeman irlandais, le petit garçon qui cire les chaussures, le vendeur ambulant de hot dogs, l’adjoint du maire, le banquier, la starlette d’Hollywood qui débarque, tous emportés dans le même tourbillon : New-York !
J’étais bien décidée à commencer une nouvelle vie.
Je m’étais remise au théâtre. Avec l’aide d’un ami de l’Actors Studio, je pris contact avec le milieu artistique et finis après plusieurs mois de doute, d’errance à décrocher un rôle, celui de Maggie, dans la pièce « Une chatte sur un toit brûlant ». Vous vous rappelez de la prestation de Liz Taylor dans le film de Richard Brooks. Je voulais faire mieux qu’elle sur les planches d’une petite scène, modestement, off-Broadway pour commencer. Le metteur en scène y croyait. Il me disait « Norma, ce rôle est pour toi, c’est la clé… » … Il voulait dire, la clé de ma nouvelle vie… Moi j’entendais : la clé de la petite poupée mécanique qui va être remontée, faire un petit pas de danse, tirer sa révérence… Mais ça, c’était quand j’avais le blues ! En général, je me sentais plutôt bien… Alors, oui, je m’étais mise au travail avec acharnement. 
Voila où j’en étais lorsque je fus invitée à une soirée au Waldorf-Astoria.
Ce jour-là, je fignolais mon rôle pour la première de la pièce qui avait lieu le lendemain. Je n’avais pas l’intention de gâcher la première, il y avait une soirée au Waldorf-Astoria avant ça, d’accord ; j’y montrerais juste le bout de mon nez, ferait risette aux photographes de presse, mettrait mon sourire à contribution pour une bonne cause, boirait peut-être un, ou deux verres maximum, de champagne uniquement, et puis je rentrerais tôt dans mon appartement douillet qui donne sur Central Park, et dodo!
Voila, c’était une bonne résolution, un programme raisonnable. Mais j’anticipe !
Je m’étais levée tôt pour me mettre à l’ouvrage. Dans la matinée j’avais même tenté de reprendre contact avec un producteur de cinéma, mais il n’était pas venu au rendez-vous qu’il m’avait fixé dans le parc. Je me promenai sans but, retournai à mon appartement. J’avais commandé des fleurs ! C’était pour mon anniversaire. Je croisai le producteur plus tard dans la journée par hasard, j’étais attablée dans un restaurant sur la Cinquième Avenue, et je compris qu’il m’aurait laissé tomber de toute manière. Il n’avait pas grand-chose à me dire. Je crois qu’il s’était senti obligé de me contacter, rapport à de vagues connaissances communes… Je me sentais déçue. Trahie ? Non, juste mise un peu de côté… dans le fond, le faste des années hollywoodiennes brillait toujours d’un éclat dangereux dans ma mémoire. Cela faisait six mois que j’étais à New-York, l’air et le soleil de la Californie me manquaient. Bref, je balayai le désagrément que le producteur m’avait occasionné et me préparai pour la soirée.
 La dernière fois que j’avais été conviée à une manifestation publique c’était pour célébrer l’anniversaire du président. Je m’en étais tirée avec une petite chanson… Cette fois, son frère lançait sa campagne pour l’élection sénatoriale dans l’état de New-York. J’aurais dû me méfier… Ce travail tout neuf pour le théâtre ne m’avait pas encore complètement guérie de mes démons, j’arrivais plus ou moins à dormir sans l’aide de somnifères, j’étais contente de me laisser emporter par la foule anonyme lorsque je me promenais dans les rues, j’étudiais mon texte, je le répétais, je plongeais à fond dans le personnage de Maggie, l’épouse délaissée, brûlante de désir, dans ce Sud profond où Tennessee Williams a mis en scène ces drames du couple qui nous touchent tant. J’incarnais Maggie devant le miroir, je pensais comme Maggie en dégustant mon toast à la confiture d’orange le matin, en écoutant Walter Cronkite, je rêvais de mon partenaire, le séduisant Montgomery Clift qui allait incarner Brick, mon mari sur scène. J’aurais du être mieux préparée, plus forte…
Le taxi me déposa à l’entrée de l’hôtel et tout de suite je compris que cette soirée allait partir de travers. Des couples masqués se tenaient enlacés tout le long du parcours jusqu’au lobby, des clowns amusaient l’assistance à coup de blagues obscènes, des serveurs, masqués eux aussi, portaient des corbeilles à fruit où bougeaient des choses… Très vite quelqu’un mis un masque, un simple loup, devant mes yeux et me glissa à l’oreille : 

Et si tu vas poursuivre le lapin
Et que tu sais que tu vas tomber…

Cette soirée ne ressemblait pas du tout à un meeting politique. J’étais paniquée, je m’étais trompée d’événement. Mais il semblait bien que non ! Un homme, grand, masqué, vint vers moi. Je l’avais reconnu, je ne pouvais pas le manquer, c’était lui, le futur sénateur. Il m’harponna par le bras, et très doux m’entraîna dans un salon privé où des tas de gens, tous masqués, buvaient, grignotaient, dansaient, parlaient, un peu de politique, beaucoup d’argent et de sexe.
 « Chère amie, vous êtes superbe, je vous attendais avec tellement d’impatience…  Vous êtes très désirée ce soir… ». J’étais morte de frousse, que se passait-il ? Paralysée, comme un petit lapin, je me laissais entraîner…
On mit un verre entre mes mains, je bus sans réfléchir…
La musique joua de plus en plus fort, il fallait crier pour se faire entendre de son voisin, les gens, d’ailleurs, n’étaient pas dans leur état normal. Je voulus sortir, prendre l’air, je cherchai la sortie, ces salons privés se suivaient les uns après les autres, je ne reconnaissais rien, chaque fois que j’ouvrais la bouche pour demander quelque chose, ce n’étaient pas des mots qui sortaient mais un rire, un rire de folle. J’en avais le poil qui se dressait sur mon corps, et en même tems que je riais aux éclats je m’observais, lucidement, me déshabiller, ou plutôt me laisser déshabiller, et tout autour de moi, c’était une procession, une sarabande, une saltarelle, un fandango, un tango, une tarentelle de tous les diables, des corps à moitiés vêtus de femmes faisaient le service au milieu de messieurs en smoking qui se laissaient faire par d’autres jeunes femmes des choses … enfin des choses folles… et moi-même, je … je ne sais plus très bien, oui je m’observais attirée dans un sofa moelleux entourée de jeunes gens des deux sexes qui me caressaient la poitrine, qui … ah, enfin… je … je ne sais plus…
Je sombrai, je ne me rappelle plus de rien…
Ce n’est pas vrai, j’étais lucide, très lucide, je me souviens de tout. De tout ce que j’ai fait, qu’on m’a fait subir, de leurs rires odieux, de leurs caresses froides, des mouches, du vinaigre, du désespoir, du rimmel qui coulait et me défigurait le visage, de mes cheveux poisseux, emmêlés, de mes pupilles dilatées.
Avant de sombrer entièrement dans l’inconscience, je sentis quelqu’un me lécher l’oreille puis susurrer quelques mots avec le ton d’un amant:

Dit leur qu’une chenille qui fume le narguilé
T’as appelé
Et appelle Alice, quand elle était juste petite.

Je me réveillai dans mon appartement, la gueule de bois, les souvenirs confus. Que s’était-il passé ? Je n’eus pas le temps de penser à tout ça, le spectacle, la première ! Il y avait une première séance à trois heures, il était midi ! La répétition générale… elle était en cours. Oh ! J’avais tout gâché !
Vite une douche, débarbouillée, vite un café, mon texte sous le bras, et un taxi.
La troupe m’accueillit avec un sourire crispé, ils m’attendaient pour la répétition générale, je m’excusai vaguement… Monty fut gentil avec moi, il me dit simplement : « j’en viens aussi »… Je ne sus que lui dire… Nous jouâmes sans conviction, je débitais mon texte d’une voix mécanique. Où était la passion, l’engagement vrai dans le personnage ? Mon dieu ! C’était horrible !
Le metteur en scène était effondré, il ne cachait pas son désarroi, n’essayait pas de nous remettre sur le fil de la pièce, il regardait médusé le spectacle d’un effondrement théâtral de première catégorie.
Blanche comme la mort, je voyais l’heure approcher. Nous entendions la salle qui se remplissait. Nous avions eu à peine le temps de boucler la générale, un sentiment d’échec par anticipation me fauchait les jambes. Au moment d’entrer en scène dès la première minute de la pièce, j’eus l’impression d’avoir oublié tout mon texte !
Je dis sans réfléchir, éprouvant un grand vide dans la poitrine : « ça y est ! Elle est perdue ! ». Je restai bouche bée, regardant ma robe tachée. En coin, Monty, enfin mon mari, Brick, me clignait de l’œil en articulant silencieusement la suite « Brick, ma robe est perdue »… Et miracle, mais oui, c’était le début de la pièce. J’enchaînai par un très naturel : « Brick, ma robe est perdue »… C’était lancé.
Finalement, nous nous en sortîmes plutôt bien pour la première. Les applaudissements des spectateurs semblaient sincères…
Il y avait spectacle le soir aussi. Nous eûmes un peu de temps pour souffler, manger un bout, j’étais très excitée. Le metteur en scène avait repris des couleurs, il me donnait des grandes tapes dans le dos en s’esclaffant, « Norma, tu m’as flanqué une de ces frousses ! » Monty était triste comme la Lune, son personnage voulait ça c’est vrai, mais là en train de manger nos pizzas sur le pouce, il ne jouait plus, il regardait d’un air vide autour de lui… Je n’osais pas lui demander ce qui n’allait pas, j’en avais bien trop peur moi-même !
Enfin, le soir, salle comble, la presse invitée…
Cette fois-ci quelque chose n’allait pas. Je sentais mon texte, il sortait avec fluidité, je jouais en phase avec mon partenaire, mon rôle de femme affolée, exigeante, cette partie de moi collait à la situation, trop bien peut-être. Non, j’éprouvais à nouveau ce pouvoir effrayant de lucidité, m’observant jouer, œil caméra détaché de mon corps qui me voyait, de face, de dos, du haut, pendant que je jouais, qui observait tranquillement les autres acteurs, le public… Je me sentais coupée en deux êtres distincts, l’une, Norma jouant Maggie, l’autre, une créature de je ne sais quoi observant Norma jouant Maggie et qui ricanait de cette pauvre Norma, qui lui proférait des insanités dans son dos, qui se moquait d’elle, un démon pervers, qui me poussait à commettre la faute, l’impair fatal, à faire quoi, cracher sur le public, me mettre à quatre pattes, faire pipi, dégueuler mes tripes de tout le fiel que je vomissais sur mon pauvre alcoolique déprimé de mari, hurler comme une bête blessée, me déshabiller et faire des choses, là, nue devant les spectateurs, ils en verraient du spectacle, pas prévu au programme, mais tellement plus drôle, plus excitant, oui, cela se mettait à gigoter dans mon cerveau, mon ventre, cela devenait un besoin irrépressible de commettre un acte absurde, embrasser Monty sur la bouche, lui sucer le cerveau, m’arracher ensuite la tête, lui donner un coup de pied et qu’elle roule la jolie tête blonde…
Je me réveillai dans mon appartement, une fois de plus. Quelle heure était-il ? Quel jour ? C’était la nuit. Avais-je rêvé ? Que s’était-il passé ?
Le metteur en scène ne m’a jamais donné d’explications sur ce qui est arrivé. Le spectacle a été annulé « pour cause de maladie ». De qui ? Monty ne répondait ni à mes lettres, ni à mes coups de fils. D’ailleurs, il avait quitté New York. Je n’osais pas lire les coupures de presse. Je me cachai dans mon appartement portant constamment des lunettes noires pour ne pas voir mon pauvre visage dans le miroir en train de pleurer.
Oh, mon Dieu !

L’actrice se prend le visage entre les mains, se met à pleurer. Les lumières s’éteignent doucement. 
Reprise brutale de la musique rock dans l’obscurité…
Les deux faisceaux de projecteurs rouges balayent la scène devant le Rideau pourpre, qui s’ouvre…
L’actrice apparait entièrement dévêtue, excepté d’un boa de fourrure et d’un masque vénitien qui recouvre son visage. Elle tient en main une baguette.

Suis-je la bonne ou la mauvaise fée ? Toute la question est là ? Suis-je venue pour réparer ou pour venger ?
Après le désastre de la première, je me retirai du monde. Les nuits, j’étais à nouveau hantée par l’œil rouge dans le ciel, les jours, je m’abîmais dans le whisky ou les barbituriques, parfois les deux en cocktails explosifs… J’avais été – hallucinée, oui, mon dédoublement entre une entité Norma-Une qui fait les choses et une autre, Norma-Deux qui regarde Norma-Une faire les choses et qui voudrait bien la pousser au crime… Je crus devenir folle, j’étais peut-être folle depuis cette nuit-là, ou peut-être déjà avant. Comment savoir ?
J’ai vu des choses que je n’aurais pas du voir cette nuit-là… au Waldorf-Astoria, des choses et d’autres… des petits pas, par ici, par là, comme ci, comme ça, des histoires de baise, très banales, mais quand il s’agit du futur sénateur de l’état de New-York, il faut faire attention à qui regarde, écoute, qui se laisse tripoter sans protester, qui se laisse droguer, démolir.
Ah ! J’aurais dû me méfier ! J’avais déjà poussé la chansonnette avec le frère du sénateur… le président ! La politique, j’y avais goûté. Et puis j’avais compris quelques-unes de leurs combines, les deux frères, le show business, la Twentieth Century-Fox, les coups de fil à des amis de la famille, des membres d’une organisation, des gens qui en connaissent d’autres, prêts à rendre des services, beaucoup de services, en échanges de faveurs, beaucoup de faveurs, pour faire avancer une cause, une affaire, un rendez-vous. J’avais deviné le système, je l’avais d’une certaine manière palpé dans sa chair, j’en avais extrait le suc lors d’acrobaties à deux, à trois, quatre…
Vous ignoriez tout cela n’est-ce pas ?
Je fus longue à me sortir de cette ultime dépression. En quittant la Californie j’avais aussi laissé tomber mon psychanalyste, le Docteur G.
J’étais plus perdue que je ne l’avais jamais été. Mes relations se détournaient de moi, la presse à sensation acharnée à détruire mon image.
Horrible période !
Un jour que je déambulais paumée dans Central Park, nourrissant les cygnes de miettes de pain noir, Geoffrey, un ancien camarade des studios, opérateur image qui était toujours content, désireux de rendre service à tous, me reconnu sans fard, moche, ridée, souillée, il se retourna à mon passage, me prit par le bras, plongea un regard bienveillant dans ma détresse et me dit le plus naturellement, comme si nous nous étions croisés la veille sur le plateau d’un film, « Norma, quel plaisir de te revoir ». Je lui racontai mon histoire, celle que je vous ai racontée, dans les détails. Tout sortit d’une traite, à une vitesse ! Mon dieu, ma parole était un torrent de mots et d’émotions qui se libérait enfin d’une intense solitude. Je me soulageai, pleurai.
Il me dit ensuite, « Norma, rien n’est perdu, ton histoire, tu vas la raconter, sur une scène, oui ! C’est cela, sur une scène de théâtre, je vais t’aider. Acceptes-tu ce projet fou, insensé ? »
J’acceptai. C’est grâce à Geoffrey que je suis debout devant vous, reconstruite, que j’ai pu vous raconter, vous expliquer.
C’est ainsi qu’est née cette pièce « Dernière Danse ».

Accords de guitare.
L’actrice retire son masque, qu’elle dépose par terre, avec la baguette, avance vers les spectateurs, dénoue ses cheveux qui tombent sur ses épaules.

J’y ai mis toutes mes économies. Je l’ai porté d’un bout à l’autre ce spectacle, et chaque soir, vous venez de plus en plus nombreux, vous vous passez le mot : « elle » dont on ne parlait plus au cinéma, la vedette passée, dépassée, la vedette adulée, paumée, la star chérie, la blonde sans cervelle, la petite garce, l’allumeuse, la camée, « elle » a monté un spectacle où elle se montre sans fard, nue, forte, fragile, « elle » raconte, « elle » connait des secrets, peut-être importants, la laissera-t-on parler ?
La rumeur de mon spectacle emplit Manhattan, on en parle aussi à Paris, à Berlin…
J’attends quelqu’un qui doit venir ce soir. Je l’ai longtemps attendu, il va finir par se montrer. Il me cherche, je n’ai plus à me cacher.
La vérité, toute la vérité ! Ce que je vais raconter devant vous, ici et maintenant ! Et vous montrez !
Et après, la comédie sera finie.

L’actrice jette son boa, les lumières dansent sur son corps, elle entame un pas de tango au son d’un bandonéon, avec un danseur invisible… 

Les rideaux pourpres s’entrouvrent. Un objet métallique brille au passage des projecteurs. Une silhouette sombre, massive, se devine dans l’ombre.

Un coup de feu claque.
L’actrice est touchée à la poitrine. Une fleur rouge s’épanouit sous son sein.
Elle s’écroule, un vague sourire à la bouche et murmure :

Merci, merci ! Tu es enfin venue me chercher. Je t’attendais depuis si longtemps.

L’actrice reste allongée sur le sol, face contre terre, pantin brisé. La tâche sombre s’étend sous son corps nu, la fourrure est tombée, sa chevelure blonde est répandue sur ses épaules.
Les spectateurs applaudissent, d’abord timidement, puis de plus en plus fort.
Pendant que toutes les lumières reviennent, ils se lèvent, quittent la salle.




RIDEAU





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Notes

La citation de Marilyn Monroe est tirée d’une interview avec Richard Meryman pour le magasine Life en date du 3 août 1962.
Fame is fickle. I now live in my work and in a few relationships with the few people I can really count on. Fame will go by, and so long, I’ve had you, fame. If it goes by, I’ve always known it was fickle. So, at least it’s something I experienced, but that’s not where I live.



Les paroles que l’actrice entend lors de la soirée au Waldorf-Astoria sont extraites de la chanson « White Rabbit » du groupe californien Jefferson Airplane (1967), pionnier du mouvement rock psychédélique.
And if you go chasing rabbits
And you know you’re going to fall…
Tell’em a hookah smoking caterpillar
Has given you the call
To call Alice, when she was just small



Le dialogue entre Maggie et Brick est tiré du début de l’acte I de la pièce «La chatte sur un toit brûlant» (traduction de André Obey, 10/18)


Thursday, 28 June 2012

Tweets IV

Mirror, mirror upon the wall, who is the fairest of all? Thou White Dwarf are full to bursting with beer and whiskey and the ugliest of all.
Your eyes are not enough. Twice on her majesty’s secret service day the man who loved me never dies. No spy with the golden gun from Russia.
My cat marks his territory and chases white rabbits all day long. When I see him smoking the hookah, I know something must be wrong with me.

My cat has long memories. When my daughter came back after a year in the States, he sniffled, licked her, meowed a bit, and kneaded happily.
Marilyn felt broken inside by words never spoken. She invoked them on a letter for her analyst and took off for ever on the white empty sky.
My cat is a superhero trapped under a soft fur, with strong appetite and endless sleeps. To get out of such aloneness he needs the password.
My cat kills lots of mouse, a need to play, not to assassinate. My neighbor posts videos on YouTube of naked girls with whom he plays a lot.
My cat teaches postmodernist literature at the Sorbonne, enjoys complicated love affairs, and lunches at Lipp. Nightly, he turns street cat.
My cat turns his back and sleeps of mousetrap dream. I’m awake and silly in whatever human dreams of. Both of us share brain power. So what?
No recipe was coming out from words. How could he write an edible line without salt? Just to get rid of it he packed them into a junk story.
I lead those who tramp into the darkness. My legion grows at every corner of the city. Souls ask where God hides. You! Yes. Join us to know.

Friday, 22 June 2012

Les cinq dernières minutes


L’heure avance ! Vous avez entendu le récit de ma chute, comment mon ambition théâtrale s’est effondrée parmi les remugles du whiskey, du Nembutal et du stupre.
Je fus longue à me sortir de cette ultime dépression. En quittant la Californie j’avais aussi laissé tomber mon psychanalyste, le Docteur G.
J’étais plus perdue que je ne l’avais jamais été. Au bord du gouffre financier, mes anciennes relations se détournant de moi, la presse à sensation acharnée à détruire mon image.
Je me cachais toute la journée dans mon appartement derrières des lunettes noires pour ne pas me voir pleurer dans le miroir.
Horrible période !
Un jour que je déambulais paumée dans Central Park, nourrissant les cygnes de miettes de pain noir, Geoffrey, un ancien camarade des studios, opérateur image qui était toujours content, désireux de rendre service à tous, me reconnu sans fard, moche, ridée, souillée, il se retourna à mon passage, me prit par le bras, plongea un regard bienveillant dans ma détresse et me dit le plus naturellement, comme si nous nous étions croisés la veille sur le plateau d’un film, « Norma, quel plaisir de te revoir ». Je lui racontai mon histoire, celle que je vous ai racontée, dans les détails. Tout sortit d’une traite, à une vitesse ! Mon dieu, ma parole était un torrent de mots et d’émotions qui se libérait enfin d’une intense solitude. Je me soulageai, pleurai.
Il me dit ensuite, « Norma, rien n’est perdu, ton histoire, tu vas la raconter, sur une scène, oui ! C’est cela, sur une scène de théâtre, je vais t’aider. Acceptes-tu ce projet fou, insensé ? »
J’acceptai. C’est grâce à Geoffrey que je suis debout devant vous, reconstruite, que j’ai pu vous raconter, vous expliquer.
Mais voici venir l’heure de conclure.
Je vous ai parlé du « système », des combines politiques tordues, douteuses, dont je fus le témoin. Je décidai que je devais parler de tout cela aussi. Et voici le moment où les secrets sont révélés, où le pouvoir est mis à nu, où celle que j’attends depuis si longtemps viendra me chercher.

L’actrice se rapproche des spectateurs.
Les spots s’éteignent, on entend un claquement sec, le son d’un corps qui tombe.
La guitare électrique déchire une dernière fois le silence.


RIDEAU

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Rédigé en atelier d'écriture, voir billet précédent pour le travail préparatoire.
Voir aussi les billets du 8 juin (Tous en scène!) et du 15 juin (Tous en scène! - II) pour la mise en place du récit principal. Le récit enchâssé manque encore, il sera livré avec une version retravaillé de l'ensemble la semaine prochaine.

Avant-dernière séance


Séance exceptionnelle, un jeudi soir plutôt qu’un vendredi.
Cette fois-ci nous allons travailler la fin de la nouvelle, la chute.
Pour la dernière séance nous travaillerons la réécriture.

C’est quoi une chute ? Un effet de surprise qui éclaire le sens du texte ; qui amène à le réinterpréter. La chute aura une tonalité (humoristique, pathétique, ironique…). C’est une conclusion inattendue.
La chute peut être une fin fermée : on a tout compris, tout est résolu, ou une fin ouverte : une part de mystère demeure, l’interprétation reste possible.
Types de chutes : le personnage n’est pas celui qu’on croit, un retournement de situation…
Dans le cas du « récit enchâssé » qui nous occupe (un récit dans le récit), il y aura donc deux fins, ou deux chutes, ou une chute, et une contre-chute.
Structure générale de ce type de nouvelle : Début (mise en situation) - Récit enchâssé (début – milieu – fin) – Retour à la mise en situation initiale et Fin.

Dans la réécriture on va travailler sur l’implicite, l’explicite, l’ellipse : apprendre à éliminer les parties superflues du texte d’origine, en faire son deuil.
Achever son texte c’est perdre quelque chose en chemin.

Consignes d'écriture (avant de passer à la proposition principale)
1. Trouvez un mot, une question, qui servirait de titre à la nouvelle

Tous en scène !
Dernière Danse
Je t’attends. Viendras-tu ?
Ici, on craque
Ici, on m’assassine

2. Ecrire en une phrase l’idée de la chute
Fin du récit enchâssé : l’actrice est renvoyée après la première représentation de la pièce de théâtre « Une chatte sur un toit brûlant » et sombre dans la dépression.
Fin du récit principal : l’actrice est assassinée sur scène, au moment où elle s’apprête à déclamer la vérité. Mais est-elle vraiment morte, ou est-ce la pièce qui se termine ?

3. Ecrire sur une bandelette de papier la chute ou la fin des textes des autres participants à l’atelier d’écriture.

Trois closules
- pour Robert
Sur ces derniers mots, le convoi s’ébranla à nouveau et glissa silencieusement dans l’obscurité, l’oubli et le pardon des pêchés.

- pour Charles
Fou de désespoir, le gardien du phare, dernier homme lucide parmi les vestiges du monde, déclencha le signal d’appel à l’aide. Un long rayon à haute énergie fut émit en direction de l’espace profond.

- pour Christine
Trois carreaux, trois cases, deux blanches, une noire, et le saut du cavalier par-dessus le néant de ma page, me met en échec et me sauve.

Trois closules pour moi
- de la part de Robert
Le velours rouge retombe lourdement. L’unique spectatrice applaudit et réclame un bis. Que voulez-vous que je fasse ? Je m’exécute devant un tel enthousiasme : Mesdames, messieurs…

- de la part de Charles
Tous les spectateurs s’en vont bluffés. L’histoire qu’ils viennent d’entendre, c’était la leur, à tous. Comme un cadeau, elle leur appartient !

- de la part de Christine
Les spots s’éteignent. On entend le son d’un corps qui tombe. La guitare ne jouera plus. Silence.
Rideau.

Ecrire la fin de la nouvelle, les « cinq dernières minutes » en utilisant une ou plusieurs des bandelettes reçues par les autres participants, comme incipit ou comme closule.

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Mes notes d'atelier d'écriture à l'état brut. Troisième et avant-dernière séance du travail de rédaction d'une nouvelle. Séance du 21 juin.
Le billet suivant contient la proposition d'écriture proprement dite de cette séance "Les cinq dernières minutes".

Monday, 18 June 2012

18 juin

Deux dates clés de l’histoire européenne : la défaite de Waterloo en 1815 et l’appel du général de Gaulle en 1940 me viennent en mémoire aujourd’hui.
Dans trois ans, nous célèbrerons le deux centième anniversaire de la bataille de Waterloo.
Deux siècles ! Dans la mémoire collective que j’ingurgite « en mon for intérieur » cela pourrait faire deux millénaires, tellement la distance subjective est grande entre les guerres napoléoniennes et le monde dans lequel je vis, aujourd’hui, une autre planète Terre tout aussi bien. Napoléon, l’épopée postrévolutionnaire, les grandes batailles où des masses d’hommes en uniformes chamarrés s’affrontent sur des champs que l’œil peut embrasser d’un bord à l’autre de l’horizon depuis une hauteur, cette litanie de noms pour des victoires ou des défaites, ces films, la littérature, les peintures historiques, Guerre et Paix, le Colonel Chabert, le Rouge et le Noir, Austerlitz, Iéna, Eylau, Wagram, Arcole « Soldats, suivez votre général ! », Pyramides « Soldats, du haut de ces monuments postmodernes, quarante siècle d’ennui vous contemplent », Waterloo et le bon mot de Cambronne, Waterloo et « la garde meurt mais ne se rend pas », Waterloo « Si Grouchy s’était un peu dépêché », Waterloo et la butte du Lion, tout ce fatras coloré relève tant du grand spectacle, pompier, kitsch, romantique tombé en désuétude, poussière de vieux almanachs, que j’en éprouve une distance pareille à celle que j’éprouvais étant gosse lorsque je regardais fasciné au cinéma les péplums sur la chute de l’empire romain, Cléopâtre, ou plus récemment Gladiator et autres séries B. Mais deux siècles !
La perception du temps n’évolue pas de manière linéaire dans la mémoire, personnelle ou collective, comme sur les lignes du temps de nos manuels d’histoire ; les flux de pensées foncent parfois tels des bolides de Formule 1 sur certains segments de cette droite, accélèrent, décélèrent, avancent au ralenti sur d’autres segments, 4x4 enlisés, patinant dans les sables. Pour certains le temps s’arrête parfois en un point, et fini, ils font du sur-place pour l’éternité ; d’autres oublieux, mémoires anhistoriques ignorent même cette notion. Mais nous vivons des temps de « mémoire », non pas dans la distance : dans l’immédiateté des émotions, il parait que c’est un progrès de la conscience morale.
Je parie qu’Hollywood va nous lancer une mode de films napoléoniens, peut-être de grands remakes des batailles, en images de synthèse, en 3D. Il y a des idées pour quelques blockbusters, les super-héros commencent à fatiguer, les extraterrestres aussi. Revenons à la Terre et son histoire riche en beaux carnages.
Alors oui, aujourd’hui, cent quatre-vingt dix septième anniversaire de la bataille de Waterloo : exit l’Empereur.
Un moment pivot de l’histoire de l’Europe moderne. Après l’Empire, l’ascension et la gloire des états-nations, le « concert européen » des alliances dynastiques qui dominera tout le dix-neuvième siècle au milieu de péripéties énormes, hugoliennes, un siècle d’expansion jusqu’à la catastrophe dans laquelle s’abîmera la civilisation du continent un premier août 1914.
Ne fut-ce alors que pour cette valeur de lien entre les « Pyramides », la « Chute de l’Empire Romain », et « Waterloo » d’une part, et puis la traversée océanique d’une vague qui s’écrase presque exactement un siècle plus tard, sur les rivages du vingtième siècle, entre Sarajevo, et les Flandres, les Dardanelles et le Palais d’Hiver, alors oui, ce moment pivot d’un affrontement sur une plaine morne près de Bruxelles, mérite une fois, non, deux cent fois, d’être rappelé, commémoré, lu, revécu, médité.
Vive l’Empereur !

Les commémorations du soixantième-dixième anniversaire de l’appel à la résistance sont derrière nous depuis deux ans. La prochaine année forte pour se rappeler la seconde guerre mondiale sera dans vingt-sept ou vingt-huit ans pour le centenaire, en 2039, 2040. Mais qui sera là pour s’en rappeler ? Moi, y serai-je ? Vous, y serez-vous ? Des automates, des mémoires mortes, les insectes d’après la fin du monde ?
J’essaye, j’imagine, c’est difficile, dans moins de trente ans, ce monde dans lequel je vis, à quoi ressemblera-t-il ? Non, cela je le sais déjà : il suffit de lire de la science-fiction, ou des rapports de bureaux d’étude, de prospective, ce qui revient au même, rien ne se démodant plus vite que le futur. Un exemple ? Le rapport de l’équipe « Global Research » de la banque HSBC : The World in 2050.(Je suis injuste, ce dernier rapport est très bien fait, et j’en recommande la lecture, en prenant toutes les précautions d’usage bien entendu).

La question est plutôt : ce monde futur, quel rapport aura-t-il avec son passé, un passé vieux d’un siècle en 2040? Mon « Moi » futur, hypothétique, éprouvera-t-il une perception d’éloignement aussi accusée que celle que je ressens à l’évocation de Waterloo, à deux siècles de distance ? L’écoulement du temps ira-t-il en s’accélérant ? Un rebond dans l’inflation de l’univers ? L’énergie noire ? Oui, peut-être, noire comme le Mal incarné par le vingtième siècle en ses abysses totalitaires. Ou alors, immobilisé, englué dans une stase, temps à l’arrêt dans la reviviscence obsessionnelle du Mal, le nazisme et ses avatars postmodernes ayant, en fin de compte, triomphé partout sur la planète ? Pure hypothèse, car ce Moi futur se pose la question avec trente années d’avance, et la réponse en est déjà modifiée. Information, feedback.
J’imagine que 1940 n’aura plus grande importance dans l’ordre du souvenir du monde de 2040, tout simplement parce que l’Europe aura cessé depuis longtemps de peser d’un poids significatif sur les décisions mondiales.
D’autre côté, « 1940 » deviendra peut-être l’icône globalisée d’une culture du cauchemar, pour le meilleur – « éviter que cela recommence », dans un monde apaisé, dynamique, rééquilibré entre anciennes et nouvelles puissances, entraîné par une boucle vertueuse d’innovation et de croissance durable, ou pour le pire – « à l’heure d’une guerre civile mondialisée » où le double impact d’une course aux ressources rares et précieuses (énergies fossiles, minéraux, nourriture, eaux), associé à des chocs externes (pollution, climat qui danse le rigodon) ramènera à sa juste proportion, d’une guéguerre d’opérette, les péripéties de l’armée française en déroute, et de ce qui s’ensuivit, précisément en ce 18 juin 1940, du chef du Général de Gaulle, dernier représentant de la vieille école du commandement des hommes, extraterrestre en somme pour les futures générations qui ne comprendront pas le sens d’un « appel ».
Et de quoi s’agissait-il au juste ?
D’un appel à poursuivre le combat, à résister. Oui, cela est connu. Mais ce texte a aussi une dimension prophétique, comme tous les grands discours, il « voit l’avenir », il le pétrit. Et aussi une puissance des mots. De Gaulle dit « cette guerre est une guerre mondiale ». Qui en avait si justement conscience en ce bel été 40 ? Avant la bataille d’Angleterre, l’invasion des Balkans, Barbarossa et l’invasion de l’Union Soviétique, Pearl Harbour et l’engagement américain, la guerre du Pacifique, sur tous les continents, tous les océans du globe?
En fait, je crois, oui, que l’Appel du 18 juin, est déjà, aujourd’hui, aussi beau et noble que de l’antique gréco-romain, dont il s’inspire, aussi éternel et désuet que les ruines de la civilisation européenne…
Touristes de l’avenir, visitez les ruines de l’Acropole, et de la mémoire de l’Europe. Prenez exemple sur l’appel du 18 juin.

Et n’oubliez pas, demain, en 2040 !

Vive la République !
Vive la France !




Sunday, 17 June 2012

Ceux qui marchent dans l'obscurité

Les générations futures ne demanderont rien. Elles ne se souviendront même pas que nous avons existé.


Deux ans que je n’avais plus été au théâtre à Bruxelles.
Deux chroniques entendues sur Musique 3, l’une lundi dernier, l’autre vendredi dernier, traversant le bois de la Cambre en voiture, me rendant à mon travail, m’ont décidé.
Rien de classique, ni dans le texte, ni dans la mise en scène : mais un texte fort qui me ferra dès la première réplique -- de mémoire : « Se lever, se mettre debout, mettre un pas devant l’autre, l’homme est fait pour marcher, faire un pas : c’est quelque chose de définitif… » -- mais une mise en scène sobre et forte qui me happa dès la vision d’ensemble des acteurs présents, toujours à six sur la scène, et des trouvailles, des inventions pour faire circuler la parole, les pas, les personnages, la musique, dans un flux ininterrompu de cent et cinq minutes sur le non-sens de la vie, les souvenirs, les petits riens, la mort des vieux, Dieu en personne.
Tous les personnages, incarnations multiples sur le visage des acteurs qui changent de peau, portant valises ou sacs à dos, lampes de poche sous le visage, six visages éclairés par-dessous, monologues, dialogues, polyphonies, même les morts se mettent à remuer, à parler, et Dieu, grandiose trouvaille, sauf qu’on n’entend pas ce qu’il répond de décisif aux questions qui nous taraudent :  « Pourquoi ai-je créé le Mal ? » car le bruit d’un train déboule à ce moment-là. Tous les personnages vont d’un endroit à l’autre dans l’obscurité de la ville, en errance, l’état normal de l’homme debout. Ceux qui se posent des questions sur l’être, ceux qui pleurent le départ de la bien-aimée, ceux qui passent par là et voudraient juste qu’on leur fiche la paix, envie de pisser, de dormir. Ils emportent leur flot de souvenirs, de pulsions, la sarabande infernale des démons intérieurs, la faim « le hareng », le sexe, la pensée « post moderne, Sorbonne et rive gauche ». Et puis il y a aussi ceux qui ne peuvent pas bouger, ou si peu, chaise roulante, les vieux parents, les agonisants, et la question : qui ne franchira pas cette nuit ? La nuit où des fils voudraient bien rejoindre leur vieille mère malade mais décident plutôt de battre le pavé de la ville de leur semelle, une valise à bout de bras. Ils se disent quand même, ces fils qu’une culpabilité ronge, qu’ils devraient passer chez leur mère récupérer l’encyclopédie française dans laquelle il y a réponse à tout.
Le feront-ils ?
Que vient faire Dieu dans cette promenade nocturne ? Et pourquoi tient-il lui aussi une valise ?
Comme c’est étrange, les personnages circulent au milieu des spectateurs, la scène est aussi l’espace entre les rangées de fauteuils, bien espacés. Il y a des lignes blanches, des passages cloutés à vos pieds de spectateurs.
Mais oui, j’ai eu moi aussi envie de me lever, me joindre à la troupe des ces comédiens existentiels, marcher, marcher, marcher, jusqu’au bout de la nuit, en traînant ma valise bourrée de mauvaises pensées, de remords de ce qui aurait pu mais ne fut pas, de ce qui manqua qui n’aurait pas du.
Vous aussi, ne réfléchissez plus, foncez, avant qu’il ne soit trop tard. Réservez vite vos places à l’Atelier 210. Ne manquez pas ce spectacle, retenez ce nom « Hanokh Levin », écrivain israélien qui termina la pièce en phase terminale d’un cancer, mort en 1999, et ce titre « Ceux qui marchent dans l’obscurité ».
Ceux-là. Nous autres.

Tweets III


I lead those who tramp into the darkness. My legion grows at every corner of the city. Souls ask where God hides. You! Yes. Join us to know.

As a young couple we worked hard to find our way. But after fifty years of an intense relationship with my pillow Samantha reached peak sex.

Dad’s picture did not change over the years. I grew older than he did. Now, on his grave, I’m looking at him like a father for his lost son.

Mom was looking after her glasses. Cold tobacco smell floated in the air. The cats ignored me. Returning home, after 50 years wasn’t so bad.

The death of the author was the used book’s title I bought in a creepy store underground. Since I am still here I guess I escaped disappeara

What’s wrong with you kid? You’ve got the same blood and DNA as us, the true humans. But you don’t get it right: double lungs, hearts, head.

The chef prepares molecular burgers within the mini nuclear fusion reactor of this trendy restaurant in L.A. Cooking is a great art, really.

The angels quarreled over my son in the Elysium. Jealousy was in their hearts. Human, too human Jesus: You will suffer for us, on the cross.

I was on my AppleCar watching iTunes, AirPlay driving safely, calling kids iHome. All was good until the software crashed. iDeath is so fun.

Today is go-live of our new Command and Control System. You did a fantastic job, achieved the goal to become expendable. Thanks. Go to hell.

Le homard


Enfin à table !... Il était temps… c’est que je commençais à fatiguer… ces réceptions… rester debout… longtemps… faire semblant de participer aux conversations, à gauche, à droite… ‘Soir Madââme la Baronne … Mes hommââges Duchesse… pas la peine d’entendre les réponses… convenu tout ça, convenu…
L’âge a du bon, tiens, ma voisine de table, elle doit parler fort, je l’entends à peine, que dit-elle ? à qui parle-t-elle ? Ah oui ! amusant, à ce jeune coq de vieille souche bretonne… voyons, les Guilvinec de Douarnenez … oui c’est ça, je me souviens du grand-père, un diable d’homme ! Mais qu’est-ce qu’il a l’air bête celui-là, il fait le beau c’est évident, heureusement que je n’entends plus très bien… toutes ces conversations… convenu tout ça, convenu…
Mais, oh ! cela s’agite ! son vin ! maladroit en plus ! Et il devient tout rouge… oh ! oh ! … comme c’est amusant…
Ah ! ma voisine se tourne vers moi, elle est bien mignonne, qui est-ce ?... Hum… la petite nièce du gendre de la Baronne Chastel… Hum… quelle mésalliance… mais….
— Oui, oui, vous dites ?
… La peur ? Si j’ai peur ? Ah ! mais de quoi ma petite dame !
… Du beurre ! Aah oui… bon je vous le passe immédiatement… et voici… et le voila… mais je vous en prie…
Au fait ! Patrice de la Cour du Pin… pour vous servir… Hum… oui…
Elle n’écoute plus, le jeune Guilvinec la fait rire maintenant, elle s’agite, oh ! pas si fort ! elle se tient les côtes… ça a dû être drôle… bah ! j’ai rien entendu… j’aurais aimé tiens… Finalement, ça me rend un peu triste, oui, je me comprends, cette Toussaint, la dernière pour moi… peut-être… l’année prochaine, si loin… Et je me sens si lourd tout d’un coup…
Mais bon, il le faut, c’est la tradition, dans notre milieu on respecte ces choses-là… C’était laquelle, la première encore ?... Ah il y a bien longtemps… Voyons… je devais avoir quatre ans… la Grande Guerre était terminée, oui, je vois tout d’un coup mon père, il était là, silencieux, sanglé dans son uniforme, raide, la gueule cassée, il me faisait un peu peur… mais quelle dignité ! quel courage ! Il était là, en bout de table, les chandelles répandaient une douce lumière sur sa figure blessée, son bras droit aussi… en écharpe… et nous attendions tous, pas un mot, ah oui, j’ai l’impression d’y être, toutes ces conversations en sourdine, il y n’y avait que le vent, un vent âpre de Toussaint qui hurlait au-dehors pour tous ces pauvres bougres massacrés… et pour quoi ? pour rien ! L’Alsace ? La Lorraine ?... C’était une invocation silencieuse… et puis tout d’un coup, oh oui ! la porte qui s’ouvrit, et la procession des serviteurs qui entraient avec ce homard gigantesque ! rouge ! oh ! tout ce rouge !... tout ce sang !... Mon père pâlit, il se leva de table, sorti…
Et là… que se passe-t-il ?
Tiens… les invités applaudissent… le moment attendu est arrivé… ils entrent… les mêmes gestes toujours, cette cérémonie lente pour les morts… pour les vivants…
Il est là le homard, toujours aussi énorme ! et rouge vif ! Ce homard que l’on découpe, ces pinces… quelle horrible carapace… que c’est laid… ces pinces… ah ! elles me font mal, elles me pincent le cœur, mon âme en est déchirée… où-vas-tu mon âme ? où vas-tu ?

Rédigé en atelier d'écriture, 1è série, 18 octobre 2011

Friday, 15 June 2012

Tous en scène! (II)

Coucou !

Je suis de retour.

Je n’ai pas été absente très longtemps, juste quelques battements de vos cœurs, pendant que votre respiration s’ajustait au rythme des tambourins.

Je suis un peu facétieuse avec vous ce soir, vous verrez apparaître tous mes personnages.

Faites attention au son de cette guitare électrique qui déchire le silence.

Voila !
L’avez-vous entendue ?

Elle annoncera chacune de mes apparitions. Un détail de mon corps changera à chaque fois: ma coiffure, mes souliers, un petit pas de danse irrésistible.

J’ai agrafé un camélia dans mes cheveux d’or, blanc comme l’enfance et sa pureté. Commençons par mon enfance alors. Vous êtes là pour écouter le récit de ma vie n’est-ce pas ? Vous vous attendez à quelque chose de formidable. Vous ne serez pas déçus.

Ce spectacle, j’ai décidé de le monter toute seule, oui, c’est moi qui l’ai écrit, qui l’ai mis en scène dans ses moindres détails, le texte bien sûr, le décor sonore, la musique, les bougies, le rideau du fond. Même les chaises en rond, le désordre apparent, tout est voulu ! Comment je fais pour apparaître et disparaître devant vous ? C’est mon petit secret.

Mon enfance : j’étais heureuse. Je courrais sur les plages, le sable chaud caressait mes pieds nus. Une période de félicité avec le souvenir de ma mère généreuse comme les blés mûrs. Les champs de la mémoire ont été – hélas ! – fauchés depuis.

Oh ! Je risque de glisser trop vite du bonheur au désespoir.

Voila !
C’est déjà fini ! Le déchirement aigu de la guitare.

Je disparais…


J’ai grandi !

J’ai beaucoup trottiné, regardez mes souliers rouges vernis, les talons sont tout usés, comment marcher vite avec des hauts talons ? Avant, j’avançais comme une poule.
J’ai été, oui, ce qui s’appelle une poule de luxe, parfumée de cette fragrance qui évoque la splendeur du diamant.
Vous connaissez très bien cette période de ma vie, tout le monde la connait, le cinéma.
Très jeune, sans expérience. J’ai vite appris.

Regardez mes souliers, les talons ont disparu à force de marcher, de danser, de virevolter.
Je vous les jette ! Attrapez-les ! Souvenirs ! Trophées !

Celle qui était une idole s’est déchaussée, pieds nus devant vous. Retour à la case départ.

Attention !
Ce riff de guitare qui revient !

Vite ! Je m’en vais, je glisse dans le fond de la scène où vous ne me voyez plus. Seule ma voix éraillée est là pour vous, cette voix qui s’est mise à chanter il y a longtemps.
Ah ! Le monde entier a connu ma voix.
Mais là… Silence…

Je remonte doucement du bleu de la nuit. Qui suis-je maintenant ? Je suis redevenue une petite fille. Ma robe bleue ciel avec ce ruban blanc, n’est-elle pas jolie ? Fait-elle illusion ?

E maintenant – enfin – vous allez entendre l’histoire de la fille qui est tombée dans le terrier du lapin, et ce qu’il advint d’elle après sa rencontre avec le Roi de Cœur du pays à la bannière magique pleine d’étoiles.

Il  y a longtemps je trainais mon ennui dans les rues de cette ville…

(to be continued…)

Rédigé en atelier d'écriture, 2è série, 15 juin. Suite de la nouvelle entamée le 8 juin. Parti pris d'une mise en scène. Théâtre pour une voix

Thursday, 14 June 2012

Variations sur "Le Dit du Vieux Marin" de Coleridge




Ce jour-là j'étais convié à la noce mais je rencontrai un spectre en chemin.

“Un jour très lointain, le dernier homme verra l'aube lui dévoiler un monde inconnu. Epris de beauté, il chantera les plaintes et les joies de la Terre dans les douleurs de l'enfantement d'un sens nouveau.”
C'est ainsi que le vieillard me prit à partie, alors que je me dirigeais vers la fête. L'oeil furieux, la barbe sale et encombrée, il me fixait sans ciller. Je ne remarquai pas tout de suite l'absence de paupières.
“C'est le terrible châtiment qu'il encourra, ce dernier homme. Et il essuiera ses pleurs amers, et son regard dissipera les mornes ténèbres...”

La musique me parvenait de l'autre côté de la belle arche fleurie où les époux étaient arrivés, entourés de leurs amis et de rares enfants. Le concert des tambourins et des flûtes soutenait la voix divine de Lisa qui célébrait dans sa pureté l'hymen et l'espoir de la communauté. J'entendais cela et mon cœur se serrait à la pensée de ne pas les rejoindre. Les jeunes gens qui m'accompagnaient s'étaient retournés un instant lorsque le vieillard m'avait arrêté, mais il leur faisait peur et ils ne m'appelèrent pas.
“Je t'en prie, que me veux-tu ?” soufflai-je à l'auguste face. “Laisse-moi m'en aller à la noce. N'entends-tu pas la musique ? Ne comprends-tu pas sa signification ? Aujourd'hui est fête, c'est le plus beau jour de l'année. C'est un mariage, comprends-tu ? ”
Ses yeux surtout m'effrayaient, comme si un crâne luisait au fond des prunelles. L'avais-je offensé d'une quelconque manière ? Je n'avais manqué de respect à aucun des Anciens, et chaque soir avant de m'endormir, je récitais un psaume. Pourquoi semblait-il en colère ? Sa main se posa sur mon épaule et me força à m'asseoir sur le banc. Le cortège sortait à présent de la maison des époux et je tentai de ravaler mes larmes.
“Garde tes pleurs pour plus tard jeune homme, tu n'as rien entendu encore de mon récit, garde-les, tu en auras besoin pour te lamenter sur mon sort...
Tout commença avec le dernier voyage du Bateau Ivre dans les mers du sud.

J'étais alors un marin d'expérience, fier capitaine à peine plus âgé que toi. Mes hommes me redoutaient. C'était la mer qui nous commandait et il fallait suivre sa loi. C'était ainsi, ni plus ni moins que tes rites au matin et tes prières au soir, selon la coutume. Trois fois déjà mon équipage m'avait suivi autour du monde, du Cap Horn à Bonne-Espérance. Mais le Sud reculait toujours plus à chacun de nos voyages, hélas ! Les grandes glaces fondaient et il fallait pousser plus loin pour en ramener le précieux Prisme Vert...
Mais tu sais tout cela, tout le monde connaît les voyages du capitaine Chab, sauf le dernier. A quoi bon te rappeler les souvenirs à jamais perdus de ma gloire ? C'est vain et lamentable. Ecoute plutôt ceci.

Une tempête plus forte nous avait drossé pendant deux jours et deux nuits sous les plus basses latitudes. Le Bateau Ivre entra dans une zone qui ne figurait sur aucune carte récente, un labyrinthe de murailles de glace et de chenaux étroits, une cité figée par le gel avec ses improbables cathédrales. Là-bas, le froid étendait son domaine pour une éternité, inviolable, et par l'homme et par la nature. Dans ce monde de silence, parmi les colonnes de glace qui se perdaient dans les brumes, entre les blocs des palais effondrés sous leur propre poids où dérivaient parfois des compagnies d'ours blancs, nous étions, mon fier équipage et moi, comme des enfants. Nous passions devant des beautés sculptées où brillait parfois le fascinant feu d'émeraude que nous convoitions. La mer, pareille à une écharpe de velours en fusion, collait aux flancs du navire, et nous progressions lentement, stupéfaits, entre le rêve et l'éveil.

Un oiseau élut domicile à bord du navire. C'était un albatros, le compagnon des gens de la mer. Rapidement, il devint l'ami de mon équipage. Allons lui parler dirent mes hommes couverts de lourdes pelisses, l'haleine presque figée, demandons lui quel est cet étrange pays, et s'il est loin des siens. Peut-être pourra-t-il nous montrer la voie qui mène à la mer libre ?
Oiseau, bel oiseau doué qui te posa sur mon navire, pourquoi ne t'enfuis-tu pas immédiatement du Bateau Ivre ? Pourquoi parlas-tu à nos coeurs attendris avec tant d'humanité ? Nous t'écoutions et riions à nous en réchauffer l'âme. Une miche de pain te fut accordée, un poisson aussi, presque rien, une offrande de peu pour l'ami des marins.

En ce temps là, il n'y avait pas encore beaucoup d'espèces modifiées qui eussent prospéré hors des maisons de nos savants. Si la race humaine devait disparaître un jour, ce que nous savions tous depuis notre plus jeune âge, les Anciens et leurs livres en portaient témoignage, trace irréfutable, alors peut-être, la parole et l'esprit nous survivraient-ils, à la condition que cette flamme bien fragile se transmette, par-delà nous, aux esprits animaux les plus adroits, les plus doués. L'albatros que nous avions recueilli était de ceux-là.
Or toute la nuit il parla avec nous, et le jour pâle et maladroit se glissa dans les murs de glace tout autour du Bateau Ivre.

Mais malheur ! Qu'avais-je donc fait cette nuit-là ? Pauvre, pauvre de moi !
J'avais bu l'ambre interdite, la liqueur maudite des prismatiques qui rêvaient enchâssés dans leurs écrins de glace. Dans les cités, des hommes comme toi peut-être en tiraient un commerce d'or, mais j'avais bu de leur suc sans qu'il fut neutralisé et transformé en l'élixir de longévité qui se consomme dans les arcologies. J'avais bu par ennui, par paresse et par défi. Chab contre les Cités ! Chab et son orgueil démesuré !
Que n'avais-je écouté l'albatros !

Alors la nuit, ma nuit, s'alluma de mille feux. Instantanément, tout l'horizon creva de chaleur sous une averse rouge. Un oeil s'élevait, immense et tourmenté... Et l'oeil me dit : prends ton fusil et tue l'oiseau. Il porte en lui une plus grande malédiction que l'ambre. Tu dois réaffirmer ton autorité sinon ton équipage rira de toi. Voila les paroles de l'oeil pendant cette terrible nuit, où je voyais l'horizon s'embraser d'un bout à l'autre de la Terre...”

Jusque là, j'avais écouté sans ouvrir la bouche, mais je n'y tenais plus.
“Vous avez tué l'oiseau ? Vous avez fait cette ... chose ?”

L'absence de paupières conférait à son regard une inquiétante fixité. Pour toute réponse il me regarda droit dans les yeux et je faillis m'évanouir.

“J'étais remonté sur le pont avec le fusil. A l'instant, l'oiseau s'envola, et sans hésiter, j'épaulai et tirai. Avant même que mon équipage ait compris ce qui se passait, l'albatros s'abattait à nos pieds, touché à mort...

Il n'y eut plus aucun bruit, plus aucun rire, mais des bouches rondes prêtes à crier, des marins trop effrayés pour lever la main. Un de mes hommes finit par rompre le silence :
- Capitaine ! Vous avez tué l'esprit d'un marin !
Ma démence s'exprima sans retenue.
- Fous ! Vous ne comprenez donc pas ? C'était le maudit venu nous séduire, pour nous égarer à jamais dans ce désert glacé.
J'entendais chuchoter les hommes :
- L'ambre, il en a encore bu, regardez la couleur de ses yeux...
Je dis alors à l'imprudent marin qui défiait mon autorité :
- Prends l'oiseau, passe lui une corde et attache-le à mon cou. Ainsi tu verras si je marche droit ou si j'ai l'esprit fourchu. Tu comprendras qu'il n'y avait pas d’autre d'issue. Le maudit suspendu à mon cou, nous sortirons de cet enfer dans une journée, je vous le promets à tous. Nous regagnerons nos foyers, et nous pourrons tous dire à nos familles que la nuit rouge a été vaincue, qu'il est apaisé, l'oeil dans le ciel.
Alors, las de tant de gratuité et d'amères pensées, ils se traînèrent toute la journée dans le murmure et l'angoisse.

Ainsi que je l'avais prédit, nous retrouvâmes la mer libre au crépuscule. Sous le ciel strié des couches somptueuses d'une étrange géologie, de grandes colonnes aux cannelures incrustées montaient la garde sur les rivages convulsifs que nous quittions. Face à la mer ouverte, leurs piliers s’écroulèrent, et les rumeurs des temples se répandaient en fontes de glace.
C'était la mort du rêve sans doute.

Ecoute bien la suite maintenant. C'est ici que le voyage du Bateau Ivre prend une tournure fatale et que nous entrons dans un autre pays, une contrée de prodiges qui hantera longtemps les poètes à venir.
La mer calme et lisse devint une huile grasse agitée de remous malsains. Alors que la nuit s'installait, la chaleur s’accumula très vite, plus épaisse que la fumée des incendies de mon délire. L'albatros pesait de plus en plus lourd à mon cou. Nous sentions qu'il faudrait livrer bataille contre la nuit et ses sortilèges. Les mots ne sortaient plus de nos bouches en feu, ils nous collaient à la langue et au palais comme une pâte dans laquelle nos pensées se fragmentaient et se mélangeaient en une molle bouillie. Comment un capitaine pouvait-il combattre s'il ne pouvait plus nommer l'ennemi ?
Plus rien ne bougeait, hormis la peur qui sautait de l'un à l'autre en nous griffant le visage.

C'est alors que nous vîmes les abominations vomies par la mer, les corps pourris offerts à la débauche des poulpes et des squales. Du fond de l’eau et de ses tombeaux, les restes de marins morts remontaient à la surface qu'ils parsemaient de morceaux luisants. Ce n'était pas l’océan que cette plaine, mais un mélange, qu'il vaut mieux taire, de mort et de voracité, une épaisseur d'outres gonflées et d'algues ! Les bras s'agrippaient à la coque et tiraient de toutes leurs forces de damnés. Nous ne bougions plus. A bord, ce n'était plus que plaintes et terreurs. L'humanité avait déserté le Bateau Ivre et les mers du Sud nous exécraient.

Au petit jour les créatures s'étaient enfoncées dans leur magma, et l'eau redevint ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être. Mais une étrange langueur s'était emparée de tout l'équipage. Affalés, épuisés, ils avaient le regard vide des condamnés, la morne allure du désespoir et de l'absolue soumission au destin. La journée passa ainsi sous un soleil accablant et le navire ne bougeait toujours pas. Nul vent, nul oiseau dans le ciel, et nos réserves d'eau douce s'étaient transformées en eau putride !
L'oiseau pesait dix fois son poids à mon cou, mais je me forçais à grimper dans les cordages, je ne quittai presque pas le poste de la vigie en haut du mât. C'est ainsi qu'à la fin de la journée je vis un bateau venir dans notre direction.

Oh bref enthousiasme ! Un navire, un navire ! criaient les hommes, leur énergie retrouvée. Mais comment se déplaçait-il ? Il n'y avait ni vent ni courant, et cela faisait un siècle qu'il n'y avait plus que des bateaux à voiles qui naviguaient sur les mers de plus en plus étendues du globe. L'inconnu s'approchait rapidement du Bateau Ivre, et nous pouvions mieux distinguer les détails de sa structure, étrangement familière. Il était en mauvais état, les voiles déchirées, le château arrière ruiné, et il se rapprochait toujours plus vite.
Ah malheur ! J'étais marqué du sceau de l'infamie, mon geste sot et cruel envers l'albatros nous avait condamnés. Les puissances mauvaises qui s'étaient révélées dans ma nuit furieuse, entamaient une nouvelle danse de mort, car ce qui venait vers nous, ressemblait à s'y méprendre à l'image en miroir du Bateau Ivre, issu des régions infernales, ou d’un futur désolé, lorsque l'homme aura disparu de la surface de la terre et des eaux. Navire fantôme muni d'un équipage fantomatique, notre double en la mort s'estompait, se déchirait en lambeaux blancs à mesure qu'il se rapprochait de nous. Ou bien était-ce nous qui devenions de plus en plus évanescents ? Je ne saurais le dire, tant d'événements incompréhensibles se sont produits depuis que j'ai bu à l'ambre interdite, à la liqueur de longévité fraîchement pressée du flanc des minéraux prismatiques. 

Qu'importe, car la mort était au rendez-vous et nous entendîmes tous, avant la conjonction fatidique, avant que l'autre navire tel un brouillard ne nous traversa de part en part, nous l'entendîmes haut et clair, te dis-je !”
Je ne pouvais plus supporter les bavardages de ce vieux fou, mais son regard me clouait toujours sur le banc, devant le portique par où la noce était passée, il y avait une éternité.
“Et qu'avez-vous donc entendu ? ” parvins-je à articuler...
Il y avait une lueur de triomphe dans ses yeux lorsqu'il me répondit.
“C'était une voix féminine qui riait et qui riait. Un coup de dés jamais n'abolira le hasard disait-elle, et les dés roulaient et nos os s'entrechoquaient...

La lune était pleine dans le ciel. Un grand calme descendit sur nous à l'instant où le mirage s'évanouit. Mes hommes se donnèrent l'accolade et me regardèrent tous ensemble, avant de s'écrouler, sans une parole, sans un cri, les uns après les autres sur le pont. Les uns après les autres, ils tombèrent tous, un dernier regard lancé dans ma direction. Un jeu de quilles, elles s'effondraient en mesure : voila ce qui arrivait à mon équipage ! Et moi, l'oiseau pendu au cou, je les regardais mourir les uns après les autres. Quatre fois vingt gaillards vaillants, quatre fois vingt coeurs d'hommes pour qui saignait le coeur d'une mère, d'une épouse, d'un enfant. Quatre fois vingt, ils tombèrent, et de la mort j'eus quatre fois vingt éclairs...
- Etes-vous vivant ? ” demandai-je au vieillard. “Votre main est froide et vous êtes si fatigué...
- Mort ou vif, j'ai traversé les nuées ardentes et les cieux cramoisis, le sang des archipels et l'aube aux éclats rupestres sur d'autres mondes que ceux-ci. J'ai fait glisser dans la mer le long des méridiens, les orgueilleuses cités qui dressent leurs remparts. Et j'ai vu tant de merveilles que plus jamais mes yeux ne se sont fermés, car d'une lame fine je me suis coupé les paupières. J'ai affronté le regard de mes hommes morts qui me fixèrent sept jours et sept nuits durant. J'ai soutenu leur réprobation, leur conciles muets et la plainte de leurs chansons qui retentissait dans les voiles. J'ai soutenu plus d'horreur qu'un homme comme toi ne peut en concevoir. Pourquoi ? Pour expier ?

Car je te le dis jeune homme ! Il est aboli le grand sein maternel !
Par ta faute et la mienne, par la faute de toute l'humanité, les temps que j'annonce sont déjà incarnés. Nous n'avons plus d'enfants, nous n'avons plus d'horizon, les eaux qui montent deviennent notre immense tombeau. J'ai tué l'albatros, certes ! Mais qu'avons-nous fait de la Terre ? Qu'avons-nous fait de la Terre ? Notre race est maudite et se vide comme un puits bientôt sec. Nous inventons des philtres et des élixirs, des substances de rêves et de longévité, mais qu'aurions-nous encore à raconter aux générations futures qui n'adviendront plus ?

Il y a encore quelques rares mariages, certes. Je les ai vus vêtus de vert et de blanc, ceux qui sont passés ce soir près de nous. La mariée mourra dans un an de fausses couches. C'est une créature de mer qu'elle engendrera, un serpent aux écailles dorées qui tordra ses anneaux. Je les ai vu ces splendides serpents, ils jouaient lors de mes longues nuits solitaires, ils plongeaient, et mêlaient leurs anneaux en noeuds fluides et lents sous les lumières de la lune. Ils me montraient le chemin que la vie prendra, là-bas, dans ces mers ignorées qui calmaient ma douleur.

Je vécus ainsi, je ne sais quelle durée, la nuit durait sans cesser jamais de se lever. Sitôt la Lune avalée par les eaux, la revoilà qui montait à l'horizon ! Et la Lune grossissait à chaque fois, un peu plus, un peu plus à chaque tour dans le ciel. La Terre était devenue un immense vaisseau qui volait dans l'espace à la rencontre de la Lune, toutes les lois connues étaient abolies, la nuit succédait à la nuit, la mer avançait comme un long tapis sous le Bateau Ivre, immobile, magnétisé par l'oeil lactescent. Je distinguais clairement les mers mortes et les vallées du compagnon de la Terre, et je me demandais où le voyage allait s'arrêter.

Un miracle se produisit.
Les marins qui gisaient sur le pont commencèrent à bouger. Ils se levèrent et se mirent à l'ouvrage comme à l'accoutumée. Les voiles furent hissées et le Bateau Ivre s'envola tout d'un coup vers la Lune, gonflé d'un bon vent frais qui nous propulsait à travers l'espace. L'étrange vie-en-la-mort qui s'était emparée de mon équipage pénétra aussi l'oiseau qui pendait attaché à mon cou, l'albatros que j'avais tué et dont je payais la mort d'un prix élevé. Cette force s'empara du corps de l'oiseau et, d'un brusque mouvement, je défis la corde qui le retenait attaché.

Ah ! Superbe vision que l'albatros déployant ses ailes… Grâce de l'âme, immanence de la justice qui vole d'un monde à l'autre.
Et le Bateau Ivre suivait l'oiseau des marins sur les flots noirs de l'espace, à la rencontre de la Mer de la Tranquillité. L'équipage se groupa autour de moi, et mes hommes à leur tour s'élancèrent dans le vide après m'avoir salué de la main. Mais ce n'étaient point leurs corps qui partaient, les esprits quittaient ce monde pour un autre, sereins, leur mission accomplie. Une longue procession de silhouettes blanches me précédait pendant cette dernière étape du voyage.

La Lune… La maison des âmes peut-être, le refuge des pèlerins du salut. J'ignore quel est le sens de tout ce que j'ai vécu, mais mon histoire n'est pas achevée, elle ne s'achèvera qu'avec la mort de la Terre, lorsqu'il n'y aura plus personne pour m'écouter.
Le bateau se posa en douceur sur le fond sec de cette Mer de la Lune qui avait été foulée jadis par les premiers hommes, il y a bien longtemps, à une époque bénie où chantaient les idoles et notre punition dans les Jardins souillés d'un monde stérile.
Tout s'était arrêté, je demeurais seul à bord.
- Oui, et que s'est-il passé à ce moment là ? ” demandai-je au vieillard. J'étais épuisé, la nuit s'achevait et il me fallait maintenant savoir ce qu'il ne faut pas prononcer tout haut.
“ Il ne s'est rien passé. Il ne se passera plus jamais rien désormais, me répondit-il, l'oeil presque éteint. Plus rien ne peut advenir que ce qui fut.

Il fut un temps où je riais. Cela n'est plus.
Il fut un temps où j'aimais. Cela n'est plus.
Il fut un temps où je buvais à la liqueur qui procure de sauvages visions. Cela n'est plus.
Il fut un temps où je voyageais au clair de la Terre. Cela n'est plus.
Il fut un temps où je racontais mon histoire à ceux qui pouvaient m'entendre. Cela n'est plus.
Ah que cesse la malédiction ! Que cessent les aiguilles du temps de remonter, de relancer la répétition.

Plus rien ne bougeait là-haut, sur la Lune. Ce monde mort était le reflet de mon désir, un champ de ruines abandonnées depuis des temps immémoriaux. Alors je priai l'ambre et les dieux infernaux qui sommeillent dans l'élixir de me fournir une ultime vision, une dernière promesse d'absolu. Puisque j'avais bu à la source du paradoxe alchimique qui nous accorde la longévité mais nous refuse si souvent de procréer, je pouvais prononcer à mon tour les paroles d'un ancien philosophe : on peut mourir d'être immortel . Le théâtre de l'avenir me présenta une dernière scène.

Un jour très lointain, le dernier homme verra l'aube lui dévoiler un monde inconnu. Epris de beauté, il chantera les plaintes et les joies de la Terre dans les douleurs de l'enfantement d'un sens nouveau...”
Alors, le vieux marin souleva pour moi un coin du voile. Il sortit de sa poche une petite fiole remplie d'un liquide vert foncé.
“Une seule goutte suffira ” dit-il, “et tu sauras quoi dire plus tard à ceux qui viennent après toi ”.
Cette unique goutte, comme je la sens encore après toutes ces années, ma langue s'imprégna de son mélange de vieux bois et de parfum d'automne, de résine sûre pétrie dans du miel avec un peu de fumée, elle fut habitée par une mémoire qui s'égoutte encore après toutes ces années, dans mes mots et mes chansons, comme une pluie de minuscules gouttelettes qui renferment une parcelle de temps...
“Le moment est venu de te quitter à présent, Invité des Noces. Tu t'en iras rempli de ma science alors que je me traînerai encore et encore. Mais qu'importe, j'ai une tâche à conduire, et toi, une famille sur laquelle veiller, car sache-le, ce ne sont plus que ceux-là qui sont encore capables de m'écouter et que je choisis pour raconter mon histoire.”

A cet instant précis, je sentis mon esprit se libérer de l'emprise magnétique du vieux marin. La nuit se retirait, et avec elle le marinier s'en allait porter ailleurs sa parole, lourde comme le poids de ses ans.

Rentrant chez moi, je compris pourquoi il m'avait choisi, en assistant au réveil de mon unique enfant, ma fille si précieuse et si chère.

“Oh Papa, raconte-moi une histoire...”



Archive. Texte rédigé vers 1996, publié sur Icarus, le site (légendaire) d'Alexandre Garcia, consacré à des nouvelles de science-fiction et de fantastique. Ce site a depuis lors fait naufrage, perdu à jamais avec les flux et les reflux de la Toile. 
Voila, ce texte resurgit maintenant des profondeurs de l'abîme...
Il s'agit bien évidemment d'une adaptation du célèbre poème de Samuel Taylor Coleridge: "Le Dit du Vieux Marin" (1798). Ce qui m'avait autant fasciné que le texte à l'époque, c'étaient les hallucinations de Gustave Doré, illustrateur de génie. Le poème de Coleridge est disponible un peu partout, par contre, le livre avec les 42 illustrations de Gustave Doré publié chez Voiles/Gallimard en 1978, sous la traduction d'Henri Parisot devrait être disponible en cherchant un peu chez les bouquinistes... En voici la page de couverture...