Monday, 30 July 2012

Chris Marker In Memoriam (29 juillet 1921 - 29 juillet 2012)

le 11 mars dernier j’évoquais la disparition d’un maître moebius ce soir hélas il s’agit de parler de chris marker maître de la mémoire imparfaite témoin engagé du siècle cinéaste influent et discret les amateurs éclairés le connaissent depuis 1962 la jetée roman photo filmé voyage dans le temps amour plus fort que la mort beaucoup d’autres films aussi et des textes et de la vidéo et du multimédia un artiste complet non pas de filmographie savante ce soir je choisis parti pris pas de ponctuation la pellicule se déroule le montage est fait dans le cerveau du lecteur liberté d’interpréter le flux une image qui obsède un profil de jeune femme le voyageur dédoublé le cinéma comme incarnation des corps de mémoire exemple de passerelle jetée entre vertigo et la jetée hitchock marker kim novak et la belle inconnue un autre film majeur aussi sans soleil 1982 documentaire ou oeuvre de fiction allez savoir il faut regarder tenter de comprendre s’immerger dans le fleuve en renaître esprit avec chris marker auteur d’images animées ce que nous regardons c’est notre processus d’oubli à mesure à l’oeuvre j’ai un jour pensé l’alzheimer cela ressemble à un film de chris marker j’ai voulu écrire une nouvelle sur l’angoisse de cette maladie en évoquant l’atmosphère du japon du cap vert de paris les mots de sandor krasna double de marker ses lettres lues par florence delay mais n’y suis pas arrivé ses films m’inquiètent et en même temps voir les quelques secondes d’introduction à sans soleil c’est entrer en grâce à la fin du voyage tout ce qui reste ce sont quelques images d’une pellicule tremblotante je cite l’incipit du film roman  La première image dont il m’a parlé, c’est celle de trois enfants sur une route, en Islande, en 1965. II me disait que c’était pour lui l’image du bonheur, et aussi qu’il avait essayé plusieurs fois de l’associer à d’autres images - mais ça n’avait jamais marché. II m’écrivait : «... il faudra que je la mette un jour toute seule au début d’un film, avec une longue amorce noire. Si on n’a pas vu le bonheur dans l’image, au moins on verra le noir.» si on n’a pas vu le bonheur dans l’image au moins on verra le noir à la fin de notre voyage sur la terre c’est peut-être le choix entre paradis ou enfer qui se pose chris marker avait compris il a rejoint la terre des immémoriaux en compagnie des chats qu’il aimait tant de quelques livres de quelques images peut-être ces enfants sur une route en islande peut-être le profil d’une jeune femme





Friday, 27 July 2012

Tweets VI


In relativistic quantum fields, a broken continuous symmetry leads to the emergence of the Cheshire cat’s smile. Thanks to Nature, I’m free.

Upgrading my MacBook Air to OS X Mountain Lion. Waiting for the download to complete. Software rimes my days and nights. Man in the machine.

Insects fly in militarized wings. We bioengineer competing species to repel them. The arms race puts a spell on us. Our choice ants or bees?

To get us tapping our mobiles every 10 seconds for a tweet is the closest we can get of a telepathic link. I go to sleep now. You shut down.

This is tweet automation based on algorithmic software. Cute and to the point, no fuss. What the hell does it tell? My author is point dead.

Cash flows evaporated under the sun of recession. The company is being sold on its naked balance sheet. Here come the vultures. Prey for me.

The new managerial mantra: masters and slaves bound with a service level agreement going down to fishes and whips. You slaves love the whip.

These procedures enlighten us with poetry. People’s time get sliced in quanta. Managers talk of performance indicators. There will be Light!

I found a new reason to operate in the company: implement an aggressive cost-cutting program. At the end, I will obliterate myself. Success!

The corporations had sent their delegates into the elegant mansion for a two-days special event. At the end I managed to survive. Here I am.

Saturday, 21 July 2012

Carnets volume II


Fragments, fiches, pensées - Carnets volume II contient les retranscriptions des brouillons, idées, miscellanées qui se bousculent sans cohérence hors de ma tête et dont je tente par l’écriture à discipliner le flux. C’est peut-être ici que l’identification de l’écriture à du « work in progress » est la plus pertinente. Des indications de date permettront pour certains passages de faire le lien avec les entrées et les sorties du Carnet I. Pour le reste cela me regarde. C’est mon journal brut, expérimental.



The Cumberland Hotel Entrance Hall, London Feb. 2008 (photo de l'auteur)


Carnet d'écrivain


Quand je lui ai montré ce que j’étais en train de faire, Aude m’a dit :
— C’est un carnet d’écrivain !
Cela m’a rassuré, je pensais être en train d’écrire un roman. Auparavant je m’étais gratté la tête assez loin avec des questions du genre :
— Qu’est-ce qu’un roman de nos jours ? A quoi je répondais :
— A peu près tout ce qu’on veut, tout ce qui se publie sous l’étiquette de « roman ». Tout et n’importe quoi surtout.
Je me sentais soulagé de ne pas avoir un jour à proposer à un éditeur ce carnet comme un roman qui n’aurait pas été pas un vrai roman mais qui aurait prétendu quand même être un roman au deuxième degré.
— Vous voyez bien ce que je veux dire non ? Quand même cher éditeur, quelles sont vos lettres?
Ah ! Pauvre Editeur ! Tomber dans le piège tendu par ces mauvais romanciers qui confondent œuvre d’art, bricolage et gonflettes intellectuelles ! Tout ça c’est la faute à Tel Quel, au Structuralisme et à tous ces ânes de la Sorbonne. Enfin, quand je pense que ce carnet aurait put devenir un vrai-faux roman publié chez un vrai éditeur dans une version légèrement différente du monde… Au lieu de montrer bêtement ma liasse de papiers à Aude  à la fin de l’atelier en lui demandant : « Tiens, que penses-tu de ce roman ? », je me serais précipité hors du Pêle-Mêle en vitesse pris d’un envie subite de pisser tranquille chez moi. Et on se comprend ! Pas publié dans un fanzine, pas du « blog », pas auto-publié, non ce livre, il aurait été montré à la Télévision, on aurait parlé de lui ! Chez Gallimard, Collection Blanche ! Et le Goncourt ! Voila, c’est juste un exemple, à quoi ça tient le destin quand même, on se le demande ?
— Admettons l’hypothèse: que se passerait-il dans ce monde alternatif ? me demanda soudain cet éditeur imaginaire…
— Vous vous demandez un peu où tout ça nous mènerait, non ? Et bien, une preuve de plus des pires travers dans lesquels est déjà tombée l’écriture romanesque…
— Toutefois – si tel devait être le cas « dans le monde alternatif»…
— Je n’y aurais prétendu à aucune originalité, absolument ! Car qu’y aurait-on trouvé dans cette « Métamorphose de C. », sinon du « brol » (comme on dit à Bruxelles, une annexe de la cave ou du grenier), c’est-à-dire beaucoup de désordre, rarement une chose intéressante ? Dites-moi : les exercices bruts produits dans l’atelier d’écriture d’Aude, quel intérêt auraient-ils eu à figurer dans ce roman, c’est du documentaire non ? Vous lecteur n’y trouveriez rien que des exercices...
— On appelle ça des propositions d’écriture. C’était Aude qui tout d’un coup revenait dans la conversation. J’aurais un peu réfléchi : « Oui, c’est mieux. Je vous propose, vous disposez ». Ensuite j’aurais fait mon malin :
— Mais enfin Aude, tout le monde connait le mot de Stendhal sur le roman : « un miroir promené le long d’une route », et bien, cela aurait commencé par des petits cailloux sur une route…
— Admettons ! Elle m’aurait dit comme ça la maline… Et puis elle aurait ajouté :
— Quelle route ? Et qui s’y promènerait tranquille, juste pour voir, en curieux ? Non, quand tu entres dans un roman tu t’attends à un récit, des personnages, des points de vue, enfin plein de choses intéressantes !
Elle avait raison, il valait bien mieux m’entendre dire « carnet !»… Ceci est donc un carnet, oui ! Mais d’écrivain ! Cela vous pose mieux son homme que de se promener dans un carnet d’adresse ou d’attendre le prince charmant du carnet de bal.
— Alors un peu plus loin dans le carnet, tu vois-là, il y a deux nouvelles : « Quitter Byzance » et « Le Mur »…
— Ah !
— Le lecteur y découvrira des décors, des intrigues, des personnages, mais il se demandera encore qui est en train de se promener sur cette route et dans quel but. Et puis la pièce de résistance : « Août Quatorze », c’est le roman (le vrai) qui te transforme une partie de plaisir un peu futile dans des chemins de campagne en une course plus sérieuse à travers des paysages urbains en ruine…
— Oui, intéressant…
Je sentais qu’il en faudrait un peu plus pour l’impressionner…
— J’ai encore ajouté des « Notices », une « Bibliographie », une « Fiche clinique » de l’auteur et même un « Roman-photo »…
Alors là elle faisait la moue.
— Et bien oui, c’est quand même toi qui nous as parlé de Sophie Calle ?
— C’est vrai.
— Il parait que c’est une artiste à la première personne… Elle prend des photos, elle écrit des trucs… j’aime bien ce qu’elle fait … je ne t’ai pas dit mais je suis tombé par hasard (on dit ça) sur le livre de son exposition au Centre Pompidou en 2003, ici, chez Pêle-Mêle « M’as-tu vue ? ». C’est très bien, il y a quelque chose qui interpelle, c’est de l’art vécu, du vécu en art… c’est bizarre… Beau ? Non, on ne peut pas dire… c’est… mais oui, c’est un « carnet d’écrivain ! ».
J’étais content de moi tout d’un coup, voila : je me prenais pour Sophie Calle !
Qu’est-ce qu’un roman de nos jours ? Vraiment n’importe quoi !
Aude a lancé une vanne au moment où je sortais, la porte était fermée, les deux « barbouzes » de la bouquinerie étaient pressés de rentrer chez eux :
— Rester enfermé au Pêle-Mêle toute la nuit ! En voila une proposition d’écriture ! Je suis rentré à la maison, mon petit délire en tête…


19 Octobre 2011

Tweets V


My last day on Earth. You’ve done a great job! says Father. I’m not convinced. Humanity had enough time to learn. Let’s stop the experiment.

My last day in Hell. You will learn to be kind, generous tells my father. Listen to people, heal, preach for good. Pay attention here Jesus!

My last day in Paradise. You must grow up tells my father. Educate yourself! Go to work! Travel! You are such a useless moron. Get out Adam!

He drove the car in the wrong lane, took a ferryboat to the islands. No escape, you move on ! said the greek cop pointing a gun on his face.

The sleepless man has been monitored extensively in the lab for weird interactions between brain states. A backup restore could be the cure.

Nicely said Mister Nobody. but you will not trump anyone else with your tricks. With a perfect shot in the eye clown Everyman killed Nobody.

A group of German tourists armed with assault guns and flash explosives is enacting 1941 in a quiet Cretan village, killing all men over 14.

The cartel’s priest was chopping heads in honour of Holy Lady of Death. The bodies were dumped into the streets of Mexico city for tourists.

I was declared clinically dead, my brain waves flat, no heart beat,  nor breath thoughts emotions. Really? I testify a corpse can still cry.

What do you want? I was lost in translation between three languages, two countries, two jobs (official, secret), a daughter in the US and I.

Tuesday, 17 July 2012

Grèce IX (End)


Athens International Airport
La civilisation des aéroports. Confessions at the Airport. J’apprends que l’écrivain Alain de Botton a écrit un livre après avoir passé une semaine déguisé en employé à l’aéroport d’Heathrow. Il y a recueilli des observations, des confessions de voyageurs...

Je me suis souvent demandé si les meilleurs postes d’observation de notre monde n’étaient pas ces lieux anonymes et multiples, ces lieux de transit, de passage, de voyage, d’attente: autoroutes, gares, aéroports, terminaux. Les routes invitent à la méditation, quand je suis seul en voiture et roule, roule, mon esprit flotte, dérive, librement, il prend tout ce qui s’offre à lui, bribes de conversation à la radio, musiques, lumière du ciel, flux des véhicules, force de la pluie, ballet des phares, des couleurs rouges, orangées, blanches, brillantes, ou de leur absence, ou de leur manque, ou de leur fuite en avant.
Mon esprit flotte alors dans le passé, dans l’avenir, dans les cinq prochaines minutes, dans l’enfance...
Un aéroport est une expérience particulière lorsqu’on y est contraint par de longs moments d’attentes, correspondances, retards. Ce sont les meilleurs moments pour en profiter.
Il me vient des souvenirs de ces moments, mais aujourd’hui mon avion est à l’heure et je n’ai plus beaucoup de temps.
Il me revient juste pour clore ce mini-journal d’une translation en Grèce de citer dans le texte... car pour quelle raison ce motif s’est-il imposé, qu’importe, mais pour le plaisir, de découvrir ou relire les grands classiques de notre civiliation... Si Eschyle, ou Sophocle, ou Euripide vivaient de nos jours je suis certain qu’ils écriraient des tragédies dont la conjonction scénique serait un aéroport, ou une gare, ou une autoroute...
... Les Perses (Eschyle)
Ἄτοσσα
Ταῦτα δὴ λιποῦσ' ἱκάνω χρυσεοστόλμους δόμους
καὶ τὸ Δαρείου τε κἀμὸν κοινὸν εὐνατήριον.
Κἀμὲ καρδίαν ἀμύσσει φροντίς· ἐς δ' ὑμᾶς ἐρῶ
μῦθον οὐδαμῶς ἐμαυτῆς οὖσ' ἀδείμαντος, φίλοι,
μὴ μέγας πλοῦτος κονίσας οὖδας ἀντρέψῃ ποδὶ
ὄλβον, ὃν Δαρεῖος ἦρεν οὐκ ἄνευ θεῶν τινος.
Ταῦτά μοι διπλῆ μέριμνα φραστός ἐστιν ἐν φρεσίν,
μήτε χρημάτων ἀνάνδρων πλῆθος ἐν τιμῇ σέβειν
μήτ' ἀχρημάτοισι λάμπειν φῶς ὅσον σθένος πάρα.
Ἔστι γὰρ πλοῦτός γ' ἀμεμφής, ἀμφὶ δ' ὀφθαλμῷ φόβος·
ὄμμα γὰρ δόμων νομίζω δεσπότου παρουσίαν.
Πρὸς τάδ' ὡς οὕτως ἐχόντων τῶνδε, σύμβουλοι λόγου
τοῦδέ μοι γένεσθε, Πέρσαι, γηραλέα πιστώματα·
πάντα γὰρ τὰ κέδν' ἐν ὑμῖν ἐστί μοι βουλεύματα.
ATOSSA.
Voilà le souci qui m'amène; oui, c'est pour cela que j'ai quitté ma splendide demeure et ce lit où je reposai près de Darius. Et moi aussi l'inquiétude pénètre mon cœur de ses traits. Je l'avouerai, je suis loin d'être sans crainte. Oui, mes amis, je tremble que la redoutable Fortune ne s'enfuie loin de nous, soulevant la poussière du sol, et renversant de son pied cet édifice de prospérité qu'a élevé Darius non sans l'assistance de quelque dieu. Donc mon cœur est en proie à une double inquiétude : les plus grands trésors, sans défenseurs, ne gardent point leur prestige ; et, sans trésors, la puissance, quelle qu'elle soit, ne resplendit jamais de tout son éclat. Nos richesses n'ont pas souffert ; mais je crains pour l'œil de ce corps. Car l'œil d'une maison, c'est la présence du maître. Vous voyez mon trouble : dans cette incertitude, Perses, fidèles vieillards, j'ai besoin de prendre votre avis ; C'est de vous seuls que j'attends des conseils salutaires.


La Reine Atossa en sa splendeur...



Dans l’avion...
Lu le dossier “The Urban Age” du magasine 2Board (glossy business class) distribué à l’aéroport (disponible en ebook ici):

Liens évidents entre les grandes villes et les aéroports, gateways, stations, portes d’entrées de la civilisation urbaine globalisée. Liens avec les rêves aériens des classes aisées qui se connectent d’une cité l’autre en réinventant ces lieux post-modernes de vie et d’évasion que sont les grand musées, les galleries d’art, les hôtels de prestige et les restaurants à la mode.
Cela me rappelle certains cauchemars, dystopies de la science-fiction: en particulier, cette idée développée par Serge Lehman dans les années quatre-vingt dix avec la série F.A.U.S.T. d’une caricature du village global, (le Village) chanté par les partisans de la terre plate, au doux nom de Darwin Alley (tout un programme), sorte “d’autoroute métaphorique transnationale” dans laquelle évolue en circuit fermé la minuscule fraction la plus riche de la population mondiale, où le concept même d’espace, de territoire, de pays, de nation, est éclaté, court-circuité, transformé par le nomadisme de cette classe de privilégiés qui voyage sans cesse d’un hub méga-urbain à l’autre et ne connaît littéralement que cela du monde: une accrétion d’expériences d’hôtels, de piscines, de boîtes de nuit, d’aéroports. Tout le reste du monde est le Veld qui retourne à l’état sauvage (l’état de nature où croupissent les 99.99% de l’humanité).



Bienvenue au Village

....
Fin des transmissions


Sunday, 15 July 2012

Grèce VIII


... Les Perses allaient encore recevoir une bonne gifle des grecs plus tard lors de la bataille de Platée (479 av. J.C.), et puis la roue de l’histoire allait tourner pendant un siècle et demi jusqu’à ce qu’un certain Alexandre décide de porter le fer et le feu de la conquête sur le territoire de l’Empire Perse avec le succès que l’on connait (entre 334 et 323 av. J.C.)
... Or, ce matin je découvre par le plus grand des hasards, tombée dans ma boîte aux lettres électronique un article du BBC News Magazine: Alexander the not so Great: History through Persian eyes

... Ah! Les historiens devraient plus souvent pratiquer l’exercice du regard croisé, de la critique épousant le point de vue de l’autre, en somme une variante du petit jeu:
“je te tiens
 tu me tiens
 par la barbichette,
 le premier
 qui rira
 aura une tapette”
Le monde s’en porterait-il mieux?
Toujours est-il que cet article est intéressant à plus d’un titre, je le recommande aux amateurs de questions historiques qui ont en mémoire le livre important d’Amin Maalouf “Les croisades vues par les Arabes”

C’est surtout la fin qui suscite mon étonnement, la voici (con permisso de la BBC): And thus it is that in the great Iranian national epic, the Shahnameh, written in the 10th Century AD, Alexander is no longer a wholly foreign prince but one born of a Persian mother.
It is a myth, but one that perhaps betrays more truth than the appearance of history may like to reveal.
Les grandes épopées, matrice des nations, tapisserie de mythes dont les fils entrecroisés renvoient à toutes les influences des peuples, des caractères, les uns avec les autres. Magnifique leçon d’histoire universelle.
Je me suis éloigné sur le courant entre les deux rives du steno, dans mon ferry-boat qui fait les petits trajets avec Salamine, la première des îles du golfe Argo-Saronique. Cette méditation m’a fait prendre de la hauteur, car pour dire vrai, Salamine de nos jours n’offre aucun intérêt.
La Grèce est un étrange pays dont la géographie physique si particulière a exercé une empreinte sur les peuples qui ont habités ses côtes, ses plaines, ses montagnes, souvent très isolés les uns des autres. Quelle expérience unique de la mer et des routes pour explorer le pays que de suivre les côtes en cabotage: aujourd’hui plus facilement par la route, hier ou avant-hier, en barque de pêcheur. Le pays se visite avec quelques efforts dès que l’on sort des grands axes routiers.
Sur le retour de Salamine j’ai identifé une forme de civilisation semi-urbaine qui occupait par segments les côtes, très découpées, des îles comme du continent de cette région, que je baptisai du nom peu avenant de ‘banlieues du littoral’: suite de constructions hâtives, mélange d’usines, de raffineries, de plages de cailloux, de débits de boissons, de restaurants, de dépotoirs, de rocs nus, de ports de plaisance ou d’industrie, dans lesquels une population essentiellement locale, grecque et immigrée -- pakistanais en grand nombre, afghans, gitans au bas de l’échelle sociale, véritables parias, “intouchables” comme en Inde, slaves ou albanais, yeux bleus, cheveux blonds, ceux-là ayant déjà grimpés quelques barreaux de l’échelle rouillée, grecs pauvres ou appauvris récemment par la crise économique -- trouvait son plaisir à se laisser dorer au soleil, manger des souvlakis, tenter de vendre des sombreros, des écrans de protection pour voiture, flâner sans but, méditer, discourir de choses très importantes; j’y ai croisé des indigents, un Christ qui portait une charge sur son veston en guenilles, un autre qui croisa mon regard sans rien demander, et aussi des conducteurs pressés dans une cohorte de véhicules de toutes les époques et de toutes les conditions; en somme, j’avais sous les yeux l’image d’un arrière-pays oublié, une miniature, une banlieue sur fond de ciel azur, de mer éclatante.
J’ai sous les yeux quelques photos des pièces d’art visitées la veille au musée Skironio. L’art nait des débris d’une civilisation: rebus de métal, de verre, pierres, et des sueurs des hommes, et de leur sang. Kostas aurait-il créé avec tant de ferveur s’il n’avait pas en tête le sens tragique de son pays, et son expérience d’exilé? La beauté est parente des banlieues pauvres, l’art est à mettre dans la rue, à ciel ouvert, comme cette statue qui semble nous dire: 


“Prenez place ici, les gradins de ce théâtre sont accueillants, installez-vous, ouvrez vos coeurs pour voir et entendre la parole des poètes. Laissez-vous emporter par Antigone et son inflexible refus de la soumission:
Certes, la destinée qui m'attend ne m'afflige en rien. Si j'avais laissé non enseveli le cadavre de l'enfant de ma mère, cela m'eût affligée ; mais ce que j'ai fait ne m'afflige pas. Et si je te semble avoir agi follement, peut-être suis-je accusée de folie par un insensé.

Saturday, 14 July 2012

Grèce VII


Note du Carnet Fugace vol. II 
Visite du musée Skironio consacré à la sculpture de Kostas Polychronopoulos.
Courageux, en plein après-midi, sans chapeau ni lunettes de soleil.
Trente-huit degrés à l’ombre.
Le musée proprement dit consiste en une belle maison un peu labyrinthique où il fait frais au croisement des lignes d’un triangle aéré de corridors.
C’est là, choisi avec précision, que se tenait le chien, un golden retriever affalé, et pour cette raison même, au dire de la curatrice du musée, la veuve de l’artiste.
Elle m’avait pris pour l’ami d’un sculpteur de sa connaissance établi à Paris, ou bien était-ce une connaissance commune au Japon qui m’avait signalé l’existence du musée?
Cette petite dame qui doit faire au moins ses soixante-quinze ans, après avoir démarré la conversation en grec bascula assez vite au français lorsqu’elle compris que je n’étais ni Parisien ni Japonais mais belge -- “et de quel côté de la frontière linguistique?” me demanda-t-elle -- m’expliqua qu’elle avait vécu avec son mari à Paris et Milan à l’époque de la dictature (1967-1974). Elle me raconta les trois périodes artistiques de Kostas, qui hélas mourut jeune (1931-1975), un an à peine après leur retour en Grèce, d’une crise cardiaque foudroyante -- d’après elle, le résultat d’un assassinat délibéré des sbires de l’ancien régime ayant voulu faire disparaître un opposant politique. “Très facile, dit-elle, verser le poison dans un café, un jus d’orange en terrasse”; d’autres personnes de retour d’exil étaient mortes soudainement à l’époque, des crises cardiaques, des accidents d’auto...
Que lui reprochait-on? Rien, l’ironie c’est qu’il ne se mêlait pas de politique, mais il avait “la langue bien pendue” -- il prétendait connaître un certain nombre de choses, “mais c’était juste pour se rendre intéressant”.
Voila ce que cette petite dame m’a raconté. Mort de vantardise?
Quoi qu’il en soit, Kostas nous a laissé une oeuvre en pierre, marbre, bronze, verre; en matériaux bruts, colorés; ni figuratif, ni abstrait, mais un mélange d’ancien et de moderne, qui parsème l’intérieur du musée, et surtout les beaux jardins aménagés sur les pentes de la colline qui dévale de la route vers la mer (voir aussi mon billet du 12 juillet) avec en prime un petit théâtre à l’antique reconstitué qui sert d’écrin à quelques sculptures, et je l’imagine, à des représentations privées de la geste des Atrides...
Sur le ferry-boat du steno, le passage étroit, saut de puce de cinq minutes de mer littéralement qui fait le pont de l’île de Salamine à Pahi, le port de pêche près de Mégare. Effectué l’aller-retour pour voir comment c’est de l’autre côté, sur l’île.
Et quelle île! Salamine! Allons! 
Guerres Médiques Episode Deux: 29 septembre 480 avant Jésus-Christ. Le puissant Xerxès, fils de Darius le Grand, satrape de toutes les satrapies, padisha de tous les shas, super empereur, bref, souverain Achéménide, “roi des rois” de nuées de peuples barbares, qui avait envahi la Grèce -- argh! -- rencontre son destin à Salamine sous la morphosis d’une méga bataille navale où les grecs lui mettent la raclée!

to be continued...

Friday, 13 July 2012

Grèce VI


Une lettre au loin. Où de loin, des lointains, pour la personne éloignée, pour l’éloignement de soi?

Une lettre, voyante, vue, lue, à voix haute, déclamée dans l’arène avant d’assener le coup fatal, ou d’être frappé par la fatalité.
Un théâtre de la mort, des jeux du cirque, une bibliothèque que l’aveugle parcourt la nuit les yeux morts mais si riches d’une lumière intérieure, de souvenirs; et il les palpe du bout des doigts ses livres qu’il connait par coeur, il les connait, les reconnait et eux aussi lui disent merci de nous accueillir, de révéler la parole endormie, de brouiller le silence des dieux avec le vent des poètes.
Une Maestranza à Séville, de Séville, des souvenirs de guerre civile espagnole, d’autres de guerre civile grecque. Des passeurs de mots et d’images. Des fausses mémoires, des textes bruts qui disent quelque chose, mais quoi, qui révèlent de l’être quelque part, mais où, qui attendent dans le silence.
Un bouquiniste où côte à côte les livres témoignent de l’effort futile, inutile, de lutter contre l’entropie du monde.
Mais qui témoignent, qui refusent l’autodafé, qui proclament, ici vous êtes libre.
Libre à vous, de commander un café à la machine, de montrer qui est le plus fort de l’homme, de la bête.


Et lire, oui, mais plus encore, le crayon noir, instrument de libération, et le papier, la page du carnet, allez-y personne ne regarde, n’hésitez pas, jettez-vous, crachez, libérez-vous, libera me domine, écrivez, écrivez, il en restera toujours quelque chose, vous êtes seul ou en groupe, mais vous êtes à la recherche d’une intense solitude, du coeur de l’être; ici ou là, le recueillement que l’écriture comme une prière fait monter à la surface des pages qui se remplissent de griffons fins, minuscules machines de génie, prodigieuse invention, “tout le reste appartient à l’histoire”.




Souvenirs d'atelier d'écriture



Thursday, 12 July 2012

Grèce V


Note du Carnet Fugace vol. II (*)
Soirée du 11 juillet. J’admire enfin le coucher de soleil, l’aspect rosé, gris du ciel, découpé derrières les collines du Saronique, la mer métallique et calme écrasée par la chaleur du jour, le bruit des vagues trente mètres plus bas léchant les rocs de la petite plage privée de l’hôtel - premier moment de détente pure que je savoure depuis mon arrivée, la symphonie des grillons, les tzitzikas, et je les vois devant moi, face à la terrasse qui les surplombe, une collection de sculptures modernes, j’en compte trois, ponctuant le parcours du promeneur isolé qui descend la colline peuplée de pins et d’oliviers depuis la vieille route jusqu’à la mer - chacune à sa manière stylisée réminiscente d’un moment de l’histoire de l’art de ce pays - j’y devine là une déesse noire, Vénus néolithique de la fertilité; plus bas, une paire de jumeaux cycladiques blancs en prière, plus bas encore, de dos, grège, un kouros archaïque, me semble-t-il, à l’intérieur d’un anneau de métal.
Mais de quoi s’agit-il? Je n’avais rien vu, et c’était là face à ma chambre depuis quatre soirs et trois matins.
Le lendemain...
Ces étranges sculptures modernes que j’ai aperçues la veille depuis mon balcon sont l’oeuvre d’un artistre grec contemporain, Kostas Polychronopoulos, qui a établi un musée, le musée Skironio. Il se visite uniquement le week-end. Voila une bonne idée de promenade pour samedi...
Une photo pour donner un idée...



Par ailleurs, je recommande l’hôtel Cokkinis où j’ai logé, il est très bien coté (Routard ...).
(*) Carnet Fugace: le volume deux a été entamé le 15 juin 2012. Il s’agit d’un objet qui ne me quitte plus depuis le 27 décembre 2011: un carnet noir Moleskine, petit format, dans lequel je griffone toute sortes de choses, au crayon. 

Wednesday, 11 July 2012

Grèce IV


Déjà Vu Café, Pahi. La Grèce est peut-être en pleine dépression économique mais tous les cafés un peu branchés se sont équipés d’une connexion internet et de wi-fi gratuit pour leur clientèle. L’endroit où je me trouve actuellement et duquel j’observe la mer n’en disposait pas en avril lors de mon dernier passage. 



Terminé la lecture du “Monde Diplomatique” de juillet. L’article le plus remuant est consacré à la guerre contre la drogue au Mexique: “Mexico recule devant les cartels”.

Par-delà l’analyse classique des collusions d’intérêts entre le  Parti Révolutionaire Institutionnel (le PRI) et le cartel de Sinaloa qui s’étaient arrangés pour administrer les bénéfices du trafic de drogue  “en bons pères de famille”, avant l’alternance démocratique en l’an 2000 mettant fin à 71 ans de direction ininterrompue du pays par ce parti, et le début de la guerre ouverte déclarée contre la drogue avec les conséquences d’une violence de plus en plus catastrophique que l’on connait, l’élément le plus troublant de ce reportage, celui du moins qui a piqué ma curiosité, concerne cette manifestation de la religion des morts, ou plutôt de la Sainte-Mort, une caractéristique de l’anthropologie culturelle du Mexique qui sort de l’ombre spectaculairement grâce ou à cause de l’explosion de la guerre des cartels. Je vous invite à découvrir ici un article de fond "La Sante Muerte: culte et culture de la mort à Mexico".

J’avais emporté deux livres pour mon court séjour ici: le roman culte “Sous le volcan” de Malcolm Lowry, et une anthologie en anglais de textes de Steinbeick ; un troisième s’est invité à l’aéroport, j’en ai déjà parlé, il s’agit du Guide du Routard Brésil 2012. Point commun de ces trois ouvrages: le Nouveau Monde.
Sous le volcan se déroule au Mexique dans les années trente du vingtième siècle; les romans et nouvelles de Steinbeick ont pour cadre la Californie à la même époque, et puis le Brésil, nouveau point d’entrée dans mon imaginaire “New World” fait son apparition avec un guide pratique.
Les livres de séjour ne sont pas nécessairement des livres qui seront lus pendant le séjour à l’étranger. J’ai constaté que je dévie souvent du programme de lecture que je me suis fixé. Ce sont des bouées de secours, des points d’ancrage dans le réel au cas où le réel dévierait de son cours.
Etrange? Non. C’est une forme de pensée magique qui postule que les mots forgent le réel, “au commencement était le Verbe”. Appelez-moi Ishmaël. Je vous raconterai les aventures de mon double, le Chapitaine C., patron au long cours des Métamorphoses, un fin et rapide Clipper qui s’est envolé plein Sud dans l’axe des tempêtes, l’espoir fou de doubler le cap de Bonne-Espérance au coeur. Je vous raconterai comment le navire fut détourné, ‘drossé’ (j’adore ce verbe), dans les zônes des glaces, pris au piège des icebergs d’émeraude d’où sortent les visions d’absinthe.
Sous le volcan: roman capital des métamorphoses de la nuit mexicaine, de la fête des morts, le mescal aidant, le délirium tremens du héros narrateur possédé des mots d’un supra-langage. Ligne narrative plate mais quelle langue! Ah! Ah! Ah!

Je vais paraphraser Wittgenstein et la célèbre closule de son Tractatus Logico-Philosophicus (proposition 7) : Sur ce dont on ne peut parler, il faut se taire / Whereof one cannot speak, thereof one must be silent / Wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen.
Sur ce dont on ne peut commenter, il faut le lire.
Steinbeick Pocket Book: publié en février 1945 dans une éditon de poche a bon marché pour l’armée américaine (que le GI pouvait glisser dans la poche de sa veste ou de son pantalon). La bonne littérature mise à disposition de l’armée. Mon exemplaire a appartenu (il me plait à le penser dans une tentative micro-fictionnelle) à l’un de ces gars partis se faire trucider sur les plages d’Iwo Jima ou l’un de ces marins témoins de la geste désespérée des derniers samouraïs à Leyte, sur le pont d’un porte-avion qui explose... Il y a une vague tache pourpre qui m’intrigue au dos de la couverture... Et puis ramené sous un drapeau, et puis le livre avec une boîte métallique qui contenait ses affaires rendu à sa famille, et puis le livre passe en des mains étrangères, et l’une d’elles y a laissé une belle signature: John Blensehom aug. 63. Et le livre a fini entre mes mains il y a peu de temps, pêché parmi les rayons d’un bouquiniste. La bonne affaire: tout Steinbeick (les belles feuilles, et ce y compris le texte intégral de Of Mice and Men) dans un pocket pour un euro (symbolique).
Le destin des livres que plus personne ne prend en main. C’est une chose horrible, la solitude des livres abandonnés sur les étagères des bibliothèques publiques ou privées que plus personne ne regarde jamais, n’emprunte plus. C’est comme un ami fidèle qui attend pour l’éternité qu’une voix humaine l’appelle à renaître grâce à la lecture, silencieuse ou a voix haute. Essayez. Dans mon entreprise il y a une fort honnête bibliothèque de prêts de livres pour les membres du personnel. Je m’y promène entre les rayons, prend des livres au hasard et regarde la chronologie des fiches d’emprunts. Ah! Cela fait parfois mal! Quinze ans, vingt ans parfois, que le livre est là, à attendre... Et puis son destin c’est de finir dans une caisse où l’entreprise se débarasse des vieux papiers quand il faut faire de la place, les livres sont alors prêts à être saisis pour rien. Cela leur donne une nouvelle chance.
Je m’égare. Alberto Manguel a écrit de très belles pages sur les rapports des livres à l’homme et réciproquement.
Cela s’appelle la culture, enfin, un segment de celle-ci (parlons marketing), car qu’est-ce qui fait un retour en force, énorme, du refoulé disons-le carrément! Mais l’oralité pardi! Nous nous éloignons du règne de l’écrit, sous sa forme traditionnelle, linéaire, séquentielle, persistente, épousant le rythme de la pensée au long cours, supporté par ces objets appelés “livres” pour une ère où le numérique et le multi-média dominant détournent l’esprit de l’effort soutenu et soutiennent l’efflorescence d’une parole de l’immédiat, à consommer, jeter dans l’instant.
Curieuses épousailles électroniques que celles de l’homme et de la tablette! Retour à Sumer? Retour aux grands mythes lorsque les oeuvres d’artisans, d’artistes sont noyées dans la production en flux continu et cadences rapides. Marriage du capitalisme et des corps en  une nouvelle économie de la parole. Relisons donc Deleuze. Tout cela a déjà été dit (écrit) depuis... trente ou quarante ans pardi!
Ah!
A la fin il ne restera plus que le cri.
Le long cri d’agonie, le cri de la jouissance, le cri du mutant.

Tuesday, 10 July 2012

Grèce III


Sax Café Bar, Loutraki. Merci à la municipalité de cette ville du golfe de Corinthe de mettre à la disposition des internautes une connexion rapide et libre d’accès le long du littoral.
Eviter le mal de tête. Les températures montent. Aujourd’hui, demain, après-demain, pics à plus de quarante degrés dans le centre d’Athènes. Par ici il doit bien faire deux ou trois degrés en moins. 
Premier principe de survie dans la chaleur: manger à minima sur le temps de midi, juste de la pastèque pour l’eau et le sucre, la fraîcheur dans la bouche; me sent plus léger avec ce traitement.
Deuxième principe: éviter de marcher au soleil, ou pire de s’allonger au soleil: plages interdites. Il n’y a que ça ici. Je les préfère vides, au printemps. Ni l’envie ni le temps de toute manière, et tant mieux. 
Troisième principe: cap sur l’objectif, une tâche à faire, à compléter par jour, une activité à coordonner. Très bien pour la productivité.
Quatrième principe: dormir le soir uniquement, pas de sieste l’après-midi. Vu hier le résultat avec mon cousin A : pas brillant. L’oeil lourd, la démarche usée, le verbe excité et les idées pleines d’encre noire de poulpe après s’être levé mi-zombie d’une sieste tardive. Lutter contre la somnolence par une combativité intérieure renforcée. Pensée du désert, se transformer en un de ces végétaux du Cerrado brésilien qui résistent au feu.
Suis repassé faire le plein d’essence par la petite station service Shell paumée sur la plus haute, et la plus déserte, des trois routes qui longent la côte aux alentours de Kineta. Les personnages de ce arrière-poste de la civilisation automobile m’avaient inspirés un billet ‘micro-fictionnel’ intitulé “Le Pompiste” le 14 avril dernier. Je l’avais publié sur ce blog, ici:
Le vieux monsieur parlant très bien français (et italien) qui m’avait épaté lors de mon séjour précédent, était en train de dormir. Un petit jeune tenait la boutique, il s’y connaissait mieux dans la manipulation des lecteurs de cartes de crédit. Celui que dans le texte j’appelais Spiridon, son frère, était par contre toujours à son poste, aux pompes. Un vieux monsieur aussi, à qui je dédie ces quelques lignes, un exemple parmi des milliers, des millions d’autres, de l’humanité qui vit dans “la décence ordinaire” (la “common decency” de Georges Orwell), la morale commune, simple, droite. Il me faisait penser un peu à mon père. Quand je lui ai dit que je venais de Belgique, il évoqua le souvenir des villages de son “pays” natal, l’ile d’Eubée, qui s’étaient vidés il y a longtemps de tous les jeunes gens partis travaillés dans le “lignite”, le charbon, les mines, en Belgique précisémment. Les contes de la décence ordinaire, voila un beau titre pour un recueil de micro-fictions, de portraits et de situations de la vie ordinaire saisie dans la dignité que j’aimerais rassembler petit à petit.
Occuper son esprit. Je repense à ces pompistes qui voient défiler plusieurs spécimens d’humanité, pas toujours décents ni respectueux, en ayant fini de lire un article du Monde Diplomatique, “l’effroi du retraité allemand face à l’épouvantail grec”  
et en repensant à une anecdote racontée par mon cousin A. hier dans sa longue diatribe furieuse anti-allemande, anti-européenne, anti-capitaliste. Je précise que je n’ai rien pu vérifié des sources de cette histoire, à prendre comme révélatrice d’un état d’esprit.
Il était donc une fois, très récemment, un groupe de touriste teutons en vacances en Crète. Ils mangèrent et burent tout leur soûl dans un restaurant, et puis, quittèrent l’établissement sans avoir réglé la note, le plus naturellement du monde. “Mais quoi? Pourquoi?” s’étonna le restaurateur. “Pour tout notre bon argent allemand qui s’est déversé dans le gouffre de ce pays” répondirent nos doctes bavarois, “vous avez déjà été payés mille fois”.
Voila, c’est idiot non? Sauf que, l’article du Monde Diplomatique en main, je me dis que les préjugés des allemands contre les grecs (et réciproquement, mais ce n’est pas le sujet de cet article), sont très lourds, très pénibles, et qu’une anecdote comme celle de la note de restaurant impayée pourrait bien être vraie. Sauf que... il s’agit “naturellement” des clichés véhiculés par une presse type tabloïd, populaire, enfin, très lue. 
Et que dire des préjugés inverses qui m’ont fort choqués, traitant les allemands de nazis, les assimilant à des monstres assoiffés d’argent extrait du sang du peuple grec à coup de taux d’intérêts élevés (différentiel de 4% m’expliquait ce cousin entre le taux emprunté par les banques allemandes sur les marchés, tripe A oblige, et le rendement demandé en échange des fonds prêtés à la Grèce). J’ai failli lui dire  que c’était cher, c’est vrai, mais moindre que les taux du marché “théoriques” qui seraient demandés par les marchés financiers, puisqu’il n’y a plus de marché, dûe à la situation de quasi-faillite du pays. Mais je me suis abstenu. D’ailleurs cette discussion m’a un peu déstabilisé. Surtout la violence verbale. Je me sentais vaguement honteux, moi, le “riche” européen face à mes “pauvres” cousins.
Que faire? Que dire? J’ai le sentiment que la situation est bien pire que je ne l’imaginais, dans les têtes de cette classe moyenne aigrie prête à toutes les dérives et qui mélange tout: je n’étais pas étonné d’entendre côte-à-côte des fragments de discours d’extrême-droite, anti-immigrés, et d’extrême-gauche, anti-banquiers avec une pointe bien pire: ‘tous vendus à Goldman-Sachs... des juifs!’ Admirez la cohérence politique: certains ‘comprennent’ le parti ‘Aube Dorée’ (il ne faut pas vous faire un dessin) et trouvent que ‘c’est pas si mal que ça dans le fond’, ces images de violence verbale - et physique, sur les plateaux de télévision, l’intimidation des élus d’autres partis, de la presse, cela vous donne un coup de sang, ‘nettoyage de la corruption, des incapables’, et en même temps, ils admirent Syriza et son jeune chef de parti beau gosse de l’ultra-gauche (dorée?) qui rêve de faire la ‘révolution’ en Europe, à tout le moins de bloquer le fonctionnement des institutions européennes, s’il était élu premier ministre, par une politique de veto systématique.
Bref... de l’étonnement: les grecs, des fachos, des révolutionnaires? Et de la honte, du dégoût... Sauf à repenser à mes deux pompistes qui tentent juste de nouer les deux bouts, et à tous les autres, dignes, droits, grecs de souche et grecs immigrés, intégrés, travailleurs (albanais et autres) et qui me font encore espérer de ce pays.
La décence ordinaire... une valeur à redécouvrir, à partager. 

Monday, 9 July 2012

Grèce II


Hot Fingers Café, Megara. The place to be. Enfin, une connection internet qui fonctionne. J’ai pu lire mes emails, les attentions sur le mur Facebook et autres messageries vocales, subvocales et télépathiques. Bien quand même cette facilité des reminders, plus besoin d’agenda papier, car aujourd’hui j’entame une année nouvelle. That’s life. Réjouissances! Merci à toutes les icelles et tous les iceluis qui ont collé un post-it sur mon mur.
Festif? Vite dit. Si je suis ici (petite ville provinciale sans intérêt touristique aucun, région de l’Attique No Man’s Land très branché, excellente radio rock dans ce cyber-café Griekenland, serveuse romano-polonaise, petit square agréable, café frappé) c’est pour “affaires” (connexions avec la mafia turco-bulgare) dans l’immobilier (albanais), redynamiser un peu cette économie grecque qui se noye dans le bleu de la mer Egée (réserves de gas naturel abondantes dit-on au large de Chypre, mer des vents, forêt d’éoliennes au large de la Crète, de quoi parait-il abreuver l’Europe en énergie). Les investissements se font attendre. Qui veut encore investir ici? Même les touristes se font désirer. Depuis deux ans au minimum. Hôtels semi-abandonnés sur les routes, stations balnéaires désertes, road-movie à l’américaine, je me croirais dans une arrière-zône de l’Arizona sec les cactus en moins.
Voila, cela s’appelle un Dépression (économique), depuis cinq ans le PNB de la Grèce chute à des -4%, -5%, -6% l’an, cumulés, pas de la rigolade, gros trou dans la richesse produite (entre un quart et un tiers). Combien de temps pour remonter la pente? Vingt ans... Relance par la géopolitique? La méditérannée orientale est-elle destinée  à devenir une “mini Mer du Nord” prospère ou un “mini-golfe” de tensions régionales? C’est un risque qui est pointé dans le dernier billet d’humeur européen (la rubrique Charlemagne) du magasine Economist.
Hier j’évoquais le Brésil et d’autres projets de voyage. Je prends acte de tous les bons voeux que j’ai reçu, c’est un grand objectif pour 2013. Et il y a l’écriture qui me démange aussi. Si vous êtes arrivés sur ce blog, n’hésitez pas à le parcourir, voila six mois que je l’alimente en diversités de textes bio-dégradables. C’est une petite aventure dont le déclic a été ma participation à une année d’atelier d’écriture hebdomadaire. J’ai quelques nouvelles en chantier. C’est cela aussi mon projet d’ici la fin du mois d’août, aboutir à des textes que j’estimerai publiables et les envoyer à des diables d’éditeurs belges, ou français. Il s’agit principalement de nouvelles (short-stories) dont la plus longue est en fait une novella (quarante mille mots minimum). Elles ne présentent pas vraiment d’unité thématique, d’où la difficulté de les proposer en un seul “package”. Les éditeurs francophones préfèrent les premiers romans d’auteurs inconnus. Vieille problématique connue dans l’édition, peu de débouchés pour les nouvelles. C’est pas grâve, l’important c’est le travail.
Au boulot!