Saturday, 27 October 2012

Les livres que j'emporte dans ma valise...

Les livres que j’emporte dans ma valise, je les choisis avec soin avant un départ. Depuis très longtemps, pour un long séjour, pour un court séjour, cette étape des préparatifs de voyage, je ne la négligerai pour rien, je ne l’oublierai pas. Je ne veux pas quitter mon nid sans une protection d’objets magiques, et ce sont les livres mes grigris, mes amulettes, mes pare-chemins. Depuis que j’ai quatorze ans, ce rituel s’est mis en place, progressivement, je n’en devins conscient que plus tard. Au cours de ces premières années, le choix était limité par la taille de ma bibliothèque qui comptait quelques livres de poche, des ouvrages scolaires, et la collection complète de l’encyclopédie « Tout l’Univers », que je ne pouvais emporter dans un petit sac de voyage.

Mémoire, je t’invoque.

Il y avait – je me souviens !, « Les histoires extraordinaires » d’Edgar Allan Poe, et sa suite, « Les nouvelles histoires extraordinaires » dans la splendide traduction de Baudelaire. C’est avec Poe et Baudelaire que je suis tombé en littérature.
Il  y avait – je me souviens ! « L’Atlantide » de Pierre Benoit. Je la vois émerger du révélateur de la chambre noire, avec d’autres livres perdus, leurs illustrations naïves et touchantes, de la collection « Livre de Poche » des années cinquante, soixante, que je trouvais chez les bouquinistes de mon quartier. Objets recherchés de nos jours pour leur valeur sentimentale par des lecteurs de ma génération.
« L’Atlantide », le plus beau des romans de Pierre Benoit, nostalgie d’Antinéa, la reine du désert… Et « Koenigsmark » aussi, le premier numéro de la collection « Livre de Poche », livre mythique perdu depuis longtemps que j’avais dans sa première édition (1953) – fol que je fus, d’avoir vendu, mis au rebut, au clou, mes anciennes bibliothèques.
Je vois, je revois la couverture jaune avec un crâne de buffle et une traînée de sang de « La Voie Royale » de Malraux, encore une aventure exotique, coloniale dans l’Indochine française… et encore… comment oublier le merveilleux « Vol de Nuit » de Saint-Exupéry, celui-là je l’ai lu trois ou quatre fois, la langue pure n’a pas pris une ride, ce récit où l’aviateur se perd dans la tempête, monte, monte toujours plus haut, cette autre aventure que fut l’aéropostale, les liaisons transaméricaines, l’époque où le coursier se battait avec les nuages, la grêle, les vents, la nuit, la perte des instruments de navigation, les liaisons radio coupées avec la base, pour transporter le courrier, des lettres, des mots, de parents à leurs enfants, d’amantes à leurs maris, d’amis, de cœurs solitaires à des cœurs brisés… Qui imaginerait aujourd’hui mourir pour transporter le courrier sur Internet et le délivrer coûte que coûte à son destinataire ?
Le grand choc, l’ébranlement, ce fut à seize ans la découverte des « Mémoires d’Outre-Tombe » de Chateaubriand. Je l’ai déjà signalé dans un autre écrit commémoratif.
Le flot ne s’est jamais tari.
Mais avec le temps, la bibliothèque a grandi, puis il a fallu – à plusieurs reprises, et à regret, couper dans la croissance de cet organisme végétal qui débordait les espaces toujours trop exigus du rangement, des cloisons.
Mais le choix demeurait ; quels livres emporter dans sa mallette, son sac à dos, sa valise, pour une nuit en-dehors de la maison, pour une semaine, pour plusieurs mois.
Ce soir je pars, ce billet est un au-revoir.
Ce soir j’emporte quelques talismans, quelques fragments de l’Arbre qui a pris possession de mon centre, je garde contact avec mon sol à travers ces feuilles détachées du grand livre.


Friday, 26 October 2012

Se retrouver ici, en ce moment...

Se retrouver ici, en ce moment ; légèrement décalé, dedans dehors, la conférence « coups de cœur » des ateliers d’écriture va commencer, et j’y assisterai en spectateur… cinq minutes pas plus. Croisement, destins croisés aurait dit Calvino, c’est dans la contrainte que je gagne ma liberté, écrire est une contrainte, une liberté, ce sont deux faces d’une même réalité, recto : « moi, je, sujet écrivain écrivant » ; verso : « un cadre, un lieu, un temps, une réalité qui structure le désir ».
Désir d’écrire, écriture du désir ?
Quel lien concret unit ces deux mots ?
Pas envie de théoriser.

Le groupe s’assemble, petit à petit, elles viennent, oui, que des femmes, sauf un, elles papotent, par petits groupes, elles s’installent à la grande table en chêne dressée au milieu de la bouquinerie, un lieu, je le connais, oh ce bois sur lequel j’ai usé mes crayons, rempli mes pages du carnet noir, mon compagnon de route.
Enfin, tous le monde est assis, s’amuse, se demande quoi boire ; pourquoi pas une bouteille de rouge. Cela va bientôt parler d’un roman en train de s’écrire, l’auteur est là au milieu de ces femmes détendues qui vont passer un bon moment ensemble, qui est-elle, je ne la connais pas, qu’importe, l’auteur pourrait-être l’une d’elles, l’auteur c’est vous, c’est nous. Quand la parole circule, l’écriture fait partie aussi du collectif : expliquer, raconter, reprendre, réécrire… Nous avons du chemin à parcourir pour redécouvrir cette simplicité de l’oral, du partage, l’écrit est un prolongement, une appropriation d’un moment particulier, par une voix, un style, dans une forme qui le fixe le temps de la lecture, et puis, déjà fini, l’œuvre poursuit son travail de mots qui mutent dans l’esprit d’un lecteur.

Chaîne de mots.
Le désir est lié à une transmission.
Le langage, un code, une science combinatoire, l’écriture, une mutation de nos codes intimes.


© Philippe Geluck - Le Chat

Thursday, 25 October 2012

Il vient, il le précède...



Il vient, il le précède
il n’en fait qu’à sa tête
qui s’envolera, virevoltera
libérée du corps
des tracas
fracassée encore

D’un éclat dur
brillante, l’âme sûre
du bourreau muet
épris de Salomé la belle
la cruelle
la danseuse qui clame
je veux sa tête.

Tranche dans le vif.

Grandi parce qu’amoindri
Jean sans tête se relève
prophétise, s’esclaffe, rit
hurle Hérodiade ton désir
ma mort ma vie à venir
par l’eau j’ai baptisé Eve
femme du genre humain.

Il me suit, il me précède
a la parole brève
le verbe haut, clair
le désir nait du verbe
et de la chair.
Recevez ma gerbe.


Gustave Moreau, esquisse pour Salomé (1876)

Wednesday, 24 October 2012

Autour de l'oeuvre de Marguerite Duras VIII

Des années plus tard, Georges n’attend plus rien. Sa fille Tina, mariée, partie, mère de deux enfants, déjà ; si vite, tout va si vite dans la vie ; sa femme Maria, partie, avant lui, il médite, quelle injustice, quelle saloperie la vie ; il l’a mise en terre dans ce petit lopin au bout de la route, face à la montagne qu’elle aimait, ils s’y étaient connus ; son autre fille, Eleni la folle, partie elle aussi, jeune, si jeune, tout comme sa mère, la veuve, l’autre femme qu’il a follement aimée… tous partis…

Georges était vieux, il avait survécu à toute sa famille, il avait tout vendu, s’était installé dans un appartement. Il vivait seul. Il n’attendait plus rien.
Georges écrivait, il tenait un journal, il notait des petites choses sans importance. Un soir il montra ce journal à un ami de passage. Tu devrais en faire quelque chose lui dit ce dernier. Tiens, prends cette carte et téléphone de ma part à cette personne. Elle s’appelle Despina. C’est une agent littéraire. Ce que tu écris est intéressant. Envoie-lui. Elle pourra peut-être en faire quelque chose. D’accord s’était dit Georges. Pourquoi pas.

Il avait téléphoné à cette femme, Despina. La voix l’avait troublé tout de suite. Il avait bredouillé quelque chose. Elle avait dit d’accord, prenons le thé dans les jardins royaux, derrière le Parlement. Elle semblait avoir compris ce qu’il voulait, mais lui, que voulait-il ?

Il l’attendait à la terrasse du café Ambelokipi sous la vigne, les rhododendrons rouges embaumaient, c’était un jour de printemps ; la meilleure saison d’Athènes. Le flot de voitures qui passait avenue de la Reine Sophie produisait comme un roulis qui rappelait la mer, mais atténué, lointain, doux.
Il avait dit l’après-midi. Il attendait avec un livre. Peut-être cette femme, Despina, elle viendrait, mais peut-être qu’elle aurait un empêchement, qui sait, peut-être même aurait-elle oublié ce rendez-vous sans importance. Mais la voix de Despina au téléphone lui avait plu tout de suite, il avait envie de la rencontrer, était-ce de la curiosité de la part d’un vieux monsieur qui n’avait plus de fréquentations ?
Son portable se mit à sonner. C’était elle. Elle lui dit qu’elle arrivait, elle ne trouvait pas de place pour garer sa voiture. Prenez votre temps avait-il répondu. Despina n’avait pas oublié. Il éprouva de l’excitation pour la première fois. Pourquoi, que savait-elle de lui ?

Il s’imagina la voir arriver. A quoi je ressemble. Comment sont mes cheveux, j’ai les mains qui tremblent un peu, va-t-elle le remarquer, me suis-je habillé comme il faut pour rencontrer une dame. Elle va venir et je ne me suis pas regardé dans un miroir.

Une dame. Il la connaissait uniquement par cela, un prénom, une carte de visite simple, élégante. Il l’imaginait de haute taille, mince, les cheveux châtains longs portés librement, déployés sur les épaules. Elle aurait les yeux verts, un mélange avec des petits éclats de gris ou de bruns. Elle va arriver d’un moment à l’autre, je n’ai rien préparé, que vais-je lui dire, pourquoi mon livre, ce sont des notes très simples sur le temps qui passe, qui tourne autour d’un vieillard que la mort indiffère, qui lui a tout pris, qui le laisse ressasser la solitude pendant qu’il prend le temps d’observer les choses depuis sa fenêtre, dans sa mémoire.

Georges se replongea dans sa lecture. Le temps s’était arrêté, il s’assoupi. Il fit un rêve où il la revoyait, elle, la veuve, la femme qu’il avait aimée d’un amour fou, qui lui avait donné une fille, hélas, en cachette, Eleni. Il s’était arrangé avec son cousin Sakis qui se désespérait de ne pas avoir d’enfant. Elève cette fille comme ta propre fille lui avait-il dit, et laisse de temps à autre à sa mère et à moi la possibilité de la voir, de loin, sans l’effaroucher. Et puis il revoyait Maria, la femme qu’il avait épousée, qu’il aimait. Avec la veuve ce n’était pas de l’amour mais une maladie de l’âme ; son corps brûlait, son esprit souffrait, quand il était avec elle, et quand il n’était pas avec elle aussi ; le plaisir et la douleur étaient mêlés en tout, il se dit mélancolie, la bile noire qui remonte du foie, obscurcit le jugement, les anciens savaient déjà, et moi j’apprends, mais si tard, si pauvrement, alors que cette femme m’attend.

- Georges, Georges ! Une voix de femme le fit sursauter.
C’était Despina, elle était devant lui, à contre-jour, il ne voyait pas bien les traits de son visage avec le soleil.
- C’est toi, c’est bien toi dit-il. Tu es revenue pour moi ?
Despina ne parut pas troublée. Elle s’assit à côté de Georges, lui prit la main. Maintenant il la voyait bien. Mon dieu, qu’elle était belle !
- Oui, c’est moi. Je suis de retour. Je ne te quitterai plus jamais.


Atelier d'écriture "La force du dépouillement - atour de l'oeuvre de Marguerite Duras"
Proposition d'écriture #8 - Après une lecture de "L'amant" (1984) et "L'amant de la Chine du Nord" (1991)


L’évocation du sentiment amoureux, du souvenir. Ce qui est vivant dans le souvenir. Reprise par l’imaginaire, ce qui le rend vivant. Vérité du souvenir traduit en plusieurs versions. Ecrire, et réécrire. L’écriture n’est pas un témoignage, vérité etc…
Marguerite Duras valorise le désir, ce qui est lié à la passion, à la mort, une force irrésistible. L’autre est inconnaissable, inatteignable. L’amour est impossible ; mais il y a l’écriture.
Ecrire le souvenir d'une rencontre amoureuse, à la troisième personne au passé. Le souvenir doit être incarné avec des détails.

Ceci était la dernière proposition de l'atelier d'écriture "La force du dépouillement".


Autour de l'oeuvre de Marguerite Duras VII

Il entend le chant des grillons qui tombe avec le soir. Georges fume sur la terrasse. Il se souvient de ce soir-là, il y avait aussi le chant des grillons qui tombait des collines, ruisselant, porté par les avant-postes de la nuit. La lune est levée, pleine, elle illumine la mer. Georges sent une présence, c’est sa femme qui est sortie. Elle s’appuie sur son épaule. Son parfum, l’odeur de son corps, Georges se rappelle aussi de cette nuit-là ; elle était là avec lui, ce fuit la nuit où les partisans furent massacrés dans la montagne. Il y avait aussi des aboiements de chiens…

Un bruit à la porte de la cabane. Deux coups, on toque. Georges écoute, son cœur s’emballe. Les coups redoublent. On frappe encore et plus.
Qui est-là ? Il finit par dire qui est là ? Maria, il entend. Elle entre dans l’unique pièce sombre du gîte de montagne. Son frère est appuyé sur son épaule, il trébuche, il souffre. Maria dit il est blessé, aide moi. On le met sur le lit de berger, un sommier sale, un peu gras. Il perd beaucoup de sang. Georges voit la tâche souiller le sommier sous la poitrine du jeune homme. Le frère de Maria est très jeune, quel âge peut-il avoir, seize, dix-sept ans, pas plus. La balle lui a perforé un poumon. Il sombre déjà dans l’inconscience.
- Le médecin, cours chercher le médecin Georges. Cours au village, ramène-le, vite, je t’en prie, je t’en supplie. Georges !
Maria pleure, elle supplie Georges, mais Georges ne l’écoute pas. Il la tient dans ses bras, serrée. Georges n’ose pas lui dire, il n’y a plus de médecin au village, il a été raflé avec les autres, le pharmacien aussi, il n’y a plus rien en bas. Depuis le début de l’insurrection Georges a vu de nombreux blessés, il juge de l’état du frère de Maria, il sait qu’il ne passera pas la nuit, on ne peut rien faire. Il lui dit cela ne sert à rien. Elle s’agite. Elle se débat entre ses bras qui la maintiennent contre lui. Sur le lit, le frère ne bouge pas, il respire encore, à peine. Maria abandonne, se laisse aller entre les bras de Georges, son corps devient mou, il veut la retenir, mais elle l’entraîne malgré lui dans une chute un peu lente sur le plancher. Georges couvre Maria de son corps, ne pleure pas, il dit tout le temps ne pleure pas, il lui tient le visage entre les mains, caresses ses joues, ses cheveux. Il sent le désir monter en lui, rapide, brutal. Ce soir là, Georges prend Maria comme un homme ivre, comme un soldat. Ils font l’amour sur le plancher de la cabane pendant que le frère de Maria agonise à côté.

Des cris gutturaux, des chiens. Georges et Maria entendent passer la troupe au loin. Ils ont peur d’un coup, l’amour est à peine refroidi qu’un frisson parcours le dos de Georges, il se redresse, se rhabille gauchement pendant que Maria reste allongée sur plancher. Pourvu qu’ils ne viennent pas par ici se dit Georges. Si les Allemands viennent par ici, nous trouvent, nous sommes tous morts.

Georges prends sa femme par la taille, l’embrasse. Qu’il est bon d’être avec toi lui murmure-t-il à l’oreille. Sa cigarette est consumée, la lune est haute à présent, les souvenirs s’effacent avec les lambeaux des derniers nuages.

Atelier d'écriture "La force du dépouillement - atour de l'oeuvre de Marguerite Duras"
Proposition d'écriture #7 - Après une lecture de "Hiroshima mon amour" (1959)



On ne peut pas écrire l’indicible (Hiroshima…). On ne trouve pas les mots. Au-delà des mots, c’est le réel, ce qu’on ne peut dire. On tourne autour du réel avec le langage, d’où un rapport au silence, aux hésitations, à l’absence.
Extrait d’ « Ecrire » (la mort du jeune aviateur anglais)
Extrait d’ « Hiroshima… » (l’épisode de la cave de Nevers)


Le personnage revoit quelque chose qui s’est passé dans sa vie au moment d’un événement historique, qui touche au collectif. Texte éventuellement en plusieurs tableaux, au présent, qui narrent une scène du passé comme d’une vision vécue.




Image tirée du film d'Alain Resnais, Hiroshima mon amour (1959), d'après Marguerite Duras.
Avec Emmanuelle Riva et Eiji Okada.

Tuesday, 23 October 2012

Autour de l'oeuvre de Marguerite Duras VI

Les hommes ont quittés le kafeneion. Le soleil tape. C’est l’heure de la sieste. Deux hommes sont restés : Michalis le tenancier, et Dimitri, le poète.

Michalis connait beaucoup d’histoires, celles des époques lointaines de l’archipel, et celles du coin, qui traînent dans les rues, qui écorchent les oreilles. Il retient tout, mémoire vivante, mais parfois un rien exagérée, un peu fausse : comment savoir ?
Dimitri lui, il fait le baryton à l’église aux grands offices. Après avoir donné sa plus belle voix à Pâques, il se sent un peu las. Dimitri écrit aussi le soir, quand sa famille est endormie, des poésies courtes, un rien savantes, en pentamètres ïambiques.
Michalis remplit leurs verres d’un fond d’ouzo, coupe à l’eau, rajoute quelques olives noires dans l’assiette. « Attends, j’ai une surprise pour toi… » Michalis disparait un instant dans la cuisine, après quoi il dépose un poulpe grillé sous le nez de Dimitri qui regarde l’eau troublée par l’ouzo devenir translucide, laiteuse. - Tiens, Dimitri, mange ! Les poètes oublient souvent de manger. Ici tu ne manqueras de rien dit-il.
- Je bois à ta santé Michalis. Et à tes petits enfants. Que dieu les bénisse !
- Que dieu les bénisse, reprend Michalis en levant son verre. Trinquons !
Les deux hommes boivent en silence, consomment quelques olives. Dimitri commence par piquer un morceau du poulpe, le grignote, mâchouille sa cher ferme. « Quel délice, merci mon ami », finit par dire Dimitri après un long moment.

Dans l’ombre de la terrasse, à l’abri des platanes, les deux hommes poursuivent leur conversation pendant que l’air tremble dans la chaleur de l’après-midi et que le village s’endort.


Atelier d'écriture "La force du dépouillement - atour de l'oeuvre de Marguerite Duras"
Proposition d'écriture #6 - Après une lecture de "India Song" (1975)


Marguerite Duras pousse plus loin encore la déconstruction du récit. Texte inclassable, hybride : théâtre, cinéma, récit.
Pas de narration, l’histoire recompose lentement à partir de voix désincarnées, non identifiées, les voix parlent entre elles, chant, mélodie primitive. Les voix tentent de reconstituer une histoire à partir de souvenirs, fragments.


Deux personnages racontent l’histoire d’un tiers, ils chantent sa légende.



Note après l'atelier.
J'avais initialement inséré dans ce fragment un morceau plus "épique", mais réflexion faite, il n'est plus à sa place, il cassait trop l'atmosphère. Je l'ai un peu retravaillé, et le met de côté ici:

La chanson d'Alexia

- Alors demande Michalis. Et ton dernier texte ? Tu m’as dit qu’il avançait bien.
- Il avance bien répond Dimitri. Je laisse les épigrammes de côté, je fais dans l’épique. Je suis inspiré par mon sujet. Tellement inspiré ! Dimitri lève le bras vers le ciel comme s’il voulait attraper son sujet par le pan d’une voile invisible.
- Alexia la Corsaire blanche, reprend Michalis qui sait de quoi Dimitri rêve depuis que lui, le chroniqueur des choses anciennes, lui a raconté les aventures d’Alexia, la terreur des mers. Cela se passait il y a longtemps, avant les luttes pour l’indépendance.

- Oui, Alexia, chante Dimitri
Alexia, femme
Femme forte
Chêne, soutien de la maison
Tes navires, des flèches
Tes audaces, des épées
Tes lendemains, des monceaux d’or.
Tu fais trembler les Ottomans
Sur les Mers :
Du golfe de Saronique
Aux Dodécanèse
Des plages de Lybie
Où Syrte la silencieuse s’endort
A la Corne d’Or
Au Bosphore
Où Constantinople repue s’endort
Tu arrives tu frappes tues t’envole !
Alexia, fille d’ici
Du pays, de l’archipel.


Sunday, 21 October 2012

Autour de l'oeuvre de Marguerite Duras V


Les hommes du village se sont rassemblés au café. Ils boivent, ils commentent.

Ecoutez, écoutez, comment ça s’est passé.

Oui, comment, à peu près, dis-nous, dis-nous le quoi et le pourquoi.

C’était le lendemain de Pâques, tout le monde était fatigué, le village se reposait, rêvait peut-être. Presque tout le village dormait ce matin-là, sauf lui, l’homme.

L’homme, Georges.

Oui, Georges qui grimpait furieusement le sentier, vous savez, ce sentier qui mène de la plage à sa maison penchée au-dessus de la mer.

Oui, ce rivage où les ruines du temple attendent d’être relevées.

L’homme, Georges, il criait, il hurlait. On dit qu’il avait bu la veille plus que de coutume.
On dit aussi qu’il avait eu des mots avec sa femme.

On n’est pas sûr. Yannis l’a vu, l’a approché, sur la plage il ramenait sa barque, ses filets, il lui a dit « Georges, tu cours. Pourquoi cours-tu ? Georges, ton haleine sent le raki. »
Il lui a dit ça, Yannis l’a raconté à son frère Dimitri.

Dimitri, celui qui a la belle voix de baryton ?

Non, Dimitri le bègue, l’homme aux chèvres.

L’homme aux chèvres.

Mais Yannis a vu Georges, cela est avéré, indiscutable.

Cela ne fait pas de doute, le Soleil ne se lève-t-il pas chaque nuit du domaine des morts. Les filets de Yannis ne sont-ils pas toujours plein du poisson qui abonde dans les mers. Oui, Yannis l’a rencontré. Son haleine sentait le raki.

Il courait.
On dit aussi que sa chemise blanche était déchirée. Au bras droit, le bras droit déchiré. Il y avait du sang sur la chemise blanche.
Il semble que Georges était tombé dans un buisson d’orties.
Il avait bu, il ne tenait plus debout, il est tombé.
C’est ainsi que les choses se sont passées.
Mais il criait. Il criait pourquoi, que criait-il ?
Yannis dit qu’il l’a entendu de loin.
Mais peut-être Yannis a-t-il confondu le cri de Georges avec le cri des mouettes.

Le cri des mouettes.

Nombreuses, nombreuses autour des filets de la barque de Yannis.
Le poisson, le poisson était abondant ce matin là.

Comme tous les jours.

Mon frère, il m’a dit, j’ai entendu le cri de Georges, j’ai reconnu sa voix.

Ton frère Kostas, le boulanger ?

Il s’était levé tôt préparer le pain. Le pain n’attend pas, jamais.

Jamais, il faut quelqu’un pour préparer le pain. Que serait le repas sans pain ? Le pain est la vie.
Ton frère a donc entendu quoi ?

Un nom de femme.

De femme.

Le nom de la folle.

La folle.

La fille, celle qui parle aux oiseaux, aux ronces du chemin, aux orties, celle qui connaît les plantes, qui guérissent.

La fille, la fille de la montagne, celle qui connaît les plantes qui donnent des rêves, qui soulagent de la perte d’un enfant, d’un fils, d’un marin perdu en mer… et celles aussi…

Celles aussi…

Celles qui allument des désirs dans le cœur des hommes.
On dit ça aussi, la fille aux plantes.

Le boulanger a entendu le nom Eleni.

Il y a Eleni, la mère de Toula.
Il y a Eleni, la sœur de Voula.

Il y a Eleni la folle, la fille de Sakis.

Sakis, le cousin de Georges. Celui qui est revenu d’Amérique, le propriétaire des terres fertiles.

Oui, c’est Sakis qui possède toutes les bonnes terres. Et la fille, Eleni la folle, c’est son malheur. Et son bonheur aussi, il n’a pas d’autre enfant. Quand Eleni est née, ce fut une surprise. Le village ne s’y attendait pas, ne s’y attendait plus.

On disait la femme de Sakis stérile.

Mais elle a enfanté.

On disait qu’elle avait consulté les plus grands médecins, ceux de Patras, ceux d’Athènes et de Constantinople. Mais elle a enfanté d’Eleni. Personne ne l’a vue au village pendant sa grossesse. Elle avait été malade, elle était partie chez sa sœur dans la ville. Et quand elle est revenue, on nous a présenté sa fille.

Eleni, oui.
Sakis aurait du être heureux.
Il l’était au début, les premières années. Eleni, son bonheur, sa lumière.
Mais le cœur d’Eleni était corrompu. Une plante vénéneuse y a germé, elle a envahi le cœur de la fille et son corps.
Pourquoi Georges criait-il Eleni ?
C’est la question. Mais n’oubliez pas, il avait bu, tôt le matin, son haleine sentait le raki.
Et son bras en sang.
Pourquoi Georges était-il torturé dans son cœur par Eleni ? La fille de Sakis, son cousin.

On dit qu’Eleni s’offre à tous les hommes.

[...]

Atelier d'écriture "La force du dépouillement - atour de l'oeuvre de Marguerite Duras"
Proposition d'écriture #5 - Après une lecture de "Le Vice-Consul" (1966)


Anne-Marie Stretter, thème de la femme fatale. « Elle est à qui la veut. Se donne à qui la prend. » L’identité du personnage de la femme est insaisissable. Le narrateur se sert de ce qu’on dit du personnage. Histoires incertaines, indécises, fruit d’hypothèses. L’identité du personnage fuit.
Extrait : « Le vice-consul crie son amour à Anne-Marie Stretter pendant le bal à l’ambassade. » Emploi, du «on», du verbe dire. « On se souvient du bal où il a crié. »


Ecrire un texte avec un personnage et un groupe constitué. Une rupture par rapport aux conventions. Le lecteur apprend le récit par l’intermédiaire de différentes voix.





Saturday, 20 October 2012

Autour de l'oeuvre de Marguerite Duras IV


Eléni sur le rivage, elle jette des cailloux.
Aux oiseaux, aux poissons.

Entre les colonnes du temple, au bord de l’eau, Eléni, elle danse, elle s’élance, elle parle avec le vent.
Le petit temple d’Héra, il se tient, ruine miraculeuse, ruine à rebours du temps, isolé, protégé, près de l’eau. A cette heure du jour, il n’y a personne encore. C’est l’heure d’Eléni.
C’est le moment, l’heure où l’eau frisonne, où les vagues reviennent, où la lumière se sépare de la nuit, c’est la joie, Eléni elle danse entre les colonnes nues, et nue sont corps s’offre aux marbres, joue avec les statues ruinées, avec les fragments du passé.
Eléni n’a pas de mémoire, elle a un corps qu’hantent les caresses reçues, les caresses volées, un corps qui jouit, qui s’élance, qui oublie toujours. Eléni est la fille du vent âpre de la montagne, sa mère lui dit « tu es folle ! ». Eléni rit, elle rit, sa mère lui dit « tu es possédée ! ». Eléni crie de joie, elle crie après l’amour, toujours, en silence elle jouit, mais après, après, elle crie, ses amants prennent peur, ses amours sont fugaces, multiples comme les vagues de la mer.

Ce matin-là Eléni est heureuse, elle connaît un homme, mais il ne veut pas d’elle, il ne la prend pas, cet homme lui caresse les cheveux parfois, lui dit « ma fille, ma fille » et puis il s’en va.
Une maison se tient en haut de la falaise, elle penche vers la mer.
C’est là que l’homme s’en va, Eléni le sait, vers une autre femme, une autre femme.

Atelier d'écriture "La force du dépouillement - atour de l'oeuvre de Marguerite Duras"
Proposition d'écriture #4 - Après une lecture de "Le Vice-Consul" (1966)


Thème de la lèpre, de la décomposition du corps et du cœur. L’histoire se passe à Calcutta (fantasmatique) entourée de lépreux et de chiens. Un écrivain raconte l’histoire d’une mendiante lépreuse, son voyage. Récit enchâssé dans le roman. Et l’amour du vice-consul pour Anne Stretter.


Ecrire un texte « fiévreux » à la troisième personne avec un rythme, une musique qui nous donne à voir des actions en train de se produire.







Autour de l'oeuvre de Marguerite Duras III


Les hommes s’installent à droite dans l’église, les femmes à gauche. Chacun tient un cierge en main, une lueur d’espoir pour la nuit de Pâques. Le chant orthodoxe du groupe des psalmistes emplit l’église, cinq hommes habillés en noir qui chantent l’évangile.

Georges tarde à venir. Il n’a pas encore pris sa place, là, entre ses frères, ses cousins. Georges qui devait lui dire quelque chose.

Maria attend son cierge en main, sa fille à ses côtés. Elle n’entend pas la respiration proche des femmes autour d’elle, elle ne sent pas la main de sa fille posée sur son bras. Maria attend quelque chose qui ne vient pas, ou qui tarde à venir depuis si longtemps.

Elle se détourne vers l’entrée de l’église où les villageois se pressent, il y a encore beaucoup de monde qui arrive. Elle voit George, il parle avec une femme toute de noir vêtue. Elle est très belle, elle a un visage long et triste. Georges lui tient les mains, les lâches rapidement. Maria sait, elle sait qui est cette femme. Mais cela elle le sait depuis longtemps.

Une jeune femme se rapproche de Georges et de la femme vêtue en noir. Elle doit avoir l’âge de Tina, vingt ans, se dit Maria.  Elle connait le visage de cette jeune femmes, c’est la fille du cousin de son mari.
Mais ce soir là, ce soir de veillée de Pâques orthodoxe, ce soir dans l’église de Saint-André, ce soir où la communauté du village, de toute l’île, se rassemble autour de son pope, de ses traditions, de ses espérances, oui, ce soir, Maria voit pour la première fois le visage de cette jeune femme, elle voit une fossette qu’elle a au menton, elle se dit que c’est une fossette d’homme, elle regarde Georges et d’un coup, d’un seul coup, elle entend le plain-chant repris en chœur dans toute l’église, elle sent d’un coup, d’un seul coup, les odeurs d’encens et de myrrhe qui flottent autour du tabernacle, elle voit enfin ce qu’elle n’avais jamais vu, jamais voulu voir, vingt ans plus tôt, le temps se met à défiler à rebours, Maria, le courant t’emporte, ce fleuve où des rochers brisent les embarcations, ce fleuve que tu habites de ton corps, que tu parcours, jour après jour, ce flux que tu remontes jusqu’à une source, un puits, un orifice de douleur, car tu enfantes Maria, tu donnes le jour dans un paroxysme de douleur, et en même temps, en même temps que toi, il y a vingt ans, une autre femme enfante, et tu vois cette femme, elle a le visage de la veuve, elle se tord sur un lit dans une cabane sur la montagne, elle se cache, les chiens et les chèvres lui tiennent compagnie, où sont ses parents, ses amis, le père de son enfant, où est-il, où n’est-il pas, il est là, il es tout près, et si loin de toi, jeune femme que la douleur écorche, tu entends à présent le cri du nouveau-né, c’est une fille, ce jour-là, deux filles sont nées au village, elle ne l’avait jamais su, l’une est là, tu sens sa main sur ton bras, l’autre est là, tu vois cette fossette sur son menton, tu comprends, tu comprends.
La rivière reprend un cours paisible, ton cœur qui s’était emballé se calme, tu reviens là, à ta place dans l’église.
Une pensée lumineuse, la réponse enfin te remplit : « Tina a une sœur, comme elle ressemble à son père. »

Atelier d'écriture "La force du dépouillement - atour de l'oeuvre de Marguerite Duras"
Proposition d'écriture #3 - Après une lecture de "Le Ravissement de Lol V. Stein" (1964)

La pétrification des sentiments. Lol est ravie a elle-même par un événement, une grande douleur. Lors d’un bal, elle voit son amant tomber amoureux d’Anne Stretter. 
Rédigez le récit d’un traumatisme, avec un "arrêt sur image", une parenthèse dans la narration.