Monday, 31 December 2012

Le tunnel


« J’y arriverai la première ! »
La cavalière à la veste noire frappe les flancs de son cheval, s’élance au galop sur la piste. Les deux autres cavaliers s’observent un instant puis démarrent la poursuite. Le souffle bruyant des chevaux forme une légère condensation de brume devant leurs naseaux, les trois qui filent sur leur monture s’enfoncent rapidement dans les sous-bois qui bordent les allées du parc et disparaissent à la vue.

Il est sept heures du matin, un soleil pâle et froid émerge derrière les gratte-ciels qui forment un paysage de canyons torturés, fait de main d’homme, fait pours les millions d’hommes qui se perdent tous les jours entre leurs passages étroits. Une rivière moins ancienne mais aussi puissante que le Colorado a creusé la roche de verre ; dans les trous des parois on observe des lumières, comme au fond des grottes creusées à flanc de montagne dans les Mesas de l’Ouest, les feux électriques brillent aux fenêtres des immeubles, dans les bureaux des grandes compagnies où la horde des navetteurs se déverse déjà pour une rude journée de labeur.
New-York s’éveille dans le dos des cavaliers.
New-York, où la vie peut se gagner ou se perdre sur le coup de quatre heures, PM Eastern Time. Le coup d’une cloche à la fermeture de la Bourse.
Seize heures, c’est encore très loin pour les cavaliers, leur journée qui commence à coups de cravaches et d’éperons dans les flancs des bêtes sera riche en événements, tant de choses peuvent se passer en quelques heures, et ce qui compte, c’est la course.
Catherine est en tête, suivie par Wendy. Jim leur laisse prendre un peu d’avance. Il surveille Catherine, c’est la meilleure cavalière, elle pratique l’équitation tous les jours, une passion qui l’excite. Il y a peu de monde à cette heure en train de traverser Central Park, c’est le moment idéal de la promenade de santé a dit Catherine, elle a poussé pour ainsi dire Wendy et Jim hors de leur lit conjugal. Elle a regardé Jim avec l’assurance du dompteur, bottée, sanglée dans sa veste noire étroite, son chapeau posé légèrement de travers qui lui donne un air de garçonne. « Tu viens aussi, naturellement » elle a lancé, pour le défier.
Jim n’est pas intéressé par cette course, il domine mal son cheval, impatient, rude, il ne se fait pas bien comprendre par l’animal. Jim n’a cure de gagner la course puérile que l’arrogance de Catherine leur impose, il a d’autres idées en tête pour la fin de la journée. Wendy rentre à L.A., il restera seul avec Catherine quelques jours de plus à New-York, une éternité. Il brûle d’envie de faire sentir à Catherine que la passion du cheval passe entre ses cuisses, et qu’il est temps pour elle de se laisser dominer par un homme.

Les cavaliers avancent à vive allure, mais voici le chemin qui passe dans un tunnel creusé sous Central Park. Il y fait très sombre.
 Les chevaux emmenés par Catherine et Wendy foncent d’un trait dans l’obscurité. Le cheval de Jim se cabre, hennit, la peur brusquement bloque la course de sa monture qui réagit mal aux ordres de son cavalier. Que sent le cheval, quelle est cette chose atroce qui se cache là-bas ?
Jim n’en saura rien, le cheval refuse d’avancer. Il se met à jurer, à le frapper.
Les claquements calmes d’un cheval mené au pas résonnent dans le tunnel. Catherine émerge étonnée de la piste cavalière, droite comme un fer, elle s’avance vers Jim empêtré avec sa monture qui renâcle.

« Un problème mon cher beau-frère ? »

Dans le dos des cavaliers New-York bruisse d’une agitation féconde, les klaxons des voitures parviennent étouffés au milieu du parc, des milliers de secrétaires tapent calmement à la machine à écrire des lettres pour leurs patrons, hommes d’affaires sûrs d’eux, puissants, qui connaissent le cours des choses, qui savent quand il faut acheter, quand il faut vendre, pour qui la cloche de seize heures du Stock Exchange est comme le carillon doux d’une église médiévale sonnant le repos.

« Rien, ce n’est rien ».


Edward Hopper, Bridle Path, 1939

Sunday, 30 December 2012

La maison qui regarde le rivage


« Tu es assise sur ton lit à fumer des cigarettes, le jour s’est levé depuis longtemps, n’irions-nous pas nous promener, tu ne devrais pas fumer dans la maison, ce n’est pas bon pour Scottie. »

« Tu ne m’écoutes pas, que fais-tu, ton regard passe sur moi comme si j’étais un mur. »

« Tu aimais bien cette maison, nous l’avons acheté ensemble, tu tenais à venir ici tous les week-ends pour l’air et la lumière et maintenant regarde-toi, que deviens-tu, je ne comprends pas, que t’ai-je fait, que n’ai-je pas fait, pour toi, pour Scottie, pour nous, lève toi Wendy, lève-toi je t’en supplie. »

« Tu verras la mer, il faut voir comment elle remplit l’horizon, elle touche le ciel, les vagues ont fait un long voyage, elles te parleront des bâteaux qui sont passés, les vagues poussent, repoussent l’horizon à chaque fois, à chaque battement du cœur de la mer. »

« Tu entendras leur musique, un piano joue dans le fond des eaux, tu percevras les notes qui montent dans l’air clair, c’est une belle journée pour se promener, remercions Dieu de nous faire le don d’une si belle journée. »

Tu parles à cette femme assise sur ton lit, sur votre lit, à fumer des cigarettes, tu ouvres les fenêtres pour aérer la chambre, il fait très beau, la lumière du soleil touche les murs, les surfaces bleues, et beiges, et ocres, et le plancher sombre de la maison qui s’éclaire, elle embellit l’air même que tu respires, mais tu n’arrives pas à dire les mots de cette lumière qui dissiperaient l’ombre noire qui recouvre le corps de ta femme, et son visage qui n’exprime plus rien, qui regarde les choses comme on fixerait un mur nu, qui passent sur les choses sans y laisser l’ombre d’une attention, d’une présence, d’un sourire, ce n’est plus ta femme qui est là, sur ton lit, sur votre lit, à fumer des cigarettes, c’est quelqu’un que tu ne connaissais pas, que tu voulais éviter de rencontrer, mais cette étrangère s’est installée dans votre couple, elle a pris la place de ta femme, tu voudrais lui dire de partir, elle ne comprend pas les mots de ton langage, tu es désemparé, tu dois rester fort au-dehors, il y a ton fils Scottie, il y a des responsabilités, que vas-tu faire, tu cherches une réponse dans un livre que tu as acheté à la ville hier en te disant qu’il contient peut-être des choses utiles, le livre est compliqué, tu n’es pas certain de comprendre, tu es un assureur, tu t’es fait toi-même, tu as peu étudié, tu es parti à la guerre comme tous les jeunes gens de ton âge, tu es rentré blessé, le pays t’as aidé, t’as formé un peu pour que tu trouves du travail, et puis tu l’as rencontrée, elle, mais ce fut une erreur, admets-le maintenant, cette femme ne t’était pas destinée, elle était faite pour épouser ton copain, mais c’est toi qui est rentré, qui a décidé finalement de la rencontrer, et tu t’es montré faible, tu avais besoin aussi d’un peu de réconfort, alors pourquoi pas moi tu t’es dit, et voilà comment la vie se passe, tu arrives par hasard, et la vie passe devant toi sur cette mer comme un voilier, beau, une aventure, et toi tu restes dans cette maison qui regarde le rivage avec les yeux morts de ses fenêtres ouvertes car tu attends la mort maintenant, tu attendras tous les jours allongé sur ton fauteuil dehors à te faire inonder d’un soleil lent la mort lente aussi qui n’arrivera pas assez vite, qui a failli te prendre il y a des années, de peu elle est passée en sifflant à tes oreilles, mais elle n’a pas voulu de toi, tu aurais dû bouger, à peine quelques centimètres de plus à gauche et c’est toi qui prenait la rafale et pas ton copain qui est mort, celui qui aurait dû épouser la femme, l’étrangère qui fume des cigarettes.

Tu sors prendre l’air.

Tu vois Wendy sortir après quelques minutes. Tu vois son visage, elle paraît moins fatiguée. Tu ne dis rien, tu la laisses faire le tour de la maison, tu la vois descendre vers le rivage. Elle dénoue ses cheveux blonds, elle enlève son chemisier et sa jupe qui glissent sur le sable, elle porte juste une culotte blanche, un soutien-gorge, qu’elle dégrafe, elle continue à descendre, tu la regardes avec curiosité, tu sais à cet instant qu’il faut la laisser accomplir un rite, une nécessité connue d’elle seule. Tu fouilles dans tes poches, allume une cigarette, la première de la journée, tu te jures quelque chose, ce sera peut-être la dernière, pour toujours, si quelque chose se passe aujourd’hui. Tu te le jures très fort.

Tu vois Wendy, elle nage avec élégance le crawl dans la direction de la pleine mer, son corps s’éloigne et disparaît bientôt à ta vue sous les vagues de l’océan, tu vois un bras qui émerge, puis un autre avec régularité, et bientôt tu ne vois plus les bras, les jambes qui brassent l’eau. Tu fumes ta cigarette serein, les yeux fixés sur l’endroit de la mer où tu l’as vue disparaître, la cigarette se consume lentement, le bout incandescent se rapproche du filtre, tu sais que tu devras l’éteindre dans le sable d’ici quelques secondes, le temps d’une ultime bouffée peut-être, la dernière bouffée de cette cigarette, tu l’aspires maintenant comme si ta vie entière se consumait. La mer est calme, le bleu d’une ligne plus sombre à l’horizon trace une ligne d’avec le ciel, comme le tableau d’une peinture que tu as observée dans une galerie d’art que tu avais assurée contre le vol, et tu aimais beaucoup cette peinture, tu n’y connais rien en beaux-arts, mais d’instinct tu savais que cette toile représentait quelque chose à quoi tu tenais beaucoup, et tu la vois cette ligne à l’horizon qui tremble un peu dans l’air doux de ce jour de printemps qui monte, tu attends quelque chose.

Ta cigarette éteinte tombe dans le sable, tu l’enfouis du pied. Un point blanc apparaît dans la mer, un bras frappe l’eau, puis un autre, c’est un corps qui grandit, qui bat la mesure d’un piano dont les notes montent du fond de la mer, c’est un corps qui se rapproche du rivage avec force et régularité, et Wendy sort de l’eau, remonte le rivage, elle ne ramasse pas ses vêtements qui traînent là-bas, elle vient vers toi, elle te regarde, elle existe pour toi, elle te sourit.

« Tu as raison Jim, c’est une si belle journée. Profitons-en. Tu vas d’abord me préparer un petit déjeuner. Viens, rentrons, et puis tu m’emmèneras où tu voudras. »

L’homme et la femme rentrent dans la maison qui regarde le rivage. On les voit passer parfois d’une fenêtre à l’autre, on dirait les pupilles de deux grands yeux qui bougent enfin.


Edward Hopper, The long leg, 1935

NB: cette pièce fait partie d'un mini-cycle de récits librement inspirés de tableaux d'Edward Hopper, ou d'autres oeuvres dont la filiation avec la peinture de Hopper est pleinement assumée (les photographies de Philip-Lorca diCorcia notamment). L'idée de rattacher chaque pièce à un ensemble lâche, une chronique familiale américaine, m'est venue après coup. Chaque tranche de vie s'intègre petit à petit dans ce tableau général qui couvre pour le moment plusieurs décennies de la vie de cette famille, les Carver. Il est possible de reconstituer une chronologie des Carver dont je propose ici une séquence, en guise d'aide à la lecture, sept épisodes, dont ce dernier, ayant été publiés dans le désordre à ce jour. Je laisse au lecteur le soin de figurer les périodes qui fournissent la toile de fond de ces chroniques, mais pour certaines de ces pièces elles sont tout à fait transparentes. Disons pour simplifier (qu'à ce jour), la Chronique des Carver embrasse deux décennies d'histoire américaine entre les années quarante et soixante du vingtième siècle.

Tarawa (publié le 17 mai 2012)
La boîte bleue (publié le 17 mai 2012)
Théâtre sur le Pacifique (publié le 25 mai 2012)
Tip (publié le 17 mai 2012)
Le chien jaune (publié le 17 mai 2012)
La maison qui regarde le rivage (publié le 30 décembre 2012)
La piscine (publié le 2 mars 2012)

Saturday, 29 December 2012

Paris VII - Bohèmes


28 décembre

Au Grand Palais, dès huit heures trente le matin, dans la file des « sans papier » (ni porteurs du magique Sésame, ni porteurs de réservations coupe-file), nous attendons anxieusement la confirmation par un gardien, du temps qu’il nous faudra patienter sous un petit crachin frais pour que nous puissions accéder aux portes du Temple, et au-delà, aux salles de l’exposition consacrée au peintre américain Edward Hopper. « A partir de ce point, c’est deux heures ».
Nous y avons renoncé.

Jouissif.
Par le Grand Escalier on arrive au bas du Sacré-Cœur de Montmartre après avoir contourné un kiosque recouvert d’affiches colorées de « Carmen ». Mais nous sommes au Grand Palais, avenue Roosevelt, au bas des Champs-Elysées, pas au pied de la Butte, comment est-ce possible ? Une des surprises de la scénographie intelligente de l’exposition « Bohèmes ».
Portrait de Baudelaire par Emile Deroy. Me rappelle quelqu’un. Légende de l’Atelier, le mythe de la Bohème artistique et littéraire, le poêle et le long tuyau suspendu de la cheminée au milieu d’une autre salle, les souvenirs de la vie de bohème de Mürger, les fantômes de Verlaine, Rimbaud, les souliers usés peints par Van Gogh, un café de Montmartre, le Chat Noir peut-être, des filles qui boivent, d’autres qui déambulent, une fille aux cheveux rouges qui est dans la fille depuis le début de l’expo, lorsqu’on nous explique l’origine de ces Gitans, les « égyptiens », cette fille au chapeau boule blanc, manteau bleu, cheveux rouges vifs, qui regarde tout et partout, sur me traces, ou bien moi, sur les siennes, depuis le début on ne se lâche pas d’une semelle, mais qui est-ce, une bohémienne, une artiste, une femme de lettres échappée de la cour de Louis XIV? Si elle lit ceci, qu’elle me fasse signe.

Déjeuner au Printemps, sous la Coupole. Belle expérience.

Dans les Jardins du Luxembourg, nous nous reposons une demi-heure face à l’étang sur des chaises trop confortables, et c’est le calme, la paix, après l’agitation des rues de Paris, des musées de Paris, des magasins de Paris, des escalators et escaliers des stations de métro interminables de Paris, des wagons bondés du RER, cela vaut bien une halte malgré le froid qui s’installe.

Enfin, les Arènes de Lutèce. Et c’est la fin de ce séjour, il faut penser au retour.

Dans la gare du Nord, en attendant le Thalys, j’écris encore ceci.
Place du Panthéon, je remarque la croix chrétienne dressée au sommet de la Coupole, rappel, témoin s’il fallait ne pas l’oublier, de l’origine religieuse de l’édifice, Basilique Sainte Geneviève dédiée à la protectrice de Paris au temps où la ville s’appelait Lutèce.
A travers ces expos, ces musées que nous avons parcourus, une réflexion « comme ça ».
Les pièces, les œuvres qui s’échangent entre musées et collections privées du monde entier laissent deviner l’existence idéale d’un réseau de relations qui unissent entre elles les figures du Beau, un « internet physique » de l’Art.

Et la devise au fronton du Panthéon est bien « Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante ».

Le soir j’ai rédigé cette note directement sur Facebook. La voici, remise à sa place, dans ce journal :

Géniale exposition au Grand Palais: "Bohèmes", ou, les représentations des Gitans, Bohémiens, Tziganes et autres Roms dans l'art occidental depuis Léonard de Vinci, et l'influence de ce courant d'idées, ou d'un art de vivre que nous appelons la "bohème", qui dérive dans l'imaginaire collectif des tribulations des "gens du voyage", et que nous connaissons à travers la vie romantique, la 'bohème' littéraire et artistique (Rimbaud, Verlaine), Montmartre... L'exposition remarquable non seulement par le contenu (excellent sur le plan pédagogique et par la qualité des œuvres d'art qui y sont exposées), mais aussi par l'originalité de la composition du parcours et de la scénographie, est un régal pour l'amateur d'art et d'idées au confluent européen du dix-neuvième et du début du vingtième siècle.

Avec ce dernier billet s’achève cet épisode du journal de Paris commencé il y a un an, fin décembre 2011, ce qui correspond aussi à la date anniversaire de ce blog des Métamorphoses de C. qui fête ces jours ci sa première année d’existence.

Pour les curieux, voici la table des matières des billets publiés à ce jour sous la rubrique "Journal de Paris": on pourra aussi afficher l'ensemble en suivant le tag 'Journal_Paris' disponible dans le menu, en haut, à droite de cette page.


– Céline, 28 décembre 2011 (publié le 8 janvier 2012)
II – Ballade à Montmartre, 28 décembre 2011 (publié le 16 janvier 2012)
III – Le nouveau Paris à l’Est, 29 décembre 2011 (publié le 22 janvier 2012)
IV – Le Petit Palais, 30 décembre 2011 (publié le 29 avril 2012) 
V – Entre Canaletto et la pègre, 26 décembre 2012 (publié le 29 décembre 2012)
VI – Au plaisir de ces Dames, 27 décembre 2012 (publié le 29 décembre 2012)
VII – Bohèmes, 28 décembre 2012 (publié le 29 décembre 2012)




Charles Amable Lenoir, Rêverie, 1893