Sunday, 27 January 2013

Isabelle H. lit Justine & Juliette


Note prise sur mon portable juste avant le spectacle, Bruxelles, Palais des Beaux-Arts
Justine. Juliette. Les infortunes de la vertu. La prospérité du vice. Isabelle Huppert lit Sade. Ce soir, aux Beaux-Arts. Un quart d’heure de retard. Problème technique. Nous patientons au bar. L’occasion d’observer. Les gens. Ils ne doutent de rien. Pourtant, l’enfer va s’ouvrir pour eux dans quelques minutes. Portée par la voix d’Isabelle dans le double monologue antagoniste du destin des deux sœurs, le scandale absolu viendra par les mots ; toujours par les mots et le verbe vient le scandale, le vice ou la vertu n’existent pas à l’état de nature. La langue parlée, la langue écrite, créent la chose innommable qu’au nom de la morale on ne veut point entendre.

Allons Isabelle, viens, assois-toi dans ce fauteuil blanc dix-huitième, montre-toi, assois-toi, lit, meurt, triomphe, ta voix sera-t-elle vice ou vertu, poison ou nectar ? Combien de morts ce soir, le cerveau explosé par ta lecture assassine.
Diamant noir, Isabelle Huppert entre en scène.
Applaudissements. Silence.
Viens, viens !

Note prise après le spectacle.
Non, pas diamant noir, je l’imaginais telle, quelques minutes avant son entrée en scène, l’influence de la photo N&B, l’affiche du spectacle, mais petite fille dans sa belle robe à motifs ambrés, la chevelure dénouée, châtain à reflets roux, d’une belle prestance sur ses talons hauts, Isabelle H., le texte en main, se place face au public un peu anxieux qui l’attend, première mondiale

elle est là, enfin, je la vois de la première rangée des corbeilles, juste un peu trop loin pour lire ce visage tellement connu, je voudrais pouvoir te lire pendant ta lecture Isabelle, oserais-je demander la paire de jumelles de théâtre que Marie a emmenée avec elle, je n’ose pas : il ne faut pas bouger, ne pas déranger, mais respirer, oui, respirer calmement, écouter la voix, sa voix, dans le calme

ce qu’hélas des salves de toux sèches, nerveuses brisent par rafales intempestives pendant toute la durée de sa lecture, passons, oublions l’expression de ces corps qui n’osent pas communier, qui résistent, qui toussent, disent leur désaccord, leur lutte, qui ne peuvent pas s’empêcher de laisser entendre ce que la voix pousse dans l’ombre, refoule dans les ténèbres, la toux est-elle symptôme du refoulé, et quand bien même, le refoulé est à sa place ce soir, la voix d’Isabelle le met en scène par sa présence, son corps, ses inflexions de voix, de tons, de rythmes, sa prosodie naturelle, et parfois, un rien théâtrale, juste un soupçon

car Isabelle, oui, tu es sous les feux de la scène, une lumière bleue, froide, coupante, te tombe dessus pendant que Justine tremble, livre le récit de ses infortunes

car Isabelle, oui, tu es sous les feux de la scène, une lumière orangée, chaude, enveloppante, t’inonde de la tête aux pieds pendant que Juliette exulte, triomphe, domine, livre le récit de ses prospérités

Sade, sinistre, anti-lumière Sade que je n’aime pas, non, je ne t’aime pas, ta complaisance à décrire le crime, ce ne sont que des mots, oui, mon surmoi rigide frémit quand les mots interdits traversent comme des balles de fusil les défenses érigées par mon éducation ou ma nature

peu importe, mais ce soir, j’apprends à apprécier, aimer serait trop fort, tu ne le mérites pas, je ne célèbrerai pas ta renommée, mais je te respecte maintenant, mieux, « divin marquis », car tu dois cette reconnaissance à Isabelle H., l’étoile, qui prête son corps, sa voix, à ces mots que tu écrivis, embastillé, prisonnier, tes livres publiés sans mention de nom d’auteur, tes œuvres clandestines, imprimées en Hollande, il paraît que toute ta vie, marquis, tu as nié être l’auteur de ces romans qui te valurent pourtant une postérité très posthume, tu as du attendre longtemps, le début du vingtième siècle, les surréalistes, ton éditeur courageux, Jean-Jacques Pauvert, un procès, la consécration enfin, lorsque tu entras dans la Bibliothèque de la Pléiade, Sade à la Pléiade, mais je n’aurais pas réalisé l’importance extrême de la littérature libertine du dix-huitième siècle si tu n’y étais pas, et j’ai relativisé qui tu es, mais d’autres se sont occupés de ton cas, ce n’est pas ton cas qui m’intéresse

c’est la voix d’Isabelle, une présence, soixante-quinze minutes à lire, à jouer à deux voix, devant ce public, un peu anxieux, attentif, c’est pour cela que je suis là, attentif car parfois tu lis un rien trop vite, mais c’était au début, peut-être devais-tu aussi t’habituer à ton public, à cette salle du Palais des Beaux-Arts, et ce qu’on en dirait, une première mondiale alors, c’est du sérieux

Isabelle n’est-elle pas la dernière des étoiles du cinéma français, et quelque peu mondial, d’une époque révolue, en noir & blanc

les discours sur le vice, la vertu, la pédagogie du mal, tu les lisais d’une voix plus monocorde ; les aventures des deux filles, les rencontres, la naïveté de Justine qui l’entraîne dans les pires situations, la bonté est le plaisir de Justine, pourquoi aurait-elle besoin de la reconnaissance de ses ravisseurs pour la délivrer du mal, elle n’a que ce qu’elle mérite, les remontrances de Juliette, l’apologue du crime, de l’état de nature, et de l’état des hommes où les forts écrasent les faibles, le terrain d’une morale nouvelle, tu t’animais, marquais la pause, syncopait

je t’applaudis Isabelle et je maudis Sade qui a eu raison, sa morale a triomphé partout, la société est devenue machine à plaisir et à torture, l’homme n’a jamais cessé d’être un loup pour l’homme, il a mis bas les masques et tout est dit

Juliette : Je ne crois de mal à rien, je suis convaincue que le crime sert aussi bien les intentions de la nature que la sagesse et que la vertu. J’aime mes vices, j’abhorre la vertu ; je suis l’ennemie jurée de toutes les religions, de tous les dieux ; je ne crains ni les maux de la  vie, ni les suites de la mort ; et quand on me ressemble, on est heureux.


Isabelle Huppert lit Sade - Photo pour le spectacle - Bruxelles, 27.01.13


Dans tous les événements de la vie qui nous laissent la liberté du choix, nous éprouvons
deux impressions, ou deux inspirations : l’une porte à faire ce que les hommes appellent
la vertu, et l’autre à préférer ce qu’ils appellent le vice. C’est l’histoire de ce choc qu’il faut
examiner...
(Sade)

Saturday, 19 January 2013

Je pars pour le Brésil


Un voyage, c'est aussi une découverte de mots, de phrases, d’un langage neuf, d’un style, et de livres.

Eu escrevo para você de um país distante. Non, je n’en suis pas là, mon portugais est encore très rudimentaire.

Quand le voyage a été décidé, j’ai plongé dans quelques livres que le hasard des rencontres avait mis entre mes mains. Les poètes ont l’art du raccourci, je débutai mon périple avec Blaise Cendrars, qui en avait vu des pays et inventé un style bien à lui : « Le Brésil, des hommes sont venus », avec les photographies de Jean Manzon est une manière de guide de voyage, publié en 1952 et devenu depuis lors introuvable, réédité en 2010, il tient facilement dans la main, je l’emporterai sans doute avec moi.
Qu’allais-je lire après le poète ? Les sociologues sont arrivés, difficile d’ignorer Gilberto Freyre, qui, avec « Terres du sucre » ou le monumental « Maîtres et esclaves, la formation de la société brésilienne» traduit du portugais en français en 1952 et publié dans la légendaire collection « La Croix du Sud » chez Gallimard, est le spécialiste de l’histoire de son pays, mais le livre m’impressionne, gros pavé de cinq cent et quelques pages, réédité dans la collection « Tel », pas pratique, imprimé en petits caractères, je vais y picorer des phrases qui me donneront l’air d’en connaître un bout sur la question, et pas plus. Avec Gilberto Freyre, c’est le Brésil du Nordeste qui se donne à lire dans une langue savoureuse et savante, car lire Freyre n’est pas ennuyeux le moins du monde, ce qui ne me paraît pas être le cas des « Tristes Tropiques » de Claude Lévi-Strauss ; l’anthropologue talonne le sociologue de près, mais avec ce livre, Claude Lévi-Strauss a rédigé un livre, fort savant, et aussi très personnel, un récit de ses expéditions mêlé à des considération sur l’ordre des choses, le tout dans une langue française fort belle, classique, mais me semble-t-il, qui manque un peu d’âme. J’ai déjà essayé de le lire dans ma jeunesse, je n’y suis jamais arrivé. 
Un des livres sur le Brésil - dont j’ai formé un petit rayon dans ma bibliothèque, qui me touchent le plus pour des raisons personnelles, et qui n’est pas au dire des spécialistes, le mieux documenté, ou qui est le plus daté, est l’apologie que lui consacra le grand écrivain de langue allemande Stefan Zweig « Brésil, terre d’avenir ». Comme on le sait, Zweig a mis fin volontairement à sa vie au Brésil dans les derniers jours de février 1942. J’ai toujours trouvé curieuse l’association entre ce livre, un des derniers qu’il rédigea, hymne optimiste, vision d’un futur où il devinait à juste titre la place que ce pays allait prendre dans le monde, et la fin tragique de son auteur, en apparente contradiction avec l’idée d’espérance dont il s’était fait le chantre, comme si lui, l’Européen cosmopolite par excellence, jeté hors d’Europe par le nazisme, ne pouvait pas s’identifier avec le destin collectif d’une nouvelle patrie d’adoption. Je cite le début du livre que j’aime beaucoup : Pendant des milliers et des milliers d’années le gigantesque continent brésilien, avec ses bruissantes forêts d’un vert sombre, ses montagnes et ses fleuves, et la rumeur rythmée de la mer, était demeuré inconnu et innomé. Soudain, le soir du 22 avril 1500, on vit briller à l’horizon des voiles blanches : des caravelles pansues, la croix rouge du Portugal sur les voiles, s’approchent et, le lendemain, les premières chaloupes abordent la rive étrangère. Je crois voir le début d’un film d’aventures.
Il me faut encore citer le « Dictionnaire amoureux du Brésil » de Gilles Lapouge, publié en 2011 chez Plon. On connaît le principe des livres édités dans cette collection, un auteur rédige un dictionnaire sur un thème ; le plus souvent il s’agit de livres consacrés à un pays, qu’il passe au tamis de ses choix subjectifs, et au filtre de son style d’écrivain ; je ne suis pas déçu, les entrées du dictionnaire font mouche, elles rencontrent ma sensibilité, mes préférences, ma façon d’aborder indirectement les choses, et puis, il y a des couleurs, des anecdotes, des passions. Voilà, ai-je fait le tour de ces préparatifs, un peu singuliers, de voyage ?
Non, pas tout à fait. Il y a quelques semaines je passais rue Soufflot, à Paris, c’est entre le Panthéon et les Jardins du Luxembourg. J’entrai dans une librairie spécialisée dans le droit pénal et le droit international, c’est en plein quartier de la Sorbonne. J’y trouvai le dernier livre de ma collection particulière, « Le Brésil », un livre de géographie, il vient de paraître, c’est d’Hervé Thierry, directeur au CNRS, professeur invité à l’université de Sao Paulo, et c’est super bien documenté, actuel, factuel, bourré de graphiques, de tableaux, de statistiques. Un pur régal littéraire quoi ! Je crois qu’avec Cendrars le poète, c’est ce bouquin que j’emporterai dans ma valise. Mais il y a fort à parier que d’ici là, en dernière minute, tard un soir de juillet 2013, dans l’excitation des ultimes préparatifs pour un long, long voyage, une tout autre configuration de mots, de phrases, de style et de livres n’apparaisse par enchantement entre les chemises, les chaussettes et la trousse de toilette. Cela ne m’étonnerait pas, après tout, le voyage est aussi une source de surprises, et je m’y connais. Je me donne rendez-vous dans quelques mois pour un autre billet.

Post-scriptum: j'évoquais pour la première fois ce projet de voyage dans un billet du 8 juillet 2012 écrit en Grèce, on pourra le lire ici.



Sunday, 13 January 2013

Je rentre d'Orient


Les pages du matin

Samedi matin, arrivé tôt devant La Licorne, en ait profité pour débrouiller vingt minutes autour d’un petit déjeuner chez… (trou de mémoire, endroit connu sur la Place St-Pierre). 

Intéressants les oublis, les trous, trappes et farces de la mémoire, je connais ses jeux et ses détours, mon amie, mon ennemie, ma mémé-moire, mes balbutiements du matin, du midi, du crépuscule à l’aube, enrobés de figures, nombreuses, et pas seulement de style, mais des figurants, ombres, silhouettes découpées dans du papier, « Monsieur, je vous tire le portrait au ciseau, en soixante secondes, dix euros, top chrono ! », sur les escaliers de la Butte, sur la Place du Tertre, à Montmartre de mes amours, de mes idées fixes, rue Girardon 4, cinquième étage, rue Lepic 98, et d’autres lieux encore – mais tous figurants, figuration, personnages d’un théâtre de faux-semblants, de dupes ; et ainsi vais-je de simulacre en masques, d’ombres chinoises en souvenirs, du crépuscule du matin au crépuscule du soir, de château en château, dans des jeux, des lapsus, des trous, des élapses, des relapses, des flash, flish, plic-ploc. Mais il ne pleuvra pas aujourd’hui – ciel d’hiver comme je les aime, bleus blancs, bleus froids. Et dans la Licorne, tiens la « Dame à la Licorne », ah oui, elle m’a beaucoup inspiré récemment, agréable souvenir, une connexion, reconnexion, réseau, attention, arrêt du flux annoncé dans quelques secondes, ultime crash verbal, mes mots se bousculent, close la période, la phrase, enfin.

Dès qu’elle se met à voler, à virevolter, voguer cette parole, ces écrits, cela ne m’appartient plus tout à fait, le paradoxe du lecteur complice, il écrit à son tour, se fait passeur, passage, je le sais, le monde est un livre, ou une infinité de livres, encore une de mes obsessions, mes récurrences, mes itérations tirées du fil rouge de la tapisserie de la Notre-Dame à la Licorne, et c’est ainsi que la vie devient plus belle. Oh mon Dieu, donnez-moi la force d’écrire ma page quotidienne !

Céline, mais bon sang, pourquoi Céline !

Son style, cinq fois de suite s’il le faut, c’est une excellente raison, cette manière de faire de la dentelle avec ses phrases. Son humour. Ses aventures, héroïques, bouffonnes, tragiques, ses personnages, à commencer par lui-même ; vrai-faux, menteur, hâbleur, vrai, tellement vrai, Lucette, Le Vigan et Bébert le chat. Sa noirceur, pas de l’outre-noir, son pessimisme, et puis, accessoirement, une mauvaise raison, parce qu’il est maudit, qu’il a mauvaise réputation.

Une rencontre avec Céline

« Bonjour Céline, où préférez-vous que je vous appelle Docteur Destouches ? Oui, non ? Voilà, on peut commencer si vous voulez.
            Je suis fasciné par votre méthode, la construction de vos récits, de vos livres, tous ces feuillets suspendus par des pinces à linge dans le fouillis de votre bureau que Toto, le perroquet s'amusait à mordiller, et vous le laissiez faire, et vous dites aussi que vous avez réécrit dix fois la même page.
            En somme, c’est la question de votre musique. D’où vient-elle ? Comment la retranscrivez-vous ? Où est la partition ? La dentelle du langage, cela ressemble à du langage parlé, mais ce n’en est pas, ce mélange d’argot, de langue populaire, et savante, et vos tournures de phrases un peu précieuses, entre dix-huitième et quartiers du vieux Paris, Courbevoie, la Seine, le Passage Choiseul, Clichy, et puis la Butte, et puis … après un long détour par l’Allemagne, le Danemark, Meudon. Quel est le secret de votre style ?
            Les idées, les théories, vous l’avez dit, c’est du lourd, de l’ennuyeux. Ce que vous aimez, la danse, et les danseuses ! Vous avez fait danser le langage ; les idées, c’est bon pour l’Académie des Zartzélettres, votre invention, c’est la musique, le rythme, les sonorités, les éclats et les silences. On a beaucoup jasé sur vos trois points de suspension. C’est ce qui résume le mieux la question du style je crois, atteindre la limite de l’écrit, du dicible, caresser le silence, se rapprocher du noyau de la nuit d’où sort la création, capturer cette musique que nos oreilles n’entendent pas.

C’était tout pour aujourd’hui.
Merci Monsieur Céline. »


Louis-Ferdinand Céline à Meudon, 1959
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notes rédigées en atelier d'écriture "S'Orienter 2" - 12 janvier.


Saturday, 12 January 2013

Un contrat avec C.


Cher C.,

Je t’écris cette lettre pour te commander un travail que je souhaite te voir terminer pour le samedi 2 Mars 2013 à 23h.30.

Tu me remettras ce travail sous la forme d’un document imprimé. Tu posteras une note sur ton blog le Dimanche matin, 3 Mars, qui annoncera la fin de ce travail, que tu publieras au format e-pub ou pdf, ou les deux, sur un site de publication en ligne. Tu ajouteras le lien pour ce téléchargement gratuit dans la note sur ton blog ; chacun pourra voir ce que c’est, télécharger ton texte, et le lire, éventuellement. Tu choisiras le site d’édition en ligne, sur lequel tu t’inscriras, avant la fin de ce week-end, soit pour le 13 janvier à 23h.30.

L’objet de ton travail consistera à terminer la nouvelle connue sous le titre « Amsterdam – Arles ». La version actuelle fait environ 5.300 mots et présente un certain nombre de faiblesses qui ont déjà été identifiées. Je te demande d’intégrer tous les changements qui ont été pointés sur cette version, afin de l’améliorer, et de l’étendre vers une forme plus consistante, la version finale de cette nouvelle comprendra en effet entre 7.500 et 17.500 mots, au maximum.

Tu connais ton sujet, ta forme, les éléments de ton récit entrelacé entre présent et passé. Tu décideras de l’issue de cette histoire qui est pour le moment fixée mais pas figée.

Tu te donneras le cadre spatio-temporel nécessaire à la réalisation de ce projet, en particulier, trente minutes d’écriture le matin entre 6h.30 et 7h. les jours de semaine, et une heure d’écriture entre 7h.30 et 8h.30 les jours de fin de semaine. Tu entameras ton travail dès le Lundi 14 janvier, à 6h.30. Je t’attendrai.

Pour éviter de te distraire, je t’interdis d’acheter le moindre livre entre aujourd’hui et la date de livraison de ce travail, soit, je répète, le 2 Mars 2013. Tu limiteras au maximum le temps passé matin ou soir à naviguer sur internet, sauf pour des raisons professionnelles ; je ne te fixe pas de limite, à toi de gérer ton temps libre avec bon sens.

Pour ce qui est de ta récompense, j’en discuterai avec Marie et Clara, nous te ferons la surprise.

Je te souhaite un bon travail !

Cordialement,


Christo

Rédigé en atelier d'écriture, ce 12 janvier 2013. Dont acte. Fait devant témoins.


Woody, chat d'écrivain (Crédits: Clara Datso)

Friday, 11 January 2013

Mon Canal Cracker de Cœurs


Un quart d'acte à deux personnages.
(Théâtre)

Un rez-de-chaussée d’une maison à l’abandon ; squat, tout est à l’avenant, plancher défoncé, lattes de bois découpées en petits morceaux qui alimentent un brasero au milieu de la pièce nue ; rideaux déchirés depuis longtemps. Un banc, une caisse pour s’asseoir, un matelas et une couverture dans un coin. Des restes de repas, de boissons, vin, canettes de bière. Un radiocassette en état de marche. Une casserole renversée avec deux tiges en métal.

Personnages :
JULIEN: un grand type portant lunettes rondes, pas bien lavé. L’intellectuel qui a fait Sorbonne, a mal tourné à la télévision dans des émissions putassières, et puis s’est retrouvé au chômage, viré pour incompatibilité d’humeur avec le nouveau Ministre de la Culture.
ERNST : un vieux type mal habillé, l’air d’une pauvre cloche, mais les apparences sont trompeuses.

Les personnages arrivent, s’installent sur le banc, sur la caisse. La radio passe les dernières paroles de la chanson « Ma Préférence » de Julien Clerc…. « Par hasard … Elle aime mon incertitude … Par hasard …J'aime sa solitude... »

Julien
Attendez ! S’il vous plait ! Vous passez à l’antenne… dans …. exactement … dix secondes ! Top chrono !

Ernst
Je ne fais que ça, j’attends depuis une heure… j’ai envie de pisser… on peut retarder le début de l’émission?

Julien
Mais taisez-vous à la fin !... Vous attendrez !

Ernst
Pour pisser ? C’est du joli !

Julien
Silence !

 (En chœur ; les deux personnages entonnent un « badabam bam boum » sonnant)

Julien
Chers auditeurs…. Bonsoâââr !!!!
Nous accueillons le Professeur Christian Dodo.… ce soâââr !

(Les deux personnages applaudissent)

Julien
Professeur, vous êtes un grand spécialiste des …

Ernst
…Des questions compliquées.

Julien
Que nous rendons simples pour nos auditeurs… toujours ! Ce soir, une causerie sur … heu… un instant… je cherche dans mes papiers…

Ernst
Sur Jorge Luis Borges.

Julien
Merci Professeur, merci ! Une causerie sur Jorge Luis Borgès. On applaudit le professeur !

(Les deux personnages applaudissent)

Julien
Pourquoi « Jorge Luis Borgès » Professeur Dodo? Je rappelle à nos auditeurs qui ne connaîtraient pas le principe de notre émission radiophonique, la meilleure de toutes les émissions culturelles, « Mon Canal Cracker de Cœurs », que le sujet de l’émission est improvisé juste avant l’antenne par notre invité du jour… C’est formidâââble !

Ernst
C’est très simple, Jorge Luis Borgès, c’est moi !

Julien
C’est vous ?.... Heu… Voyons, vous êtes le professeur Christian Dodo, comment pouvez-vous être ce monsieur Borgès mort en 1986 ? Si j’en crois mon écran et Wikipédia… Merci Internet ! C’est une façon de parler évidemment.

Ernst
Pas du tout, c’est la vérité nue, crue, littérale. Je suis Jorge Luis Borgès, né le 24 août 1899 à Buenos-Aires…

Julien
Et décédé le 14 juin 1986 à Genève ? Allons !

Ernst
Parfaitement, décédé, comme vous le dites, le lieu, la date, sont parfaitement exacts. Rigoureusement exacts. Comme vous me voyez là, je suis mort, et pas mort aussi. Ma vie est ma non-vie qui est un paradoxe vivant et ambulant. Je le dis, je le répète, né à … en … mort à … en… etc.

Julien
Vous m’avez l’air bien portant pour un mort-vivant !

Ernst
Cela n’a rien à voir avec la santé, on peut mourir jeune et en bonne santé, la preuve, ça arrive tous les jours.

Julien
Mais le décès, notifié, dans les livres, sur Internet, partout ! Et la pierre tombale.

Ernst
Ce sont des détails peu intéressants. Parlons de qui je suis.

Julien
Si vous insistez, ce sujet ou un autre après tout…

Ernst
Ah non ! Ce sujet n’est pas remplaçable, je ne suis pas substituable à quelqu’un d’autre ! Si vous voulez qu’on en parle, vous devez accepter ce sujet, c’est le principe de votre émission, vous l’avez dit.

Julien
Ce n’est pas pour rien que vous êtes les Professeur Dodo ! Bien connu, à la faculté, aux hospices, vos affiches de conférence courent les gares de province, les réservoirs, les entrepôts…

Ernst
Ca va durer longtemps votre émission ?

Julien
Mais on vient de commencer !

Ernst
Si on lançait une plage musicale, tenez demandez à votre opérateur, vous n’auriez-pas « Si on chantait ? »

Julien
De Julien Clerc ? Hey d’accord… bonne idée. On lance !

(Julien insère une cassette dans le combi radio. La musique s’élève. Les deux personnages chantent de conserve : « Si on chantait, Si on chantait, Si on chantait, Si on chantait hehe he, lala lala… Si on chantait, lala lala… Si on chantait, Marie dìvine, si on chantait... ». Julien bat la mesure à la baguette sur la casserole.)

Ernst
(s’interrompant)
J’en profite pour aller me soulager. C’est où vos waters ?

Julien
(s’interrompant)
Vous n’allez pas recommencer ! La chanson dure à peine trois minutes et quelques !

Ernst
C’est plus qu’il n’en faut, et ne me faites pas perdre de temps ! J’y vais.

(Julien continue à chantonner tout seul pendant qu’Ernst va faire ses besoins dans le fond de la pièce. La chanson se termine)

Ernst
Pile poil, voyez, pas de souci.

Julien
En direct, c’est ça la radio, Professeur Christian Dodo, vous nous parliez de Monsieur Borgès. Alors, pourquoi Borgès, qui est ce monsieur ?

Ernst
Vous voulez que je vous parle de moi ?

Julien
Ah oui ! Haha ! Toujours le mot pour rire ce cher Professeur…. C’est fantastique ! C’est formidâââble ! On applaudit bien fort.

(Les deux personnages applaudissent)

Ernst
Je peux vous parler de moi puisque je suis mort. C’est ce que disait Borgès à quelqu’un qui l’interviouait. Une intervioue dans les années soixante-dix, je crois, je trouverai plus tard la référence exacte….

Julien
Oh, dans les années…

Ernst
Soixante-dix et quelques, c’était peut-être Roger Caillois qui l’interviouait. Je ne sais plus. Il lui disait ceci, je paraphrase : « Que voulez-vous que je vous dise de moi ? Je ne connais même pas la date de ma mort ! ». Voyez, il avait raison Borgès, on ne peut pas parler de quelqu’un avant sa mort. Enfin, cette même personne ne peut pas répondre à cette question avant sa mort. Après… après évidemment, cela devient possible.

Julien
Après…

Ernst
Oui, c’est une inscription dans les registres, une stèle, et voilà, la mort, ce n’est pas grand chose. L’important vient après.

Julien
Après….

Ernst
Vous vous répétez, ce qui vient après la mort, c’est la vie après la mort. Par définition, que voulez-vous qu’il arrive d’autre que la vie ?

Julien
Mais… heu…  je vois, Professeur Dodo, vous êtes croyant, vous nous parlez du paradis, de ces choses-là.

Ernst
Vous n’y êtes pas du tout ! Les Pères de l’Eglise n’envisageaient pas cette forme de résurrection triviale, celle dont je veux vous parler mais que vous vous obstinez à ne pas comprendre.

Julien
Expliquez nous ! Vous êtes sur « Mon Canal Cracker de Cœurs », l’émission qui vous explique les choses simples. Je veux dire, simplement.

Ernst
Oui, oui… La mort, c’est l’oubli. Borgès est mort, c’est entendu, mais ses livres ne sont pas disparus de la circulation ! Vous avez compris ?

Julien
Ah mais c’est donc bien une façon de parler. Vous nous filez la métaphore. Vous parlez comme Flaubert, « Madame Bovary, c’est moi ! ». Parlez-nous donc de Borgès, Professeur Dodo.

Ernst
Je vais donc vous parler de moi puisque vous insistez. Je vous rappelle que Flaubert parlait d’un de ses personnages de roman, dans mon cas, il ne s’agit pas de cette forme grossière d’identification, puisque je n’écris pas.

Julien
Vous écrivez beaucoup dans la presse, même des livres, vos étudiants…

Ernst
Je parle ici de la littérature, et des romans en particulier. Je n’ai aucune imagination, je ne suis pas bon pour écrire des romans, bien que j’aie essayé dans ma jeunesse… Ecrire un essai sur d’obscurs sujets n’est pas écrire mais radoter. Même si le bouquin devient un best-seller, cela fait toujours un livre de trop. Il y en a beaucoup trop. Ah, le saint retour d’autodafés !

Julien
Vous radotez Professeur Dodo ?

Ernst
Enormément ! Cela m’assure une notoriété, je ne vais pas cracher dessus. C’est une question d’argent, il faut bien garantir sa cantine quotidienne. Que faire alors, me direz-vous, quand on a comme moi, comme Jorge Luis Borgès, le souci de l’économie dans la république des Lettres. Mais je vais vous dicter des cures d’austérité gens peu scrupuleux des lettres ! Vous qui dilapidez le fond de la culture, craignez ma colère ! Allons ! Cela mérite bien une petite défonce en tout bien tout honneur.

Julien
En effet, la pause musicale… A vos armes… Parez !... En joue…. Feu !

(Les deux compères se lancent dans une improvisation de percussions endiablée. Bruits de casserole.)

Ernst
Mon compère, mon ami, mon double, Jorge le Luis, celui qui a pris possession de mon esprit, m’a dit un jour « si tu veux une carte fidèle de la réalité, épouse le territoire, moule ton corps sur les coins et les recoins des vallées, des vallons, des éperons rocheux, des mers et des rivières, il y a mille fleuves qui s’écoulent vers l’océan des pleurs et des amers, des bouches d’ombre qui engouffrent les bateaux, tu sais bien, c’est au fond des mers que les perles de ta mémoire luisent en secret pour des anges couverts d’écailles et des grands yeux ronds pour observer les merveilles de là-bas, tu le sais bien, il faut épouser la vie, les flux et les reflux, tes mots sont des émotions à ciel ouvert, ne laisse pas tes mots à couvert sous les nuages gris, sous la tristesse des lendemains, des pierres tombales, ne regrette rien, non, ne regrette rien… ». Voilà, ce qu’il m’a dit un jour mon ami…

Julien
…. Chers auditeurs, « Mon Canal Cracker de Cœurs » a encore frappé… Moi je pense à la … Cavalerie… Frabadabada…

(Julien appuie sur le bouton « Play » du radiocassette qui joue quelques mesures de « La Cavalerie » de Julien Clerc. Il se lève, quitte la pièce).

Ernst
Le présentateur s’est éclipsé, il est parti pour la Californie des orangers et « des palétuviers qui dorment sous les vents ». Peut-être viendra-t-il, peut-être ne reviendra-t-il pas, il est parti « comme un petit radeau frêle sur l’océan ». Il a ses raisons, je les respecte, je voudrais faire comme lui, mais je suis tenu à ma place, à vous parler, à radotez pour vous auditeurs, qui écoutez, n’écoutez pas, je ne sais, vous pouvez nous appeler, nous envoyer un SMS, un email, poster un commentaire sur notre page Facebook, pour nous dire que vous nous aimez, que vous nous soutenez, mais voilà, il n’y a ni page Facebook, ni adresse email, ni numéro pour nous texter, ou nous parler ; il n’y a qu’un vieux poste de radio qui fonctionne encore avec des piles que je tiens en réserve dans les poches de mon veston, regardez, en voilà une, non, vous ne pouvez pas la voir, mais c’est cela, une pile alkaline, longue durée, avec elle, on va pouvoir encore écouter nos chansons, on va pouvoir chanter avec vous.

(Ernst appuie sur le bouton « Play » du radiocassette. La chanson « Si on chantait » de Julien Clerc résonne dans la pièce. Ernst se lève, sort… La chanson se poursuit pendant que les lumières s’éteignent.)


RIDEAU



Un maître - Jorge Luis Borgès (1899 - 1986)