Thursday, 28 February 2013

Tu seras transpercé


à l’aiguille
une tige souple dans le bas du dos
touchera tes nerfs fouillera ta moelle
un buisson d’épines
la flamme électrique
de la douleur remontera
dans tes dents
explosera dans ta mâchoire
à chaque mouvement que tu tenteras
pour te relever te mettre debout
je fouillerai sous ta peau
de mes ongles aiguisés
sur la pierre bleue
car je suis ta douleur
tu ne m’échapperas ni ici
ni demain matin
à ton réveil je t’attendrai
et puis tu écriras ceci :
« là où tu as mal
tu sens la pointe acérée du vivant.
Deviens toi-même lame
et de la douleur une alliée
dans ton combat ».



Rapture (Two Reds no.2)
© Lorna Wilson



Tuesday, 26 February 2013

Réponse à « Un contrat avec C. »


Cher Christo,


Je t’écris quelques jours avant la date d’expiration de la commande que tu m’avais passée le 12 janvier dernier pour t’informer de l’avancement des travaux.

Tu le sais bien, les projets n’avancent jamais (très rarement) comme prévu. 
Je précise : dans le respect absolu de la lettre. 

Il en sera de même avec la tienne, de lettre, elle n’a pas été respectée « à la lettre », mais je te rassure, ta lettre n’a été ni égarée, perdue, « volée », substituée, déplacée, elle a juste parcouru son petit bonhomme de chemin, toute seule, comme une lettre qui se prend en charge, s’assume, se demande quel est bien le sens caché des mots qui la composent. Oui, tu le sais, les lettres disent toujours plus, ou moins, que ce qu’elles voulaient signifier pour quelqu’un. On cherche un sens caché, entre les lignes, au dos de la dernière feuille blanche, dans la signature, l’écriture droite, penchée, tremblotante, fière, qui s’affiche avec panache ou prudence, on cherche quel est le sens caché d’une lettre qu’on envoie à quelqu’un et qui peut-être arrivera à joindre son destinataire, peut-être pas.
Je te rassure : je n’ai pas écris un roman à lettres !

Et si tes instructions n’ont pas été scrupuleusement respectées, du moins je le pense, « l’esprit » de la lettre a été fidèle à sa mission, au message, et même, peut-être rempli d’une espérance qui va au-delà de ce que ta lettre demandait.

Tu te dis sans doute que je bavarde, remue l’air pour t’emballer, te vendre ma camelote, te sort le drame de « l’esprit et de la lettre », bon, tu as raison, j’ai m…
Je commence par t’avouer que je n’ai pas respecté tes consignes : en fait, aucune d’entre elles n’a été respectée.
Tu te dis que j’y vais fort. Quoi, ce sagouin (moi) n’a pas délivré le produit conforme à tes spécifications ?

Dans ton domaine d’expertise c’est même une « loi » quasi naturelle, j’aurais tendance à dire que c’est une plaisanterie des dieux : « Against the Gods » te plais-tu à dire, tu aimes « jouer » contre le destin. Mais au final, tu es le client, tu as passé commande, tu as le droit de savoir ce que l’équipe du projet a réalisé… Je dis « l’équipe », oui, j’y vais fort : par moment ils étaient quand même nombreux, sur le papier, à s’ébattre, requérir mon attention, mes soins, et il m’a fallut « sabrer » dans tout ça, travailler, transformer la matière, simplifier, oui, beaucoup simplifier, rendre de la clarté à ces « voix » qui se mettaient à parler en même temps. Quelle cacophonie !

Oui, je t’ai épargné tout cela. Tu voulais, écrivais-tu, que je te livre une «nouvelle un peu plus étoffée»… Il est vrai que la nouvelle initiale était un peu maigrichonne, je dirais même squelettique, à peine 5.300 misérables petits mots… On ne va pas bien loin avec ça pour appâter un lecteur. Tu proposais un récit étoffé « entre 7.500 et 17.500 mots au maximum ».

Bon, mauvaise nouvelle… ce que j’ai écrit (réécrit à partir du squelette), c’est un roman qui « pèse » 33.800 mots (200.000 caractères).
Mon premier roman.
Que dis-tu de ça ?
Tu ne dis rien ?
Ah bon ! Oui, je comprends, tu veux voir… lire…
Tu recevras plus d’informations d’ici quelques jours, encore un peu de patience.
Tu ne seras pas déçu.


Cordialement,


C.


Le "Schéma L" systématisé dans "La Lettre volée" (in Jacques Lacan, Ecrits, 1966)

Sunday, 24 February 2013

Psychiatrie Nord


La patiente regardait par la fenêtre de sa chambre au neuvième étage les vastes étendues de la campagne qui entouraient l’hôpital.
Elle resta un long moment immobile. Elle m’avait entendu entrer, j’attendais patiemment derrière elle, qu’elle daigne m’accorder son attention, mon magnétophone sous le bras, mon carnet noir dépassait de la vaste poche de ma blouse blanche.
 « Car voyez-vous Prince Karim, je n’aurais pas dû écouter la Baronne de Rimplinchen. » Elle se retourna et s’assit dans l’unique fauteuil de la chambre. « Car c’était une garce » dit-elle avec une moue de dédain.
Je lui demandai : « Bonjour Madame, désirez-vous que nous poursuivions notre entretien ? Puis-je démarrer l’enregistrement ?
- Oui, vous savez qui je suis, naturellement ?
- La dame de la chambre 945.
- Pour vous je suis juste une patiente de plus.
- Je suis ici pour vous écouter Madame.
- Et m’enregistrer. Vous avez mon autorisation, naturellement. Vous allez publier cette série d’entretiens aux Editions de Minuit je crois, vous feriez bien. J’ai connu le père de Jérôme, l’éditeur actuel de « Minuit », son père Maître Raymond Lindon, premier avocat à la Cour de cassation, il avait défendu ma cause. Ah, quel bel homme c’était ! La Rimplinchen, c’était elle ! Tout manigancé, elle avait tout combiné. Mes biens, le château de mes parents… Là-bas, vous voyez ? »
Elle s’était redressée et s’éloigna vers la fenêtre montrant un point quelque part invisible derrière les ailes de l’hôpital.
« Vers le Pajottenland Madame ? » lui demandai-je. « A Gaasbeek ? » ajoutai-je.
« Mais oui, naturellement ! Ah, Prince Karim, où avez-vous donc la tête aujourd’hui ? Mon château, mon beau château de Gaasbeek… Volé ! J’ai été spoliée ! Saccagée, oui ! Violée ! Murée vive ! Torturée ! J’ai subi plus de choses que vous ne pouvez en imaginer Prince Karim, et pourtant je sais votre pays, là-bas dans le Hoggar mystérieux, vos semblables ne sont pas des tendres, ils tuent les étrangers qui s’aventurent dans le massif du Hoggar, je le sais, mon ami le Lieutenant de Saint-Avit m’en avait beaucoup parlé avant sa disparition… Il était parti pour Antinéa, vous le savez n’est-ce pas ? Pourquoi riez-vous ? Vous aussi, vous vous moquez de moi ? Ingrat ! Ingrat ! »
Elle marchait de long en large, s’excitait. Elle devenait incompréhensible. La moitié de ses mots disparaissaient dans une écume verbale blanche de plus en plus inaudible d’où jaillissait parfois un « Rimplinchen » ou un « Rimounchen » sonore.
J’arrêtai le magnétophone. J’attendis que la crise passe, elles ne duraient pas longtemps, une ou deux minutes et tout serait arrangé. Je me rapprochai de la fenêtre. Je lui dis :
« C’est vrai que la campagne est belle vue d’ici. Je l’aime beaucoup. Je vais parfois au Château de Gaasbeek, enfin à la taverne en face du château. Au printemps et en été on peut profiter des jardins, on mange dehors. J’aime bien leurs tartines au fromage blanc.
- Oui, je vous ai vu partir l’autre jour avec la petite patiente d’en face, une rousse très mignonne pour vous Prince Karim. Vous alliez manger vos tartines au fromage blanc, naturellement. »
Je crois avoir rougi un peu, mais la dame de la chambre 945 ne voyait pas mon trouble, peut-être eut-je une défaillance de la voix, un léger vibrato de la glotte.
« Je … hem… c’est exact… heu… c’est une patiente voyez-vous, je l’enregistre aussi pour mes études… Hem, je crois bien qu’elle connaît cet endroit au vert. J’ai dû lui en parler aussi, je ne me rappelle plus.
- Et vous sortez avec elle comme ça ?
- C’est que… voyez-vous, elle a droit de sortie… accompagnée.
- Je vous ai vu partir sur la route dans votre voiture. On a une excellente vue d’ici. Regardez ! » Nous étions côte à côte en train d’observer les allées et venues des voitures sur le parking, c’est vrai, on voyait tout, elle me touchait l’épaule la patiente de la chambre 945, une dame mûre, très élégante, discrètement parfumée, couverte de bijoux, toujours tirée à quatre épingles pour les visites des médecins, des infirmiers, et pour mes visites. Elle m’avait donné du « Prince Karim » dès le premier jour de nos entretiens, je l’avais laissée dire, je souhaitais éviter au maximum de m’immiscer dans son délire, mais rien n’était complètement étanche ici au neuvième étage, les barrières laissaient filtrer bien des émotions, des pensées secrètes, des envies et des choses trop horribles pour être prononcées. Je m’efforçais de rester neutre, distant, un observateur, aussi clinicien que possible, mais à quoi bon lutter contre l’évidence, cette objectivité du regard qu’on nous enseignait en faculté était une autre forme d’illusion. Chaque fois que je sortais de la chambre 945 je devais replonger dans mes manuels, dans mon livre de référence, pour y retrouver une certaine objectivité, ce n’était jamais qu’une autre manière de me défendre. Je réécoutais les cassettes sur le magnétophone, je prenais des notes, complétais mes observations, préparais un article, rajoutais un bloc de commentaires pour ma thèse. J’aurais tellement voulu me prendre pour un nouveau Gaétan de Clérambault, écrire la nouvelle formes des « psychoses de la passion ». Ah ! Illusion des illusions !
A chaque fois je m’y laissais attraper.
« Ah, excusez-moi » reprit-elle, je deviens trop indiscrète Prince Karim. Je sens que vous avez été sensible à mes propos. Mais, ne dites-rien, au contraire, si je peux vous aider avec mes relations au Château, je ferai le nécessaire, je passerai un message à mon fidèle serviteur qui est resté, par attachement aux vieilles pierres je suppose, et quand je pense qu’il doit souffrir en silence la présence de… cette pétasse ! De cette salope ! De cette traînée, cette traviata d’Eugénie, Baronne de Rimplinchen, de Ramoustzen, de Rockervillasden, de la pute qu’elle est, je la traînerai devant les tribunaux ! Vous verrez, justice sera faite Prince Karim… Oui, justice ! »
Elle avait le regard extatique. Elle était en proie à une vision. Que voyait-elle ? Je ne le saurais jamais, je ne pouvais qu’écouter, retranscrire misérablement et tenter de deviner l’indicible.
Je sortis de la chambre. La patiente du 945 n’était plus en état de poursuivre aujourd’hui. Je vérifiai son dossier au bloc central de l’unité ; relevai la médication, « augmentez légèrement l’Haldol ce soir » dis-je à l’infirmière de garde. « Oui Docteur ».
Je sortis de l’unité, dirigeai mes pas de l’autre côté du bloc, vers l’aile Sud.

A l’époque, l’hôpital était situé à l’extrême bord de la ville, le bâtiment en croix dominait une large portion de terres nues, d’anciens champs gagnés sur la campagne toute proche.
Lorsque je repassai par là, vingt-cinq ans plus tard, j’avais le ventre noué, les jambes faibles, je me sentais poisseux à l’intérieur et pas présentable à l’extérieur.
Le site était envahi de nouveaux bâtiments, grands auditoires de la Faculté qui avait déménagé, des facilités pour les patients, leurs famille, le personnel, des magasins, une grande surface, des laboratoires un peu partout, des firmes pharmaceutiques, des startups en biotechnologie avaient poussé le long de la route.
Oui, le passé ne pouvait pas s’oublier, se perdre. Jamais ! Il revenait toujours, il m’empoignait de toute sa violence, me forçait au souvenir.
Mais certaines choses ne changeaient jamais. La structure du bâtiment de l’hôpital par exemple, une aile nord, et une aile sud, immuables comme à l’époque où je travaillais dans l’aile nord.
Mais je me rendais souvent, trop souvent, dans l’aile sud.
Pour nous les psychiatres, la division du travail était claire. Il y avait ceux qui travaillaient au Sud, et ceux qui travaillaient au Nord. C’était comme ça.
Au sud, il y avait la patiente dont « Chambre 945 » de l’aile nord avait parlé. Une jeune femme, une étudiante, on aurait put être collègues en fait, mais elle n’avait pas eu de chance avec son hérédité, une lourde hérédité, une lignée de grands dépressifs, et plusieurs suicides dans sa famille élargie. A l’époque on cherchait le gène de la dépression. Je ne pense pas qu’on l’ait trouvé depuis.
Mais à l’époque je ne cherchais pas le gène, j’aurais mieux fait pourtant, cela m’aurait empêché de m’approcher de trop près de son visage, de remarquer ses yeux noisette, la fossette de son menton, ses oreilles fines et collées à ses cheveux longs d’une adoracle douceur d’automne ; j’aurais analysé son sang, les traces de son corps en ampoules, cela aurait permis d’éviter une plus grande folie encore que celles dont Clérambault avait fait ses délices.
Ah ! Si j’avais écouté Clérambault ? Mais lui non plus ne m’avait pas aidé.

J’errais moi aussi comme une âme en peine, le cœur épris d’un fantôme dans les couloirs entre aile nord et aile sud, entre mes regrets et mes amours mortes.


Vue de la ville de Dresde après le bombardement du 13 février 1945 depuis l'hôtel de ville (à gauche), et de nos jours (à droite). Document de la BBC (2005).

Saturday, 23 February 2013

Psychiatrie Sud


Les lettres bleues se détachaient sur le panneau blanc. Je ne pouvais les manquer sortant de l’ascenseur du neuvième étage. Les panneaux Nord et Sud indiquaient les deux ailes du bâtiments.
J’ai hésité une demi-seconde. Nord ou Sud, quelle direction prendre ? Mais le chemin qui s’ouvrait dans ma mémoire avait été refermé depuis vingt-cinq ans. J’étais « au milieu du chemin de notre vie », et la forêt obscure m’avait englouti, j’avais perdu trace de mes pas, de mes allées et venues dans les sous-bois, les sentiers se refermaient immédiatement après mon passage, ronce épaisse, épines, fougères, branches innombrables, des doigts, des bras squelettiques, des griffes, une armée d’ombres et de gnomes qui m’attrapaient par le bas de mon manteau, qui me retenaient au cou par mon écharpe, m’empêchaient de revenir en arrière, je n’avais plus d’autre ressource que d’avancer tout droit, dans l’inconnu m’enfoncer toujours, plus avant, plus loin dans l’inconnu et l’angoisse de la forêt obscure.
Sortant de l’ascenseur c’est comme si j’avais retrouvé un chemin perdu depuis longtemps, je vis « Sud », je vis « Nord », mon cœur sut tout de suite quel était ce chemin qui me ramenait vingt-cinq après au même endroit.
Là où j’avais été enfermée.
Psychiatrie Sud, fin des années quatre-vingt du siècle dernier. J’y avais été enfermée peu de temps après la dernière crise de Franquin, le dessinateur génial et mélancolique qui avait livré ses « Idées Noires » au public après être sorti d’un des épisodes de sa dépression. Il fallait aussi me stabiliser avec des sels de lithium, c’était le traitement connu pour soigner les accès de maniaco-dépression, pour stabiliser mon humeur qui dansait, qui « swinguait » d’un bord extrême à l’autre.
C’est quand j’étais au creux du cycle qu’il fallait m’empêcher de nuire car je devenais trop dangereuse pour moi-même, par simple effet d’inertie. J’étais lancée sur une pente descendante, et je n’avais plus aucun effort de poussée additionnelle ou d’effort à fournir, descendre se faisait tout seul, descendre ou plutôt plonger dans la contemplation de mon propre vide.
J’avais été enfermée pendant un an avec des périodes courtes et trompeuses de rémission, dans l’aile psychiatrique sud de l’hôpital.
A l’époque je préférais l’aile Sud à l’aile Nord du bâtiment. Pourtant, des deux côtés on y soignait de la même façon, le service était dirigé d’une main bienveillante par le Professeur M., mais j’avais au Sud mes entrées personnelles, des liens plus étroits avec le personnel qui m’aimait bien, j’étais devenu une des coqueluches du service, la jeune étudiante en psycho qui se faisait soigner dans l’hôpital où elle suivait ses stages lorsqu’elle allait mieux.
Inutile de préciser que je perdis mon année scolaire, trop compliquée à gérer.
Cela m’a fait un choc de revoir ces panneaux fléchés, les mêmes noms, les mêmes indications, cet endroit n’avait pas bougé en vingt-cinq ans.
Il me faut y retourner, pas au Sud, non, en face, dans l’aile Nord, pour me refaire une analyse du sommeil. Je vais rester trois nuits ici qui serviront à enregistrer la mauvaise qualité de mon sommeil, la première nuit ne sert à rien, c’est ce qu’ils appellent une « nuit d’habituation ». S’habituer à dormir avec des électrodes plantées sur le crâne, je veux bien croire qu’il faille une nuit pour cela !
Depuis les crises juvéniles je n’avais plus jamais connu de rechute douloureuse dans la dépression.
Mais je ne dormais plus.
Je veux dire, que je ne dormais plus jamais. C’était bien plus extrême que ce que j’avais dit aux médecins lors de l’anamnèse, là où je m’étais contentée de minimiser mon problème, ils ne m’auraient pas crûe, évidemment, et je serais peut-être passé à côté de l’examen du sommeil, j’avais parlé de sommeil de mauvaise qualité, réveils nombreux, peut-être des apnées, mais c’était plus difficile à confirmer, personne – à part mon chat, ne dormait avec moi et ne pouvais me dire si je ronflais ou pas. Il pouvait s’agir d’apnées sans conséquence, ou des symptômes avant-coureurs d’une maladie cérébro-vasculaire. J’espérais que l’examen de mon sommeil permettrait de répondre à cette question. Mais je savais bien que c’était faux, tout faux.
Dans le fond de moi-même, je savais, quelle importance les apnées du sommeil puisque je ne dormais pas. J’étais consciente d’un bout à l’autre de mes nuits depuis vingt-cinq ans, mon problème était très simple, je ne dormais plus,  et je voulais qu’ils s’en rendent compte.
J’avais pensé pendant longtemps que l’absence de sommeil était une conséquence secondaire des traitements qui avaient fini par stabiliser mon humeur et me guérir des cycles extrêmes de l’humeur qui me détruisaient. Ce n’est qu’au bout de vingt-cinq ans que je me suis rendue compte que l’absence totale de sommeil n’était pas si normale que cela. Mais dans quel monde vivais-je ? Je ne m’en étais donc pas rendue compte plus vite ?
Je ne dors plus mais on dit autour de moi que je ne retiens plus rien.
C’est faux ! Lorsque j’ai vu la flèche « Psychiatrie Sud » je me suis rappelée d’un coup de mon passé. Pourquoi prétendaient-ils que j’avais perdu complètement la mémoire ?
Les électrodes plantées dans le crâne j’attends que le sommeil vienne, le sommeil libérateur, et qu’ils puissent lire les ondes alpha et les ondes delta de mon cerveau, les ondes rapides, et les ondes lentes de mes cycles du sommeil paradoxal et du sommeil profond, mais ni le rêve ni le sommeil lourd ne sont mes compagnons, ils vont le voir, ils ne reconnaitront aucune trace caractéristique de sommeil, même pas un micro-sommeil de quelques minutes ni même de quelques secondes.
Il n’y aura rien à lire sur les enregistrements de mon cerveau que l’état normal de ma veille infinie dans laquelle je ressasse, rumine, mâche jour et nuit la même obsession, la polit jusqu’à l’usure de la pierre, du diamant qui finit aussi par s’user devant l’érosion de mes pensées : je suis guérie, je n’ai plus de dépression, je vais beaucoup mieux.
Encore une nuit qui va se passer, vingt-cinq ans après, mais quelle nuit !
Je me lève, le couloir est complètement silencieux, dans les autres chambres de l’aile du sommeil d’autres patients dorment, rêvent, et leurs ondes s’enregistrent, témoignent de la vie de leur cerveau.
Mon enregistrement est des plus simples. Il est plat, tout plat.
Depuis vingt-cinq ans je ressasse, je rumine, je mâche une pensée, nuit et jour.
Un infirmier avance dans le couloir à ma rencontre, il est gentil, il est beau, il est aux petits soins pour moi. Des nuits, il me couvre de ses tendresses. Cela me va très bien.
Je marche vers lui, il ne me voit pas.
Il est passé, il est derrière moi.

Je traverse la porte, sort de l’aile Nord, je passe à travers cet espace vide entre les deux ailes, je rejoins l’Aile Sud, l’aile des mes amours mortes, m’envole pour toujours sur les ailes de mon rêve perdu, oh toi pourquoi m’as-tu quittée, pourquoi m’as-tu laissée ?


Kirsten Dunst - Melancholia (Lars von Trier, 2011)

Wednesday, 13 February 2013

Marilyn Quantique IX


« …  Trois cent jours, j’avais étais engagée pour trois cents représentations, un pot-pourri de mes plus grands succès arrangés pour le public hétéroclite du Spectral. J’avais de la chance : de quoi manger pour un an, et des amis, beaucoup d’amis. La guerre dans le Nord avait provoqué un afflux de réfugiés riches : américains, russes, chinois, français, suisses, saoudiens, omanais, mexicains, l’imbroglio des nationalités. La mégalopole continuait à s’étendre au rythme effréné d’une nouvelle construction par minute dans toutes les directions, et dans le centre le prix du mètre carré avait atteint des proportions cosmiques, un an de salaire d’un cadre moyen d’une multinationale ne suffisait plus à payer une location d’un appartement de cinquante mètres carré pendant un mois, et les prix continuaient à grimper.

… Avec des cash-flows aussi larges que le débit de l’Amazone on pouvait envisager l’avenir. Et le fleuve ne tarissait pas, il gonflait jour à jour, les gens disaient  « les pluies sont bonnes pour nos affaires, laissons venir chez nous les exilés d’El Norte qui est en train d’exploser lentement, laissons-les venir nous inonder de leur bon argent. C’est l’heure de la Croix du Sud. Austral Rules ! » On pouvait entendre ce genre de choses un peu partout de Santos à Guarulhos, et même plus loin, de la Costa Verde à Curitiba ce n’était plus qu’un bouillonnement d’idées nouvelles, de business angels, de startups irriguées par le capital-risque dans les domaines les plus fous, les plus extravagants ; l’axe de la planète passait désormais par l’estado do São Paulo et le drapeau brésilien était solidement planté pour dominer la planète un bon bout de temps.

… Evidemment, je ne comprenais rien, pas grand-chose, à ce qui se passait, je n’étais que la petite sotte décervelée de ma propre légende, la blonde pulpeuse platinée potelée à la bouche et au cul tellement accueillants que les plus grands pontifes, ex-chefs religieux, politiques, savants de tout poil et de tous gabarits n’avaient qu’une envie lorsqu’ils entraient au Spectral : se retrouver le prochain sur ma liste, à poil avec moi, et leur ferronnerie avariée plantée dans les trois entrées de ma libido… Je ne vous choque pas j’espère cher ami? »

Marilyn sirotait tranquillement sa bombeirinha, sérieuse comme la papesse d’une nouvelle religion du sexe qu’elle semblait être devenue. Elle poursuivit après une petite minute de silence que je passai à méditer ses paroles, et son comportement dont j’avais été le témoin depuis que j’avais franchi le seuil de son appartement parlait pour elle mieux encore. Mais je n’étais pas convaincu ; je percevais une large aura d’indétermination autour d’elle, cette Marilyn pouvait basculer dans un autre état à n’importe quel moment. Qui était-elle ?

« Je ne vivais que pour mes spectacles, et tout le reste n’avait pas d’importance. Chaque jour mon défi consistait à placer quelques répliques de l’un ou l’autre grand texte entre mes chansons… Mais, attendez, vous allez entendre ! » Marilyn se leva brusquement. « Non, vous patientez d’abord dans mon canapé moelleux. Une ou deux minutes, je reviens ! Ne partez pas cher ami, vous ne partez pas, n’est-ce pas ? Profitez de la vue splendide. » Je l’entendis glisser sur la moquette de l’appartement, claquer la porte d’une chambre dans les profondeurs du complexe. Oui, qui était cette femme que je traquais depuis quelques semaines ? Et pourquoi m’avait-on confié l’affaire ? C’est Phil qui m’avait appelé, il m’a proposé cette enquête, « de l’or pour toi », il avait dit ça, son chat sur les genoux en fixant la caméra de son ordinateur. J’avais accepté sans hésiter, je n’avais rien à manger, oui, je traversais une mauvaise période, j’avais perdu mon job bien payé, mon appartement, ma femme m’avait plaqué, partie dans un ashram du côté du Havre, ma fille s’était amourachée d’un japonais, partie à Tokyo faire du piano arrangé, et moi je vivotais de petits boulots en m’incrustant chez des copines entre Montmartre et la Butte aux Cailles.

Un froufrou, je l’entendis arriver, en quoi s’était-elle transformée ?

« Et voilà ! » dit-elle pliant les genoux, levant les bras, dans une robe blanche transparente. Je ne voyais que sa cuisse dénudée, le porte-jarretelle attaché aux bas couleur chair, et pour la seconde fois de la soirée j’éprouvai l’irrésistible envie de poser ma main sur son corps. Je me forçai à regarder son visage, et je reconnu l’aigrette de paon de « La Joyeuse Parade » qui ornait sa tête adorablement blonde.

« Marilyn, ne me faites plus un coup pareil ! »
Je bondis. « Mon cœur, petite folle, vous voulez ma mort ? 
- Non chéri, juste votre petite mort … Mais auparavant, appréciez ce spectacle fait pour vous. »

Elle chanta des extraits de son pot-pourri brésilien…
 “After you get what you want, you don’t want what you get” et “We're having a heat wave, A tropical heat wave, The temperature's rising, It isn't surprising, She certainly can can-can.”

… mélangés à des vers de Shakespeare, qu’elle déclamait avec toute la gravité voulue : “Now is the winter of our discontent / Made glorious summer by this sun of York…”

Et d’autres encore…

J’étais sous le charme, sa voix chaude, suave ; la tête me tournait, j’avais abusé du breuvage magique de Marilyn Monroe, j’étanchais ma soif à la fontaine de sa voix qui coulait dans mes veines comme la mangrove s’infiltre dans le sable, fuit la chaleur de serre, rafraîchit la terre veinée des eaux riches de tous les phosphores des tropiques, oui, j’étais la terre et je la voulais pour m’irriguer jusqu’au bout des doigts, dans la moindre ramification de mes nerfs à vifs, je la voulais oui…

Quand elle termina son show avec le monologue de Molly Bloom : “he kissed me under the Moorish wall and I thought well as well him as another and then I asked him with my eyes to ask again yes and then he asked me would I yes to say yes my mountain flower and first I put my arms around him yes and drew him down to me so he could feel my breasts all perfume yes and his heart was going like mad and yes I said yes I will Yes.”

… je ne fus pas surpris, c’était le mot de la fin, c’était le commencement, et je fus dès cette nuit moi aussi transporté par son chant, et ce cantique est pour toi Marilyn. Oui. Oui.

« Mais que s’est-il passé au ‘Spectral’ Marilyn chérie ? Tu ne m’as toujours pas dit ce qui s’est passé. 
- J’ai changé de vie lorsque j’ai rencontré Euston…
- Euston ?
- Euston do Nacimento.
- Qui était Euston ?
- Un pauvre gars du Sertao…
- Mais encore Marilyn ?
- Un assassin. »


(à suivre)


Donald O'Connor and Marilyn Monroe - There's no Business Like Show Business (1954)