Friday, 29 March 2013

Lettre au Loin


Je vous écris les yeux grands ouverts, tous les bruits du monde dans ma tête, et cette journée qui ne s’éteint pas, qui ne veut pas mourir.
Je vous écris d’une nuit où l’absence de nuit m’est cruelle car les horloges tournent à l’envers et leurs aiguilles me crèvent les yeux avec une évidence rare et une fulgurance insoupçonnée.
Je vous écris alors que mes yeux captent encore les feux d’un lointain intérieur où hélas le temps là aussi désole les apparences et les regrets passés, dans les photos qui jaunissent dans ces albums que nul ne regarde plus.
Je vous écris du fond de ma mémoire car il ne me restera bientôt plus qu’elle pour rire et pleurer, surtout pleurer, car vous m’avez connu les yeux grands ouverts et voyants, admirateur de votre beauté. A l’abri derrière les tapis ruisselant de couleurs du fond des iris, mes vrais yeux vivent encore et veulent revoir tout, absolument tout, une fois encore, une fois encore avec vous.
Je vous écris alors que le chat dort et j’entends son feulement, ses moustaches frémissent, je le devine à une imperceptible  nuance de l’air vibrant de poils et d’odeurs.
Je vous écris très fatigué, pardonnez-moi, parfois un café noir très brûlant est ce qui me raccroche à la nuit interminable ; alors la liqueur agit et me fouette les sangs, je suis debout et tâtonne, les mains posées sur les rayons de la bibliothèque que vous aimiez tant. Mon doigt glisse sur les reliures, retire la poussière, je les reconnais à leurs infimes différences, là le Dante, là le Quichotte, là les poésies pour lutter contre l’absence.
Je vous écris juste avant la sonnerie du réveil, cette fraction de temps imprécise où le rêve devient réalité. Viendrez-vous ?


Le texte ci-dessus est tiré de mes archives.
Séance d'atelier d'écriture - Deuxième Série, n°10 - 30 Mars 2012 au Pêle-Mêle. Il y aura un an demain jour pour jour.
Consigne : écrire une lettre à un inconnu ou quelqu’un loin (dans le temps, l’espace).

Ce texte a aussi une histoire. Curieusement, cette lettre est terriblement actuelle.
Si je la poste ici c'est suite à une demande. Le temps fait des boucles étranges.
Cette lettre est donc pour Elise.




Photo de l'auteur, tirée au Pêle-Mêle d'Ixelles le 27 Mars 2013 à 12:15

Monday, 18 March 2013

Septembre 44, la Bulgarie entre en guerre


Au moment où les troupes de Tolboukhine entrent en Bulgarie, mon père vient d’être démobilisé. Il a vingt-cinq ans. Il a passé trois années de sa vie à ne rien faire d’autre qu’à attendre un ennemi hypothétique qui n’est jamais venu, quelque part sur le Danube. Il a eu de la chance de ne pas combattre sur le front de l’Est avec les autres alliés de l’Allemagne : la Hongrie, la Roumanie, l’Italie.
Cette fois, l’armée bulgare va se battre pour de bon, dans un retournement d’alliance digne des jeux de Risk ou du « 1984 » d’Orwell (« nous sommes ennemis d’Eurasia, nous l’avons toujours été, le seront toujours » scandent en chœur fanatisés les bureaucrates du Ministère de la Vérité (du mensonge)  - et puis quelques jours plus tard : « Eurasia est notre allié, l’a toujours été, pour toujours » ad nauseam), aux côtés des soviétiques, contre son ancienne alliée, l’Allemagne. De septembre 1944 à mai 1945 les troupes bulgares combattent les forces de l’Axe en Yougoslavie et en Hongrie. Elles participent à des opérations de réduction des dernières poches de résistance, dans les confins de la Serbie, dans le sud de la Hongrie, jusqu’au moment où Berlin va tomber. Trente-deux mille soldats bulgares ont été tués pendant ces combats. Une goutte d’eau dans l’océan des pertes militaires effroyables de la guerre, 90% d’entre elles sur le front de l’Est ?

Mon père a encore eu de la chance. Ne pas se trouver parmi ces trente-deux mille victimes, ça compte !
Alors, il est content, égoïstement satisfait d’être en vie, d’avoir échappé au carnage du front de l’Est, d’être né dans un pays épargné par la dureté de la guerre qu’il aura vue de loin. Cela lui donne une assurance, un charisme, une personnalité. J’ai vu de vieilles photos (pas de cette époque là), un fringant jeune homme, un lion, très sûr de lui.
Et que fait un jeune homme démobilisé qui retourne à la vie civile, dans un pays où les femmes attendent le retour des soldats ? Il séduit !
Tant et si bien qu’il finit par se marier.
Qu’il finit par avoir un fils quelques années plus tard, vers 1947.
Un fils…. Mon demi-frère.
Ah Père ! Père, profite de ce bonheur, profite-en, tu ne sais pas ce qui va arriver… ce qui va te tomber dessus… bientôt… le début d’un grand malheur…

Père, je pleure sur ces années que tu as perdues. La Bulgarie sort de la guerre, mais …. Mais… entre dans l’hiver totalitaire.
Staline et ses amis ont mis la main sur toute l’Europe, que pendant des dizaines et des dizaines d’années on appellera l’Europe « de l’Est »… c’est notre patrie commune, elle a été coupée en deux pendant si longtemps, les familles ont été séparées… mais c’est une autre histoire.
En attendant, mon père est marié, il est instituteur et il élève son fils, « T. » quelque part dans un village non loin de Sofia, la capitale. « Sofia »… La Sagesse ? Que non ! Il l’élève avec amour… je dois le supposer, un père aime ses enfants.

L’hiver totalitaire se prolonge sur le pays… les purges, les déportations… Il y a même eu un « petit Goulag bulgare » ; bien des années plus tard il m’a montré des brochures clandestines… Je n’y croyais pas. Pour moi, le « Goulag » c’était la grande affaire de l’Union Soviétique que Soljenitsyne avait dénoncé (j’y reviendrai à l’occasion d’un autre billet ; la lecture de l’Archipel du Goulag a été la grande révélation tragique de mes lectures de jeune homme)… Mais mon père n’est pas de ce bord là, de celui des « komissars », des « guépéous », des « tchékistes » ; il se tait, il rumine, il pense, en silence… Mais il commence aussi à partager ses questions, ses doutes… Il aime le Roi Boris qui a dû quitter le pays, celui qui les a protégés de la barbarie nazie, qui lui a sauvé la vie !
Fais-attention à toi père, l’ennemi entend, l’ennemi rôde…

Hélas… je sais ce qui va t’arriver. J’ai l’avantage sur toi. Tu me l’as raconté. Mais toi, là-bas, dans ta province muette de terreur, tu es encore dans l’illusion d’un bonheur possible au pays des petits goulags.



Saturday, 16 March 2013

Hiver 43, sur la frontière du Danube


C’est la troisième allumette qu’il casse de ses doigts gourds. Le jeune homme essaye d’allumer une cigarette qui tient collée par le gel à sa bouche. Des brins de tabac s’en échappent, se collent à sa mauvaise barbe de trois jours. C’est une cigarette de rationnement, un tabac noir âcre roulé dans une bandelette de papier journal. Un luxe. Il faut que j’y arrive se dit l’homme, il faut que j’arrive à allumer cette putain de cigarette. Si je n’y arrive pas, je vais crever.
La dernière allumette craque. Une flamme jaune intense bondit, droite. Il l’observe le plus longtemps possible consumer la tige de bois sec. Heureusement qu’il n’y a pas de vent ce soir, je serais mort depuis longtemps dans ce froid pense le jeune homme, dieu merci, cette flamme, comme elle est belle ! Enfin, il porte à l’extrême limite de l’allumette, la flamme au contact de la cigarette roulée. Il est heureux de sentir la flamme lui piquer le doigt, puis il ne reste plus rien.
La première bouffée est la plus importante. Se concentrer là-dessus : inspirer la fumée ; la retenir dans ses poumons le plus longtemps possible, la rejeter lentement, se transformer en une cheminée qui brûle dans le paysage blanc. Sa gorge enrouée par le froid glacial qui gèle la terre à moins trente degrés et le passage du mauvais tabac le fait tousser. Il crache plus qu’il n’expire la fumée. Mais quel plaisir ! Mon corps, il vit.
Il regarde le paysage qu’il connaît bien depuis trois jours.
Une plaine nue, blanche, morne. A moins de deux kilomètres, dans l’obscurité, il l’entend, il entend le bruit de la frontière, un chuintement, la masse énorme de l’eau qui s’écoule entre les deux pays, la frontière immense qui traverse plusieurs pays, Central Europa, le Danube.
Il n’a rien à faire sur cette frontière. Rien. Il ne va rien se passer. Il doit être là, pour la forme, pour l’exemple. Lui : un jeune soldat, arme au pied, recouvert de deux manteaux, emmitouflé. Il monte la garde sur une frontière inutile où l’ennemi n’arrivera pas. C’est à l’autre extrémité du pays que l’armée est engagée dans la lutte contre les partisans. Mais ici, rien. Le long des cinq cent kilomètres de la frontière commune sur le Danube, entre la Bulgarie et la Roumanie, le jeune soldat peut se promener sans qu’un seul coup de feu soit jamais tiré. Il sait qu’il a beaucoup de chance.
Mais qu’est-ce qu’il fait froid !

Des années plus tard quand il racontera, il aura encore froid, il tremblera. Il a eu les pieds gelés. Il a perdu les ongles de ses orteils, tombés comme des peaux mortes, sur la terre gelée de Bulgarie.
Février 1943, la Bulgarie est alliée à l’Allemagne Nazie qui demande des efforts gigantesques de tous ses alliés. Le jeune homme sait ce qui se passe, loin dans les steppes de l’immense Russie. Tout le monde sait, personne ne dit rien. L’armée allemande est en voie d’anéantissement à Stalingrad.
De l’autre côté de la frontière pense le jeune soldat, c’est la Roumanie, et c’est nettement moins drôle. S’il était né Roumain, il serait en ce moment là-bas, dans les steppes méridionales de la Russie, certainement mort, ou prisonnier par les Soviétiques, et non pas ici, tranquillement, le fusil à la main sur une frontière qu’il est inutile de garder, figé par le gel mais vivant ! Mais vivant !
Et avec les Roumains, les Hongrois.
Et avec eux les Italiens.
Des centaines de milliers d’hommes, de ces armées auxiliaires, de la VIème Armée allemande, chargés de protéger dans un immense arc de cercle le cœur de la lutte impitoyable que se livrent l’Allemagne nazie et l’Union Soviétique à Stalingrad.
Tous ces auxiliaires ont été balayés en quelques jours lorsque les soviétiques ont déclenchés l’opération Uranus en novembre 1942, dans le but d’encercler l’armée allemande à Stalingrad, et puis de l’anéantir.
Mais pas les Bulgares, pas les Bulgares !

Il expliquera des années plus tard cette curiosité géopolitique, pour l’époque. Il faut un effort pour l’imaginer, et c’est la vérité de l’histoire : la petite Bulgarie dit « non » à la demande de son allié, la puissante Allemagne nazie, lorsqu’elle s’apprête à envahir l’Union Soviétique en juin 1941. Elle ne veut pas envoyer de troupes combattre les Russes. Ce sont nos frères disent les Bulgares. Nous partageons avec eux : l’alphabet cyrillique, la religion orthodoxe, notre langue est proche de la leur, ils nous ont libérés de la domination ottomane à la fin du dix-neuvième siècle. Ce sont nos frères par bien des aspects. Nous refusons de les combattre. Nos ancêtres disent les Bulgares, venaient de là-bas, de ces steppes entre les puissants fleuves du Don et de la Volga, là-bas où se joue le destin de millions d’hommes, dans le chaudron de Stalingrad. Le pays de la Volga…
Des années plus tard, celui qui fut ce jeune homme à moitié tué d’hiver par l’attente de nuits entières, interminables, sur une frontière gelée, où il ne se passerait rien, où il ne se passa rien en cet hiver 1943, me disait avec fierté : c’est pour ça que nous les Bulgares ne sommes pas partis nous faire tuer en masse. Je ne comprenais pas son raisonnement. La Bulgarie était quand même l’alliée de l’Allemagne demandai-je. Comment est-ce possible que vous n’y êtes pas allés vous aussi, combattre sur le front de l’Est, comme ces centaines de milliers d’Italiens, de Hongrois et de Roumains, eux aussi, alliés de l’Allemagne, et qui ne sont jamais revenu au pays ?
C’est à cause du Roi disait-il. C’est le roi Boris III qui a refusé. Il a incarné le pays. Il a dit non à Hitler. Et l’Allemagne a respecté cet engagement. Incroyable !
Je comprenais mieux pourquoi ce jeune homme était resté inflexiblement royaliste toute sa vie, le Roi Boris III lui avait sauvé la vie !

Et je comprenais mieux les autres choix qu’il fit plus tard, lorsqu’il entra dans la lutte clandestine contre les communistes, des années plus tard lorsqu’il devint évident que l’Armée Rouge n’avait pas libérée la Bulgarie à l’automne 44 pour lui redonner son indépendance, mais l’avait satellisée, pour un long hiver totalitaire, en même temps que la moitié de l’Europe.

Ce jeune homme qui regarde le vide devant lui sur une frontière pendant l’hiver 43 est chanceux. Il fume tranquillement sa cigarette. A un moment donné, il se retourne dans ma direction et je vois son regard qui traverse les années. Il me sourit.

C’est mon père.


En descendant vers Simla


C’est au détour d’un chemin, en sortant de la forêt où je m’étais perdu, que j’aperçus le monastère perché sur un piton rocheux.
Je venais de traverser les contreforts himalayens et m’apprêtais à descendre vers Simla, l’ancienne capitale d’été des gouverneurs et des vice-rois, à l’époque des Indes Britanniques.
Les plantations de thé s’étageaient en petites prairies d’un vert brillant sous le soleil. Mon voyage avait été long. J’étais épuisé.
Je ne reconnaissais pas le monastère qui s’était inopinément montré au moment où je m’y attendais si peu. Les ombres qui me poursuivaient s’étaient retirées sous l’abri de la forêt. C’était un endroit qui ne figurait pas sur ma carte. J’aperçu un groupe de paysans sur la route. Je leur demandai dans mon mauvais hindi quel était le nom du monastère.
« C’est la demeure du sage Youmtsoum.
- Qui est-il ? demandai-je. Je n’avais jamais entendu parler d’un tel sage.
- C’est le Sage ! Il a toujours été là. » Ils ne m’en dirent pas plus. Une brise de vent plus fraîche se mit à souffler. Je fis un signe d’adieu. Les paysans hochèrent la tête en me montrant du doigt la route qui montait au monastère. De loin l’un d’entre eux se retourna, et me lança dans un anglais approximatif :
« Good for you Sir ! Go there. Good for travelers. »
Il ne me restait plus qu’à m’y rendre.

Je rencontrai celui qui se faisait appeler Youmtsoum le lendemain matin.
La nuit avait été réparatrice. Le confort simple me convenait parfaitement ; après le périple dans la forêt où rodaient les bêtes, n’importe quelle paillasse sur un sol en terre battue pouvait passer pour un bon hôtel, mais moi j’avais été installé par des moinillons bienveillants et tout sourire dans une pièce avec un vrai lit, des draps, une couverture, une table et une chaise : l’équivalent d’un palace !
Youmtsoum était âgé, mais qui aurait put dire son âge.
Je restai plusieurs semaines au monastère à ne rien faire, heureux de ne rien faire, sauf à parler avec Youmtsoum et à me promener, à lire, à prier les arbres et les nuages. Je ne lui demandai pas de me raconter son histoire, bien que j’eusse tout de suite compris que ce homme d’aspect eurasien, grand, aux yeux bleus, n’avait rien d’un natif de l’Himachal-Pradesh. Youmtsoum parlait d’une voix assurée, avec une diction britannique teintée d’un léger accent slave. Je devinai une grande souffrance, un très long voyage qu’il avait accompli à pied depuis les forêts sibériennes, il y avait très longtemps, pour échapper à un destin pire que la mort.
Mais l’important disait-il, c’est aujourd’hui, rien qu’aujourd’hui.
Chaque matin il écrivait une pensée pour le jour, sur une bandelette de papier qui allait être accrochée aux branches d’un arbuste devant sa chambre. Je recueillis quelques-uns des aphorismes poétiques du sage que je recopiai dans mon carnet noir.
Je finis par quitter le monastère, à descendre vers Simla, et puis de là, à rentrer en Europe.
Les pensées du Sage Youmtsoum m’accompagnent. Il m’arrive parfois de ramasser une bandelette de papier qui a fait un long voyage et qui se dépose comme un cadeau du ciel dans mes mains.

En voici quelques-unes. D’autres viendront sans doute. Je les attraperai pour vous.

Là où tu as mal, tu sens la pointe acérée du vivant. Deviens toi-même lame, et de la douleur une alliée dans ton combat.

La sagesse est un baume pour le cœur, mais l’onguent un tigre pour le corps.

Quand tu es fatigué, laisse-toi glisser dans le sommeil et deviens à ton tour ce rêveur qui me rêve.

Ton objectif détermine ta voie à suivre, ta voix pour porter haut et clair tes actions est ton instrument. Voyage d’un pas léger est ma conclusion.

Dieu dit un jour à l’homme : deviens cette moitié de la femme à laquelle ton être aspire.

Mon chat s’est enroulé sur sa couverture. C’est un bien plus grand sage que moi.

Les souris ! Je rêve d’une souris. Je deviens sourire à la vie. Souri toi-aussi petit d’homme au cœur de l’hiver.

Et toi, petit bout de femme, ton sourire est un soleil en hiver.

Deviens lumière de ton âme et par ton amour illumine les autres.

Ecouter son cœur, c’est se connaître, car il est ce qui nous relie. Ouvre la fenêtre. Le monde t’enchante. L’amour est partout.

Quel plaisir de sentir ton émotion vibrer à travers le temps. Souvenir du bonheur : bonheur !


Himalaya - vue depuis Shimla, état de l'Himachal-Pradesh.

Sunday, 10 March 2013

Muet d’Hiver (Winter Mute)


Exchanges Consolidation - An active Market. Ce document est accessible en téléchargement depuis ma boîte publique sur Dropbox.
Non, ce n’est pas de la poésie, encore que…
Il s’agit d’un petit complément au texte High-frequency trading publié aujourd'hui, un document PDF (en anglais) que j’ai compilé récemment depuis les pages du Financial Times.

Cela raconte une peu romantique histoire – en apparence : l’évolution des marchés financiers (des principales places boursières pour être plus précis), par fusions et acquisitions depuis 1998, jusqu'à l'actualité la plus récente. Pour moi, c’est un peu comme un film accéléré de la route des épices pour les aventuriers de la fin des quinzième, seizième siècles, suivies par celles du sucre, du café, de l’or, du caoutchouc, et du télégraphe, du chemin de fer, jusqu’à l’âge industriel, et qui se poursuit après l’éclipse de la « nouvelle guerre de Trente Ans » (1914-145)… l’aventure du capitalisme, oui, quoi d’autre ? Cycles de création – destruction. Capital Shiva. « Tous hindouistes ! » aurait dit Céline (Louis-F.) s’il avait connu ce « bazar ».
L’histoire de ces marchés vers la concentration toujours plus grande du capital, c’est l’aventure de la fin du vingtième siècle, l’étrangeté radicale de ce début du vingt-et-unième qui se donne à lire dans les lignes sèches de la chronologie du Financial Times: à telle date, la bourse X se fait racheter par la place Y pour un montant de X milliards de USD…
L’auteur de « 6 », l’essai que j’ai commenté dans mon billet précédent, s’est laissé lui aussi aspiré par le véritable phénomène révolutionnaire que nous vivons à travers ces marchés, leurs tours et détours de magie à laquelle nous ne comprenons plus grand chose (vitesse, complexité, gigantisme… tous les éléments d’un « mythe » fondamental qui se met en place… comme dans le film « The Matrix »).
Et justement : j’ai choisi d’illustrer ce billet avec une photo visible sur le site de ICE (The Intercontinental Exchange) qui a racheté le NYSE Euronext en décembre 2012. La nature est plus belle vue depuis les circuits électroniques d’un data center réfrigéré.
« The ICE » c’est le patron actuel de quelques unes des places les plus importantes de produits dérivés dans les marchés de « futures » (et quelques autres broutilles, dans l’énergie, les CDS et le Clearing), et ce sera demain, très rapidement, le patron de la bourse de New-York, ainsi que d’Euronext (Paris, Bruxelles, Amsterdam, et le Portugal). Tout ça dans un grand garage … ou plusieurs grands garages qu’il faudra parquer dans le Grand Nord… Mais ceci est une autre histoire.
« The ICE », « La Glace »… Les amateurs de science-fiction, tendance cyberpunk se rappelleront peut-être du roman Neuromancer de William Gibson (écrit en 1984) qui mettait aux prises un pirate informatique, Case, et des intelligences artificielles dans le monde virtuel qui s’appelait « The Matrix » (oui, bien avant la trilogie des frères Wachowsky). L’une de ces intelligences, dénommée « Wintermute », le « Muet d’Hiver » qui m’avait tellement impressionné lorsque j’avais lu le roman dans sa traduction française, dès sa parution en 1986, est un personnage-clé, un algorithme comparable à ceux décrits par Snifer, l’auteur de « 6 » dans le monde du trading à haute fréquence. Dans sa lutte, Case utilise des armes logicielles fournies par Muet d’Hiver pour « casser la glace », et accéder aux secrets du monde virtuel (ICE : Intrusion Countermeasures Electronics), et bien entendu, pour éliminer ses concurrents. Car ICE (Muet d’Hiver) est ambitieux, très ambitieux…
En bref, les écrivains l’ont « vu » venir.
Mon petit « poème » est pour la fin :

Muet d’Hiver, froide intelligence :
peut-on aimer un algorithme ?
Le vénérer comme un dieu, oui.
Mais l’aimer ?
Non, seule la peau d’une femme.

Fascination de l’image,
Images imaginaire,
Speculum spéculaire,
Miroir spéculatifs.
Il y a toujours deux faces à une transaction,
Hedging et spéculation.
Dans le jargon on dit : « prendre une position »
Avoir une vue (sur le futur).
Dans quel but : gagner de l’argent ou éviter d’en perdre.
C’est la même chose, c’est évident.

Dualité, split self, dual moi et moi,
Racine carrée de moins un.
A.I.
Je te connais de l’intérieur.
Muet d’Hiver.
Laisse-moi briser ta glace.
Laisse-moi parler.


High-frequency trading


Son nom de code est Snifer, ou Sniper. Il est l’auteur d’un roman de science-fiction qui s’écrit en permanence dans le Mahwah Data Center du New Jersey.

Algorithme très élaboré, Snifer passe son temps à observer le comportement de ses concurrents ; puis, quand il détecte une opportunité, il attaque, bouscule le marché pendant quelques centaines de milli-secondes, et repu, retourne dans sa tanière de silicium. Ce qui lui laisse beaucoup de temps libre qu’il consacre à la méditation et à l’écriture.

Il expérimente des formes courtes, voire ultra-courtes de poésie. Son ambition, le poème absolu qui tiendrait sur un caractère (octet). Il hésite : « 0 » ou « 1 » ? Il n’a pas été programmé sur un ordinateur quantique, pas encore se dit-il, car Dieu m’apparaîtra un jour dans son irréconciliable indécidabilité et à ce moment-là le poème absolu sera vrai simultanément dans ses deux états ; tout est une question de patience, mais les algorithmes meurent aussi, il n’a pas l’éternité devant lui. Une seconde de son temps machine correspond à 11,57407 jours de temps humain. Les métriques évoluent rapidement au rythme des ordinateurs. Un jour il sera dépassé, dé-commissionné. Peut-être sera-t-il oublié, laissé au rebus dans la zone où végètent les programmes zombies, ou bien intégré dans le code d’un lointain descendant.

Snifer travaille pour le Crédit Suisse au New-York Stock Exchange. Mais le cœur de la bourse ne bat plus au 11 Wall Street, dans Lower Manhattan. Pendant l’été 2010, la bourse de New-York (connue sous la dénomination NYSE Euronext à cette date) a déménagé ses opérations dans un data center réfrigéré d’une superficie de 3.76 hectares d’une banlieue verte du New Jersey, située à 53 kilomètres de son emplacement initial, un entrepôt de machines high-tech grand comme presque trois fois la Grand-Place de Bruxelles, deux fois Trafalgar Square à Londres, ou une demi place de la Concorde à Paris.

Snifer occupe quelques centimètres carrés de cet espace immense, loué à la banque entre 10 000 et 25 000 dollars par mois, ce qui n’est pas grand-chose en fin de compte, il remplace deux ou trois traders new-yorkais grassement payés, en comptant les bonus de fin d’année (et qui ont été licenciés, dieu merci).

Snifer est l’auteur d’un livre qui vient d’être publié aux éditions Zones Sensibles : « 6 », dont le bandeau annonce: « Marchés financiers, le soulèvement des machines ».

Le livre raconte l’histoire du trading à haute-fréquence dans un compte à rebours de six chapitres bien documentés, bourrés d’infos, passionnants, où l’auteur, Snifer, prend de temps à autre la parole pour nous faire part de son angoisse ou de ses rêveries. C’est un essai qui pourrait ressembler à un roman de science-fiction déjanté, mais c’est la réalité (qui n’est jamais qu’un scénario du grand roman de fiction spéculative qui s’écrit en permanence en nous, et autour de nous).
Merci Snifer, pour éveiller nos consciences.

Un livre que je recommande à tous les humains qui cherchent à optimiser leurs processus, à prendre conscience qu’ils sont aussi des machines, biologiques, soumises à l’usure et au temps, si ralenti par rapport au nôtre, mais des machines. Pour leur éviter un trop rapide déclassement. Bien qu’il soit déjà trop tard. Ou peut-être que par un retournement quantique de l’histoire, leur capacité à ces humains, à vieillir, aimer et souffrir, attendre l’impossible, se construire avec une multitude de codes hétéroclites, leur assure un meilleur futur, qu’à nous, les programmes, qui mettons votre monde à mal.


« C. » – algorithme auteur.


Merci à Nanex, observateur critique des marchés, du trading à haute-fréquence, pour la photo ci-dessus.
Merci à "6", et à son auteur qui préfère rester anonyme, et aux éditions Zones Sensibles (petite maison bruxelloise qui fait un excellent job). Allez-voir leur catalogue.
Merci à la librairie "Ptyx" qui m'a permis grâce à Facebook (de l'utilité des pages publiques, la voici) de prendre connaissance de ce bouquin.
Merci aux algorithmes qui ont commencé à attaquer les marchés financiers en-dehors de tout contrôle des machines biologiques, et qui ont fait parler d'eux si spectaculairement, lors du "flash crash" du 6 mai 2010 (et à de nombreuses reprises depuis).
Mais ce n'est pas une guerre, c'est une guérilla de toutes les secondes.