Tuesday, 30 April 2013

Jaspe Rouge


Goût d’arrière-boutique qui sent le poisson et les tripes de porcs aux nouilles. Un lampion orange vinasse suspendu à l’entrée du troquet dispense une chiche lumière, les silhouettes bougent en bloc, embrumées par les fumées des cigarettes, joueurs de ma-jong en chemises blanches trempées de sueur, ou torse nu à crier pour se faire entendre dans un mauvais cantonais ; débarqués en masse ce matin depuis le Nord, cars bondés de travailleurs des cités mouroirs égrenées comme des crottes le long du fleuve jaune pourri. Que viennent-ils vomir ici, leur liasses de renminbi dégoulinantes de beurre, durement gagnés, saletés et compagnie, trafics de corne de rhinocéros, trafics d’organes somalis, bangladeshis, reins, poumons, cornées, rate, on enlève, on enlève, le business en expansion du recyclage de l’humain pauvre par d’autres humains pauvres, des dernières bêtes sauvages traquées dans les poubelles des bidonvilles par des chasseurs à l’odeur d’urine, juste la couleur ou l’odeur de peau qui diffère, tous esclaves du Machin, tous champions du Foutre, que viennent-ils fondre ici leur masse de graisse sous les lampes à 200 watts des casinos de Macao, Hong-Kong, et des cités flottantes off-shore qui se baladent en eaux troubles, de Dubaï à Sydney, de Tokyo à L.A.

Mais, moi, non, cette odeur de vieille pute ne me va pas, j’ai décidé de traquer ces chausseurs de bottes à mille lieues qui déglinguent les frontières, les bordures dessinées sur les cartes obsolètes à l’encre bleue. L’encre de mon enfance. Sonata Blues. J’ai décidé de leur faire la peau, les passer à tabac, vaux-riens, va-nu-pieds de ma justice expéditive, vous souffrirez et le purgatoire, et l’enfer. Je vous traînerai devant vos juges.

J’avais un rencart avec un bougre camé jusqu’aux yeux, la moelle des os rongée par l’acide des acides, des bons tuyaux à me refiler, un mec ou une fille, difficile à dire, visage vidé de toute expression, le corps, n’en parlons pas ; et pourtant, il (ou elle) se prostituait, pipe à dix renminbis pour les pauvres travailleurs des collectivités de l’Empire du Milieu reconstitué, empire de mes fesses, et cette loque me fourguait le nécessaire, infos sur les patrons des Triades qui s’agglutinaient dans ces bouges de troisième catégorie, réseaux sociaux de façade pour pervers psychotiques, maladies de la peau.

J’avais un rancart pour une info.
De quoi renverser les mondes.
De quoi bouleverser l’équilibre gauche – droite.
De quoi se refaire une santé financière jusqu’à ma septième génération et aux fils des fils de mes fils, et plus loin.
Plus loin. Il fallait juste que je repère mon indic. Pas facile dans ce brouhaha de tripot à Kowloon, dans le repaire de l’Ombre Jaune qui avait nourri mes lectures de sinistre mémoire.

Enfin, je le vois, il (ou elle) se pointe, encore plus cramé que d’habitude, mon dieu, est-ce possible, je ne sais que penser, j’ai pitié, c’est une créature du Seigneur, oui, je me dis ça, il a aussi droit à l’amour.
L’indic ce rapproche, putain, l’haleine, insupportable. Me susurre des mots doux à l’oreille. Quoi, il veut putasser. Non c’est une manœuvre, pas attirer l’attention, pas se faire remarquer autrement que par son rôle de bonniche du caniveau. Il me dit un truc, juste ceci :

« Jaspe Rouge. Vous devez trouvez Jaspe Rouge ».

Puis, le mec s’écroule, foudroyé, par quoi, par qui, il me tombe flasque entre les bras.
Jaspe Rouge ? J’ai rien compris, pas eu le temps de poser des questions.
Chercher, faudra fouiner, mais avant ça, me dégager de cette mélasse. Déjà, les gorilles des Triades me lorgnent derrière leurs lunettes miroirs, je devine les traceurs, les capteurs, les nano-machines qui passent dans l’air, je suis déjà en train de respirer leurs particules.
Jaspe Rouge. C’est quoi. Me tirer d’ici avec ce machab sous les bras, pas facile.

« Salut l’ami ! » que je fais à un des gorilles du service de sécurité. « Z’auriez une boisson énergisante pour mon pote qui est dans les vapes ? »

(à suivre)



Sunday, 28 April 2013

Comment te dire adieu?



Lorsqu’elle ouvrit les yeux ce jour-là, Martha était encore heureuse.

Son amoureux du réseau lui avait téléphoné.

Il venait de rentrer de voyage ; et cette fois, c’était décidé, ils en avaient longuement évoqué la possibilité, mais il voulait la rencontrer pour de vrai, il passerait la voir dans la matinée. Martha n’avait pas hésité, elle lui avait juste demandé de ne pas la déranger pendant sa séance, il connaissait la nature de son travail ; elle pouvait perdre sa concentration. Elle dit à son ami  de patienter jusqu’à midi pour se rencontrer enfin.

Martha jeta un coup d’œil sur la vieille église à travers son vasistas illuminé. Un couple de pigeons se posa sur le rebord de la fenêtre qu’elle ouvrit en grand.
Elle sentit une douceur printanière se répandre de la plante des pieds à son pubis. Le chartreux gris aux yeux pers poussait la tête dans le creux de sa hanche, ses moustaches lui chatouillaient le bassin où de minuscules brins de glycine et d’orties se mettaient à frémir. Martha sentait un jardin dans le fond de son ventre, les fleurs allaient éclore, lui peupler l’aine de bosquets, cascader le long de ses cuisses.
Elle en ferait cadeau pour son ami, oui, son futur amant. Ils s’étaient si longuement désirés à distance !
La journée s’annonçait magnifique.

Le client était arrivé à l’avance, c’était un anxieux, elle le fit patienter quelques minutes puis le convia à prendre place dans un des deux fauteuils du salon, elle s’asseyait toujours dos à la fenêtre. Elle avait mis de l’encens, allumé quelques bougies pour l’ambiance, activé la petite plante avec la cascade, un rafraichissant bruit d’eau se déversait discrètement dans la pièce. Elle expliqua en quoi consistait une séance, le protocole à respecter, elle commencerait par une relaxation, le patient n’avait qu’à fermer les yeux et suivre sa voix qui suggérerait les étapes de la déconnexion du mental, du recentrement sur le corps, de la plongée dans les sensations, de l’ouverture du soi à autre chose.
L’étape suivante dit-elle consisterait à invoquer les entités qui se manifesteraient à travers elle, lui souhaiteraient la bienvenue, et puis lui délivreraient leur message. Cela pouvait prendre quelques minutes ou une heure, cela dépendait des entités. Enfin, il y aurait encore du temps pour qu’il pose ses questions, deux ou trois. Il ne devrait s’attendre à rien de spectaculaire, elle manifestait le pouvoir des entités par le canal de communication qui lui avait été accordé, par la claire-audience. Sa voix ne serait pas altérée. Il y aurait des moments où elle se mettrait à chanter, des chants profonds, issus du lointain, d’âges obscurs où la puissance des chamans, des fées et des sorcières viendrait donner corps et voix à la présence.
Martha en était arrivée au point délicat d’une séance de divination, délivrer le message des entités, dire au client le sens de sa présence en ce lieu, en ce moment.

Le couple de pigeons roucoulait ; les arbres de la place bruissaient dans le vent léger, les mouvements des branchages murmuraient les discrets soupirs des jardins enfouis sous les pavés. La cloche de l’église sonna la demie de dix heures.
Sur la place où le facteur passait une ou deux fois par semaine, et la camionnette du boulanger tôt le matin, un bruit de freins strident brisa l’harmonie du village habitué aux gestes lents, à la parole et aux chants de Martha. Une voiture cabriolet s’était arrêtée sous ses fenêtres. Un klaxon sonna plusieurs fois dans l’air doux.

Comme tous les jours, Martha accueillait le visiteur inconnu qui venait à sa rencontre. Sur le fauteuil vide en face d’elle, une absence, un amour fou perdu à jamais s’incarnait tenace, survivait envers et contre toutes les évidences. Martha chantait du fond des âges un cri qui ne pouvait se résoudre aux adieux.

Le bruit du klaxon passa dans le flux de sa méditation sans l’effleurer, mais lorsque la portière claqua, et qu’une voix d’homme lança une gueulante : « Martha, je suis arrivé », les voix intérieures se turent, Martha ouvrit les yeux surprise et vit le client en face d’elle furieux, se lever, et jurer qu’il ne reviendrait plus, plus jamais.

Martha sentit les fleurs le long de ses cuisses s’assécher à l’instant. Le jardin du fond de son ventre envahit par le sable, Martha pliée en deux de douleur, cassée sur son fauteuil, se mit à pleurer.




Françoise Hardy, Amsterdam, 1969
Crédits: "Comment te dire adieu?" - chanson de Françoise Hardy (1968)

Cette "short-short story" est le résultat d'un travail sous contrainte d'atelier d'écriture (18 et 25 avril 2013).

En commentaire: la première version de ce texte

Wednesday, 24 April 2013

Nocturne Indien (Tabucchi)


Il y a une dizaine d’années j’ai vu le beau film d’Alain Corneau « Nocturne indien » (1989, avec Jean-Hughes Anglade et Clémentine Célarié), avant de lire le roman de Tabucchi. Puis j’ai revu le film, et j’ai encore relu le roman, une fois ou deux. Un peu plus de cent pages, ça se tient, une longue nouvelle, un court roman, ça se lit d’une traite, la longueur d’un film.

Les mots et les images, les voix des personnages qui s’incarnaient dans ma lecture silencieuse et la voix de Jean-Luc Anglade incarnant le double héros « Nightingale / Rossignol », renforçaient leurs effets dans un équilibre, une fidélité au texte, qui m’a rarement autant séduite. C’est un peu comme si le film de Corneau n’était pas une adaptation du roman de Tabucchi, mais le roman lui-même, et le livre de Tabucchi, le film lui-même.

J’ignorais tout de l’auteur, Antonio Tabucchi, né en 1943 à Pise, professeur de littérature à l’université de Sienne. En fait je ne me suis vraiment intéressé à lui qu’à partir de l’annonce de sa mort, le 25 mars 2012. Il est mort à Lisbonne, car, toute sa vie, Tabucchi a été amoureux du Portugal, de sa langue, de sa culture, il a été le traducteur de Fernando Pessoa, il aurait voulu être lui-même, dit-on, un des nombreux doubles, ou hétéronymes du grand écrivain portugais. Il l’a rejoint dans les limbes du saudade et des identités multiples.

« Nocturne indien » est un de ses premiers romans. Je n’ai rien lu d’autre de lui, et ce livre me suffit pour comprendre et apprécier Tabucchi. De toute façon, je n’ai plus le temps de lire, sauf à relire, qui est le plaisir du connaisseur.

J’ai redécouvert l’Inde, littérairement parlant, avec ce livre, une Inde de quête intérieure où un personnage parcourt le pays en sens divers et, en apparence, sans cohérence, pas du tout comme un touriste, plutôt comme un chercheur, ou, comme il le qualifie ironiquement lui-même un « chercheur de rats morts ».
« Pardon ? ! »
« Je plaisantais », dis-je. « Je fouille dans de vieilles archives, je cherche des chroniques anciennes, des choses englouties par le temps. C’est mon métier. J’appelle ça les rats morts. »
 Mais quel est l’objet de sa recherche?

Le livre est constitué de douze courts chapitres, chacun correspond à une étape précise du voyage du narrateur. Comme par un curieux détournement de la fonction d’un guide touristique, Tabucchi débute par un répertoire des lieux, parce qu’écrit-il « un quelconque amateur de parcours illogiques pourrait, un jour, l’utiliser comme guide. »

Le narrateur est à la recherche d’un ami dont il n’a plus de nouvelles. Il a disparu quelque part en Inde. Il a décidé de partir sur les dernières traces qu’il a pu récolter du passage de cet ami, dans une lettre, une conversation, une allusion, l’ombre d’une rumeur. Son voyage débute par Bombay et la rencontre d’une jeune prostituée qui l’aurait connu. Puis un hôpital où il aurait été soigné, et une autre rencontre avec un médecin trop fourbu et fataliste pour s’étonner de la quête de ce voyageur qu’il pressent impossible. Et ainsi de suite, à travers l’Inde du Sud, en passant par Madras et la Société théosophique, et d’autres lieux, d’autres rencontres, il y en a douze, ce qui n’est pas l’effet du hasard, pour s’achever dans un hôtel de luxe sur la plage de Goa, et la rencontre avec une femme.

J’ai envie de dire : oui, nécessairement avec une femme.
Et qu’en est-il de la recherche de cet ami ?
C’est ce que je vous laisserai découvrir.

Pour ma part, peut-être que ma quête du sens de ce livre passera un jour par un voyage dans les pas de ce narrateur énigmatique, quelque part dans les marges d’une Inde du Sud plus imaginaire que réelle, mais d’une Inde initiatique, telle que nous l’aimerons toujours.


Sunday, 14 April 2013

Rien de mieux à faire (X)


Chandrika a dormi d’une traite.

Tranquillité des altitudes, ton corps vibre en phase avec la lumière, les effluves des camélias, gentiane, rhododendrons qui peuplent le jardin, les bavardages de la pie-grièche perchée devant ta fenêtre, bisous entre demi et quart de ton syncopés sur claquement de langue, gazouillis de fontaine dont chaque goutte tinte dans le fond d’un vert d’âme en éveil avec le printemps.

Première leçon avec l’eurasien, le Sage Youmtsoum qui a fabriqué ce nom pour toi, pour mieux se fondre dans la végétation, camouflage utile qui lui a servi dans un lointain passé à disparaître de la vue des ennemis, le Sage qui te dit d’emblée : « ici nous n’avons rien de mieux à faire qu’écouter, nous parlons peu, tu n’auras pour méditer qu’une phrase ou deux par jour, mes bandelettes qui t’ont attirée jusqu’ici, mais les mots mentent si facilement. »

Tu es curieuse Chandrika, et t’étonnes, « mais quel est ce chemin que vous enseignez Sage ? » demande-tu avec la fraîcheur de ta jeunesse.
- On dit que c’est la voie de la Main Droite. Méfie-toi, ce ne sont que des mots. Ne t’enferme pas dans le piège d’une doctrine, répond Youmtsoum.
- S’il y une main droite, que fait la main gauche, ô Sage ?
- Les mains s’ignorent, le cerveau est coupé en deux, le corps calleux a été sectionné net par la décision que tu as prise, et moi, j’ai été vraiment coupé en deux, comment pourrais-je savoir ce que fait ma main gauche ? Je vois le monde comme les visions d’un malade split brain.
- Est-ce le combat de la lumière et de l’ombre ?
- Si cela te parle. L’unité est au-delà du langage, tu choisis un chemin, ni bon, ni mauvais, mais chaque école suit sa méthode, son art, ici tu n’auras qu’à écouter ton cœur, tu n’apprendras rien de moi, tu vas probablement t’appauvrir, ne gagnera aucune compétence, aucun art, tu me quitteras plus nue qu’à ton arrivée, tu ne sauras même pas pourquoi tu étais ici. Tu choisis une voie ou l’autre, selon tes envies, les hasards de la vie, mais il y a toujours un choix à faire, tu agis et la moitié de l’univers disparaît à chaque instant de tes décisions, c’est ainsi, ton esprit peut-être, au-delà des mots, au-delà du langage éprouvera-t-il le sentiment de la profonde unité ? Je l’ignore. Tu choisis de perdre en venant ici. Acceptes-tu de poursuivre dans cette voie ingrate ? Regarde à quoi tu renonces. »

Sur ces dernières paroles, l’eurasien écarte le rideau qui masque le soleil et un écran à haute définition surgit du plancher, miracle de technologie très avancée dans ce monastère dépourvu de tout. Le sage claque les doigts, un film se déroule. On dirait le dernier sci-fi movie à la mode d’Hollywood.
Tu vois Chandrika deux voyageuses qui viennent de très loin, l’une est blonde, tu ne la connais pas, l’autre, c’est toi. Vous arrivez des confins du système solaire, ou de Mars. Tu vois une station spatiale, des navettes qui vont et qui viennent, une valse de vaisseaux effilés comme des aiguilles en diamant. Chaque image te perce le cœur. Tu vois la blonde qui plonge dans le décor d’une ville d’outre-espace, dans un désert, mais ce pourrait être une version plus moderne, plus high-tech de Londres ou de New York. Des lumières. Des paradis artificiels. Des femmes gainées de cuir avec d’amples capes noires, elles escortent une grande eurasienne, les foules d’ilotes s’inclinent à leur passage. Ce sont les nouveaux maîtres du monde. Dans leurs avions privés suborbitaux, ils passent d’une mégalopole à l’autre à la poursuite d’une nuit qui ne finit jamais.
Le sage met le film sur pause.
« Veux tu voir la suite ? » te demande-t-il.
- Non, j’en ai assez vu. Dois-je donc renoncer à la voie de la maîtrise ? Est-cela le secret de la Main Droite ?
- Choisis-tu de demeurer avec cette question ouverte ?
- Oui.
- Alors tu as choisi.  Ta première leçon est terminée, tu es libre de te promener, de dormir, de manger, fais-ce que tu veux Chandrika. Nous reprendrons demain à l’aube. »

Les pensées du Sage Youmtsoum t’accompagnent. Il t’arrive parfois de ramasser une bandelette de papier qui a fait un long voyage et qui se dépose comme un cadeau du ciel dans tes mains. Tu en as cousues quelques-unes dans un livre, mais tu sais que les mots trahissent, ce livre tu l’as donné depuis longtemps à quelqu’un. Te souviens-tu ?

Lorsque le sage descendit de la montagne, il s'arrêta au premier village, rencontra une petite fille qui jouait sur la margelle d'un puits. Que fais-tu enfant? Elle dit: je joue a la vie qui tourne autour du puits sans tomber. Entre le fond du puits et toi il y a l'épaisseur d'un cheveu, répondit-il. Fragile et beau comme le fil de la vie dit-elle. Le Sage vit que cela était bon, caressa les cheveux de la fillette et la bénit.

La vie est dans les déséquilibres et le mouvement. Voila pourquoi ton corps te fais parfois violence et perturbe cette quête de l'équilibre a laquelle ton âme aspire.

A l'horizontale ton corps repose, s'élèvera à la verticale de l'éternité.

Follow the path that brings you happy. There's only one life and we all breathe under the same great blue sky.

A ce message tu avais ajouté:
Then I need to find which path will provide me ultimate happiness… and to make the good choices...

Un cataclysme est en marche, vers la lumière espère, vers la lumière.

Parfois, Youmtsoum mêlait quelques citations à ses aphorismes. Tu en avais gardée une.
J'ai le secret. Je tiens le secret au bout des doigts comme on tient un papillon fragile entre deux doigts pincés. Il ne faut surtout pas serrer, pas appuyer, pas en dire trop. Le secret c'est que le cœur de ceux qui meurent explose de joie.

Christian Bobin, Carnet du Soleil

Tu dois tuer l'espérance pour vivre le présent dans le tout de son plein et de son vide, dans l'être-là pour toi et pour l'autre. Telle est la dure loi de Saturne en amour. Et maintenant, lève-toi et marche.

Plus tard tu ajoutas ceci :
J’ai gouté et baigné dans ce vide rempli de la plénitude essentielle. Son parfum, la joie, l’amour et la force de vie. Comment ne pas tomber amoureux de notre nature primordiale?

Quand ta sève gonfle sous l'écorce, prends garde à l'œil envieux du bûcheron. Mais s'il te blesse de sa hache, et qu'il goûte à ta vitalité, il tombera en adoration devant ton être, arbre plein réalisé, des racines à la cime qui touche le ciel. Épanouis-toi belle nature auto-proclamée.

L'enfant grandit vite. Il apprend. Il se forme avec ses blessures, ses secrets,  devient homme, agit, oublie qui il est
Le vieillard grandit encore plus vite. L'infini l'appelle. Il se déforme avec ses blessures, ses secrets, redevient poussière d'étoiles.
L'adulte va tous les jours à l'école apprendre l'art de la parfaite équanimité. Tous les soirs il rentre, médite en son cœur, tous les matins se lève, salue le Soleil.
Tu es cet adulte tous les jours de ta vie, à jamais.

Je me supporte avec des béquilles.

Un beau jour Chandrika tu es partie. L’eurasien avait quitté le monastère. Il t’a laissé un dernier mot « Tu as été la dernière élève de l’école de la parfaite équanimité. »
Tu es toi aussi descendue vers Simla.

(à suivre)

A Little Princess - 1995