Friday, 31 May 2013

Ring (pré-projet romanesque IV)


Journal - 30 mai 2013

Hors atelier, comme on dirait « hors champ » mais cela travaille quand même, c’est du souterrain, du terreux, des galeries à creuser. Je cherche parmi atlas de Bruxelles, du Brabant, livres sur l’urbanisme, l’architecture, mais aucun livre n’existe semble-t-il, même pas après une rapide requête lancée à travers la base de données universelle et indexée, sur mon sujet favori, mon terrain, le Ring de Bruxelles, l’autoroute périurbaine R0 (« R Zéro ») et non pas RO (« Ring Ouest ») comme je l’ai cru pendant des années. Etrange illusion d’optique. Je distingue parfaitement le 0 du O merci. Peut-être un aveuglement, il ne peut y avoir qu’un seul Ring et sa numérotation source est nécessaire et suffisante pour une étude de l’Etre de ces objets.
« R0 » est bien le Grand Ring de Bruxelles indique Wikipedia, la seule source qui me donnera des informations sommaire sur l’historique et le tracé de cette chose. 
L’absence de documentation, ou la difficulté d’en trouver, est plutôt une bonne nouvelle pour moi, le sujet est inédit, cela demandera juste plus de recherches de ma part, d’exploration du terrain, de circuits en bagnole, il en faudra beaucoup pour avoir une connaissance intime du sujet (voir note II du Journal avec le tracé d’ensemble et mes commentaires sur les limites du Ring).

Je regarde la carte numéro 65 dans l’atlas De Rouck (Cartographie de Bruxelles, du Brabant-Wallon et du Vlaams Brabant). Les cartes sont au 1/32000ème
Le dessin de l’échangeur routier de Machelen sur le Ring Nord, une clé importante du R0, évoque une grosse cellule gliale. C’est le mot qui me vient à l’esprit : cellule gliale, et non pas neurone. Je médite. D’après mes souvenirs des neurosciences, que je n’ai plus pratiquées depuis… très longtemps, les cellules gliales supportent, un peu comme un plancher, la matière grise des neurones, leurs apportent nutriments, assurent la cohésion des toiles d’araignées tissées entre chaque « micro-ordinateur » qu’est un neurone ; il me semble aussi qu’elles ne disposent pas de fonctions de transmission d’information (influx électrique), et pour le reste, ce sont des agents de maintenance, des techniciens de surface qui réparent, nettoient les crasses des Nobles Neurones (recapture des neurotransmetteurs en goguette dans l’espace inter-synaptique.

Je me dis ça en me laissant absorber par le dessin de l’échangeur ; ici on est plus proche de la topologie que de la cartographie plate, on n’est pas loin peut-être d’objets encore plus bizarres, des Rubans de Moebius, des Anses de Canson, des Tores, des formes qui sont à la source de quelques-unes des conceptualisations les plus audacieuses de l’Inconscient (Lacan dans ses derniers séminaires).

Poésie énigmatique d’un échangeur autoroutier 
dans une zone très dense du Ring de Bruxelles 
d’évoquer tour à tour des pans entiers
de ma mémoire comme
d’une ruine industrielle
qui s’effrite
s’écroule.

Et moi je suis là
comme l’idiot de Faulkner
à me demander j’irais t’y pas m’y promener
dans les boyaux de ces échangeurs de vitesse
à m’en ramoner les intestins m’en vidanger la vessie
en attendant l’arrivée de la police ou des ambulances
psychiatriques.

Il faudra pourtant s’y rendre au cœur de l’échangeur, entre les bandes d’autoroute, il y a des espaces verts, des parcs attractifs, des interdits, pas de promenade ici, mais le vert sur la carte est si attirant.

Il se demande que faire dans ces espaces, compter le nombre de voiture qui passent à la minute, marcher sur les bas-côtés des chaussées, des routes, attendre la voiture de police ou l’ambulance qui finira par arriver, car ce marcheur ne peut-être qu’un accidenté, il est blessé, marche hagard et quelques automobilistes bien intentionnés finiront par appeler de l’aide
et si personne ne vient pourra-t-on dire ces conducteurs n’ont pas de cœur
pourra-t-on déduire que personne n’est sensible à ma détresse
car vraiment il faut être malade pour se promener au cœur d’un échangeur autoroutier
car vraiment il faut avoir le cœur endurci pour ne pas se poser la question que fait ici mon semblable
ou se poser la question et poursuivre sa route, chaque automobiliste avec des questions, des points brûlants dans l’estomac qui font mal depuis le matin et ce café noir avalé trop vite car déjà tu es en retard tu dois conduire tes enfants à l’école puis t’engager sur le Ring ton travail dans une boite de service de haute technologie à côté du Ring Est ou dans une boîte de conseil en finance près de l’aéroport ou quoi encore je sais pas au Port d’Anvers si tu veux et même plus loin tu prends ta voiture pour te rendre à Rotterdam tous les matins l’enfer mais tu aimes ça
et se mettre en route il le faut
alors un promeneur égaré sur la bretelle d’accès du Ring entre Vilvoorde et Machelen, entre le canal et le béton, entre la ville et la hors-ville, la suburbia des néo-poètes, ça pèse peu de choses, ça compte pour deux balles comme ces cloches qui t’arrêtent aux carrefours des villes pour faire la manche, t’en as rien à cirer t’a tes problèmes comme tout le monde et tu fonces tu fonces sur le Ring vas-y mon grand vas-y t’a rien de mieux à faire
et il se dit en pensant à tout ce merdier qui se déverse automobile par automobile, paraît qu’il y en a sept millions, t’as bien lu, sept millions qui l’empruntent tous les jours, il se dit
ici c’est une frontière
il y a un checkpoint caché des caméras qui flashent les plaques des véhicules les stockent dans une dabatase stratégique au cas où y aurait un truc
du genre une fermeture du Ring
car ce nœud est stratégique
il y aura des combats ici pour le contrôle de cette immonde cellule gliale géante
le sang des braves coulera
celui qui contrôlera cet point sur la carte sera le maître de Bruxelles / Brussel / Brussels / Brüzel.

Il se raconte tout cela en roulant tranquille, il s’y connaît en guerre civile, il a étudié ce sujet, l’a enseigné à l’Université de Virginie et de Géorgie, et puis de Caroline du Nord, il a écrit des livres sur cette guerre entre les Etats et ses traces cent cinquante ans après
Confederacy

C’est ici qu’il retrouve ça, un grand relent d’égout annonciateur de guerre civile
Peut-être ou pas
il a juste trop d’imagination
il se cale bien dans la voiture
poursuit sa ronde de jour sa ronde de nuit
sur le Ring
R0.


Aucun rapport avec le texte. Juste pour créer un effet de surprise. Ecrire un Journal c'est ça aussi, se laisser saisir par ce qu'il y a autour de vous, le hic et nunc.
Jean Seberg on Life Atlantic magazine cover, May 29th 1967
(famous for "A bout de Souffle" - Jean-Luc Godard, 1960) 


Le personnage principal prend vie, on l'entend respirer dans sa tête les résidus d'un précédent naufrage.

Wednesday, 29 May 2013

Ring (pré-projet romanesque III)


Journal: 24 mai, atelier d'écriture 

Le thème du jour consiste à travailler le personnage principal. La proposition d’écriture va se décliner selon la méthode de Jean-Marie Koltès. 
Les personnages sont présents, on ne sait pas comment ils arrivent, on va aller voir de quoi ils sont faits, les palper, les humer, les écouter.
Découverte en quatre étapes :

1. Les caractéristiques physiques, ce peut-être un détail, on va donner un coup de pinceau à ce personnage, voir à quoi il ressemble.

Ce personnage masculin est très grand, bien bâti, tout en masse de chair et d’os. 

On sent une force en lui, ses bras musclés, deux rangées d’escaliers solide où se tenir en confiance alors que le reste de la maison ancienne un peu branlante sur ses bases vous fait hésiter, car cet homme claudique légèrement.

Ses mains couvertes de poils noirs et drus sont prêtes à vous saisir Mesdames, et vous soulever à la rencontre de ses lèvres épaisses qui n’auraient qu’un désir, celui de vous embrasser goulûment, si vous vous laissiez faire, car cet homme est un charmeur, malgré lui, et d’où vous le voyez, immense, il vous surplombe et vous vous étonnez de ce visage, de ce regard, il semble qu’il y ait deux regards qui vous observent en même temps, deux intensités, deux paires désaccordées d’yeux qui semblent vous dire : « ce ne sont pas mes yeux pers qui vous étonnent Mesdames, c’est la couleur double de mon âme », et vous le remarquez, oui, l’œil gauche, brun, d’une inquiétante fixité, il est tourné vers l’intérieur, vous voit-il, peut-être pas, c’est un œil aveugle, ou un regard pointé vers une tâche aveugle ; et l’œil droit, bleu, rieur, tendre, celui d’un enfant ou d’un adolescent, il y brille une invitation à vous connaître, vous parlez, jouer avec vous, vous aimez, peut-être.

2. Le caractère, le tempérament, de quelle trempe est-il fait ce personnage. On peut utiliser le portrait chinois, la métaphore.

En son for intérieur : une vaste demeure patricienne délabrée, de style grec, avec des colonnes blanches qui ouvrent sur un portique plongé dans l’obscurité, et au-dehors, la double rangée de pawlonias fleuris qui mènent aux berges ensoleillées du Mississipi, dans ce Sud tragique et nostalgique qu’il affectionne tant.

3. Un lieu, une scène de la vie quotidienne, un arrêt sur image

Il ouvre la portière de sa voiture, 
chipote dans la boîte à gants, 
dans le vide-poche côté passager
et côté conducteur, 
fouille parmi les cartes routières, les CD audio de musique classique et de country, les papiers sans intérêt qu’il ferait mieux de mettre à la poubelle, les carnets de route,
remue, chiques, chips, deux paires de lunettes de soleil, gel antibactérien, pendentif à l’effigie de Sainte-Thérèse de Lisieux, bracelet ramené par sa fille d’un voyage au Brésil qu’elle a oublié et qu’il se garde bien de lui rendre, 
cherche encore on ne sait quoi, 
dépose son portefeuille, ses clés de la maison, un paquet de mouchoirs en papier dans le vide-poche de son côté où il fait de la place en poussant ses affaires en tas, enfin, insère la clé électronique, 
appuie sur le bouton d’allumage, le moteur fait entendre sa douce musique, 
enclenche la mécanique d’ouverture du toit, la voiture se déplie comme un pop-up book, 
et elle bondit de toute la puissance de ses dix-neuf cent chevaux vapeurs, le passager et sa Mégane convertible unis pour une nouvelle journée d’exploration sur le Ring de Bruxelles.

4. La voix intérieure du personnage, comment il pense, ce à quoi il pense, la manière dont il se parle à lui-même

… régler cette facture, purée ! toujours en retards, où l’ai-je mise, avec les papiers de C. dans la sacoche médicale, plus tard, vérifier demain…
… le vent est léger comme le frottement de ses mains sur ma barbe naissante ce matin, la reverrais-je… ce soir, rendez-vous avec … qui… comment s’appelle-t-elle, sais plus, purée ! … vérifier ma base de contacts, mon agenda, plus tard… non ! tout de suite, dans mon téléphone
… négocier un rancart et une montée sur le Ring en même temps, Drogenbos ce matin, des files déjà… tous ces ploucs en costard qui partent sur le Nord, les boîtes de service, l’aéroport, Anvers… Y en a qui vont jusqu’à Amsterdam
… Ah ! … Amsterdam…
Camille ! Oui voilà, ce soir c’est Camille… dans le fond j’ai pas trop envie, j’aimerais bien revoir Albertine et sa petite fille ce soir… téléphonerai plus tard, une excuse : « j’ai dû partir en coup de vent sur Amsterdam, désolé ! » … parfait parfait
La radio. Musiq3 nous voilà. Un quatuor.
Le passage de ce roman lu hier soir me trotte dans la tête, me hante, ce n’est plus du roman, c’est un cheval fou qui galope dans les plaines ocre entre les Mesas, les canyons, et j’y vois les fumées de mes amis au sommet, j’arrive les gars, j’arrive sur mon coursier…
… si seulement ce bouchon voulait bien se dégager devant moi !
Pas facile de foncer à huit heures du mat’ sur le Ring de Bruxelles.

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Pendant le rapide débriefing, je réalise que la typologie de mon personnage principal a déjà évolué, ce ne sera plus un Parisien expatrié sur Bruxelles, mais bien un Américain expatrié, et vu ce qu’il y au passif de son ressenti dans le portrait chinois, je me dis, oui, c’est un gars du Deep South. Voilà qui va donner de la couleur à ce personnage qui me ressemble trop par ailleurs. Faut que j’arrive à détacher mes personnages de moi. J’ignore encore son nom mais il vient de l’Alabama ou du Mississipi, par là-bas, c’est un type plein de déséquilibres, brutal et doux à la fois, je vais en faire une sorte de « Céline » américain qui s’est entiché de « Brussels », on sait pas pourquoi (je ne sais pas encore).

Confederates on the Ring

Du coup, l’autre moitié de ce projet romanesque me semble glisser vers l’Oblivion, l’oubli, je sens qu’il ne sera pas possible de tirer tant de matière dans un seul projet. Exit donc Paris et les ballades en métro en contrepoint des virées sur le Ring de Bruxelles. Exit l’américaine de Paris. Et les japonais de Paris.

Reste le Ring, un projet pur et dur.

Antebellum Deep South on the Ring



Oak Alley Plantation (South Louisiana - New Orleans)
One of the many "Scarlett's Houses" (have a look at this link)


Monday, 27 May 2013

Ring (pré-projet romanesque II)


Journal : 23 mai, atelier d’écriture

« Ecrire un roman » nous explique Aude, c’est un peu comme si nous allions peindre une immense fresque ; « on s’en fout des détails, on y va, le but est de se donner des envies de couleurs, de formes, d’espaces, de se donner des possibles. » 
Elle nous lit ensuite le quatrième de couverture de « L’usage & la patience » de Jean-Philippe Toussaint
Et je vois : la grande fresque, le mur à la Giotto, à la Diego Rivera ; et j’entends : les temporalités de l’écriture, entre apprentissage de la lenteur et consumation de l’extrême du présent dans une flamme. L’univers du roman comme totalité impossible me saute à la gorge. Je prends note de la référence. Encore un livre qui s’ajoute dans ma librairie. Lorsque je serai enfin rendu à mon être Saturnien, isolé dans ma tour comme Montaigne parmi ses livres, je pourrais moi aussi vivre la lenteur, m’adresser au lecteur et lui dire :

"C'est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t'advertit dès l'entrée, que je ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n'y ay eu nulle consideration de ton service, ny de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. Je l'ay voué à la commodité particuliere de mes parens et amis: à ce que m'ayant perdu (ce qu'ils ont à faire bien tost) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entiere et plus vifve, la connoissance qu'ils ont eu de moy. Si c'eust esté pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me presanterois en une marche estudiée. Je veus qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice: car c'est moy que je peins. Mes defauts s'y liront au vif, et ma forme naïfve, autant que la reverence publique me l'a permis. Que si j'eusse esté entre ces nations qu'on dict vivre encore sous la douce liberté des premieres loix de nature, je t'asseure que je m'y fusse tres-volontiers peint tout entier, et tout nud. Ainsi, lecteur, je suis moy-mesmes la matiere de mon livre: ce n'est pas raison que tu employes ton loisir en un subject si frivole et si vain. A Dieu donq, de Montaigne, ce premier de Mars mille cinq cens quatre vingts."

Mais je n’en suis pas là. Je me vis entre deux trains, ma valise, mon sac, mon portable, mes univers que je trimbale sur mon dos, pas sûr de rester longtemps là où je me dépose pour un temps ; car il faut que tout se passe vite, plus vite, toujours plus vite, jusqu’au soleil !
Je dit à Aude : « l’écriture est un processus cyclothymique. » Cela me rassure, je me retrouve en terrain connu, entre « ups » & « downs ». C’est la lenteur qui me fait peur. J’y reviendrai.

Une des techniques utilisées par Bob Mayer, dans « Ecrire un roman et se faire publier » pour donner du corps au brainstorming des premières idées, consiste à formuler une phrase qui commence par « Et si ? » dans laquelle nous devrions définir l’enjeu, la situation de base du roman. 

Premier jet rédigé en atelier:

Et si un jour, deux écrivains contemporains à succès ; d’une part, un homme d’âge mur, un Parisien expatrié à Bruxelles, d’autre part, une jeune Américaine vivant à Paris, décidaient, sans se connaître, d’écrire une histoire d’amour basée sur l’itinérance, l’obsession topographique du détail, la poursuite de traces de mémoire à demi-effacées ; pour l’un, le Parisien, avec un roman de rencontres possibles en parcourant le grand Ring de Bruxelles ; pour l’autre, l’Américaine, avec un roman de rencontres possibles en explorant le métro de Paris, et que ces deux auteurs finissaient par se rencontrer lors d’un salon littéraire, découvraient leurs histoires respectives, que se passerait-il pour eux ?

Après les retours, chacun prépare une nouvelle version de la proposition qui est envoyée à Aude par email :

Et si, deux écrivains contemporains à succès se rencontraient lors d’un salon littéraire et se rendaient compte qu’ils avaient écrit la même histoire d’amour itinérante, que vivraient-ils ensuite comme errances dans leurs vies respectives ?

Après l’atelier, j’échange quelques idées sur mon projet avec Robert… Nous évoquons les différences d’urbanité et de types humains entre Bruxelles et Paris, car il faut s’entendre sur quelques définitions, et comprendre les distinctions essentielles dans le mode de vie des habitants des villes, où la forme et l’étendue de celles-ci, où les moyens de communication à l’intérieur, et à l’extérieur des agglomérations, où la largeur des rues, des avenues, où l’étroitesse des bâtiments, le style architectural et plein d’autres choses de la réalité physique, conditionnent durablement et dans l’inconscient, les habitudes de marche, de rencontres, de vitesse, de désirs, de rêves, entre leurs habitants. Il existe (pour nous Bruxellois), un cliché du Parisien type ; mais qu’en est-il du cliché du Bruxellois ? J’évoque mon expérience récente de rencontres dans Paris (intra-muros). Il semble que pour le Parisien typique, fixer un rendez-vous à quelqu’un se fasse en référence à deux paramètres essentiels : la station de métro, et le café le plus proche de cette station. Il ne viendrait à l’idée d’aucun Bruxellois typique de fixer un rendez-vous déterminé par l’emplacement des arrêts de tram par exemple (il n’y a pas de réseau métropolitain digne de ce nom et puis tout le monde s’y perd encore entre les pré-métros et les autres). Le Bruxellois n’aime pas son métro. Il garde une nostalgie pour les lignes de tram disparues, mais les métros font partie de ce désamour des habitants pour leur ville, car traumatisés par des décades de percées urbaines au bulldozer, d’éventrements de rues, de places, de chantier dégueulasses, puants, d’où les rats sortent envahir les rues, bouffer les orteils des gens la nuit dans leurs lits…
Bref !
Le Parisien par contre, c’est mon impression, vit avec son métro une relation de proximité, d’intimité. Quelle différence de convivialité, contrairement aux idées reçues, que de se donner rendez-vous d’affaire, d’amour, d’agrément, de rien, en fonction d’une topographie de lignes colorées et de gros points qui portent des noms délicieusement exotiques ? En fait, j’adore ça, et c’est pourquoi dans cet embryon de projet romanesque, le « Ring » de Bruxelles est en quelque sorte vu en miroir inversé dans le « Métro » de Paris, qui vit en symbiose étroite avec les cafés.
Nous parlons des frontières invisibles à l’intérieur des villes. Robert cite le canal de Bruxelles comme une de ces frontières sociales, topographique et logiques, qui sépare les communes de l’agglomération, entre « l’Est » et « l’Ouest »...



Quel est l’objet physique dans « Ring » ? C’est le parcours délimité sur la carte par la grosse ligne mauve. Stricto sensu, encore un paradoxe bruxellois, le Ring n’existe pas car il est incomplet. Il ne se referme pas sur la zone sud de la ville définie par l’entité politique des dix-neuf communes. 
Tant mieux !
Mais le Ring existe, c’est le Grand Ring qui se prolonge par les deux branches autoroutières du Ring Ouest et du Ring Est ; elles font leur jonction dans le Brabant-Wallon, dans un gros nœud d’échanges quelque part entre Braine-l’Alleud et Nivelles (pour être plus précis, non loin de Ophain-Bois-Seigneur-Isaac, n’est-ce pas joli ?)
De là, à considérer ce Grand Ring comme la « frontière naturelle » d’une sur-entité bruxelloise de fait… c’est un pas que je ne franchirai pas. Ici on parle roman, pas politique.

Il sera donc question de frontières dans « Ring », c’est un thème important. Entre « Bruxelles » et le hors-ville ; et puis aussi dans l’intérieur de la ville, entre des zones plus riches, plus aérées, plus tendance, plus homogènes… peut-être… à l’Est, et d’autres zones plus denses, plus communautarisées, plus ennuyeuses, plus violentes … peut-être … à l’Ouest. En fait, il sera surtout question des moyens de contourner les frontières, d’en sortir, ce qui n’est pas évident lorsqu’on y circule sur ce Ring, en-dehors des panneaux qui indiquent les sorties justement.
Verra-t-on un jour des randonneurs faire le tour du Ring de Bruxelles ?

Tiens au fait me demandai-je, et moi, où ai-je vécu jusqu’à présent dans cette ville ? L’Est domine, incontestablement, avec un poids marqué sur la zone Centre-Est (Ixelles, Forest) ; j’ai aussi une petite expérience de l’Ouest et une nostalgie particulière pour le Canal et le Port de Bruxelles… Oui, oui. Bruxelles dispose d’un port de mer… Suite au prochain épisode…


Friday, 24 May 2013

Ring (pré-projet romanesque I)


Journal : 22 mai, dans le Thalys, de retour de Paris

Aude me demande des idées pour un roman… je veux bien… des idées à remplir mon cerveau mal fait, défait, il y en a, mais pas de quoi écrire une histoire blanche linéaire autofictionnelle, la romance d’un amour déçu, tendance, non non non ! je ne veux pas, plus, cela ne me ressemble pas, cela ne vous regarde pas.

Je veux écrire sur les Transmigrations des Communautés Urbaines unies par les voies de communication rapide, et des cultures mixtes, bigarrées, qui y naissent, y meurent, à la vitesse des modes. Exemples :
Les Parisiens de Bruxelles, une communauté d’ingénieurs financiers, d’informaticiens, de fonctionnaires européens, d’artistes, d’auteurs… 
Les Américains de Paris (principalement des auteurs, comédiens, cinéastes et des lieux emblématiques : librairie Shakespeare & Co), les Japonais de Paris (communauté à étudier)…
Sans oublier : les aliens de Los Angeles, la suburbia totale (Credits : Bruce Begout – Suburbia). L.A. on n’y coupera pas, au moins comme référentiel, il faudra survoler la carte interminable des quartiers de la guerre subversive totale de cette suburville-monde (un autre exemple éclairant pourrait être Sao_Paulo). L’idée de la carte de L.A. m’est venue en découvrant les affiches du film « The Call » dans le métro parisien.
Tout cela en mélange des langues, malaxe des viandes, en suivant les axes des villes périphériques, des « edge cities » (beau titre pour le roman : « Loving Edges”).

Je veux écrire sur les habitants décalés de la suburbia-monde, du monde suburbicaire (rire). Mais d’abord définir les éléments du décor, la topographie, les espaces :
Les autoroutes péri-urbaines (source : ce roman total à la gloire de Londres de Iain Sinclair, l’épopée de la Motorway 25 - la « M25 », qu’est « London Orbital ») ; refaire le coup avec « Brussels Orbital », le Ring de Bruxelles – rien de plus poétique qu’une géographie littérale / littéraire, en photos et mots pour mieux voir, comme si nous parcourions, automobilistes, le Ring en « réalité augmentée » à travers nos appareils nomades (GPS, téléphones, bientôt : lunettes Google), pour mieux lire cet univers des bords d’autoroute et l’anthropologie de ses tribus en nomadisme perpétuel. Le Ring, nouveau cercle de l’Enfer ? Les signalisations, talus, débranchements, montées, béton, herbe, où la vie, où les animaux (mais lesquels : ni chiens, ni chats, les insectes, les oiseaux), où les gens, forment une société qui nait, vit et meurt avec les cycles des heures de pointe, des heures plus calmes, de la journée, de la nuit, qui tourne et tourne, et tourne, dans l’habitacle des voitures de haute précision, sans but, simplement : alimenter en flux de consommables (voitures, camions, gens) l’être des autoroutes, l’organe crée la fonction.
Mais aussi : les stations de métro et les cafés (Paris), les cafés, les hôtels, les théâtres, les expositions, les cafés concerts, la poésie vivante, le spoken words, le slam, la chanson française, les librairies, les téléphones mobiles et leurs usages d'art et d'essai, les bouts de vie, les attouchements, les baisers sans lendemain et puis aussi des relents du passé comme d'une maladie qui ne passe pas… 


Quelque part sur le Ring Est  (Ring Oost) de Bruxelles, n'importe quel jour, n'importe quelle heure.
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"Ring" est un pré-projet romanesque des MdC, qui sera livré en feuilleton (notes de carnet d'écrivain) sur ce blog à partir d'aujourd'hui jusqu'à fin juin 2013. Le but du jeu: le projet de roman ne verra peut-être jamais le jour, mais le pré-projet ira jusqu'à son terme naturel, son "gate": la décision de poursuivre par un projet d'écriture dont les idées, structures, personnages, enjeux, auront été formulés explicitement, puis pesés, commentés, évalués, dans ce travail. En somme, appliquer les techniques de gestion d'un projet à l'écriture du roman, le stade actuel, définition du "case" et évaluation de ses "bénéfices".

Lieux inhabitables (Moïra)



La face cachée de la Lune
La turbine du réacteur d’un Boeing 747 en pleine poussée subsonique
L’envers du décor
Un camp de concentration où pourtant des gens ont vécu
Coincé entre les cordes d’un piano
Dans l’espace interstitiel entre la membrane synaptique et les ions potassium
Face à Dieu
En compagnie de la Gorgone
Dans une boîte à chaussures sauf pour les souris.
Sous la calotte glaciaire de l’Antarctique
Dans la tête de mon horrible voisin.
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Exercice du type des "Catalogues d'Inventaires"
20 janvier 2012

La nouvelle fantastique "Moïra" a été écrite dans les jours qui suivaient (29 janvier - 1er février 2012), résultat d'une commande passée sur un des lieux de cette liste: En compagnie de la Gorgone.

Moïra est disponible en trois posts sur ce blog. 
Il n'y a aucune ressemblance avec le roman Moïra de Julien Green, si ce n'est ce même amour de personnages féminins qui incarnent des figures du destin.


Thursday, 23 May 2013

Sunday, 19 May 2013

The Saga of Melanie Daniels (a fantasy) - part III


Low skies, high waters, horizontal grey and cloudy bands of all shades reflecting on the surface of the bay, so low you could take a ride in a boat on the air surfing between streams of thunder; this is how Bodega Bay looked on that heavy afternoon after Melanie had talked, and talked, and talked with her soft and rhythmically oracular voice.

Silence fell with the remnants of the day.

I could not make any sense of her talk. She is definitely nuts, this is what I strongly believed; on the other hand I was well paid to do a job, she was my client, and the client is always right. So long for my feelings, gave them a pinch, prepared for action.

“Ok Melanie, we need an action plan to fix your problem.

- There is nothing we can do. It is inevitable. It will happen whatever we try to circumvent, avoid, hide or forget. It has already happened. Will always happen.

- I don’t get it still, why did you call me?

- You’ll be my witness. My savior maybe; although I can see it coming like a sailor sensing the storm, reading the big waves miles and miles upfront from the gentle ripples at the surface of waters or the smiles of wind on my skin, I am blind to my own future. What does hold the key to my future? Do you know it C.?

- Your actions, I guess.

- Your actions, she replied. And then I got it like a big slap in the face, I had been called upon to save her from destruction, whatever would happen in the crazy visions of ‘the end of the world is nigh’ she believed in, whatever would occur in her clear vision of things to come, perfect female watcher of the skies, perfect gatekeeper of the frontier, in the muddy path from today to tomorrow, she would rely on me, she would sense I could make a difference, and still I could not understand the meaning of this call. How did it connect with her past and my past? Why me?

- Could be anyone trying to help you, Melanie. If people see you’re in trouble, they will act to protect you. Suppose I’m leaving now, you can just leave this place and follow me. I would have done nothing; on the other hand, I can stay and watch the chaos with you.

- It’s too late. The melancholy sky is over there. Look! Look C., this is what I was expecting. Oh God!

From a dark cloud covering the bay, came hundreds, no, thousands of large black drops of a rain falling first in silence, then screaming, screaming and flying over the high waters, flying horizontally and growing fiercely, and moving fast in our direction.

- Inside! We shouted both at the same time.

Birds dropping like stones.


The Saga of Melanie Daniels (a fantasy) - part II


“At last, you’re there. I was about to call someone else in L.A.”

Melanie Daniels stood up from the shadows of the Confederate style villa at the shores of the lake. She wore a strict puritan-like black suit with a long pearly silk scarf that could have made all distance from Earth to Moon if unfolded.

“Nice words of welcoming me after such a knocked down trip Melanie. You look pretty much as I figured you out. Arrogant. Superb. You’re a living disaster for men, and maybe women for what God knows of your tastes.
- Stop kidding me C. I’ll call you C. from now on.
- You called me because of my skills. And I’ve a name. And a bank account although I prefer cash. I’m doubling my fees because you’re so charming.
- You could triple them. It’s a deal then?
- I’ve no idea of my assignment Melanie. What is so important you’ve to tell me that no long distance phone call could transmit?”

Melanie looked a bit dizzy then started fading all of a sudden. She nearly collapsed and fell down in my arms.

“Sweetie, are you ok?”

She was as light as a nightingale, as soft as a white linen sheet I folded with my strength, as fragile a piano melody in C sharp minor a romantic heart could listen to. And she was so beautiful. God.

“Should I put you to bed and wish you good night Moon?”

She seemed recovering a bit.

“It’s fine C. I’m just… just… tired. Very much tired of all that’s coming here so suddenly, I can’t cope with all this chaos anymore.
- Maybe we should sit somewhere and take a coffee I suggested while moving her to an armchair under the shadow of the veranda.

- Melanie, what’s all about with this mysterious affair? I asked her after a couple of minutes.
- It’s about the end of the world, C.”


Friday, 17 May 2013

The Saga of Melanie Daniels (a fantasy) - part I


A telephone call started it all in the middle of the night.

Erase. Rewind. Not remaking NY Trilogy ‘City of Glass’.

A telephone call rang while after dining with a fine party of friends, mostly feminine. No, exclusively feminine. Two women, right. Which is good enough, right.

“Sorry, I've to take it” I told my girlfriends. The call is coming on the special line. You know, the red line. A red light was flashing on the room.
My friends didn’t look annoyed. They were playing their own games anyway. All the best, I left them in the large bed, went to the kitchen, hooked up on the phone. Lighted a cigarette.
The lights of the Waldorf-Astoria on the other side of Central Park were bathing the kitchen in the dark with flashy signs of bigger parties than mine; some future President was maybe on the move at this very moment over there.
I thought: could be the President. Let’s take a serious stance. I arranged my hairs with my hand. Should always keep a comb somewhere. No comb.

A the other end of the line, I heard a feminine voice, very soft:
"Christo?
- Yes
- Melanie here...
- Hi Melanie! What can I do for you?

Who was this Melanie? Melanie… Didn’t get who she was yet without a lead. Yet.

- ... Hmm... It's about our affair...
- Our affair? Ok. I tried to put a convincing tone in my voice. You mean Melanie. An affair… what kind of affair? (I thought a love affair, stupid, the voice so soft, at the first impression, too quick, no)… You mean, that kind of affair I’m dealing with in my business? Right.
- Yes Christo, that kind. Last year. Special investigations. Bodega Bay.
- Last year. Last year. Yes.

A bit of a shock in my stomach... I stayed calm. Last year. Melanie, I had never met her, always worked through an agent. Had to lookup classified information for her. No business for a private eye, still something blurry I managed to do.

- Yes Melanie, tell me more about it.
- ... not here... can you join me quickly?
- Where?
- At Bodega Bay.
- I'm coming."

Never say ‘No’ when asked so kindly by a voice like a peach in my throat and soft hairs like angels sweeping dust over my face;

and so I went there/// 

Bodega Bay.
Had heard strange stories about this place, rumors, spooky stuffed sausages of nanny stories mixed with sweet grass, healing herbs from the prairies, kind of bed stories told to sticky boys like me.
I remembered Bodega Bay.
Crows
Crees
Indians from the Plains.
They appeared between the clouds in high-altitude, came down with a message.
Came down. Birds. Melanie said they were the seeds of a future life tree. She was writing weird letters to me. Found something in the public library of L.A. Came back.

Bodega Bay. Not an easy trip. What did she say? You come here.
Took first flight at LaGuardia for Denver, then L.A., then a used car, my favorite, Pontiac Blanche 1958, convertible.

Felt like a piece of ripped paper, but this time, this time it was about meeting her straight in the eyes.

(to be continued)


Tippi Hedren, The Birds - Alfred Hitchcock, 1963

Thursday, 16 May 2013

Long Playing


La Pontiac blanche glisse entre les cerisiers en fleurs de la route principale. Toit ouvrant, Wendy goûte aux derniers instants du retour à la maison, le vent léger passe dans ses longs cheveux blonds, des mèches flottent devant ses yeux.
Un peu plus loin, des enfants jouent au ballon sur les pelouses bien taillées, les mères surveillent sans élever la voix, en buvant du thé. La Pontiac avance au ralenti.
Wendy fait un signe de main à Vieux John qui contemple la rue depuis sa terrasse. D’habitude, il lui répond avec un chaleureux « Bienvenue à la maison Wendy ! ». La Pontiac roule quelques mètres encore, tourne à droite, Wendy n’oublie jamais d’actionner le clignotant mais il n’y a plus de voitures qui circulent à cette heure dans les rues calmes.
Vieux John n’a pas l’air d’être dans son assiette se dit Wendy.

Les voisins de Wendy se rassemblent dans la rue. Il y a Steve, et Amanda, et Sandy, et puis Marc, et Nancy, et leurs enfants. Ils sont tous là. On dirait qu’ils attendent mon retour, mais ce n’est pas mon anniversaire aujourd’hui, ni celui de mon mariage, ou de la naissance des garçons, qu’est-ce que Jim a encore inventé se demande Wendy.
Elle ne peut engager la voiture dans l’allée bloquée. Il y a beaucoup de monde ici, des voisins qu’elle n’a jamais vu.
Sa maison est là, devant ses yeux. Sur la pelouse, son lit blanc, l’armoire des garçons posée de travers, le lit de Jim, à l’envers, à côté du nouveau frigo rouge qu’ils se sont offerts, il est là, les paquets de viande congelée jetés dans l'herbe, les packs de lait posés sur le téléviseur, renversé.
Un drap blanc est posé sur le sol. Wendy voit la présence des policiers. Ils la regardent. La chaussure de Jim dépasse.
Et partout, les pochettes colorées des disques, toute la collection de Jim, lance ses ultimes feux multicolores sur le mobilier, comme une pluie de confettis après la fête.

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Réalisé en atelier d'écriture, ce jour.
Lecture d’une nouvelle de Raymond Carver « Pourquoi ne dansez-vous pas ? »
(in « Parlez moi d’amour »)

Proposition d’écriture (d’après Hubert Haddad) : réécrire la nouvelle que vous venez de lire sur base du ressenti immédiat, en toute liberté (changement de contexte, de point de vue, de chute etc…)
Organisez votre temps pour arriver à la fin de la nouvelle : durée de l’exercice 45’

Le texte s’est de lui-même intégré dans ma "Chronique des Carver" dont il constitue l'épisode #10.
A l’origine, chaque ‘tableau’ de la chronique est inspiré par une œuvre picturale d’Edward Hopper ou d’une œuvre apparentée. L'idée d'une continuité des personnages s'est rapidement imposée, à travers l'histoire d'une famille américaine des années quarante aux années soixante ou soixante-dix. Le personnage de Wendy est le fil conducteur de tous les épisodes de cette chronique.



Credits: Philip Corcia diLorca