Sunday, 30 June 2013

Isobel et le Jeu du Ruban (début)


Le temps est la substance dont je suis fait. Le temps est un fleuve qui m’entraîne, mais je suis le temps ; c’est un tigre qui me déchire ; mais je suis le tigre ; c’est un feu qui me consume, mais je suis le feu.

Jorge Luis Borges – Otras Inquisiocines

SALUT, moi c’est Auggie.

Je suis un petit gars de Brooklyn qui aime raconter des histoires. Je passe mes heures à écouter ce qui se dit dans les forums du Réseau ou à fouiller dans les milliers de messages qui sont stockés sur des sites de seconde zone. Je ne peux pas m’empêcher de voler les histoires des autres, puis de les repasser dans ma tête. Quand il y en a une qui me plaît, faut que je la raconte. Alors je tourne les manettes, j’ouvre à fond les pipelines et mes paquets de données sont envoyés aussi vite que le routage du réseau le permet, là où se trouvent tous les copains que je n’ai jamais vus. Je les verrai peut-être un jour, je ne sais pas, ça n’a pas grande importance puisqu’on est tous connectés. Je leur envoie les bonnes histoires d’Auggie et on rigole bien. Parfois, certains d’entre eux m’envoient des injures et des tonnes de messages non sollicités, mais je les vire aussi sec de ma liste. L’étiquette se perd de plus en plus sur le Net.

Toi le nouveau, j’ignore pour l’instant qui tu es, tu n’as pas encore répondu, mais il n’y a pas d’obligation, on est très soft sur ce site. Tu te connectes en personne pour bavarder, t’envoies ton agent intelligent me causer un peu, c’est pareil. J’ai quelque chose à te raconter, canular ou truc énorme, tu jugeras par toi-même.

Je m’aventurais récemment sur un serveur européen et je suis passé, presque sans le remarquer, à travers le mur de flammes d’un de leurs systèmes de sécurité. Une protection pas très efficace, ça on peut le dire, mais ils ont eu pas mal d’ennuis ces derniers temps en Europe. Quand j’ai compris que j’avais pénétré l’enceinte d’un réseau privé, je n’ai pas pu m’empêcher de regarder autour de moi. Enfin, tu comprends ce que je veux dire, parce que tu ne regardes pas avec tes yeux, c’est ton alter ego, ton double logiciel qui sonde les mines de données à la recherche des mots clés, des petites obsessions que tu lui as programmées.

Mon agent s’est mis à chercher, il le fait automatiquement quand il craque un mur. Il a repéré un site qui pouvait m’intéresser après avoir sauté de machine en machine à l’intérieur du réseau privé, jusqu’à ce qu’il arrive dans un vieux coucou qui faisait bien trente ans, un ancêtre quoi ! J’imaginais la bécane planquée dans un bâtiment poussiéreux et abandonné quelque part à Brussels ; c’était la capitale de l’Europe communiste, une immense bureaucratie à l’époque, tu en as certainement entendu parler. Entre nous, c’est bien comme ça qu’on décrit les grands systèmes gouvernementaux, non ? J’estime avoir beaucoup de chance de vivre à Brooklyn, la république autogérée la plus cool de toute la côte Est! Mais je n’aime pas trop ce qui se met en place au-dessus de nos têtes avec les Nations Unies et la géo-police.

(...)


Isobel et jeu du ruban a été publié en avril 2000 dans l'anthologie "Hyperfuturs" (éd. Stéphane Nicot - Galaxies). Une réédition est prévue pour 2014 ou 2015.

Ce texte est une variation sur le thème du paradoxe du voyageur temporel de René Barjavel : peut-on se rencontrer soi-même à un autre moment du temps et quelles conséquences peuvent en découler ? La nouvelle fait l’hypothèse que ce paradoxe peut-être déjoué, qu’il n’y aurait pas de régression logique à l’infini comme dans le roman de Barjavel.

Ecrite avant l’an 2000 cette nouvelle contient des éléments millénaristes qui se sont peut-être vérifiés depuis, au lecteur de juger.

Ce texte a été rédigé dans le but d’en finir avec les obsessions de l’auteur sur le temps et la dualité, il n’est pas certain que cet objectif ait été achevé.

Brouillages (début)


La télévision s’était détraquée pendant le flash spécial de CNN. Il m’a fallu un petit temps pour comprendre la gravité du problème. Si ce n’était que la télé ! Mais cela n’a plus beaucoup d’importance.




Le soleil était haut sur la baie de San-Francisco ce matin là, le ciel entièrement dégagé. La vue était magnifique depuis le douzième étage de la tour du Four Seasons.

J’avais allumé la télévision par habitude ; dans ces grands hotels internationaux, la voix des commentateurs de l’information en continu a quelque chose de rassurant, un certain ordre du monde se maintient dans le désordre des news ; et puis, c’est une présence à laquelle on finit par se sentir personnellement attaché, la familiarité de vieux copains avec qui on prendrait le premier café de la journée.

« World Business Today » passait sur CNN. Trois « talking heads » étaient en train d’analyser l’impact des nouvelles barrières à l’importation, mises en place à l’encontre de la Chine. J’étais occupé à nouer ma cravate classique à fines rayures sur ma chemise blanche, lorsque l’événement se produisit.

L’émission fut interrompue par un signal parasitaire qui brouilla l’image du téléviseur pendant d’interminables secondes ; il y en eut soixantes pendant lesquelles je restai gelé devant le poste, mon geste suspendu, hypnotisé pat des éclairs violacés, mauves, bleus, très intenses qui parcouraient l’écran plat en tous sens. 

Lorsque l’image redevint visible, une journaliste à Wall Street rapportait un incident à la bourse de New York, fiévreuse en cette nouvelle journée de ventes massives. Tous les terminaux  s’étaient éteints sur le coup de onze heures onze minutes précises, Eastern Time. Les alimentations de secours des puissants systèmes informatiques n’arrivaient pas à redémarrer. La blonde excitée ajoutait qu’aucun des responsables du centre de données du NewYork Stock Exchange situé quelque part dans le New Jersey, n’était joignable par téléphone. 

Je jetai un coup d’œil sur le cadran numérique incrusté dans le téléviseur qui me donnait l’heure locale, il était précisément sept heures douze minutes, ce 1er août 2014. Il y avait quatre heures de décalage avec la côte Est. L’incident venait donc se produire me suis-je dit, voilà qui était de l’info en temps réel.

Comme tout le monde, j’appris plus tard qu’à cette seconde précise, très haut dans le ciel, à quatre cent kilomètres d’altitude, une forte impulsion électromagnétique déclenchée par l’explosion d’une bombe thermonucléaire avait recouvert tout le territoire américain. 

En fait, à cette seconde précise, techniquement parlant, j’étais déjà mort.

Mais je n’en savais rien, ma vie s’accrochait au monde, comme une névrose compulsive à l’inconscient. J’écoutai attentivement la suite du programme en achevant de m’habiller.

(....)



Début d'une nouvelle inédite. Normalement, la suite sera disponible en version papier à sa date de publication qui reste à confirmer.

Saturday, 29 June 2013

One minute after


It will come as a rain of high-energy electrons
disrupting the magnetic field,
a severe drain of charged particles
commuting and switching off all devices,
burning our body electric singing no more
& the whole of modern world as we know it.

It will come as a stone thrown in a pool by a child
a pond of atmospheric proportions
a surface of watered vapors and golden clouds
lit suddenly by the ripple effects of the blast
turning the ionosphere into a feast of photons
& the whole of the Earth’s air as we know it.

It will end up as a massive storm of fire
sixty seconds after the un-noticed first disruption
except for a few distractions on our cell phones
our computers suddenly frozen by silver tongues
when the wrath of a higher power will fall down
& erase the whole of life as we know it.







doing some research on EMP effects for a sci-fi short-story
well, logically, this is what should follow the EMP in the second wave of attack, less than 60 seconds after the first blast. However, the key question for me is: what happens inside a mind during this ever-lasting minute? Don't ask, I'm writing.

Note additionnelle:
Extension du domaine de "la métamorphose en burn-out", la métaphore de l'explosion thermonucléaire. Le "sous-texte" de ce post en anglais "One minute after", n'est pas accessible sur mon blog ; il s'agit d'une de mes nouvelles de science-fiction que je suis en train de relire / réécrire partiellement aux fins de publication dans une anthologie sur laquelle il y aura communication plus tard. Et je vous rassure, je n'ai pas le cerveau cramé. J'observe aussi avec amusement l'évolution d'un projet d'écriture qui a débuté très exactement le 8 novembre 2011 par un jeu en atelier d'écriture (une variante d'un 'cadavre exquis'), et qui devrait déboucher sur une publication en 2014.

Et voici le point de départ de la recherche qui est disponible dans un rapport datant de 2004 de l'armée de l'air américaine (USAF) disponible ici : Report of the Commission to Assess the Threat to the United States from Electromagnetic Pulse (EMP) Attack



Monday, 24 June 2013

40 days dans le désert b (hommage à moebius)


Sunday, 11th March 2012 (revised : 24th June 2013)

pour Joachim


décès de jean giraud moebius
 hier

j’ouvre 40 days dans le désert b 
bande dessinée sans parole
 noir et blanc au crayon
 sur papier crème soixante-dix cases soixante-dix planches
 une seule bande à l’italienne format 24cm x 16cm au format original du carnet de l’auteur publiée en novembre 1999 chez stardom moebius productions
   titre énigmatique en franglais
   ouvrage de sorcellerie graphique dit ironiquement le quatrième de couverture
   d’où vient l’œuvre où va l’œuvre
   40 jours pour une méditation dans le désert

 le désert est américain
   paysages de l’ouest
 le désert lieu rituel de la méditation
 bible castaneda
 en silence même pas de bande son
   ce n’est pas un film muet nous sommes plongés dans le silence du désert
   l’œuvre raconte par la puissance des images par leur enchaînement
     nous sommes bien dans un récit case planche fiction
     l’art n’a pas besoin de colifichets signes extérieurs bulles ponctuation
     langage structure grammaticale

 self-generated each symbol speaks for itself
 the flow is key to meditation
 flow of thoughts
   flow of sub mental processes arising freshly in silence in desert b
   why b
   b like be
    to be or not to be
    b following a aleph beth
    the sequence of thoughts is key
    the alphabet reveals its fundamental power unspoken
      in the begin was god or light or void
      then men or words or pictures

 en voici une très belle une de mes préférées la première case
 pauvres mots tentez l’impossible traduire une image sans la trahir
   un ange debout traverse le désert plat sur une machine au ras-du-sol totem mécanique
   mais peut-être ne vole-t-il pas
   il y a ambigüité
   petit nuage de poussière à l’arrière du totem illusion du mouvement deux grandes ailes de l’ange une longue chevelure flottante du vent il y a mobilité des éléments fixité du sujet la pensée de l’ange est matière devenue forme et matière projetée hors de sa tête ectoplasme ébauché

   thoughts have a materiality according to mediums
   they mix with walls and ceilings and floors and objects small machines animated
   a meditation is a way to produce things that will populate the world
   let us share our thoughts for a better world
     except emptiness surrounds the medicant in desert
     feel the heat of sun on your skin
       slowly burning
       cell by cell
       evaporated
       ashes to ashes

 ils utilisent tous les mêmes métaphores
   cela brûle cela consume
   se consume en moi dans l’absence de parole
   avec la parole des commencements qui émerge et détruit le corps enveloppe destinée à rejoindre les éléments dans le vent
   spores particules de peau brûlée
   pensées du cerveau qui fond littéralement sous la trop forte chaleur
   les pensées dégoulinent par les yeux la bouche le nez les oreilles
   organes de perception organe de phonation organes des échanges d’air
 voici votre rôle révélé
 l’esprit sort de la tête comme excréments
   purge
   car une méditation est une purge grand nettoyage

   obsession
   with clean with dirt with weight with loss
   dry it up
   clean it up
   do it yourself
   death valley is not far from L.A.
     extremes of consumption consumation usa today
     usa yesterday
     the man is now sitting
     his longbow ready besides him
     navajo in monument valley
        i understand moebius
        once you have seen those landscapes how can you forget
        i cannot forget i want to go back there
        standing rocks ships in the desert
        now i understand it very clearly moebius was a navajo
        now he has gone to the fifth world maybe
           diné bahane the story of the people
           according to navajos
            they were the wind talkers during world war ii in the pacific
            i remember a macdonald’s restaurant near kajenta on our way to monument valley navajo tribal park just at the border between arizona and utah
               it was also a museum devoted to those wind-talkers
               so a medicant is maybe a supplicant of god
               talking to the wind in the desert
               begging for survival
                   how can we westerners understand this

 il y a une forme de supercherie dans tout cela
 nous n’y comprenons rien dans le fond mais faisons semblant
 l’art est le premier des artifices
 après les questions demeure l’envoûtement des œuvres

 quelle est l’histoire de 40 days  dans le désert b
   en quelques mots un ange apparait sur une machine volante devant un homme
   le starwatcher ou le navajo habituel de moebius
   voir autres œuvres le type au long chapeau pointu
   s’ensuivent de premières visions des tentations
   et d’un coup il les fait disparaitre par sa volonté
   je me suis dit on est en plein dans la tentation de saint-antoine au désert
   relisez flaubert par exemple magnifique texte que sa tentation
   donc moebius est aussi inspiré par la tradition mystique occidentale
   on s’en serait doutés un peu
   toutes ces tentations s’envolent et disparaissent dans un champignon atomique de bon aloi
   quelle puissance dans sa tête ce type quand même
   vous vous dites
      là il en jette le gars
      côté brain power
     he is kind of a superheros
     by the way moebius worked also for marvel comics
     one of his best known albums in the us is the remaking of silver surfer
     that was also a good story

   malheureusement les ennuis ne font que commencer pour joe navajo
   dans le désert y a trois gars qui tirent une immense bouteille où l’on peut lire big dreams
   toute la nuit sans dormir trois angelots démoniaques en sortent et c’est reparti
   car notre brave joe navajo est
   maintenant c’est moi qui interprète
   dans un monde parallèle
   il va osciller pendant sa méditation car
      notez bien que joe navajo reste parfaitement immobile
      pendant que tout ça se passe devant autour de lui
      il va continuellement osciller entre ici le désert et là-bas le désert
      remplacé par une ville un temple des machines des tas de gens bizarres
     autour de lui des géants endormis
     admettons il est sur une autre planète
   joe navajo fait alors la seule action de tout l’album
   il a un grand arc qui traînait à côté de lui
   il l’arme d’une flèche dont la pointe est le symbole de l’infini
   ou d’un ruban de moebius
   et puis c’est tout
   la flèche a atteint une cible qu’on ne voit pas
   du coup le pandémonium explose autour du pauvre joe
   je vous passe les détails
   toujours est-il que c’en est trop pour le mec
   il finit cramé comme je vous disais au début
   son cerveau a explosé
   les dernières cases montrent ce qui reste de lui en train de partir en poussière dans le désert
   le petit engin volant totémique s’envole

 rideau
 le mot fin apparait à la fin
 sacré moebius tu nous as encore une fois menés en bourrique
 quel talent quand même
 dommage que tu sois parti
 bon vent

 next time if you have some opportunity
 let us know how it looks in your new planet
 a small drawing would be fine
 thanks in advance
 bye
 one of your admirers

christo
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NB: première publication de ce texte le 11 mars 2012 - la présentation a été revue pour ce post (lisibilité)










Moebius, cases extraites de "40 days in the desert B" (Stardom, 2009 - d'après les carnets de l'auteur en 1999)

Moebius est très populaire dans la blogosphère, les deux blogs suivants parmi bien d'autres j'imagine mentionnent le livre :
* Anime Artbooks
* Parka Blogs (avec une video)

Une dominante bleue...


Une dominante bleue.
Depuis une semaine, dans le Bleu.
Tout converge.
Bleu du changement,
on va tous vers le Bleu :
c'est la couleur de
la communication
la collaboration
le partage
l'ouverture d'esprit.
Le Bleu c'est le nouveau paradigme
de la culture
des valeurs.
Tout le monde en parle
dans les entreprises
les multinationales
les organisations internationales.
Ils disent: le Bleu
c'est la nouvelle culture
c'est la couleur de la transformation
le ciel
l'océan
l'infini.
L'infini est d'un bleu profond
il contient toutes les possibilités.
C'est donc, logiquement,
la couleur du Futur.
C'est aussi la couleur de la planète Uranus.
Regardez les photos de la NASA,
la planète bleue, c'est Uranus.
Ce dieux du ciel, ce visionnaire, ce futuriste, m'inspire
Ouranos – Ouroboros
Dieu des sciences et des fictions, des techniques
de tous les algorithmes poétiques
il aiguillonne ma pensée vers de
nouveaux territoires.
J'entre dans le bleu.



James Bond - On Her Majesty's Secret Service, 1969


Uranus as seen by the NASA/ESA Hubble Space Telescope in 2005
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Petit interlude bienvenu entre épisodes du "Ring"

Friday, 21 June 2013

Ring (pré-projet romanesque XII)


Jason, prends garde, ennemi sur la route !

Jason rapporte cette conversation entendue dans un restaurant de Boitsfort alors qu'il préparait son projet "Ring" :

- Je voudrais un cure-dent s'il vous plait.
- Un dessert bosniaque? Tout de suite Monsieur!

Le restaurant est tenu par un Serbe.

Jason se souvient du Ring de feu autour de Sarajevo pendant quatre longues années. Quatre années, le plus long siège de l’histoire de la guerre moderne. 5 avril 1992 au 26 février 1996. Quatre années d’un cercle de fer, de balles, d’obus.

Ring de paradis pour snipers.
Ring d’assassins de jeunes filles.
Ring de tueurs de masse.

Jason se souvient. Dans le conflit de l’ex-Yougoslave, le « Nord » a perdu, irrémédiablement perdu. La Sécession a gagné.
Jason est un professeur d’histoire américaine. Le « Nord » a gagné contre le « Sud » dans son pays, en 1864, au terme de quatre longues années d’une guerre civile très sanglante, féroce, la première guerre totale, industrielle, de masse, de l’ère moderne.

En Europe, c’est la Sécession qui a gagné depuis la fin de l’ex-Yougoslavie. Voilà ce que Jason a observé, observe, note, rapporte.

Ce qui est arrivé, arrivera. Voilà ce que Jason se dit dans un restaurant, un soir, au bord du Ring de Bruxelles, la guerre civile larvée est partout présente en Europe, ce continent a sombré depuis vingt ans, fait semblant de l’ignorer.

L’Europe a perdu la partie, rien à voir avec la concurrence des Chinois, le libre-échange, les OGM, les théories de la conspiration. L’Europe a perdu, fidèle à son habitude du suicide. Jason est un professeur d’histoire, il médite le passé, il comprend le passé, il sait qu’il se répète, qu’on n’y peut rien, c’est le tragique de l’histoire, seuls les historiens le comprennent.

Jason se souvient du goût qu’avait la sliwowica, l’alcool de prune, avalée un soir à jeun à l’hôtel Mitteleuropa de Sarajevo, au milieu des conversations des journalistes des chaînes de télévision occidentales. Au loin, les explosions sourdes des obus tirés depuis les hauteurs. 

Le temps se télescope, Jason revient au moment présent ; dans ce restaurant. Il se nettoie les dents avec application, le « dessert bosniaque » pense-t-il, très utile, effilé, une pointe pour crever l’œil de l’adversaire, cela vaudrait le coup d’essayer. Il regarde ses messages sur Facebook. Quelqu’un vient de poster un article sur Detroit. 

Il ouvre son carnet, à la date d’un 25 novembre il écrivait ceci :
Carnet Noir.

Pneus neige, sillons noirs
Vieux cuirs, vapeurs d’essence
L’hiver approche !

Vu d’un œil hier soir un reportage de l’émission « Envoyé Spécial » sur Antenne 2 consacré à la faillite des villes ou des régions américaines incapables de rembourser leurs dettes et contraintes au dépôt de bilan comme n’importe quelle société commerciale en bout de course, coffres vides, méfiances des créanciers.
Deux situations étaient analysées : celle du comté de Jefferson dans l’Alabama n’ayant pu renégocier la réduction de sa dette colossale avec les banquiers de Wall Street, et ensuite la ville de Detroit (Michigan) capitale de l’industrie automobile américaine tombée dans une crise économique profonde et au sens propre sinistrée, des quartiers entiers voués à la disparition physique à terme. Comment est-ce possible ? La municipalité de Detroit présentait un plan de restructuration des services publics rendu nécessaire par la réduction de l’activité économique et de l’assiette fiscale. Ici aussi la comparaison avec une entreprise s’impose. Le plan prévoyait de ne plus concentrer les services publics (police, pompiers, voieries, travaux publics) que dans certains quartiers préférentiels marqués au bleu sur une carte de l’immense agglomération étalée sur plus de 350 kilomètres carrés. Les autres quartiers, ceux promis à l’abandon pur et simple, c’est-à-dire le retour à l’état naturel et à la sauvagerie sociale étaient marqués à la couleur orange. Ainsi se dessinerait la nouvelle topographie de la ville resserrée sur ses quartiers bleu, et le reste, tout le reste, chaussées, éclairages publics, maisons individuelles, bâtiments industriels déjà ruinés, gens, femmes, enfants, grands-mères, bandes de jeunes pillards, prédateurs en tout genre, laissés à eux-mêmes, en somme forcés de se prendre en charge entièrement par eux-mêmes pour lutter pied à pied avec la dégradation de l’environnement, à commencer par le danger que représentent toutes ces maisons abandonnées depuis la crise immobilière, condamnées à pourrir sur place, et à flamber, toutes ces maisons en bois, plus de cinq cent maisons qui flambent chaque mois à Detroit, une ville qui se consume littéralement, forcés de reconstituer des communautés qui se défendent comme elles le peuvent, c’est le retour du Far West de légende en plein Middle West urbain du début du XXIè siècle, ou bien, ou bien, forcés à tout quitter, à partir vers des villes plus souriantes, plus heureuses, là où il y a du travail, des opportunités, et là aussi l’image de la Conquête de l’Ouest s’impose, convois blancs de camionnettes, de vans, protégés par des hardis hommes de fer qui partent, qui reprennent les longues routes migratoires vers le soleil et la mer de Californie.
Je pensai : voila ce qui s’appelle un plan de désurbanisation. C’est cela l’Amérique ! La responsabilité individuelle, personne n’attend ni ne demande l’aide des autorités ; l’Etat laisse chaque comté, chaque ville se débrouiller avec ses finances publiques et l’Etat fédéral n’intervient pas à son tour pour supporter les Etats défaillants.
Après ce reportage les quelques rapides commentaires de la journaliste sur le plateau de l’émission étaient d’une consternante stupidité : « cela » risquait-il d’arriver en France ? Heureusement non citoyens ! Car en France l’Etat veille tel un Père sur tous ses enfants, l’Etat qui sécurise, l’Etat qui protège.
Quelle différence profonde de conception sur le rôle de l’individu dans la société ; Aux Etats-Unis : « débrouille-toi ! » dit l’Etat, et cela veut dire aussi : évolue, grandit, accepte le changement, prend des risques (et tu en seras peut-être récompensé) ; en Europe, l’Etat dit : « n’aie pas peur ! », et cela veut dire aussi : vote pour nous, ne pense pas, accepte ta soumission à la Machine sociale car de toute façon tu n’es pas un individu, tu es un numéro…

Jason referme son Carnet d’une autre époque. Il a prit sa résolution.

Sur le parking, une Pontiac GTO noire de 1968 vient de s’arrêter. Une conductrice blonde observe la sortie du restaurant. Jason sort, trop lourd.
Jason tu n’a pas fait attention à toi, manger si lourd ce soir, quelle erreur. Tes réflexes. Tu ne remarques pas.
La jeune femme observe Jason. Yeux bleus froids, chasseur à l’affut.

Ring se poursuit.


BBC News - Sarajevo 1992-1995


Yves Marchand & Romain Meffre - The Ruins of Detroit, photography book, 2011