Wednesday, 31 July 2013

La Peau de l'Autre (étude sur Ian McDonald)

LA PEAU DE L’AUTRE - Figures extraterrestres chez Ian McDonald

Dossier sur l'écrivain de science-fiction britannique Ian McDonald (né en 1960)

par Christo DATSO
(étude publiée dans Galaxies n° 14 septembre 1999)
texte et notes sans mise à jour par rapport à la publication d'origine

I. La Machine à imaginer l’Autre
II. De la Conquête de l’Amérique aux Opéras du Ciel
III. Peau neuve pour les envahisseurs
IV. Immigrants nouvelle vague
V. Un point de Loi : l’ordre symbolique
VI. Au-delà du Principe d’Identité : le Sujet Divisé

I. La Machine à imaginer l’Autre

L’extraterrestre représente une des interrogations fondamentales qui traversent la Science-Fiction, travaillée au corps de ses textes et de ses images par le thème de la différence, de l’altérité. 

Qu’il s’agisse du Futur ou d’autres temps revisités, de Mondes Etrangers, de Créatures en tous genres, à travers n’importe lequel de ses thèmes, la Science-Fiction vise à troubler nos certitudes, à remettre en question, insidieusement, les fondements de certains concepts autour desquels s’articule notre vision du monde et de nous-mêmes. Elle cherche par l’épreuve des conjectures rationnelles à subvertir notre intelligence et notre imagination.

L’altérité renvoie vite par un jeu de miroir et de redoublement à l’identité, l’Autre au Même ; l’Identique étant l’un des concept fondamentaux de la pensée, cette quête de l’Autre occupera encore longtemps la Science-Fiction, littérature spéculaire et spéculative par excellence.

A côté des mises en scènes stéréotypées, caricaturales, comme le monstre aux yeux pédonculés, et que l’on retrouve dès les origines, surtout dans la veine la plus populaire de la Science-Fiction, de nombreux textes mettent en perspective la condition humaine à travers la métaphore d’un contact étranger. La problématique identitaire, dans sa perspective personnelle, communautaire et humaine, constitue l’arrière-plan du thème de l’extraterrestre, sa pierre d’angle.

Qui est cet “autre”, double mimétique ou inquiétant, parfois radicalement étranger, avec lequel nous sommes le plus souvent en situation de compétition, de guerre ? Qu’a-t-il à dire sur nous-mêmes que nous ne sachions déjà, et qui est tu ?

Cette question est à envisager dans le choc de la rencontre, de la découverte et du dérangement, que l’autre provoque chez l’humain, et non pas dans la perspective d’un décor, même si l’extraterrestre en constitue la pièce maîtresse, créature intégrée dans un tout et indissociable de son contexte — comme par exemple dans Solaris de Stanislas Lem, où la planète et la créature, l’entité pensante, ne forment qu’un.


II. De la Conquête de l’Amérique aux Opéras du Ciel

Pour entamer l’investigation des rencontres imaginaires d’humains et d’aliens, rien de tel qu’un regard rétrospectif sur l’histoire de nos civilisations, et en particulier sur la Conquête de l’Amérique. Cette histoire présente un caractère exemplaire, unique, un moment de bascule qui ne se reproduira plus jamais peut-être, à moins de rencontrer un jour pour de vrai des civilisations extraterrestres.

Dans le fond, et c’est un rapprochement osé, la Science-Fiction qui est née sur le Vieux Continent, s’est épanouie dans le Nouveau Monde, parce que l’Amérique représente peut-être dans l’inconscient occidental, la part de l’Autre qui a été perdue à jamais, l’effet inattendu d’un manque, d’une absence, provoquée par le génocide de peuples entiers (Aztèques, Incas, Indiens des plaines).

Que s’est-il passé à l’aube du seizième siècle, qui mérite de la sorte la mention d’histoire exemplaire ? Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, deux civilisations se rencontrent qui ignorent tout l’une de l’autre, jusqu’à leur existence, et la découverte — 1492, puis la conquête de l’Amérique, marquent le début de l’ère moderne, le moment où — comme l’écrit joliment Tzvetan Todorov, les hommes ont découvert la totalité dont ils font partie tandis que, jusqu’alors, ils formaient une partie sans tout (1). Le prix à payer pour la constitution de cette totalité et le passage à un monde fini, est énorme: pour les conquistadores espagnols, et plus généralement, pour tous les européens qui suivirent, la rencontre avec des étrangers dans un sens qui ne s’était jamais présenté avec autant de radicalité, débouche sur un des plus grands massacres de l’histoire (2). La question de l’autre comme extériorité est oblitérée, manquée, et la conscience occidentale n’en finit pas de proclamer la mort du sujet (3).

La disparition des cultures amérindiennes ne fut pas un processus déterminé, le résultat d’un plan d’extermination appliqué à grande échelle, mais la conséquence d’un enchaînement effrayant, où comprendre conduit à prendre, et prendre à détruire (4), l’effet insoupçonné d’une différence culturelle — que Todorov soutient par l’analyse des sources historiques de la Conquête des Amériques, dans l’utilisation du langage et de façon plus générale, dans la manipulation des signes. Les Mayas et les Aztèques ont perdu la maîtrise de la communication. La parole des dieux est devenue inintelligible, ou alors ces dieux se sont tus. [...] Les Espagnols auraient-ils triomphé sur les Indiens à l’aide des signes? (5)Ce fut entre autre, dans la dimension performative du langage, celle de la manipulation d’autrui, que les conquistadores se révèlerent supérieurs aux Aztèques.

Pour les philosophes analytiques anglais, parler une langue, c’est adopter un comportement, accomplir des actes de langage conformément à des règles complexes (6). J.L. Austin est le premier à avoir parlé des énoncés performatifs. Il s’agit d’énoncés de forme indicative (qui se présentent donc comme des descriptions d’événements), mais qui possèdent cette propriété que leur énonciation accomplit l’événement qu’ils décrivent. Par exemple : je te promets de venir, je t’ordonne, je te permets, je te congédie, je te conseille, je te baptise ... 

Si l’on s’attache aux éléments purement militaires de la conquête, il y a un mystère : comment expliquer la victoire fulgurante des Espagnols, alors que Cortès entraînait avec lui quelques centaines d’hommes, sur le royaume de Moctezuma, qui disposait de plusieurs centaines de milliers de guerriers ? A un niveau très général, on dira que Cortès a su habilement profiter des dissensions existantes entre Indiens, rallier certains d’entre eux à sa cause; qu’il a pleinement exploité l’effet de surprise provoqué par son arrivée, et contribuer à renforcer les croyances des Aztèques qui le prenaient pour un dieu; on mettra également en lumière l’incompréhensible passivité de Moctezuma, sa résignation devant un sort qu’il semblait attendre; mais si l’attention est portée aux détails de cette histoire, comme le fait Todorov, c’est la question du langage et de la différence culturelle qui sautera aux yeux. Pour résumer son hypothèse, il existe deux grandes formes de communication, l’une entre l’homme et l’homme, l’autre entre l’homme et le monde; les Indiens cultivaient surtout celle-ci, les Espagnols celle-là. Et parce que Cortes avait compris que les signes et les mots sont une arme destinée à manipuler autrui ⎯ les exemples abondent, à commencer par l’adroite utilisation des interprètes, alors que les Aztèques demeuraient soumis au dialogue avec leurs dieux, le résultat en fut une des conquêtes les plus rapides et les plus paradoxales de l’histoire.

La capacité des Européens à comprendre les autres est peut-être un des traits caractéristiques de l’homme occidental, mais comprendre n’implique pas la sympathie à l’égard d’autrui, et dans le cas de la conquête de l’Amérique, c’est plutôt un jugement de valeur entièrement négatif sur les Indiens, qui accompagnait la connaissance des Européens. L’appétit du pouvoir et des richesses expliquent ensuite la disparition brutale des Indiens.

La conquête de l’Amérique a une valeur d’exemple à ne pas suivre, de paradigme inversé, qui continue à préoccuper aujourd’hui encore le monde de la Science-Fiction américaine : Le fait que les peuples “civilisés” ont commis dans le passé des atrocités contres les peuples “non-civilisés”, et que certains le font encore, signifie-t-il que nous devrions renoncer pour toujours au désir de nous répandre dans l’espace ?... Je serais d’avis que nous devrions aller dans l’espace, et que la possibilité de contact avec d’autres espèces est une des raisons de le faire (7). 

Le mélange de refus de l’autre et de curiosité qui accompagna la découverte de peuples étrangers, se trouve naturellement projetté dans l’imaginaire. Il n’est pas étonnant de constater qu’un grand nombre de récits de Science-Fiction qui ont posé la question de l’Autre, dès la fin du dix-neuvième siècle, ont illustrés cette attitude, reflet de l’impérialisme occidental, et enfermé dans des stéréotypes son image déformée jusqu’à l’absurde. L’alien présenté sous les traits d’un monstre, incarne le double angoissant, le reflet inversé du Moi; il devient celui dont la fonction est de conforter l’assurance de notre propre identité.

Pourtant, ce qui n’aurait été qu’une variation moderne sur un vieux thème de la littérature fantastique — les histoires de doubles (8), devient quelque chose de nouveau, parce qu’il s’agit de la Science-Fiction, et qu’à côté du dégoût ou de la peur qu’inspirent ces “autres”, il y a l’idéal que la Science propose, la connaissance objective. A l’opposé du récit fantastique qui cherche à nous faire douter de nous-mêmes, et dont l’effet recherché est la peur, le récit de Science-Fiction naissant vise la maîtrise de l’inconnu, l’assertion de certitude au nom de la Science toute puissante; l’angoisse y est efficacement refoulée sous l’appareillage de la Raison et de ses avatars technologiques (9).

C’est avec l’émancipation du genre de l’héritage populaire des pulps, dans les années quarante-cinquante, que le thème de l’alien comme envahisseur ou double mortifère de l’homme, a glissé vers les problèmes de communication, de relation entre “eux” et “nous”; l’accent s’est déplacé sur la critique sociale détournée, les problèmes de la religion, des mentalités, du sexe.


III. Peau neuve pour les envahisseurs

Ian McDonald est parmi les écrivains actuels, un de ceux qui contribuent le plus au renouvellement des idées anciennes de la Science-Fiction. Sujet britannique résidant à Belfast, en Irlande du Nord, il publie depuis une dizaine d’années des textes élaborés, d’une grande richesse stylistique. Son premier roman, “Desolation Road” (1988 US), a été comparé aux “Chroniques Martiennes” mêlées à “Cent ans de solitude”, une plaisanterie limitée dans sa précision si on n’ajoute pas Cordwainer Smith à Ray Bradbury et Gabriel Garcia Marquez (10). Son oeuvre la plus récente prend appui sur le thème classique de l’invasion de notre monde par des espèces étrangères, à travers le cycle des histoires consacrées aux “Shi’ans” d’une part, et dans le cycle de “Chaga” d’autre part (11). Seule une nouvelle, sur l’ensemble des deux cycles, a été traduite à ce jour en français (12).

Le cycle de Chaga, dont un deuxième roman est à paraître, relève d’une Science-Fiction hantée de visions cosmiques et de transfigurations de l’espèce — les références à Arthur C. Clarke sont explicites; toutefois, l’art et la manière d’Ian McDonald transcendent les sources avouées. Cette invasion de la Terre par une forme de vie végétale (à défaut de l’identifier autrement), agit comme un amplificateur chaotique du dérèglement de la société.

Le cycle des Shi’ans aborde de nombreux aspects de la problématique identitaire définie plus haut: qu’est-ce que l’homme ? décliné du point de vue de l’identité biologique, nationale, familiale, sexuelle. Ce n’est pas tant au niveau thématique que l’auteur innove, en dépit que quelques trouvailles remarquable, qu’au niveau de la manière de travailler sa matière, de camper ses personnages ordinaires, de dire l’essentiel avec peu d’effets.


IV. Immigrants nouvelle vague

A l’opposé de l’impersonnalité des formes de vie étrangère décrites dans Chaga — ou de “l’a-humanité” d’une Intelligence Cosmique qui tire les ficelles de l’évolution des espèces, les Shi’ans campés par Ian McDonald sont proches des humains (13), bien que fondamentalement différents.

Dans un avenir immédiat, une flotte interstellaire en provenance d’un système situé à soixante années-lumière, se rapproche de la Terre. C’est l’expédition colonisatrice, issue d’une civilisation technologique, qui a plusieurs milliers d’années d’avance sur celle des hommes, les Shi’ans, peuple ancien parti à la conquête des étoiles. Il faut les admirer. Quatre-vingt huit vaisseaux interstellaires, huit millions de personnes, c’est toute la population de Londres... Ces types peuvent maîtriser les lois de base de l’univers. Ils auraient put nous chasser de chez nous, prendre la planète sans problème. Je l’ai entendu à la télé (14).

Avec cette donnée de base, on imagine facilement des conséquences belliqueuses, un schéma usé par un siècle d’histoires d’envahisseurs; mais il n’en est rien, les Shi’ans se présentent plus en réfugiés demandant le droit d’immigration, qu’en conquérants. Et tout le basculement qu’Ian McDonald opère sur le cliché est là : bien qu’extraterrestres, les Shi’ans ne sont ni plus ni moins étrangers aux peuples de la Terre, que — par exemple, les pakistanais ou les chinois ne le sont pour les irlandais ou les londoniens de souche. C’est ce que nous aurions fait si nous étions arrivés chez eux, sur la planète-mère des Shi’ans; mais pas eux. Non, ils ont demandé. Ils ont négocié. Vous savez pourquoi ? Ils sont meilleurs que nous. C’est un fait (15).

Parti d’une image forte de space-opéra, l’entièreté des récits qui composent le cycle Shi’an plonge dans le quotidien, parfois le plus plat, des banlieues d’aujourd’hui, dans l’analyse ethnographique ou l’enquête sociale des communautés d’immigrants, dont l’une est sans doute plus particulière que les autres, mais pas fondamentalement différente de l’ensemble des populations qui coexistent dans l’équilibre relatif des villes d’aujourd’hui. Mais Ian McDonald, en auteur de Science-Fiction, ne se contente pas de promener — comme Stendhal décrivant le travail du romancier, son miroir le long de la route; il tire les conséquences de l’étrangeté de ses créatures, ce qui vaut aux trois nouvelles et au roman du cycle, une qualité d’hyper-réalisme, paradoxalement tempéré de science.

Evidemment — car c’est sans aucun doute l’élément le plus important, les Shi’ans n’ont pas la même sexualité que la nôtre. D’aspect physique général très proche de l’humain, ils s’en distinguent sur quelques points radicaux. Ainsi, il n’y a pas de distinction visible entre leurs sexes; un mâle ou une femelle shi’an se différencie au niveau phéromonal uniquement; le repérage de l’identité sexuelle se fonde sur l’odorat — sens considéré par eux comme le plus important, alors que c’est la vue qui domine l’espèce humaine. C’est l’odeur en premier. La vue ensuite, mais d’abord l’odeur. ADN étranger... Biochimie étrangère. Sueurs, transpirations et sécrétions étrangères... Ils ne sentent pas comme il faut, ne sentent pas humain, ne sentent pas comme nous (16).

Ensuite, la différence sexuelle apparaît tardivement dans la vie d’un individu, les enfants n’ont pas d’identité perceptible, et les rapports sexuels sont réglés par le ballet des molécules à période fixe. Entre deux périodes annuelles d’activité intense, qu’ils appelent le kesh, les shi’ans sont chimiquement réfractaires à toute activité sexuelle. Enfin, et c’est un autre point capital, le viol est physiologiquement impossible chez eux, car le déclenchement de l’activité sexuelle du mâle est déterminé par la libération d’une hormone chez la femelle. Il n’y a donc pas dans leur structure familiale et sociale de notion de domination des hommes sur les femmes, car ce sont ces dernières qui “contrôlent” le désir de leurs partenaires, biologiquement parlant. Une autre conséquence importante en est l’absence quasi-complète d’agressivité chez les hommes, sauf en termes ritualisés, lors des danses qu’ils se livrent pour la séduction de leurs femmes en période de kesh. Ce peuple de chasseurs est fortement ancré dans des traditions, respectueux des lois et des clans de la communauté, et il cherche par dessus tout à protéger ses enfants.

Ian McDonald se concentre sur les relations sociales, la psychologie et la physiologie des aliens; leur technologie très puissante n’apparaît qu’en arrière-plan — les vaisseaux de leur flotte restent en orbite autour de la Terre, et jamais comme un deus ex machina qui leur permet de se sauver d’une mauvaise situation.

Considérés comme des immigrants d’un genre nouveau, les Shi’ans s’intègrent tant bien que mal dans la vie des communautés humaines. Les hommes doivent apprendre à communiquer avec ces étrangers, à commencer par le langage non-verbal, porteur de messages. Attention aux impairs ! Ne souris pas. Il est hostile de monter ses dents. Il soulève rapidement les sourcils (17).

Tous les récits qui leur sont consacrés se déroulent à Londres ou Belfast, et le lecteur y découvre entre autres, des aliens livreurs de pizzas ou serveurs dans les bars. Ils vivent en ghettos et ne cachent pas leur différence. Passé le choc du Premier Contact avec une espèce extraterrestre, la société humaine s’est adaptée au nouvel état de fait. Il est même question d’accorder le droit de vote aux immigrés Shi’ans ! Mais à d’autres endroits, ceux ci se font agresser par des militants néo-nazis.

 Certains, plus que d’autres, se sentent attirés par les étrangers et tentent d’adopter leurs coutumes : langage, religion, travestissement, relations sexuelles — ce qui, dans ce dernier cas, est très mal vu et considéré comme une forme nouvelle de perversion. L’immense majorité des humains se sent finalement très peu concernée par tous ces changements. La vie continue pour monsieur et madame tout le monde.

Cette banalisation de l’extraordinaire est fascinante dans l’écriture d’Ian McDonald, elle procure une densité de lecture rare, d’une clarté décapante, telle qu’un traitement plus conventionnel en Science-Fiction, ne l’aurait pas laissé filtré.

Deux thèmes de lecture émergent de l’oeuvre et pointent vers un dépassement de la problématique identitaire dans laquelle l’essentiel du questionnement sur  les aliens s’est trouvé enfermé jusqu’à présent : ceux de la Loi et de la Sexualité. A travers eux, Ian McDonald pose des questions comme : quelle est la valeur de l’impératif moral ? Que veut dire désirer l’autre ? Il aborde la question du sujet et du désir, comme une forme de réponse possible aux mirages de l’imaginaire et aux fantasmes identitaires bricolés par l’idéologie et dont la Science-Fiction est parfois le véhicule inavoué.

La question de l’Autre serait-elle enfin posée d’une manière inédite dans une oeuvre de Science-Fiction ?


V. Un point de Loi : l’ordre symbolique

Dans la nouvelle The Undifferentiated Object of Desire, une femme Shi’an, victime d’un viol collectif perpétré par cinq individus, cherche à défendre ses droits et engage un avocat pour la représenter en justice. Les avocats des agresseurs arrivent à faire tomber l’allégation de viol, sous le prétexte que la femme Shi’an était “consentante”, émissions de phéromones à l’appui, résultat de son état d’oestrus — le kesh, et que donc, les hommes ont été attirés par elle, et ne sont pas responsables de leur état.

Dans le futur proche décrit par l’auteur, la loi sera de plus en plus informatisée, et les décisions des cours se plieront d’autant plus facilement aux données de la jurisprudence enfouie dans les bases logicielles, que les problèmes posés relèveront d’une technique complexe.

C’est alors que la loi des Shi’ans entre en scène. La victime s’adresse à son avocat : Tu me dois justice. Chez nous, l’avocat et le client ont une relation; l’avocat promet de chercher justice même si cela doit prendre du temps, peu importe le prix. Parfois toute sa vie. Tu me dois justice, et tu dois parler pour moi. Dans notre loi, la victime a le droit de nommer ses agresseurs, elle a le droit de parler.

Mais que peut la justice si la Loi est aveugle ou sourde ? Ce que la loi ne reconnaît pas, elle ne peut le protéger. C’est pourquoi, les faits concernant les particularités de la sexualité des Shi’ans, sont portés pour la première fois, à la connaissance du monde entier. Et la plaidoirie finale de l’avocat de la victime, qui emportera la décision, est terrible : On dit que personne n’a jamais inventé un nouveau péché. Nos péchés et nos maux ont toujours fait partie de nous. Mais vous êtes appelés ici se soir pour témoigner d’une chose terrible et unique : la naissance d’un nouveau péché. Vous allez dire que le viol n’est pas un nouveau péché... mais je vais vous montrer que c’était une violation nouvelle et terrible, pas seulement de ma cliente, mais de son peuple tout entier.

La justice est rendue en faveur des Shi’ans à la fin du texte, pourtant, l’avocat s’éloigne pour admirer la beauté de la pluie, car ce ne sont que des mots. L’Etranger acquiert droit de cité, devient citoyen ou sujet, à partir du moment où il est connu pour ce qu’il est, et donc reconnu aux yeux des autres. Qu’est-ce que cela veut dire ?

La Loi qui fonde l’ordre symbolique définit qui est dans la communauté, sous le régime de la Loi, et qui est en-dehors. En s’installant sur Terre, les Shi’ans ont dû se faire accepter comme une catégorie d’êtres conscients, voire comme des “humains”, pour bénéficier des mêmes droits qu’eux. Et ce n’est pas tant la définition de l’identité Shi’an qui est problématique — c’est une affaire de connaissance et de science, que celle sur laquelle nous nous appuyons lorsque nous évoquons “l’Etre Humain”, car un des fondements de notre identité relève du discours, voire mieux, est produit par un certain type de discours. Sans remonter jusqu’à Saint Paul, qui souligne l’égalité et l’universalité de l’homme ⎯ Il n’y a plus ni Juif ni Grec; il n’y a plus ni esclave ni homme libre; il n’y a plus ni homme ni femme; car vous n’êtes tous qu’une personne dans le Christ Jésus (18)mais pour le réaliser dans l’après-monde, les fondements philosophiques des Droits de l’Homme reposent notamment sur le concept de l’homme abstrait et universel, du citoyen membre d’une communauté politique (19). L’homme vaut par ce qu’il est homme, c’est-à-dire un animal parlant; non parce qu’il est catholique, protestant, espagnol, indien, etc ; et lorsque “l’homme” inclut des membres d’une autre espèce, êtres doués de parole et de raison, il n’y a aucune raison de refuser à ces nouveaux membres les mêmes droits accordés à tous les autres.

Ian McDonald montre par le biais de la fiction, l’efficience de l’universalité du concept des Droits de l’Homme. En philosophe inavoué, il se demande si l’identité n’apparaît pas comme le fait majeur du langage (20). Si ce postulat est accepté dans les rapports entre groupes humains différents, (ou entre terriens et shi’ans), l’identité communautaire — cet agrégat d’influences liées au sol, à l’histoire, la race, la religion, la culture etc... — finit par s’effacer pour laisser place à la reconnaissance de chacun, être différent de tous les autres, au sein d’une loi universelle. L’estime de soi et de l’autre remplace la confrontation des groupes, avec une devise qui pourrait s’énoncer : « tous unis, tous différents ».

Ce n’est pas un hasard si dans son roman Sacrifice of Fools, il met également en scène un avocat dévoué à la cause des Shi’ans. Cela lui donne l’occasion de développer une réflexion originale sur la Loi, les institutions qui s’y rattachent, et les déviances par rapport à celle-ci. Ce thème apparaît comme une structure profonde de toute son oeuvre. On le retrouve également dans la nouvelle Legitimate Targets, dont le héros est un ancien terroriste « repenti » de l’I.R.A.


VI. Au-delà du Principe d’Identité : le Sujet Divisé

La nouvelle Frooks (21) est l’illustration parfaite d’une théorie du fétichisme. La sexualité des étrangers fascine et répugne. Ce mélange classique conduit quelques terriens à s’aventurer sur les bords d’un gouffre, d’une perversion nouvelle.

Les Shi’ans ont amenés avec eux l’objet d’un désir assez radical, et celui qui y succombe est stigmatisé du terme de frook. C’est ce qui arrive au narrateur, novice en la matière, qui se rend pour la première fois dans un club “spécial”, où il espère assouvir sa passion. Juste avant d’y entrer, il voit le boucher chinois sortir un plateau de canards rôtis à suspendre dans la vitrine éclairée. Quelque chose se brouillait au creux de mon estomac. De la viande rouge et dansante. Voila tout ce que le boucher chinois était en train d’accrocher. D’emblée, la perception du club se révèle décevante : Cela faisait miteux sous l’éclairage. Tout avait l’air miteux, même les peintures murales représentant des étoiles, des galaxies et des planètes. A la question du barman qui lui demande s’il ne s’est pas trompé d’endroit, il dépose sur le comptoir le magazine acheté au kiosque, où il avait été regardé d’un drôle d’air, avec les courbes lisses d’une chair ocre brun en couverture. Dans la soirée, il rencontre son premier Shi’an : j’ai vu sa peau, rougre brique et lisse, comme les plus fines des poteries, mais n’étant pas familier avec leur langage non-verbal, son sourire le fait fuir. Plus tard, il se retrouve chez l’un d’entre eux. Il repense à sa sexualité, qu’il compare à la mince ligne rouge de mon état de frook. La prise de conscience de son “anormalité” avait conduit progressivement sa vie amoureuse au désastre : j’ai fantasmé sur les bustes étrusques en terre cuite, sur les setters roux, et sur la douceur des cache-sexe en lycra écarlate. Et alors qu’il est persuadé de bientôt passer à l’acte, il demande à son partenaire s’il est un mâle ou une femelle... Ce qu’il découvre dans un moment d’intense panique, c’est que l’objet de son désir n’est, littéralement, qu’un masque, qu’une deuxième peau, artificielle, rajouttée sur une peau humaine, trop humaine. Deux yeux humains me regardaient. Son « partenaire » malheureux, dépouillé des attributs qui le rendaient si désirable, s’étonne à son tour de la méprise du narrateur : je croyais que vous saviez de quel genre de Club il s’agissait. Ni l’un, ni l’autre n’obtiennent finalement ce qu’ils désiraient le plus, vouloir être avec eux, ou vouloir être comme eux. Mais on peut malgré tout éprouver du plaisir dans la perte, ou à cause d’elle. En effet, les Shi’ans n’ont que quatre doigts à la main ; pour se faire passer pour l’un d’entre eux, les frooks qui poussent leur désir jusqu’à l’identification complète avec les Autres, sont obligés de se faire mutiler. Et c’est justement ce stigmate, ce signe d’une déchirure intime, que le narrateur porte à ses lèvres et embrasse à la fin. C’est très bon, dira-t-il.

La question de la sexualité, de l’identité sexuelle et du rapport sexuel, se pose dans Frooks avec une acuité rarement atteinte. Ian McDonald montre les ravages opérés chez les humains par le fétichisme qui a pris les Shi’ans pour objet; et le tour de force du texte consiste à en démonter le mécanisme, au sens psychanalytique du terme, avec le déni de la réalité et le clivage psychique qui l’accompagnent (22). Mais il y a plus. Par exemple, La main gauche de la nuit d’Ursula K. Le Guin aborda la question sexuelle dans une optique anthropologique. Là où Le Guin s’intéressait aux moeurs d’une race d’hermaphrodites qui changent de sexe comme la nature change de saison, ce qui est finalement presque compréhensible pour nous — après tout ce n’est jamais qu’un sexe, puis l’autre qui est assumé par un individu, Ian McDonald s’adresse à notre incapacité psychique à nous situer comme être de mâle ou être de femelle (23). C’est la question de la sexuation, dans ce qu’elle comporte d’à-priori mutuellement exclusif et de différence des sexes, qui saisit le narrateur d’étonnement. Des opérateurs quasi-logiques sont à l’oeuvre; c’est au ras de mots qu’il faut les prendre. Etre l’un ou l’autre, il y a un exclu, une perte. Toute la problématique de la castration et du complexe d’Oedipe de Freud se retrouve là.

Si le narrateur de Frooks apprends bien quelque vérité, là aussi sous forme de plaisanterie involontaire, c’est qu’il n’y a pas de rapport sexuel (24). C’est une façon de dire que ce rapport n’est pas une opération arithmétique; mieux, qu’il est incommensurable; tout comme le sont les distances infinies qui séparent le pauvre frook des étoiles, des Shi’ans, de l’objet de son désir, et de lui-même. Ce que sa perversion met en évidence, c’est que la sexualité est une affaire de surfaces et de bords, une question de peaux et de découpes, de symboles et de masques : un problème de lieux, d’où le sujet sort profondément divisé d’avec lui-même, barré d’un trait différentiel, qu’on appelle castration ou manque. Et pourtant, il y trouve encore du plaisir, du sens, fut-il de l’ordre du fantasme plutôt que de l’acte.

Sexualité et langage, c’est le noyau dur de la création science-fictionnelle d’Ian McDonald.

Là où les nouvelles abordent le sujet par tranches, par incursions rapides dans l’inexploré, son roman Sacrifice of Fools, s’y établit en pays conquis. Se dérobant derrière la structure d’un polar, le roman a pour objet principal cette question de la sexualité et du langage, doublement articulée à la problématique identitaire. Polar, le roman l’est indubitablement. Toute l’action est concentrée sur quelques journées rapides, à Belfast; il est trempé de violence et d’intrigue d’un bout à l’autre. L’avocat Andy Gillespie est entraîné malgré lui sur la piste d’un meurtrier en série qui sème sa route de cadavres Shi’ans ou humains. Est-ce que ce sont les vieux démons de l’Irlande du Nord à peine pacifiée, les milices paramilitaires, les Catholiques, les Protestants ? Quels rôles jouent les Communautés Shi’ans elles-mêmes ?

Ian McDonald dévoile à un moment capital du récit, un fait majeur concernant les Shi’ans : leur langage, le Narha, est double; il est lié à leur sexualité, avec une part “froide”, et une autre part “chaude”. Elles sont différentes l’une de l’autre ⎯ par exemple, il n’y a que le genre neutre en Narha froid; par contre, les mots sont masculins ou féminins en Narha chaud. Le Narha froid est parlé pendant les phases de rémission sexuelle, et le Narha chaud en périodes de kesh. Ce sont deux langues distinctes, vocabulaire, syntaxe, et les individus basculent de l’une à l’autre en fonction de l’état de leurs hormones.

L’acquisition du langage chez l’être humain dépend de l’existence de structures cérébrales appropriées, et de l’exposition précoce à une langue. Chez les Shi’ans, un élément s’y ajoute, la langue se transmet également de l’adulte à l’enfant par des agents chimiques, véhiculés par la salive ou le lait maternel. Le narrateur est ainsi très surpris d’apprendre qu’il ne connaissait que la moitié du langage Shi’an. Il demande à une étrangère :
Comment est-ce que j’apprend le Narha Chaud ?’
‘A partir de moi’. [...]
‘Comment ?’
‘Comme un enfant.’  (25)
Il se voit alors proposer le sein, d’où il tête la part manquante du langage... Cette idée géniale est le raccourci brillant que la licence poétique autorise, de sèches théories académiques.

La théorie freudienne justement, a contribué à notre perception d’un sujet divisé entre instances psychiques (26). La théorie lacanienne en a tiré certaines conséquences, notamment que le sujet, parce qu’il est divisé, est soumis à l’aliénation, au désir de l’autre, et qu’il n’a pas d’être propre, qu’il n’existe que par le langage. Lacan insiste également beaucoup sur le fait qu’il ne faut pas confondre le Sujet avec le Moi, qui est une construction imaginaire, tirée de l’image au miroir, opposé à l’image de nos semblables, et source de dérives narcissiques ou paranoïdes.

Les Shi’ans incarnent cette division essentielle qui coupe à travers corps et langages. Les humains qui s’en approchent de trop près en sortent eux-mêmes profondément divisés, les frooks par exemple, ou enrichis, tel le narrateur de Sacrifice of Fools; d’autres maintiennent leurs distances, et leurs préjugés, source de haine raciale.

Les figures de l’extraterrestre dans l’oeuvre d’Ian McDonald, apportent une réponse originale à la question de l’Autre. Trop souvent, la Science-Fiction s’est contenté de décliner l’alien dans le registre de l’identique, du semblant, fut-il inversé monstrueusement, ou alors dans l’altérité la plus radicale et incompréhensible. Mais dans un cas comme dans l’autre, la rencontre véritable est manquée. Les extraterrestres mis en scène par Ian McDonald produisent du sens, ils nous renvoient à nos propres déchirures communautaires et aux failles de nos désirs.

Que veut dire rencontrer l’autre ? L’autre dont le corps, la peau même, présentent des signes étranges, inquiétants peut-être ? L’autre qui n’est qu’une peau, que l’on désire caresser ou lacérer. Les signes que nous ne comprenons pas en sa présence, lents clignements des yeux, odeurs entêtantes, couleur de la peau ou des cheveux, peuvent nous faire fuir, ou au contraire exciter notre curiosité, notre désir d’en savoir d’avantage. Ian McDonald nous rappelle que rencontrer l’autre, c’est traverser la peau et les apparences pour accéder à la parole.


Notes

(1) Tzvetan Todorov, La Conquête de l’Amérique : la question de l’Autre, Seuil, 1982.
(2) on estime à plus de 90% la destruction de la population des Amériques au milieu du seizième siècle.
(3) Avant d’en arriver là, il y eut ces temps forts de la pensée occidentale que constituèrent la découverte du cogito par Descartes et la critique du sujet par Kant. Lire l’article de Jocelyn Benoist La Subjectivité, in Notions de Philosophie, tome II op. cit.
(4)  T. Todorov, op. cit., p. 133
(5)  T. Todorov, op. cit., pp. 67-68
(6)  Parmi les plus importants de ces philosophes analytiques : John L. Austin, Quand dire, c’est faire (How to do Things with Words, 1962), Seuil - L’ordre philosophique, 1970; John R. Searle, Les actes de langage (Speech Acts, 1969), Hermann, 1972.
(7) Stanley Schmidt, New attitutes for new frontiers, Editorial, Analog, june 1997.
(8) Jacques Goimard et Roland Stragliati, Histoires de Doubles, in La Grande Anthologie du Fantastique, Presses-Pocket n° 1465, 1977.
(9) voir l’excellente analyse que Roger Bozzetto applique au Horla de Maupassant : Le texte hanté, in Guy de Maupassant, Les Horlas, Babel Actes Sud, 1995; où il montre les liens et les ruptures du fantastique traditionnel avec la thématique de l’aliénation du double, d’une part, et d’autre part avec le merveilleux scientifique d’un Rosny aîné ou d’un H.G. Wells, annonciateurs de notre Science-Fiction moderne.
(10) Clute and Nichols, op. cit.
(11) Ian McDonald Information Page (Internet)
http://www.lysator.liu.se/˜unicorn/mcdonald/ian_mcdonald.htm
Shi’an Stories
The Undifferentiated Object of Desire, Asimov’s Science Fiction Magazine, June 1993.
Legitimate Targets, New Worlds 4 (David Garnett ed.), 1994.
Frooks, Interzone, October 1995 (trad. fr. in CyberDreams 07, DLM Editions, Juin 1996).
Sacrifice of Fools, Gollancz, London, 1996.
 Chaga Stories
Toward Kilimanjaro, Isaac Asimov’s Science Fiction Magazine, August 1990
Chaga, Gollancz, London, 1995 (US - Evolution’s Shore, Bantam Spectra 1995, Paperback, 1997).
Kirinya, scheduled for January 1998.
(12) Ian McDonald a publié onze livres, dont trois seulement traduits en français : une lacune à combler !
Desolation Road, R. Laffont, 1989 (Livre de Poche, n° 7168, 1994).
Etat de Rêve, R. Laffont, 1990 (Empire Dreams, 1988,  nouvelles).
Nécroville, J’ai Lu, 1996 (US - Terminal Café, 1994).
(13) Ian McDonald utilise deux orthographes : Shi’an, dans ses premiers textes et Shian, dans les textes plus récents. J’ai choisi d’utiliser systématiquement la première épellation, car, comme le dit un personnage de “Legitimate Targets” : On prononce Shi’an.Quelque chose à voir avec l’aspect double de leur sexualité.
(14) The Undifferentiated Object of Desire.
(15)  ibid.
(16)  ibid.
(17)  ibid.
(18)  Saint Paul, Epître aux Galates, III, 28
(19) lire avec profit la discussion sur l’origine des Déclarations Américaine et Française, dans l’article de Jean-François Kervéga, Les Droits de l’Homme, in Notions de Philosophie, tome II op. cit.
 (20) P. Guenancia, op. cit.
 (21) terme à peu près intraduisible, qui tient, à mon avis, de frog (grenouille), spook (fantôme) et freak (monstre).
 (22) Ce sont là les mécanismes des perversions en général, mis en évidence par Sigmund Freud, et résumés dans un article de 1927 : Le fétichisme, in La vie sexuelle, PUF, 1969
 (23) d’après la formule à l’emporte-pièce de Jacques Lacan,in Le Séminaire livre XI - Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1973, p. 186.
 (24) comme le disait Lacan, une fois de plus sous une forme énigmatique qui a fait couler beaucoup d’encre, dans Le Séminaire livre XX - Encore, Seuil, 1975, p. 
 (25) Sacrifice of Fools.
 (26) La première topique de 1900, développée dans le Chapitre VII de L’interprétation des rêves, PUF, avec la distinction classique du Conscient, Préconscient et de l’Inconscient. La seconde topique de 1923, dans l’article Le Moi et le Ca, in Essais de Psychanalyse, Payot.





Monday, 29 July 2013

Chronique des Carver

Introduction

La "Chronique des Carver" (titre provisoire de ce cycle) est un ensemble de mini-nouvelles, quatorze textes d'une à trois ou quatre pages, écrits sous contrainte entre le 2 mars 2012 et le 29 juillet 2013. Chaque texte consiste en une proposition inspirée par un tableau d'Edward Hopper (le plus souvent) ou par une photographie de Philip Lorca diCorcia (lui-même inspiré par Hopper). La contrainte stylistique a consisté pour la plupart de ces textes d'écrire à la manière de Raymond Carver (écriture blanche, objective, avec aussi peu d'émotions ou d'affects explicites - parfaire l'art du "show, don't tell" comme disent les anglo-saxons, et de l'écriture allusive). Cette contrainte n'a pas toujours été respectée, mon naturel prenant parfois le dessus, mais je crois que certains textes pourraient se retrouver dans une anthologie de pastiches de Carver. De plus, le texte "Long Playing" a été explicitement écrit comme une variation sur la nouvelle de Carver "Pourquoi ne dansez-vous pas?" Deux de ces textes ont été rédigés directement en atelier d'écriture avec un délai fixé à 30 minutes pour le premier jet ("La piscine" et "Long Playing") ; les autres ont été également écrits d'un seul trait, le plus souvent en moins d'une heure. Deux textes ont été mis en Voix Off ("Look" et "Long Playing") par Sandrine Debiez et sont disponibles pour l'écoute sur ma page SoundCloud (voir liens ci-dessous). Les nouvelles n'ont pas été retravaillées, sauf "Long Playing" qui a fait l'objet d'une lecture publique le 23 juin dernier, dans le cadre de la soirée de clôture des ateliers d'écriture réguliers du Coin Bleu à Bruxelles (voir lien ci-dessous).

Rien ne semblait au départ susciter mon intérêt pour ce genre d'exercice, si ce n'est qu'assez vite, dès le deuxième texte, l'idée d'une continuité s'est imposée, avec l'idée de prendre un personnage et de raconter des fragments de sa vie sur plusieurs décennies d'histoire américaine. Le choix s'est rapidement fixé sur le personnage principal qui apparaissait dès la première nouvelle, Wendy, dont j'ai imaginé une histoire sur trente années de vie. Dans quelques textes, la "grande histoire" apparait en filigrane, l'essentiel ayant été pour moi de raconter des fragments de la vie de ce personnage, de Wendy Carver, qui plus d'une fois, alors que l'exercice ne m'intéressait plus, a toqué à ma porte et m'a sommé de la faire apparaître encore. C'est la magie de la fiction, lorsque les personnages prennent vie, et vous demandent comme auteur que vous leur rendiez ce service, les faire exister ...

Au final (provisoirement), cette chronique est à lire si possible dans la continuité de la chronologie interne des récits, dont voici le fil conducteur avec une table des matières et les hyper-liens vers chaque texte sur ce blog, à la date où il a été rédigé et publié. J'y ai ajouté ensuite pour les curieux la chronologie d'écriture.

Table des matières


Chronologie d’écriture 
La piscine, 02/03/12

Le chien jaune, 17/05/12
Tip, 17/05/12
Tarawa, 17/05/12
La boîte bleue, 17/05/12

Théâtre sur le Pacifique, 25/05/12

La maison qui regarde le rivage, 30/12/12
Le tunnel, 31/12/12

Long Playing, 16/05/13 (mise en Voix Off par Sandrine Debiez)

Kiss, 26/07/13
Sante Fe Railroad, 27/07/13
Momification, 28/07/13
Zabriskie Point, 29/07/13



Zabriskie Point - Death Valley, Ansel Adams (1942)

Zabriskie Point


Elle mélange le sucre dans le café, tourne trois fois avec la petite cuillère sur les bords de la tasse, ramasse la crème et la porte à la bouche. La mousse onctueuse caresse ses lèvres grasses enduites du rouge qu’elle a déposée avec abondance avant de sortir. Elle sort un bout de langue et touche la pointe métallique de la cuillère tiède, fait glisser le liquide sur sa langue et dans sa gorge, le goût en est légèrement acidulé, corsé, long en bouche. Elle ferme les yeux. Le parfum chaleureux de la tasse emplit ses narines, elle avale le café qui descend dans son œsophage, visualise l’image d’un filet de lumière qui fait briller son corps à l’intérieur, elle garde les yeux fermés, s’imprègne longtemps de la sensation d’être pleine, d’être entière. Elle avale ensuite la tasse de café d’un trait, rouvre les yeux. Le rituel est terminé.

La radio passe « Tennessee Waltz » de Patti Page. Il n’y a plus beaucoup d’établissements qui passent de la musique de son temps, dans Downtown L.A., ou qui savent comment préparer un excellent café.
La femme au chapeau boule démodé qui s’est très élégamment habillée pour sortir seule, fixe la tasse qu’elle a vidée, elle n’en commandera pas d’autre, ce moment privilégié est passé, ne peut être rattrapé, mais demain, peut-être demain reviendra-t-elle ici. Comme elle est venue hier, et tous les autres jours de la semaine, comme tous les autres jours de toutes les autres semaines du mois passé, et des trois mois passés, depuis qu’elle a déménagé, qu’elle a été obligée de quitter sa banlieue aisée et de se reloger à peu de frais dans le centre ville déclassé.

Elle reviendra.

Boire seule sa tasse de café. Seule le soir. Bien habillée, pour sortir. Personne ne l’attend. Elle n’attend personne.

Elle doit s’y faire.

Elle n’a pas le choix.

Jim l’a ruinée. Elle a tout perdu. Son mari : un suicide, a conclut la police. Elle revoit la scène de cauchemar, tout son mobilier renversé dans le jardin. « Un acte de folie », c’est ce que le lieutenant de police bienveillant lui a expliqué. De quelle folie s’est-elle demandé ? Jim était fou ? Je n’avais pas remarqué. « Il était donc fou à lier », c’est une conclusion logique après ce qui s’est passé.
Elle a eu un choc, n’a pas pu encaisser la situation, elle a confié son fils Scottie à sa sœur pour quelques temps. Elle a fait un court séjour dans une institution de repos d’Orange County. Et maintenant, c’est la déchéance, dans la dignité.

Downtown n’est plus comme à l’époque où elle y travaillait, jeune employée dans un des nombreux hôtels art déco de premier rang qui ornaient les boulevards ; tout ou presque a été détruit, remplacé ; les habitants riches sont partis vers les confins, ces banlieues en expansion indéfinie qu’elle a été obligée de quitter, qui symbolisaient son rêve à elle, d’une vie meilleure avec une belle maison, une piscine, deux garages, un mari, un enfant – Dieu ne leur a pas accordé le bonheur d’en avoir un autre, la chance ou la nature n’était plus de leur côté, un chien. Le chien… Jim ne lui a pas laissé de chance. Ils l’ont retrouvé dans la maison, une balle dans la tête. Si son fils avait été présent ce jour-là s’est dit Wendy, qui sait s’il n’aurait pas subi le même sort.

Des larmes coulent sur ses joues, une rigole sombre de rimmel apparaît sur sa peau qu’elle essuye délicatement. C’est comme ça tous les soirs. Il n’y a personne pour lui parler, elle n’attend personne. Elle se demande pourquoi elle s’obstine à venir dans ce diner où le serveur fait semblant de ne pas s’intéresser à ses clients. Peut-être pour cette raison justement.

Mais ce soir quelque chose de différent s’est passé. Wendy a renoué avec son amour ancien pour le cinéma, elle est allée voir un film d’un réalisateur qu’elle ne connaît pas, il y avait surtout des jeunes dans la salle, des étudiants, de ceux sans doute qui manifestent contre la guerre et la présidence de Nixon. Le film était trop compliqué pour elle, mais une scène l’a bouleversée, des couples nus enlacés sur les rochers brûlants dans la Vallée de la Mort.

Un jour, elle louera une voiture chez Herz, prendra l’Interstate 15 vers Las Vegas, puis obliquera vers le nord. Elle ira voir comment c’est là-bas, elle se mettra nue sur les rochers, deviendra serpent dans le désert, flamme.

Wendy lève les yeux, regarde des formes qui bougent de l’autre côté du comptoir. Elle sourit.


Automat, Edward Hopper (1927)

Sunday, 28 July 2013

Momification


Le jeune homme arrive d’un pas leste sur la terrasse vide, regarde autour de lui, hésite, et s’installe dans le fauteuil à bascule en retrait. Il glisse un doigt entre le foulard bleu et son cou rêche. « Je ferais mieux de ne pas serrer si fort » se dit-il. L’ongle de son index qu’il n’a pas coupé griffe sa peau. Il prend le magasine qui dépasse de la poche de son veston de sport et tourne les pages rapidement à la recherche des photos de stars d’Hollywood. 

« Ce soir je vais me refaire au casino, se persuade-t-il en regardant la ligne d’horizon… Une martingale… La chance sera au rendez-vous, je le sens… Jim me prêtera cent dollars… Il me doit bien ça…» Il retourne à sa lecture puis lève la tête interloqué.

Sur la terrasse il n’y a pas une brise de vent.

La femme mûre au chapeau de paille, passe devant le jeune homme qu’elle regarde en coin. Il ne la remarque pas. Elle observe un groupe d’insectes qui évolue de concert au ras du sol, zigzaguant de gauche à droite. Les rares brins d’herbe jaunis sont parfaitement immobiles. 

« Ces insectes, se dit-elle, semblent obéir à un plan de vol, mais lequel d’entre eux serait le pilote? » Prenant place sur un fauteuil du premier rang, elle dépose son gros postérieur en prenant soin de ne pas froisser son tailleur. « C’est inadmissible pense-t-elle, il y avait des mouches ce matin au buffet du Flamingo. Comment la direction laisse-t-elle faire une chose pareille ? …  Ce n’est plus comme à mon époque… »

Elle ferme les yeux, un léger sourire flotte sur son visage. Elle ne fait pas attention à la femme blonde qui s’installe à son tour sur un fauteuil libre dans le rectangle de lumière. Elle choisit le dernier fauteuil à bascule de la rangée. « Au moins ici je ne serai pas obligée d’écouter les vantardises de Tom pense la nouvelle venue… D’ailleurs il est trop occupé à lire son magasine… » Elle remarque le rythme régulier avec lequel les sommets de la chaîne des Spring Mountains se découpent au loin, et derrière la première chaine de montagne, il y en a une seconde, bleue, qui apparaît entre les creux de la première. Elle se remémore la soirée passée au Sands : « Dean Martin était juste fabuleux !… Quelle chaude voix de crooner… Il a un charme fou !...  C’est le bon côté de ces vacances, il y a spectacle tous les soirs dans un des hôtels du Strip. Ce soir c’est Frank Sinatra qui va faire une apparition… Je ne manquerais cela pour rien au monde… et tant pis pour les tables de jeu… Je me demande si William voudra bien m’accompagner…»

Dans les herbes, un autre groupe d’insectes à rejoint le premier groupe, chacun trouve sa place dans la nouvelle formation qui bondit en rang serré comme une balle chassée par le vent.

« Les Viets en font voir de dures aux gars… J’espère qu’ils vont s’en sortir à Da Nang… La jungle y est épaisse, ils se cachent…Ils ont l’avantage du terrain… » L’homme au complet veston gris qui vient de sortir de la salle de restaurant en ruminant les informations du jour, rejoint les personnes déjà présentes sur la terrasse, et sans un mot, s’enfonce dans le fauteuil libre à côté de la femme au chapeau. « Elle aime trop le soleil cette dinde de Glenda, je me demande si elle n’a pas trop chaud avec son tailleur. » Il lance un clin d’œil à la femme blonde installée au bout de la rangée, qui ne le lui rend pas, c’est sa femme, puis il appuye la tête sur un petit coussin, bouge son crane dégarni de gauche à droite, cherche une position confortable pour son cou. 

Avachi, il rumine les informations captées ce matin à la radio dans la chambre d’hôtel. Sa femme avait immédiatement tourné le sélecteur à la recherche d’une chaîne musicale. Il lui avait calmement demandé: « Wendy, remet les informations s’il te plait. » Elle avait poussé un soupir dépité « si tu y tiens tant que ça, nous sommes en vacances, pour nous détendre chéri, nous dé-ten-dre. » Elle avait marqué les syllabes puis obtempéré. Le fil des informations avait repris, c’était Walter Cronkite lui-même qui commentait la nouvelle. 

« … Offensive surprise à l’occasion de la fête du Têt… de nombreuses garnisons encerclées… des milliers de viet-congs sortis de l’ombre sans crier gare… ». Jim en a eu lui-même assez. « Tu as raison chérie, nous sommes ici pour nous amuser. » Il n’a pas emporté les journaux qui trainaient sur la table d’accueil du petit-déjeuner. Baigné par le soleil sur la terrasse du Sands, il essaye sans succès de chasser de ses pensées les nouvelles de la guerre lointaine, mais rien n’y fait. 

La formation d’insectes a encore grossi, elle tourne sur la plaine à la recherche de quelque chose.

« Ce n’est pas avec des escadrons de B-52 qu’on va gagner cette foutue guerre » se dit Jim, « les jeunes protestent un peu partout sur les campus… l’opinion publique ne comprend rien à la politique du containment … »

William est le dernier du groupe à s’installer ; d’un coup d’œil il embrasse la situation des uns et des autres, Tom à l’arrière, « en voilà un qui va encore demander à Jim d’ouvrir son portefeuille ce soir se dit-il. Je me demande pourquoi Jim se laisse faire. », ensuite sa femme, Glenda, en train de fermer les yeux, coupée des autres comme à son habitude, et Jim maussade, « quelque chose le préoccupe, il ne s’occupe pas beaucoup de sa femme… d’ailleurs, la dernière place qui reste libre est à côté d’elle… C’est un signe. »

« Hello Wendy, il ne fait pas trop chaud ce matin pour un bain de soleil ?
- Pas trop William. » Et après une pause, Wendy rajoute :
« Frank Sinatra passe ce soir au Sands, c’est tellement… ». Elle n’a pas le temps d’achever sa phrase, Jim vient de lancer un cri guttural. Tout le monde en alerte regarde dans la direction que Jim qui s’est levé vient de pointer du doigt.

Au-dessus de la plaine le nuage d’insectes grossit à vue d’œil, ce n’est plus une escadrille, c’est une nuée noire et vrombissante qui tout d’un coup fond en flèche sur un monticule sombre qui dépasse des herbes jaunes.

Le monticule se met à tressauter.

Une odeur parvient aux narines des spectateurs.

Etriqués dans leurs costumes de ville, coincés dans leurs habitudes, incapables de ressentir la moindre affection les uns pour les autres, Tom, Glenda, William, Jim et Wendy muets d’étonnement, sentent le parfum écoeurant de la charogne qu’une légère brise qui vient de se lever apporte jusqu'à la terrasse ensoleillée du Sands.

Chacun regarde la tête vide le spectacle de sa propre dissolution. 

Dans leur dos, sur le boulevard principal de Las Vegas, la roulette de la chance n’arrête pas de tourner. 



People in the Sun, Edward Hopper (1960)

Ce texte est le treizième et avant-dernier du cycle.

Saturday, 27 July 2013

Santa Fe Railroad


Il grille une cigarette après l’autre en regardant par la fenêtre, immobile depuis deux heures. Ils ne sont pas prêts de repartir si vite. Le train a eu une panne sérieuse, la companie a relogé les passagers dans un hotel de troisième catégorie dans la gare de Topeka, Kansas.

Wendy est plongée dans son livre, elle s’efforce de lire le même paragraphe, une tentative après l’autre, elle essaye, elle ré-essaye en se disant que le sens des phrases finira par entrer mais rien n’entre, ni ne sort, de son cerveau tout sec, il n’absorbe rien, ni mots, ni émotions, et il fait si sec dehors qu’elle en est vidée de ses sucs vitaux, se sent comme une planche vieille et abandonnée dans un lit de rivière épuisé.

Rien que l’attente. Il ne reste rien d’autre à faire.

Wendy tourne et retourne le livre entre ses mains, c’est une vieille édition qu’elle a trouvé à la gare de Topeka, elle s’est dit qu’il faudrait prévoir un peu d’occupation dans la chambre. Elle ne comprend rien à ce livre, mais que faire si elle le met de côté, Jim va se sentir peut-être obligé d’engager une conversation, et elle sait, et il sait qu’elle sait, que ni l’un ni l’autre n’en ont envie, alors elle fait semblant de lire et de tourner les pages. Jim trouverait curieux qu’elle soit arrêtée sur la même page depuis une demi-heure.

Elle lit : « A travers la barrière, entre les vrilles des plantes, je pouvais les voir frapper. Ils s’avançaient vers le drapeau, et je les suivais le long de la rivière. »

Elle n’arrive pas à s’intéresser à cette histoire, le bandeau autour du livre dit pourtant que c’est un chef-d’œuvre. Comment pourrait-elle savoir, elle ne lit jamais rien d’autre que les magasines de mode. Pourquoi a-t-elle acheté ce livre se demande-t-elle ? « Pour me donner une contenance, pour lui montrer que je vaux quelque chose de mieux qu’une poupée blonde qui se vide la cervelle en tournant les pages brillantes des magasines avec nonchalance, voilà pourquoi je l’ai acheté, et Dieu, oui, je le lirai, je le jure, je le lirai ce livre, j’irai jusqu’au bout, quoi qu’il m’en coute car je ne suis pas une poupée… qu’on prend et qu’on jette. »

Jim observe la gare depuis la fenêtre de la chambre au rez-de chaussée, le train à l’arrêt, ce coach de luxe, le premier de sa catégorie sur la ligne du Santa Fe Railroad qui rallie Chicago à Los Angeles en trente-six heures.

De dépit il jette chaque cigarette à moitié consumée par la fenêtre sur les voies, il voudrait allumer un feu, faire quelque chose pour qu’ils soient bien obligés de bouger, provoquer un incendie, voilà ce qu’il est prêt à faire dans sa folie.

« Tout me ronge, saloperie de panne, que s’est-il passé, les prospectus ne disent rien qui explique quoi faire en cas de panne, pourquoi un autre train n’arriverait-il pas, va-t-on passer la nuit ici, ce serait insupportable, dans le train, chacun à sa couchette, et il y a toujours quelque chse à faire, le paysage à regarder, une curiosité sur la carte, je l’ai dit à Wendy, c’est un parcours historique, le Sante Fe Trail tu te rends compte, on va traverser des paysages lunaires dont tu n’as pas idée, on va longer le Colorado, en as-tu au moins une idée dans ta petite cervelle de dinde prétentieuse, mais cela, il ne lui a pas dit, en as-tu la moindre idée Wendy, comprends-tu ce que cela signifie cette piste, le long des anciennes missions espagnoles, et les territoires indiens, on va traverser le pays Navajo, c’est quoi pour toi les indiens, des déguisés avec des plumes sur la têtes, des sauvages, mais bon sang Wendy, ils ont foutu la raclée à Custer, oui c’était les Cheyennes, pas les Navajos, qu’importe, un peuple fier, un grand peuple, et moi qu’est-ce que j’ai foutu, agent d’assurance, quelle rigolade, pourquoi suis-je venu te trouver, oui à cause de Nolan, évidemment, mais les morts ont raison, toujours raison, paix à son âme, qu’est-ce qu’on a dégusté sur l’atoll, d’accord j’ai un peu enjolivé l’histoire, après tout le héros c’était lui et moi le copain, le faire-valoir, mais est-ce toi que j’aurais du épouser Wendy ? »

 La lumière dure découpe un rectangle de briques jaunes dans l’angle de la fenêtre. Jim fixe son attention sur le grain de la pierre mis en valeur par la lumière rasante, comme un instrument de précision qui cisèle les formes, comme un diamant, « mon regard doit devenir dur comme le diamant, je dois tout découper, tout controler, je dois faire attention au moindre de mes faits et gestes, je ne dois pas attirer l’attention de Wendy. Quand on arrivera à L.A. tout va redevenir normal, il faudra bien reprendre une vie normale, je vais laisser tomber mes rêveries, je vais écrire à Catherine, lui dire que c’est fini.»
Wendy met son livre de côté. C’est une édition reliée d’un livre à succès, « Le bruit et la fureur », elle a bien fait de choisir ce livre, « je vais apprendre ce que c’est qu’une marmelade de mots et de sentiments, à démêler ça, à y voir clair, car j’y vois clair dans ton jeu Jim, c’est lamentable, j’y vois mieux que toi, mieux que tu ne pourras y voir jamais malgré tes grands airs. »

Quelque chose s’est mis à bouger de l’autre côté de la voie ferrée. Un controleur du train se met à courir vers la gare, il est suivi par des cheminots en salopette bleue, un contremaître qui marche lentement.

« On dirait que ça bouge » dit Jim.
« Nous allons bientôt repartir, répond Wendy, c’était une fausse alerte. Tout ira mieux maintenant.
- Oui, tout ira mieux Wendy ». Jim se retourne, et pour la première fois depuis qu’ils sont entrés dans cette chambre d’hôtel, il regarde sa femme dans les yeux.


Hotel by a Railroad, Edward Hopper (1952)

Friday, 26 July 2013

Kiss


La salle est presque vide, quelques spectateurs se sont installés aux premiers rangs pendant que la projection commence. Dans la pénombre du couloir où elle attend d’éventuels retardataires derrière un rideau rouge, la jeune ouvreuse fatiguée penche le menton qu’elle appuye sur sa main droite. La bague de métal qu’elle porte à l’annulaire lui fait une petite entaille à la fossette. « Je devrais songer à la retirer » pense-t-elle.  Elle ne regarde pas un seul instant l’écran de cinéma qui repasse la même bande d’actualités depuis une semaine. Elle n’a pas envie de s’installer au dernier rang comme d’autres ouvreuses friandes des péripéties de Frank Sinatra et Gene Kelly déguisés en marins. Cela lui fait encore trop mal au cœur.

Un bruit de pas précipités se fait entendre dans l’escalier. Wendy accueille les nouveaux venus qu’elle accompagne jusqu’à une rangée du milieu de la vaste salle décorée de pilastres en stuc imitant une quelconque luxuriance végétale. L’homme habillé d’un complet veston couteux lui glisse une pièce d’un demi-dollar dans la main. Elle évite de le regarder dans les yeux pendant qu’il lui dit « vous devriez sortir voir ce qui se passe au-dehors ». Elle hoche la tête et retourne rapidement vers sa place à l’entrée du couloir. « Qu’est-ce qu’il a bien voulu dire ? » se demande-t-elle en laissant son regard errer sur les dos ronds des fauteuils rouges, les épaules des hommes, les chapeaux des femmes, l’anonymat des rangées épuisées des gens qui traînent leur ennui et s’oublient ici le temps d’un film. Le temps d’un film qu’elle n’oubliera jamais. Elle n’arrive pas à oublier.

Elle demeure stoïque, debout pendant toute la séance. Elle ne pense plus à rien, elle ne ressent plus rien qu’une envie de dormir, les nuits sont chaudes, et dans sa chambre mansardée elle peine à respirer les nuits, pourtant elle a l’habitude des grandes chaleurs, mais dans sa Californie natale c’est plus supportable qu’ici où il fait lourd, si lourd. Elle jette de temps à autre un coup d’œil dans la direction de l’homme qui lui a adressé la parole, elle distingue sa silhouette, il tient sa compagne enlacée par-dessus l’épaule. « Nolan me tenait ainsi près de lui quand nous allions au cinéma » se rappelle-t-elle. Il ne faut plus penser à Nolan. A partir de demain je ne penserai plus à lui ». 

Les spectateurs se redressent, le film est terminé, et avec lui, les quelques heures de travail de la jeune ouvreuse qui songe à son prochain travail, le soir comme serveuse dans un restaurant du bas de la ville. Elle parcourt les allées du cinéma avec un sac en toile, ramasse les débris de pop-corn, les bouts de papier. Arrivée à l’emplacement de l’homme qui lui a adressé la parole, elle ramasse un mouchoir en soie parfumé. Elle le porte à ses narines, inspire profondément un mélange de musc et d’ambre qui sent bon l’armoire où sont rangés ses costumes, car c’est son parfum à lui, et elle voit les initiales brodées de son nom, deux lettres penchées, d’une grande élégance ; elle s’imagine remontant l’escalier, se précipitant dans le hall d’entrée où il patiente peut-être quelques instants, perdu dans la contemplation des affiches de films qui peuplent de leurs couleurs criantes, de leurs lettres enflammées, des visages de stars du tout Hollywood la petite salle où une file d’autres spectateurs attend son tour, elle le voit se tournant vers elle alors qu’elle lui tend son mouchoir, lui dire d’une voix légèrement essoufflée « Monsieur, vous avez perdu ceci ». Alors il la prend par la taille et l’embrasse.

Elle sursaute quand une main la touche à l’épaule. Elle jette le mouchoir dans le sac.

L’ouvreuse qui vient la remplacer lui dit toute excitée « c’est fini, c’est fini ! ». Elle la regarde et ne comprend pas : « qu’est-ce qui est fini Suzy ? » demande-t-elle confuse. L’odeur de l’homme est en train de disparaître de sa mémoire. Nolan aussi était parti comme ça, son odeur n’était plus là, mais elle avait conservé son mouchoir dans son sac à main. Tout comme sa bague de fiancailles.
« D’où sors-tu Wendy ? » s’exclame Suzy. Elle aime bien cette petite rousse du Bronx avec qui elle s’entend bien, elles se partagent les pourboires. « J’ai reçu un demi-dollar d’argent Suzy. La moitié sera pour toi.
- La guerre est finie Wendy ! »

Toujours habillée de sa tunique bleue serrée à la taille et du pantalon à larges pattes avec une ligne rouge sur la couture, Wendy sort du cinéma, titube. La lumière est éblouissante, Wendy a mal aux yeux qu’elle protège en portant sa main en visière. Elle entend la rumeur, c’est une houle faite de milliers de cris joyeux, de vivats, de bruits de pétards qui explosent, de coups de sifflets, de chants d’hommes, de hurlements hystériques qui crépitent au-dessus d’une pulsation plus sourde faite de milliers de pieds qui marchent vite, de grosses semelles cloutées, de bottines de soldats, de talons aiguilles, de chaussures de ville des commerçants de la 5è avenue qui sortent avec leurs clients, ils sortent tous, ils se précipitent des bureaux, des autobus, des cafés, et grossissent le flux de la foule en liesse. Wendy se lance dans les rues avec des milliers d’autres personnes. Elle suit le courant comme un branche souple, devine la direction de la foule qui se dirige vers Times Square, s’y abandonne.

Wendy marche au milieu de la foule, un groupe d’infirmières à côté d’elle. Leurs uniformes blancs attirent les regards, elles magnétisent les yeux d’un jeune marin. Wendy voit le marin comme un prédateur qui s’avance vers la plus jolie des infirmières, il s’approche d’elle sans qu’elle le remarque, la penche en arrière, et avant qu’elle puisse protester, colle ses lèvres aux siennes.
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La Chronique des Carver se poursuit. Elle arrivera bientôt à son terme. Cet épisode est le quatrième de la série dans l'ordre chronologique et le onzième texte du cycle. Il y en aura quatorze en tout.


New-York Movie, Edward Hopper (1939)