Friday, 27 September 2013

Les Jardins de Métis ou la Légende Gaspésienne d’Elsie Reford


A cinquante ans elle a conservé toute sa beauté; elle n’est devenue plus belle encore qu’avec le temps qui efface les moments malheureux, ce que l’art de la parure masque habilement chez d’aucunes, les plis de son visage lumineux l’affichent au yeux du spectateur ébloui par sa splendeur. 

Elsie Reford : corps d’aristocrate entrainé aux activités de plein air, la chasse, la pêche au saumon, le cheval; épouse de Robert Wilson Reford; héritière d’une fortune immense amassée grâce au chemin de fer transcanadien et au monopole des farines dans tout l’Empire; éduquée à Montréal, et en Europe, Paris, Dresde; trilingue, cultivée, Elsie a le maintien de classe, la sureté innée de sa position dans la société, c’est une femme du monde. 

Elle pourrait s’afficher dans les salons d’été du Vice-Roy des Indes à Shimla sur les contreforts himalayens où les britanniques échappent aux chaleurs étouffantes de Delhi, dans les salons du cercle de Virginia Woolf, dans la très edwardienne Bloomsbury à Londres à l’automne où elle irait commenter Mrs Dalloway, voyageant de Londres à Sydney en passant par Alexandrie ou le Cap, Bombay et Singapour, sur les lignes mondiales de la Cunard ou de la White Star, elle irait rendre visite à une lointaine cousine dans le bush australien, ou pour faire ses emplettes de Noël des deux côtés de l’Atlantique,  ou encore, le printemps revenu, elle s’en irait observer l’éclosion de la nature dans les vastes territoires des Prairies et des Rocheuses, cet Ouest canadien, le nouvel eldorado de son pays.

Elsie ne fait rien de tout cela.

Sa passion ce sont les fleurs, les jardins, l’acclimatation de plantes que personne avant elle n’avait réussi à implanter au Canada, tel le pavot bleu de l’Himalaya. Elle et son mari choisissent un domaine loin de Montréal, sur la côte de la Gaspésie, partie reculée, pour tout dire, arriérée, très pauvre, de la Province du Québec.

Ils s’y construisent une maison, Estevan Lodge, non loin de Métis-sur-Mer où les riches anglophones de Montréal ou de l’Ontario bâtissent leurs résidences secondaires opulentes, protégées jalousement du regard extérieur par de hautes haies, juste à côté du hameau des Boules où habitent les canadiens français, en fait, dans la même rue, et la transition est brutale, la stratification sociale se donne à observer en marchant, il suffit de dix mètres pour passer d’un monde fermé sur lui-même à un autre. 

Or, justement, Elsie engage les gens du coin, fermiers, pêcheurs, qui sait même si parmi eux il n’y a pas quelques-uns de ces Paspéyas, les très spécifiques habitants de Paspébiac, de l’autre côté de la Gaspésie, aux origines mêlées, basques, bretons, canadiens français… Elle en fait des jardiniers experts, elle leur communique la passion de l’art floral, de la beauté, de l’art tout court, elle les instruit, les rapproche d’elle, de son univers. Elsie est connue pour son engagement social, civique et politique; du haut de son masque impavide de WASP canadienne, membre d’une classe qui croit dur comme fer à la supériorité de la race blanche, à la justification des inégalités sociales, et pour laquelle « Dieu est mon Droit », Elsie est une artiste, une révolutionnaire masquée, une inspiratrice du beau par lequel la conscience peut s’élever. J’aime à le penser. Les âmes les plus secrètes, les plus intérieures, tournées vers la perfection d’une forme par l’art ou la connaissance, sont celles qui peuvent soulever les passions des foules, l’admiration des humbles, la reconnaissance de la postérité.

L’élaboration du jardin prendra trente longues années. Elsie s’éteint en 1967 à l’âge de quatre-vingt-quinze ans. 

Aujourd’hui, ce lieu est connu des horticulteurs du monde entier, on y accueille des stagiaires, des artistes. L’arrière-petit-fils d’Elsie, Alexander Reford, historien de formation, est le responsable des Jardins de Métis et du Festival International des Jardins.

Merci Elsie.

Elsie Reford



Les Jardins

Les Jardins

Sans transition on passe du quartier habité par la gentry anglo-saxonne au hameau plus simple habité par les québécois. Quelques différences perdurent à travers les âges.


Tuesday, 24 September 2013

Les Filles du Roy


Aux fils du rude pays, aux coureurs des bois, mais surtout aux filles du Roy, aux mères de la Nation, je dédie cette modeste plaquette commémorative, mon hommage singulier, en ce jour du 22 septembre de l’an de grâce 2013, trois cent cinquante années exactement après l’arrivée du premier groupe de ces demoiselles et pupilles du Roi Louis XIV, à Québec, le 22 septembre de l’an de grâce 1663.

Filles du Roy! Orphelines, jeunes filles, jeunes femmes de conditions modeste pour la plupart, bien bâties, fortes, prêtes à partir sans billet de retour pour la lointaine colonie peuplée de bucherons, de trappeurs, d’aventuriers de tout poils mais tous hommes célibataires, trafiquant les fourrures avec les autochtones, Iroquois ou Algonquins, déjouant les pièges des Anglais, surtout aux prises avec une nature d’une telle sauvagerie, c’est-à-dire une nature libre de toute influence humaine, et de sa faune redoutable, une nature qui vous abat comme mouche pendant l’hiver, ces filles prêtes à risquer tout, en fait rien, n’ayant rien qu’une dot maigre octroyée par leur tuteur, le Roi de France, pour gagner tout, mais souvent rien, une cabane dans les bois, juste porteuses d’un immense désir de trouver un homme, leur « chum », de devenirs épouses, femmes, leur « blonde ». Dans l’imaginaire de l’époque, il me plait à le sentir ainsi, elles étaient dévouées à une mission qui dépassait cette pauvre sur-vivante humanité, porteuse d’un catéchisme pour quelques arpents de neige, récits d’historiens, paroles apologétiques : peupler la Nouvelle France, devenir mères d’une future nation, le peuple Canadien de langue française.

Filles du Roy! Vous arriviez de Brest (tonnerre de Brest), à Tadoussac, Québec, Trois-Rivières ou Ville-Marie (la future Montréal), vous étiez huit cent femmes fondatrices du pays, porteuse des lignées qui sur quatorze, quinze, seize générations, peuplèrent de quelques patronymes un continent plus vaste que l’Europe, de Terre-Neuve, du Labrador, de l’Acadie, à la Louisiane en passant par les Grands Lacs, la Baie James, le Grand Nord et toute la rive du puissant fleuve, votre père, le St-Laurent.

Le Canada, c’est vous qui l’avez fondé dans vos ventres. Huit cent femmes. Une nation. Un pays aujourd’hui complexe, énorme, tellement différent que beaucoup de ces amis québécois que je porte dans mon cœur font un peu semblant d’oublier que ce nom « Canada », ce sont leurs ancêtres qui l’on créé, et que le nom auquel ils s’identifient aujourd’hui, « Québécois », ce sont les envahisseurs anglais qui l’ont donné avec l’acte de naissance du Dominion de l’Amérique du Nord Britannique à leur province ; ce nom de Canada qu’ils ont fini pour certains d’entre eux par rejeter, comme d’une ironie de l’histoire qui désigne les envahisseurs qui ont réussi à parquer les Canadiens français dans une métonymie, la ville, Québec étant la partie qui désigne le tout, « là où le fleuve se rétrécit » en langue algonquine, exemple magistral de réduction sémantique et historique pour le rôle joué par le peuple fondateur. Mais « Canada », du huron kanata, « village », est devenu le deuxième pays le plus grand au monde par sa superficie, après la Russie. Beau succès pour les « quelques arpents de neige » tant décriés par Voltaire au siècle suivant, lieu commun dans la France de Louis XV ; il était trop tard cependant pour renverser la tendance de fond face à l’Angleterre, le poids des hommes était trop faible, la logistique, l’effort de guerre français, face à la puissance des Treize Colonies de la Couronne aux Nouveau Monde (« les Etats » diraient plus tard les Canadiens) et de la Royal Navy, et l’histoire de la Nouvelle France se termina le 13 septembre 1759 aux Plaines d’Abraham. 

Ayant visité ces dernières de nuit, il me vint une vision curieuse : nous nous approchions mon guide et moi (merci Jean-Louis), des remparts de la citadelle à travers les monticules herbeux qui s’élèvent en pente douce depuis le milieu de la plaine, lorsque je crus apercevoir au loin une ligne de fantassins habillés de bleu et de blanc qui rappelaient les miliciens vers la ligne de défense. Ces francs-tireurs, c’étaient nous deux, et j’étais un de ces hommes de Québec, le fusil à la main, en train de courir, m’arrêter, charger le fusil, épauler, viser, tirer en direction de l’ouest, protégeant la retraite des troupes de Montcalm. Je suis moi aussi tombé aux Plaines d’Abraham et mon fantôme erra longtemps à travers les siècles. J’avais quitté une femme et un fils, une descendante des filles du Roy. Etrange vision.

Canadiens français, Québécois, peu importe le nom auquel vous vous identifiez en fin de compte, les noms propres des territoires meurent aussi ou se transforment, biologie de la géographie, mutations de l’histoire, mais ces femmes qui sont vos mères sont comme un essaim d’abeilles qui a quitté une ruche sur une terre connue mais ingrate, qui ne nourrissait pas les plus pauvres, ou les plus rêveuses d’entre elles, les plus aguerries ou les plus fragiles, pour fonder une nouvelle ruche sur une terre inconnue mais riche de possibles, et de la rivière de leurs ventres affamés, est sorti un fleuve d’hommes, vous.

Chacune de ses femmes est une histoire : qui écrira un jour le roman complet des Filles du Roy? Est-ce possible? Je l’ignore. Je pioche quelques-uns de vos noms dans la liste établie par la Société d’Histoire des Filles du Roy : Sylvie Carcireux, Catherine Clérice, Antoinette Compagnon, Marie Lebon De Champfleury, Constance Lepage, Anne Magnan, Françoise Moisan, Madeleine Niel, Marie Rivière, Charlotte Roussel, Françoise Zachée…

A vous toutes les Filles, que le hasard de ce voyage m’a fait découvrir, je tire bas ma révérence de gentilhomme du vingt et unième siècle. 

A toutes les femmes qui sont parties sur les routes de l’exil.



Monday, 23 September 2013

Wemotaci II


La lumière entre dans la tente par la porte de l’est, mais la porte de l’ouest est fermée, c’est le noir ou le bleu profond qui habite la tente, qui la rend plus grande lorsque le porteur de feu ouvre la porte de l’est. Parfois une volute de chaleur, le thé ou l’eau, versés sur les pierres brulantes et la chaleur s’épand sur les corps pour la moisson des sueurs et des larmes, et c’est la tente toute entière qui fond comme un abricot sous le soleil d’automne.

La porte de l’ouest ouvre la route du voyage, au pays du silence, sous les arbres où les corps sèchent à l’air libre, ce chemin là est pour les ombres seules qui viennent te chercher lorsque toi-même ombre, dans ton ombre te confondra et partira. Dans la tente, la porte de l’ouest indique le pays de l’ouvert, du vent, des prairies, du ciel sans limite, de la mer peut-être, du fleuve surement que tes ancêtres découvrirent, mer dans une plus vaste mer.

Qui es-tu homme libre sous la tente pour clarifier tes démons dans les fumées de la sauge, qui es-tu sinon l’ouvert qui t’appelle du grand extérieur, du ciel sans visage, du ciel d’enfant, et du vent qui rit? Tu suis des yeux l’appel au vol des outardes et te voilà oiseau toi aussi devenu, dans la formation en pointe de flèche qui file au-dessus des forêts roussies par l’automne.

Le porteur de feu, les participants dans la tente, les esprits invoqués, l’appel de l’ouvert, tous les éléments de la cérémonie sont réunis. Ton voyage commence.

Merci à Philippe Huart pour les précieux commentaires...


Thursday, 12 September 2013

Wemotaci


I.

les glaciers en se retirant ont creusés un lit
de sables jaunes usés jusqu’à la trame
les cailloux tombés du ciel en ont ornés 
sentiers, vallons et le péricarde 
de mon âme

ce pays est nation première
habité depuis six cent générations
les grands-pères et leurs arrières grands-pères
sont devenus étoiles, castors, cailloux noirs
et fumée

elle a offert le tabac au grand chef
il traduit les pensées de kiano
elle parle en ondes émotives
les grenouilles vertes chantent le soir
avec la pluie

l’homme-roc travaille le fer, la couleur
les sons, chasse l’orignal, canote
la colline respire les médecines
qu’elle mélange à l’omelette
sur le feu

à l’infini lacs gris-bleu et forêts de bouleaux
d’ormes d’érables et de pins
donnent l’amour et le vivre
la lumière jaillit de kiano
avec le chant

les glaciers en se retirant on creusés un lit
nous y sommes à trois sous les étoiles
à divaguer avec Johnson Jeremiah
la vie d’avant, les amis, les enfants
les ancêtres

atikamekw et crees
je voyage autour du coeur
le déboisement dépeuple le pays
des aigles et des ours noirs
et de mon esprit

je dis merci aux arbres qui repoussent
miigwetch miigwetch
I say to the cleaning waters : it’s beautiful 
miywâsen miywâsen

II.

waneska waneska
levez-vous
la lumière est ici
kwei kwei
bon matin
nymerete pimadiziwin
je suis heureux dans mon cœur


III.

Nikânik (vers l’avant) une école secondaire au matin, à Wemotaci, des enfants autochtones, des professeurs atikamekws, québécois ou français, une visite de quelques classes, un professeur de musique, Pascal, compositeur de musique contemporaine, ami de Jacques, et Moe qui discute des mérites du looping et du séquençage des voix avec lui

un repas dans l’unique restaurant du village, une cantine

la maison du conseil du village, le cœur administratif de la nation Atikamekw, aux murs, un festival de peintures abstraites curvilinéaires et multicolores sur lesquelles un adjoint du maire discoure longuement, ce sont cartes et territoires dessinés par l’histoire et l’action des hommes, des natifs, du peuple, et des autres, les européens, les blancs, les limites des pourvoiries, des coupes forestières, des zones d’influence de l’idéale future et hypothétique Nation Autonome dont le territoire englobe Trois-Rivières
né à Trois-Rivières, étais-je Algonquin, ou Huron, Anglois ou François
les dessins de Jacques au fusain, ses toiles, ses installation en bois
complexité des négociations des niveaux de décision
une loi royale de 1768 toujours d’application protège les populations autochtones face au gouvernement provincial

enfin la retraite au 108, ma petite cabane au Canada
coucher de soleil sur la rivière St-Maurice, la maison d’un castor un aigle des oies plus loin
construire un feu cuire les saucisses les beans Moe prépare une poêlée de champignons et de légumes à la manière Soto-Cree, à sa manière même un peu tandoori si c’était possible 
histoires et chants autour du feu 
le tambour est sacré, ne se mélange pas avec l’alcool
j’y vais de mon récit sur Prométhée et le don du feu aux hommes
retour à Wemotaci
pluie pluie

Jacques Newashish, artiste complet (peintre, sculpteur, poète, chanteur) de la Nation Atikamekw (Québec, Haute-Mauricie), grand pourvoyeur de poésie, de sagesse et de guérison.
Miigwech Jacques!


Moe Clark, artiste canadienne de l'Ouest (Alberta, Saskatchewan),  Anglo / Cree. Grande poétesse, performeuse  (spoken word) et engagée dans la reconnaissance des droits culturels et de la mémoire des peuples autochtones du Canada. Organisatrice de la dixième édition du festival multilingue de Spoken Word, poésie, slam du Canada (à Montréal, du 4 au 9 novembre 2013 - Canadian Festival of Spoken Word).
Miywâsen Moe!