Tuesday, 31 December 2013

Farewell to 2013 - Coeur Ouvert IX

C'était il y a quelques jours un matin, et cela me semble bien pour clôturer l'année.

Le chant des oiseaux
Les cèdres du Liban en flammes
La machine à écrire qu’il faut retrouver avec un ruban
Christian Bobin, la robe bleu ciel, le Livre de Tobie, l’enfant, l’ange et le chien
Les mauvais livres qui pullulent, une économie de l’offre, le marché à la hache
Le rêve de Dieu, tous les hommes morts ou vivants écrivent le roman de leur vie, parousie, fin de la littérature, donc de l’homme
Les deux œufs à la coque et les mouillettes, le premier pour manger, le second pour savourer
Les deux bières, la première pour la soif, la suivante pour la boire
Un carnet pour écrire dans chaque pièce
Partout, des livres pour te tenir compagnie
Dans chaque vêtement un carnet
Dans chaque livre une enveloppe et du papier, tes lettres aux auteurs que tu aimes
Christian Bobin, après lui, on n’a plus envie d’écrire.

Dieu s’est retiré du ciel
où les hommes l’avaient vu
car ils n’y croyaient plus

Ils l’avaient mis dans un
livre ou deux ou trois
ou trois cent soixante trois

J’ai retrouvé Dieu
il est dans tous mes livres.

Une transition d'année, cela n'est pas grand chose, cela peu signifier beaucoup de choses, des notes d'écrivain dans un journal par exemple:

(1)
Le 31 décembre 1913, Arthur Schnitzler note dans son journal: 'In the morning, dictated my madness novella to the end for the time being.' Puis il lit le livre de politique fiction de Ricarda Huch, historienne, romancière et féministe allemande : "Der Grosse Krieg in Deutschland (1912-1914)". Il ajoute ensuite dans son journal 'very nervous during the day'.

Quelques jours plus tôt, Robert Musil prend des notes pour son futur grand roman "L'homme sans qualité". Il écrit: 'Ulrich predicted the future and had no idea.' Ulrich est attiré par Diotima, la femme de toutes les qualités. Musil écrit: 'And something was open: it was probably the future, but to some extend it was her lips too'

Une transition d'année, cela peut-être un voyage autour du monde:

(2)
En 1913, le centre de l'univers humain était constitué de
'LONDON World City
PARIS The Eternal, The Universal
BERLIN Powerhouse
ROME The Pope's Aeroplane
VIENNA Shadows and Light
ST PETERSBURG Eastern Colossus'

En 1913, le Nouveau Monde, c'était
'WASHINGTON, DC Republic, Nation, Empire
NEW YORK Metropolis
DETROIT A Model Future
LOS ANGELES Boom!
MEXICO CITY Monroe's Bequest'

En 1913, le Monde lointain, c'était
'WINNIPEG-MELBOURNE Britain Abroad
BUENOS AIRES Southern Star
ALGIERS The Radiance of the Republic
BOMBAY-DURBAN Tapestry of Empire
TEHRAN Under Foreign Eyes
JERUSALEM Zion and its Discontents'

En 1913, il y avait aussi le monde des puissances crépusculaires, descendantes ou ascendantes
'CONSTANTINOPLE Tides of History
PEKING-SHANGHAI Waking Slumber
TOKYO Rising Sun
LONDON Beyond the Horizon'

Que dira-t-on du tour du monde en 2013 dans un siècle, en 2113?

Une transition d'année, cela peut-être une idée à creuser pour demain:
« Elargir la propriété collective des moyens de créer du sens. » (3)

Ce 31 décembre 2013, à Brüsel, capitale de Zeuropa, la vie continue



---
notes
(1) tiré du livre de Florian Illies, historien allemand, consacré à l'année 1913 (traduit en anglais): "1913 The Year Before the Storm", The Clerkenwell Press, 2012

(2) table des matières du tour du monde du livre du spécialiste des relations internationales australien, Charles Emmerson "1913, The World Before the Great War", The Bodley Head, London, 2013

(3) citation de Jean Foucambert dans la préface (2013) du pamphlet "Aux Livres, Citoyens!" de Jean-Michel Leterrier, Le Temps des Cerises, 1993, 2013.

Les Métamorphoses de C. II

Le blog des Métamorphoses de C. a deux ans !

Le 24 décembre 2011 j’y postai un premier billet « à programme », suivi le 3 janvier 2012 d’un premier billet d’écriture.

Depuis cette date, le blog a grandit, s’est peu transformé, fidèle à l’architecture des « Carnets » définie comme une série de sources, physiques ou électroniques, servant de support à différentes approches de l’écriture ; il s’est développé d’une façon organique ou opportuniste, sans plan général, comme un atelier à ciel ouvert occupé par de multiples artisans qui vont, qui viennent selon leurs intérêts du moment. La matériau utilisé, les formés qui y sont créées, les arrangements de mots, de phrases, d’unités de discours, sont le plus souvent déversées à l’état brut de la page physique du carnet ou du document électronique vers la page internet.

Deux ans après sa création, je « persiste et signe ». Ce projet me convient parfaitement, je ne renie rien, j’en assume toutes les imperfections.

Cela dit, je reste plus que jamais attentif à la structure sous-jacente du blog, telle qu’un lecteur totalement extérieur peut l’appréhender à travers les indications catégorielles, les mots-clés, les marqueurs du texte (les « tags », bel outil de gestion documentaire), que je vais analyser après deux années de production. 

Pour commencer, quelques données quantitatives sur « Les Métamorphoses de C. » 

A date, pour sa 738è journée d’existence, il y a 317 billets publiés, y compris celui-ci, soit un texte mis en ligne presque tous les deux jours (le ratio est de 43%). Par année, cela donne : 1 billet en (2011), 178 en 2012 et 138 en 2013.

S’il fallait rassembler tous ces textes en un livre (disons dans un Gallimard, coll. Blanche), intuitivement, je crois qu’on obtiendrait un volume de quatre à six cent pages. Lorsque je célèbrerai la troisième année d’existence des MdC le 31 décembre 2014 prochain (si Dieu me prête vie), je me promets d’avoir rassemblé toutes ces pages en un seul volume électronique, pour me faire une idée précise de la quantité d’informations qu’il contient. Rendez-vous est pris.

En terme de fréquentation, le site approche les trente mille « hits » (mes propres manipulations sur le blog sont exclues du comptage), ce qui représente en moyenne un peu moins d’une centaine de connexions par jour, ou environ 2800 par mois. La fréquentation s’est accélérée fin 2012, début 2013, avec des pics importants de volatilité, parfois d’un jour à l’autre, d’une semaine à l’autre, d’un mois à l’autre. Le trend est toutefois assez clair, et si je le projette linéairement, je devrais arriver à une moyenne de 4000 pages accédées par mois vers l’été de l’année prochaine. 

Lorsque je regarde le détail des données de monitoring fournies gracieusement par les outils de Google Analytics intégrés dans la gestion du blog (Blogger ayant été racheté par Google), j’observe des données assez curieuses, sur lesquelles je reste dubitatif. Une proportion importante des « hits » provient assurément des robots, des programmes qui indexent le web en permanence. Par exemple, 28% du trafic dirigé sur ce site vient de programmes qu’on appelle des headless WebKits, c’est-à-dire des Web Browsers (comme Safari, Chrome, Firefox, Internet Explorer etc…), mais sans interface, conçus pour automatiser la lecture ou le test de pages web. Le nom du kit de développement apparaît dans les statistiques, il s’agit de PhantomJS, un outil destiné à écrire des scripts en JavaScript ou en CoffeeScript. L’origine de ces programmes est multiple, j’en ai identifié qui proviennent du site www.vampirestat.com qui fait de l’analyse de ranking de pages, à destination d’annonceurs commerciaux. Le nom du domaine sur lequel se trouve le site des MdC, blogger.be occupe ainsi, d’après vampirestat, la 2794è place mondiale dans le trafic des sites web et aurait une valeur estimée à un peu plus de 3 millions de dollars US. Parmi les pays à l’origine des connexions vers le blog, la Russie apparaît en quatrième position, la Chine est en huitième position et le Pakistan en dixième position. Je doute d’avoir des lecteurs humains dans ces pays. J’en conclus qu’environ un tiers des lectures de page des Métamorphoses relèvent de la machinerie interne du Web, avec des motivations de nature commerciale pour la plupart, et d’autres moins claires (la Russie, la Chine). Qu’en est-il du reste ? Les sites les plus souvent référencés à la source de l’accès au blog sont, sans surprise, facebook, suivi de google.fr, google.be et google.com. Les pays en tête de l’audience sont la France, avec plus du tiers des pages accédées, suivie de la Belgique (un quart) et des USA (environ 15%). D’autres pays comme le Royaume-Uni, le Canada ou la Grèce arrivent dans le top 10, ce qui me paraît normal en terme de contenu et/ou de langue.

Les mots-clés les plus souvent utilisés dans les moteurs de recherche qui ont amenés des internautes sur le blog, sont, dans l’ordre : ‘moebius’, ‘edward hopper’ ou ‘hopper’, ‘finance’, suivi de ‘christo datso blog’, ‘les metamorphose de c.’ et ‘ring bruxelles’.

Il y a très peu d’interactivité sur le blog, 35 commentaires et une personne enregistrée parmi les « suiveurs » (followers).

L’analyse en terme de contenu des 317 billets publiés se fait en fonction des marqueurs de texte (les « tags ») et de groupements de marqueurs (les objets de « configuration des labels » dans blogger qui apparaissent avec les tags à droite de la page). La grande majorité des textes est rédigée en français, un dixième en anglais. C’est un trend mineur mais significatif des MdC que ce désir d’écrire directement en anglais, de temps à autre. 27% des billets sont classés dans des « fictions » plus ou moins abouties, plus ou moins complètes, nouvelles isolées, cycles de mini-nouvelles ou fragments de romans. 18% des billets ressortent du « journal », étant entendu que souvent les MdC mélangent dans un même texte des attributs fictionnels, autofictionnels ou documentaires. Le genre dominant d’écriture des MdC est bien la fiction, au sens large du terme, sans être écrasant, puisque parmi les « artisans » évoqués au début de ce billet, il y en a qui essayent parfois l’écriture poétique, théâtrale, scénaristique, pamphlétaire, documentaire, journalistique …

Les « thèmes & variations » les plus souvent rencontrés sur le blog renvoient, dans l’ordre, à : la Grèce, l’écriture, Bruxelles, Marilyn Monroe, Louis-Ferdinand Céline, le cinéma, les livres, Paris, l’amour, Marguerite Duras, la science-fiction, le cœur, la mémoire, Londres…  Voilà qui dresse une carte sémantique brute des préoccupations, intérêts, sujets abordés depuis deux ans par les MdC. Si j’en faisait une carte mentale, on y verrait trois groupes : d’abord les villes ou les pays parcourus dans la réalité ou l’imaginaire (Grèce, Bruxelles, Paris, Londres), les auteurs de littérature ou les personnages qui m’inspirent (Céline, Duras, Marilyn Monroe), et les thèmes qui nourrissent toute cette activité (l’écriture, les livres, le cinéma, la science-fiction, l’amour, le cœur, la mémoire…)

 Ainsi que je le rappelais, le « programme » des MdC était décliné il y a deux ans en un certain nombre de « Carnets ». En voici la liste complète, établie à l’époque, et commentée. Sans surprise, « Carnet vol. II » est le support privilégie d’écriture du blog avec 46% des entrées, suivi par « Carnet vol. I » avec 25% et « Carnet vol. III » avec 22%. Les autres carnets occupent une place tout à fait marginale dans la vie du blog, et un certain nombre d’entre eux n’ont pas encore eu un seul article publié (Carnets VIII, IX et X). Cette division en « Carnets » sera je pense de moins en moins pertinente à mesure de la vie du blog et du développement de projets d’écriture spécifiques et aboutis.

Journal d’Atelier - Carnets vol. I contient les retranscriptions de mes notes manuscrites prises sur le vif des ateliers au crayon noir dans les Moleskine ; la chose écrite telle quelle ou à peu près, retouches et corrections évidentes mises à part, au fil chronologique des séances d’atelier d’écriture. Ce carnet contient en outre des introductions, des commentaires, rédigés après la retranscription des notes manuscrites.

Fragments, fiches, pensées - Carnets vol. II contient les retranscriptions des brouillons, idées, miscellanées qui se bousculent sans cohérence hors de ma tête et dont je tente par l’écriture à discipliner le flux. C’est peut-être ici que l’identification de l’écriture à du « work in progress » est la plus pertinente. Des indications de date permettront pour certains passages de faire le lien avec les entrées et les sorties du Carnet I. Pour le reste cela me regarde. C’est mon journal brut, expérimental.

Les Métamorphoses de C. - Carnets vol. III déborde certaines des propositions d’écritures inspirées par l’atelier sous la forme de nouvelles (Quitter Byzance, Le Mur, Brouillages) et d’un début de roman (Août Quatorze). Sur le site, ces carnets correspondent au groupe d’entrée des « Fictions ».

Les Métamorphoses de C. Bande Photographique Annexe du Carnet II – Carnets vol. IV est un document intermédiaire, expérimental, une Bande Photographique qui prépare certaines situations ou personnages repris dans les nouvelles et le roman du Carnet III.

Archives – Carnets vol. V reprend des vieux textes épars rédigés entre 1996 et 1998. Ce sont les plus anciennes traces que j’ai conservées de mes écrits. Pour une histoire de mes rapports à l’écriture, voir les Carnets vol. II.

Critiques dans la nuit – Carnets vol. VI est une reprise d’autres documents d’archives spécifiques, l’ensemble de mes critiques de livres de science-fiction rédigées pour les magasines KWS, Ozone, Galaxies….

Ballons d’essais – Carnets vol. VII est une collection de tous mes articles de fond publiés dans des magasines de science-fiction.

Horizons – Carnets vol. VIII est une collection de tous mes textes de fiction publiés en fanzine ou anthologies « papier »

Donjons – Carnets vol. IX est une collection de mes scénarios de jeux de rôles

Arc – Carnets vol X  est le grand roman du jeu de rôle éponyme..

On the Air – Carnets vol XI est une compilation des écrits publiés sur le Web, critiques ou récits de fiction

Live - Carnets vol XII inclut toutes les publications du Blog « Les Métamorphoses de C. » (et la boucle est bouclée).

Pour terminer, le top 10 des billets les plus lus, nous donne ceci , à la date d’aujourd’hui :

Hommage à Moebius 11 mars 2012 (724)
Ring II 27 mai 2013 (323)
Mélanie Daniels 15 mai 2013 (315)
La maison qui regarde le rivage 30 décembre 2012 (191)
Maniac Shadows 5 mai 2013 (179)
Seroxat Jour 2 26 août 2013 (135)
The Long Shadow 23 décembre 2013 (129)
Wemotaci 12 septembre 2013 (122)
High-frequency trading 10 mars 2013 (114)
Théâtre Muet 6 décembre 2012 (109)

Avec le temps, les MdC sont devenues une constellation d'outils sur le Web en plus du blog, qui reste néanmoins la source principale et sure de ce "projet" d'écriture pour le temps présent

Sunday, 29 December 2013

Choc post-opératoire II - Eschyle

II.

Vingt-trois heures trente. Je dépose l’exemplaire des Tragédies d’Eschyle sur ma table de chevet (1). 

Je l’avais acheté fin 2012 chez Libris Agora, dans la galerie Louise à Bruxelles. Il attendait depuis sept ans d’être pris d’une main bienveillante, après sa sortie de presse, la distribution, l’arrivée sur les rayons. Il attendait avec patience les fruits du temps. Or, qui achète Eschyle, sinon des étudiants en lettres ou des profs, des curieux, des amoureux de la Grèce. Qui donc ? Quidam vous et moi ? Non pas. Moi. Au jeu des hypothèses, combien d’amateurs des Tragiques Grecs se présentent-ils chaque mois, là ? Qu’il n’y en ait qu’une dizaine, faible en proportion de la clientèle, mais dans l’absolu, élevé, très élevé, dix frères par mois, cela vous fait vite une grande famille d’esprits. Cinq cent entrées et sorties par jour dans une librairie, les bons jours, les grands jours. Et dans l’urne, un ou deux par mois qui sont tirés avec l’idée d’un Eschyle, et ce titre-là combien de fois est-il vendu sur une année ? Une dizaine de fois. J’ai pour repère les Sagas Islandaises, en Pléiade, dont je sais qu’elles ne se vendent pas plus d’une fois l’an dans une librairie bien cotée et discrète de Bruxelles. Comparaison n’est pas raison. Peut-être que plusieurs exemplaires de « mon Eschyle » étaient encore en dépôt chez le distributeur de Gallimard dans un entrepôt en banlieue parisienne, peut-être que ce livre-là que j’avais pris entre mes mains fin 2012, venait d’arriver la veille, et qu’il avait attendu sept ans dans l’entrepôt glacé, dans l’obscurité, le silence des caisses de livres pas encore morts mais pas encore nés non plus. Dans une librairie un ouvrage se tient-il au moins en bonne compagnie, parmi des titres frères et d’autres plus lointains dans le cousinage, mais toujours dans une grande diversité de formats, de collections ; il tient sa place dans la famille élargie, il a l’espoir d’être pris en mains, feuilleté, acheté. L’espoir fait vivre les classiques, les indémodables. Eschyle peut rester au rayon des années sans bouger. Qui en dira autant du dernier roman mis cruellement au pilon deux mois, trois mois après sa sortie, avec les retours de la honte, les camions de mort des livres. Cela je ne le saurai que d’une façon obscure à moins de discuter d’affaires avec un ami libraire, ou d’accéder à la base de données Electre et d’y lancer des requêtes --- Electre, oui, c’est le nom de l’outil utilisé par les professionnels de la distribution et de la diffusion, l’Electre d’Eschyle, celle qui apparaît dans Les Choéphores, le deuxième volet de la trilogie de l’Orestie, dont est sortie toute la littérature des Atrides, et des Atréïdes, leur copie dans le futur imaginé par Frank Herbert, Electre choisie, Zeus s’étonne, pour baptiser un programme de gestion ; car la voie du classicisme est celle de la mimésis, la voie noble de la répétition du même et des éternels commencements. Les classiques survivront à la modernité post-apocalyptique et post du post, je ne m’inquiète pas pour Eschyle, il m’attendait. Il a eu une longue lignée. Cet exemplaire-là d’Eschyle, numéroté, ISBN, code barre, était entre mes mains. Un livre se tient entre les mains, c’est un monde entre les mains, c’est un ami incarné, il a les pages douces, la couverture souple ou rigide, les cahiers reliés, brochés ou collés, il a une personnalité, fut-il de poche, tiré à des milliers d’exemplaires, il est à la fois un objet unique, pour moi, pour toi, et de série, diffusé dans des lieux, des espaces tangibles où vivent des liens sociaux particuliers, boutiques, bibliothèques, même livres d’un jour vendus sur la place d’un marché, ils existent, ils voyagent, ils nous racontent, ils sont depuis l’invention de l’imprimerie fabriqués par des hommes, pour des hommes, ils sont porteurs d’une conscience de classe ouvrière, ils ont pour ancêtres les illustres Codex qui révolutionnèrent au début de l’ère chrétienne et pour toujours, la lecture des signes et du monde. Le mot « code » vient de là. Mais dira-t-on, un livre existe aussi sous la forme d’un fichier informatique, d’électronique pure, d’une réduction à des bits en série, et les « livres » disparaissent au profit des « liseuses » universelles. Certes, l’évolution technique est indéniable, mais quelle est la révolution intellectuelle qui se prépare ? Ou peut-être est-ce à une dévolution, à une régression paradoxale à laquelle nous assistons, qui sous couvert d’abondance de l’information, d’une offre presqu’infinie, crée une nouvelle forme d’illettrisme, bien subtile, terrifiante dans ses effets sociaux, une forme de rapport au monde où l’intelligibilité dans la profondeur du sens est remplacée par une myriade d’instantanés informationnels fragmentés. La mémoire sémantique individuelle, et collective, est déjà, sera de plus en plus, la grande victime de cette révolution en cours, elle nous transforme, elle nous désincarne, elle nous envahit d’un espace fantomatique, d’un vide qui tient lieu de pensée, d’une zone de ruines, de marécages qui engloutissent une part de notre humanité. Dira-t-on, sinon par abus, extension des mots, perte du sens, qu’un tel ensemble de signes, transformé par des codes informationnels, dépersonnalisé, désincarné, déconstruit et reconstruit dans une mémoire flash de liseuse, tablette ou ordinateur est un « livre » au même titre que l’objet en papier ? D’ailleurs, le mot n’existe pas encore, on dit à défaut d’autre chose, livres électroniques, e-books, un sous-produit de la technique. Qui utilisera le même mot pour dire l’objet sensible, le poids des mots entre les mains comme un cadeau à chaque fois unique que l’on reçoit ou que l’on s’offre, lorsque c’est un fantôme qui hante une mémoire et qui peut à tout instant être renvoyé dans les limbes, dans le Purgatoire de la culture ? Ce que nous tenons entre les mains, lecteurs du numérique, ce ne sont pas des livres, mais l’un des instruments de notre aliénation à une infrastructure mondiale dominée par un complexe médiatique, industriel, capitalistique qui a transformé le citoyen en consommateur, et demain achèvera l’humain en consommable. Mais Eschyle, pourquoi cet Eschyle-là comme pourrait l’écrire Camille Laurens, venait-il d’être déposé sur ma table de chevet ?

J’éteins. Je suis prêt à m’endormir. Je m’écroule de fatigue depuis une heure, m’efforce de travailler un peu, de poursuivre la lecture de l’Agamemnon entamée l’après-midi. J’abandonne sur un passage difficile du Choéphore. J’éteins, oui, je me couche. Oui. Je débranche.

Minuit trente. Me réveille. Malaise, j’ai du mal à respirer. Me lève, pisse dans le lavabo, bois un peu d’eau. Si tu te rappelles de l’histoire, tu te souviens que le mec s’est fait opérer du genou et que pour rejoindre les waters il doit emprunter un escalier en colimaçon vu qu’il habite dans un grenier, et que ce n’est pas gagné l’aller-retour.

Une heure trente. Panique à bord. M’éveille suite à un cauchemar. N’arrive plus à respirer. Gorge fermée par une barre de fer, narines bouchées, déglutir fait mal. Tisane, coussins, suis obligé de dormir assis. Quelques gouttes d’Eucalyptus dans un mouchoir. J’écris mon insomnie, ma lutte pour faire crever l’autre, pour expulser le saligaud qui m’empoisonne, me bouche le nez, m’empêche de respirer. Mais qui est cet autre ? Suis-je possédé ?

Deux heures trente. Inconfort. Micro-sommeils.

Quatre heures trente. Me couche incliné à quarante-cinq degrés. Cauchemars.

Six heures trente. Me couche à l’horizontale. Parviens enfin à dormir un peu.

Le lendemain, il y a l’objectif, il y a le subjectif. Il y a des poussières, de l’humidité, des spores, il y a des âmes. L’air, de l’air, le nettoyage des surfaces, la pure essentielle 41, et le soir des fumigations, charbon de bois, storax et pontifical. Trois soirs de suite.

Dans la cave, dans l’ancien lavoir, un esprit attaché se plaint. Je l’ai vu. Le premier soir, lui ai parlé en grec avec dureté. Hier avec douceur, lui ait expliqué qu’il serait mieux ailleurs, qu’il peut partir vers la lumière, qu’on prendra soin de lui. Je verrai ce soir.

Sur ma table de chevet, il y a un exemplaire des Tragédies d’Eschyle. Le marque-page n’a pas bougé.

AGAMEMNON
Hélas! un coup mortel a déchiré mon flanc!

PREMIER CHOREUTE
Silence ! Qui donc crie, atteint d'un coup mortel ?

AGAMEMNON
Hélas ! encore hélas ! un second coup m'abat.

PREMIER CHOREUTE
Le crime est accompli : ces gémissements sont
de notre roi. Songeons à réunir ici de sûrs avis.



(1) Folio Classique numéro 1364, dans la traduction de Paul Mazon, établie entre 1921 et 1925, édité chez Gallimard avec une préface de Pierre Vidal-Naquet en 1982, 1er dépôt légal, nouveau dépôt légal en décembre 2005, achevé d’imprimer le 20 décembre 2005 à Saint-Amand dans le Cher.



Thursday, 26 December 2013

Choc post-opératoire, d'un Ubik l'autre

Je revins à la réalité dans un lit, dans une large chambre sous les toits d’une vieille maison, quelque part à la périphérie d’une forêt. 

La couette et le couvre-lit étaient blancs. Je pensai au mot hôpital, mais douillet fut le premier mot que je parvins à formuler, je voyais les lettres du mot s’écrire dans les replis du drap. 

Non, ceci n’était pas une chambre d’hôpital, cela pouvait ressembler à ma chambre, mais j’avais les derniers mots du chirurgien à l’oreille, surtout ne pas vous déplacer pendant quelques temps, nous avons du vous endormir une seconde fois me disait l’anesthésiste qui était là aussi, vous vous êtes réveillés en cours d’opération et avez parlé d’une publicité pour un produit de vaisselle qui vous avait fortement impressionnée pendant votre enfance lors d’une autre opération, probablement pour un appendicite, cela ne s’est jamais vu, vous vous en êtes bien tirés, revenez me voir quand vous pourrez marcher dit le chirurgien qui portait sa tenue opératoire verte, le masque devant la bouche. 

Etais-je en chambre de réveil me demandai-je, était-ce la raison pour laquelle l’hôpital se trouvait dans une zone résidentielle cossue, ma chambre, ceci est ma chambre, et ceci est également un hôpital ; les deux idées se superposaient dans ma tête, pendant que la rémanence du mot douillet finissait par se déposer durablement sur la couette prenant la forme d’un chat. Un tigré. 

C’est toi Woody demandai-je à l’animal. Ce n’était pas Woody, la dernière fois que je l’avais vu il portait les traces d’une blessure au flanc, rasé, non, je n’avais plus revu le chat, c’était en photo, oui, une photo que j’avais reçue au Canada, au Canada, j’avais donc voyagé au Canada, drôle d’idée, pourquoi étais-je parti là-bas, quoi y faire, des lacs des forêts un large fleuve des chants des chants, quelqu’un m’avait envoyé une photo, cela devait être important, la photo du chat pourquoi, une blessure, la blessure, j’étais moi-même blessé, où ça, je rangeai l’idée de la photo dans un tiroir et l’idée du chat s’évanouit. 

Il n’y avait même plus un sourire flottant au-dessus du lit, à la manière de Wendy, non, à la manière de Carole, à la manière de qui nom de dieu, le nom de la jeune fille qui m’avait envoyé la photo restait informulé et d’autres prénoms s’inscrivaient maintenant sur les draps. Mais le sourire aurait du flotter à la manière d’un chat, or, il n’y avait plus de chat. C’était Woody apparemment, reparti jouer dans les jardins à l’arrière des maisons. Non Woody, pas sortir, pas sortir. Danger, pas sortir. 

Une sarabande de prénoms féminins défilait sur les draps blancs. J’avais couché avec elles, elles toutes. J’aurais voulu. Des lettres, que des lettres. Une inscription, une trace, une réalité. C’est pourquoi nous vous conseillons de garder votre bracelet hospitalier au poignet pendant quelques temps, il contient un code d’identification. L’infirmière. J’étais tagué comme un produit expédié en express. Par avion. Un jour un colis s’était perdu à l’aéroport, non, des valises, toutes nos valises n’étaient pas arrivées, nous avions manqué un avion au départ de New-York. Qui. Qui ça. L’infirmière, j’étais certain de ne l’avoir jamais rencontrée avant. Certainement pas à l’aéroport. J’étais marqué, quelqu’un allait me retrouver, quelqu’un devait être en train de me réclamer. Quelqu’un. Qui.

A l’hôpital.

J’avais les bras nus, j’avais un peu froid, je restai sous la couette pendant que se déroulait ce qui ressemblait à mon réveil, tâtai le poignet droit, le bracelet était bien là, les médecins étaient partis m’abandonnant à mes questions, elles trouveraient toujours le temps d’être formulées plus tard, j’en avais pour deux jours, deux semaines ou deux mois, mais le chirurgien avait parlé tellement vite. Trois cent pour cent. Tarif deux minutes de consultation. Chambre privée. Les chiffres dansaient. Cela faisait combien d’euros trois cent pour cent de combien.

Je fermai les yeux.

A mon réveil ma mère était là. Tu n’as pas été bien me dit-elle, en approchant la main de mon visage. J’entendis mon frère ricaner dans le coin de la chambre, j’aurais voulu lui demander si le colis de DHL avait été bien réceptionné, ce colis qui contenait quelque chose d’important que j’avais oublié d’apporter à ma mère, mais alors je suis en Grèce, je ne suis pas parti. Les valises égarées, elles étaient de retour à la maison.

Je m’endormis à nouveau.

Où est ma mère demandai-je à l’infirmière.

Où est le docteur.

J’en ai assez, je vais me lever, je veux rentrer à la maison.

Oui, rentrer à la maison.

Avec une double anesthésie ce n’est pas raisonnable pensai-je, c’est inédit dans les annales de la médecine. Je me promis de consulter les revues spécialisées dans la bibliothèque de la faculté. De quelle faculté, ô mon dieu, est-ce que je perds la raison. J’avais été en médecine, dans une autre vie, une autre vie, étudiant ou doctorant, d’une discipline obscure, le nom du Professeur russe Alexander Luria s’inscrivit sur le drap, université d’Oxford, j’y avais passé un mois en été avec une assistante qui avait été formée chez lui à Moscou, à l’époque de la guerre froide. J’avais eu raison de me méfier d’elle. Une taupe, c’était une taupe infiltrée dans les circuits de la recherche sur les fonctions de l’hippocampe cérébral. Hippocampe de ma mémoire. Cette science avait une importance stratégique. L’Union Soviétique avait pris de l’avance et tenait à la conserver à tout prix. Mon cas devait être probablement répertorié à l’heure qu’il était, j’avais hâte d’effectuer une recherche, et je devais rentrer chez moi. Je me sentais encore très fatigué. J’essayais de rassembler les pièces du puzzle. Je me rappelais des derniers mots échangés avec l’anesthésiste en salle d’opération, je lui demandai le nom de la molécule qu’il allait m’injecter. Kétamine. Etats altérés de conscience. M’avait-on ré-administré de la kétamine lors de mon premier réveil, dont je ne gardais aucun souvenir. Je formulai le concept d’Ur-Bewusstsein et le rangeai dans un tiroir. Cela sera utile, j’aurai besoin de ce concept comme preuve que je ne suis pas fou, capable de pensée, d’abstraction de haut-vol, je m’observe et je m’analyse. Sigmund Freud écrivant l’Interprétation des Rêves. J’écrirais moi-même l’article sur le sujet. Cet anesthésiste avait un nom d’origine russe. Je me rappelais de l’infirmière, elle avait de jolis yeux verts. Elle n’avait pas couché avec moi. Avait-il été en contact avec l’assistante du Professeur Luria. C’était une possibilité. Mon cas pouvait avoir été prémédité pour les besoins d’une expérience militaire. C’était clair je devenais fou. Oxford, j’y avais été il y a trente ans. Trente années. Mon dieu, mais pourquoi n’étais-je pas resté à Oxford, dans le cœur doré de l’Angleterre. Je n’étais pas resté. Un voyage hallucinant à travers l’Europe en train pour ma vingt-et-unième année. Passage en gare de Bologne une heure avant l’attentat d’extrême-droite, plus de quatre-vingt morts. Bologne, Florence, le Devonshire, Oxford, Vienne, Vienne et Salzbourg, et Londres. Qu’est-ce qui m’avait attiré là-bas dans le désordre. Une histoire de femme. Encore une. Ur-Bewusstsein. S’accrocher à ça.

Et puis je me rappelai, ce jour là, j’avais un agenda très chargé, il fallait que je sorte, j’avais rendez-vous avec ma fille le soir même, que penserait-elle si je ne venais pas. Rendez-vous avec ma fille. Woody. Ma fille. C’était elle. Le chat. Pourquoi faire un rendez-vous le jour d’une opération. Courir, il faut courir.

Ne perds pas ton temps à dormir. Lève-toi, cours. Va, fais ce que tu dois faire.  Je suis blessé. Je ne peux pas marcher. On s’en fout. Pense aux soldats de 14. Les soldats de Noël 14. J’écris quelque chose, une trêve. Mais dans le futur. Je suis une femme du futur qui trouve l’album d’un ancêtre. Je n’ai jamais rien fait en 14. Ni même mon père, ni même mon grand-père. Ou alors à Gallipoli. C’était une possibilité. Bulgarie, alliée des Empires Centraux, déjà. Et des Ottomans. Le monde à l’envers. Gallipoli. Mon grand-père y avait peut-être combattu. Tu demanderas plus tard à ton père. Les morts ne parlent pas. En rêve c’est possible. Tout est possible. Il y a des caves encombrées, il y a des greniers qui ressemblent à un tesseract, une maison-gigogne à plusieurs dimensions, tu ouvres une porte, hop c’est la rue, tu ouvre une armoire, hop c’est un centre commercial, tu ouvre les rideaux, hop c’est un cirque. Je suis déjà en train de rêver mon futur.

Nous avons du vous rendormir.

Par conséquent, je rêve, donc je suis. Impeccable. Ur-Bewusstsein. S’accrocher au fondement, à l’originaire de l’Ur. Ur-Sprachen. Je veux relire Heidegger en convalescence. Je l’attaque dès mon réveil.

Je revins à la réalité dans un lit, dans une large chambre sous les toits d’une vieille maison, quelque part à la périphérie d’une forêt. Je connaissais cet endroit. C’est chez moi.

C’est la nuit. Je ne peux plus dormir. Je me lève. Aïe. Pas si vite. Fais doucement. Comme ça. Tu as mal, tu marches cent mètres, t’es crevé. Vais-je boiter le reste de ma vie. Une angoisse. Il fait nuit. Je n’allume pas. J’ouvre le MacBook. Je lance l’application Kindle. La connexion internet ne fonctionne pas. J’ouvre un des seuls livres téléchargés. Table des matières, chapitre 9, au hasard. Je lis, fasciné. C’est moi, c’est de moi qu’il parle, l’auteur.

Jump in the Urinal and Stand on Your Head.
I’m the One That’s Alive. You’re All Dead.

La Kétamine. Kératine. La demi-vie. Tout régresse. Disparaît. Kératine je n’aime pas ce mot. Il est féroce, c’est un mot qui me faisait peur enfant, les cornes d’un taureau en train de me charger. Et d’hommes fous. Je dois retrouver la trace de l’assistante du Professeur Alexander Luria à Oxford, non à Moscou. Elle doit être vieille maintenant. Je ne sais plus comment elle s’appelle. Je demanderai. Je poserai les questions à mes anciens camarades. Je dois la retrouver, lui parler. Qu’est-il arrivé à mon cerveau. Est-ce réversible. Ce cocktail médicamenteux, je suis gavé, kétamine, kératine, paroxétine, enoxaparine.

Et je comprends tout.

Je lis un extrait du roman de Philip K. Dick « Ubik ». Le roman des hommes dans le coma, pire encore que le coma, la « semi-vie », un cauchemar. Ubik, ce livre dont je n’étais pas sorti.

J’étais arrivé le matin de l’opération, six heures trente. Une heure plus tard j’étais en salle. Et puis le réveil. Mais quel réveil. Quel est le véritable moment de mon réveil. L’anesthésiste me l’a dit, oui, c’est incroyable, je me suis réveillé pendant que le chirurgien découpait les ligaments de mon genou, je lui ai demandé de ne pas faire attention, de continuer comme si je n’étais pas là, le regard ahuri de l’infirmière, une nouvelle piqure, une injection de kératine. Et ce n’est que maintenant que je me réveille des effets tardifs du produit. En train de lire un roman où il apparaît clairement que celui que l’on croyait mort ne l’est pas et que ce sont les autres qui. Les autres qui. Tous les autres.

Je me rappelle de la couverture du magazine qui avait été posé sur la table de la salle d’attente. Clinique Molière-Longchamp. Allez vérifier. Troisième étage. Admission en hôpital de jour. La salle est à droite du bureau de l’employée administrative. J’en ai même ris. Quelle coïncidence, deux titres de mes livres fétiches combiné sur une couverture jaune glacée d’un magasine de design. Le titre en était « Aleph Ubik ». J’ai pris une photo. Regardez. Je n’ai rien inventé. Rien du tout.

Lean Over the Bowl
And Then Take a Dive.
All of You Are Dead. I Am Alive.

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Photo de l'auteur. Salle d'attente, avant l'opération. Sept heures du matin ce 18 décembre

Photo de l'auteur. Ubik... c'est un signal. J'avais vu juste. J'avais compris. Ce magasine avait été déposé à mon intention à cet endroit précis, à ce moment précis.

La réédition de la version américaine que je relis sur ma tablette électronique. Celle qui m'a fait basculer définitivement dans le réveil... ou bien...

La traduction d'Ubik lue pour la première fois lorsque j'avais dix-huit ou vingt ans. Cela vous marque à vie. Superbe (vintage) couverture de Siudmak. A une époque où les éditions J'ai Lu publiaient le meilleur de la science-fiction anglo-saxonne.

Wednesday, 25 December 2013

Vision dantesque (archive: 22 nov. 1996)

         L'eau, toujours l'eau...
         La pluie s'abattait avec méthode depuis six mois, une pluie drue qui mouillait les os, une mousson interminable pour une saison qui avait attrapé la fièvre des millions d'années.
         2008 : cent douze soleils miniatures jettent leurs feux sur la planète, une vingtaine de gigatonnes d'hydrogène pur dissipés en chaleur et lumière dans l'atmosphère, une ceinture orbitale de cendres plus grosses que le Krakatoa, des orages grondants de dragons rouges et de salamandres, des vagues plus brûlantes que le phosphore, hautes de trois kilomètres.
         2008 : fin de l'Histoire.
         L'eau, toujours l'eau...
         La pluie tombait sans interruption depuis cent quatre-vingt jours, les égouts du ciel crevés par les humeurs de l'humanité, une cascade de furies bibliques d'avant Abraham ou Moïse.
         Et les lustres de sécheresse après l'incendie, de froid, de faim, l'immense cimetière déshonoré de la Terre. Et le soleil et les étoiles oubliés au milieu des fumées grasses qui ne se dissipent pas. Et l'invisible averse des Retombées, la poudre de cobalt, les graines de césium du marchand de sable qui engendre les cauchemars et les monstres.
         Vraiment la fin, oui.
         L'eau, toujours l'eau...
         La pluie venait enfin nettoyer tout ça, fluidifier les tranchées et combler les cratères, assouplir l'écorce noircie des collines et des vallées, noyer le coeur des cités dévastées.
         Cinquante longues années de repli et de régression, jusqu'à l'extinction de ce qui fut l'espèce humaine, puis la lente repousse d'une nouvelle branche, aux membres très dispersés, aux formes et aux couleurs réinventées, mais viable, féconde d'un gai savoir. Cinquante autres années de tâtonnements, de bifurcations, et puis moi, le dernier homme, miraculé, muté, presqu'immortel au milieu d'un jardin de plus en plus édénique.
         Exit homo sapiens homo demens. Bienvenue les anges !


Gustave Doré (1832-1883), illustration pour "La Divine Comédie" de Dante, section du Paradis (1867), vision finale de l'Empyrée
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Un blog sur Dante "Leeds Dante Diaries" (from the Leeds Centre for Dante Studies)
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Le fragment que vous venez de lire est un des plus vieux textes conservés dans la mémoire de mon ordinateur, écrit le 22 nov. 1996. 

Entre 1971 et le début des années quatre-vingt dix, les Métamorphoses de C. avaient déjà écrit: beaucoup, beaucoup, beaucoup...

J'avais conservé les manuscrits, les tapuscrits, les polycopiés, les recopiés, les carnets petits et grands, dans une grande boite cartonnée, et puis ... et puis tout fut brûlé, perdu, jeté, sans espoir aucun aujourd'hui d'en exhumer les restes.

Un acte "dantesque" -- à l'évidence.

Restent quelques débris sauvés du naufrage.

Reste la mémoire et l'imagination.

En ce jour de Noël 2013, les MdC entament peut-être une exhumation. Et c'est une vision d'apocalypse ("Révélation") qui est au rendez-vous.

Comprenne qui pourra.


Je recherche depuis des années auprès des bouquinistes cette vieille édition de la 'Comédie'. Faites-moi signe si elle traîne dans votre grenier et ne savez quoi en faire.
C'est dans cette édition que j'ai découvert l'oeuvre du Florentin. Le livre lui aussi fut perdu.
Restent les livres et la mémoire. Que j'essaie de retrouver. Est-ce que je perds la mémoire?
Mon Dieu, ayez pitié de nous.

Monday, 23 December 2013

The Long Shadow

Les hommes sortent de terre au petit matin. Ils emportent avec eux des cigarettes, du pain, du café. En face d’eux, un autre groupe d’homme habillé de longs manteaux fait de même, avec timidité. Les deux groupes semblent mal assurés, ils sortent de leurs lignes à découvert ; une gêne et une curiosité pousse néanmoins ces loups-hommes en avant, à la rencontre d’autres loups-hommes. De loin, les groupes commencent à échanger des signes de la main. Les doigts pointent le ciel, vide, les lignes calmes. Ils avancent à la rencontre les uns des autres. Le ciel et la terre sont froids, il a gelé par endroits, la boue est dure, séchée, une mince couche blanche dépose une décoration prudente faite de quelques cristaux de glace et de copeaux d’uniformes qui font des taches de couleurs vives, ici du bleu, ou du rouge, là du kaki, plus loin, du vert, du gris. Il manque quelques sapins, la terre a été retournée par de violents orages, tous les arbres ont été emportés par la furie des éléments, poudre, acier, mitraille. Mais ce matin, il fait calme, les hommes se sont dit qu’il n’y aurait pas de pluie, pas d’obus qui explosent, de tirs de mitrailleuses, pas aujourd’hui, pas en ce jour mon Dieu, ce jour de trêve. Les groupes se rejoignent, poignées de mains, échange de cigarettes, troc. Les minutes passent. Les gorges s’ouvrent, expulsent les premiers mots, ils ne se comprennent pas tous. Spontanément, les conversations s’organisent. Des sourires.

Aujourd’hui. Pas aujourd’hui. 

Almighty Lord, receive our prayers. 

Mein Gott, erhalten unsere Gebete. 

The long shadow of the War has covered the Earth and the centuries.

Tu refermes le livre de ton arrière grand-mère. Tu en as assez lu. Tu sais déjà tout. Tu as toujours su ce qui s’est passé, tout ce qui va arriver. Tu regardes par la grande ouverture de ton conapt qui domine l’océan. La ville avance lentement sur les eaux bleutées de l’Atlantique Sud. Tu regardes le ciel, vide. Tes pensées dérivent vers le passé. 

Almighty Lord, receive our prayers. 

Mein Gott, erhalten unsere Gebete. 

L’ombre de la Guerre… elle a débouché sur ceci : Zich Heil ! Zich Heil ! Zich Heil !
L’ombre de la Guerre… elle ne s’est pas arrêtée à Auschwitz. 
L’ombre de l’ombre a couvert la terre entière.
Il n’y a plus eu d’étoiles.
Il n’y a plus eu Hanoukka, Noël, Christmas.
Les siècles sombres. Le vingtième. Le vingt-et-unième.

Aujourd’hui. Cela pourrait-il recommencer ?

Tu as refermé le livre de ton arrière-grand-mère sur sa note en date du 21.12.2013. Tu as refermé le livre des Métamorphoses de C. Tu sais qu’elle se posait des questions. A cette date lointaine, les mémoires des peuples de ce qu’on appelait encore l’Europe, l’Amérique, regardaient le passé. Un centenaire allait être célébré. La note parlait d’un Noël lointain où les canons s’étaient tus, où les soldats avaient fraternisés. 

Aujourd’hui. Cela pourrait-il recommencer ?

Rien ne ressemble plus à un homme sale et fatigué qu’un autre homme sale et fatigué. Ni l’uniforme, ni la langue, ni la couleur de la peau, ni le Dieu prié, ni le livre prêté, ni les galons gagnés à coup de sueur et de sang, ni les bombes lancées depuis les arrières du front depuis les gigantesque obusiers industriels fabriqués en série dans les aciéries des puissances, ni les corps qui éclatent en bulles de savon rouge, ni les tripes qui volent, s’accrochent aux branches des arbres morts comme les guirlandes d’une fête macabre, ni les têtes fracassées, ni les bras fauchés, ni les jambes sectionnées par les shrapnels, ni les tympans éclatés par les bruits de tonnerre, ni les poumons envahis par la terre et les gaz, ni les doigts de la main brisée qui tenaient la crosse du fusil, ni le mouvement des lignes de soldats jetés pareils aux confettis d’anniversaire des généraux vautrés dans leurs états-majors, ni les cartes dessinées, effacées, sans cesse coloriées de lignes absurdes qui passent sur des champs, des collines, des vallons, des rivières, des chemins de merde poisseuse de rat et de bouillie d’hommes, sans cesse retravaillées à coup de milliers d’homme pour chaque centimètre de carte d’état-major : non, rien de tout cela, rien, non, vraiment rien de toute cette horreur qui s’abat sur les hommes que tu n’as pas connu, que ton arrière grand-mère n’a pas connu, n’efface, n’a effacé, n’effacera le moment d’humanité commune partagée, l’humanité des tranchées en ce Noël de l’année 1914.

Noël. Un concept. 

Tu as vu des films dans les archives de la ville flottante. Il y avait des crèches, où les derniers enfants nés d’hommes et de femmes furent mis au monde, des crèches avec des animaux survivants, des gens qui priaient ; il y avait aussi des armées d’hommes jeunes ou vieux, tous barbus, en uniforme rouge avec des bonnets, qui distribuaient les rations de survie aux damnés des nations disparues, en chantant. C’était ça Noël, apparemment.

Tu n’as jamais mis pied à terre. Il n’y a plus que des déserts, des ruines radioactives, des cités écrasées à coup de marteau, il n’y a même plus de Confédération des Etats de l’Est Atlantique ou de l’Ouest Atlantique. Ta mère a encore connu cette époque, mais tout s’est écroulé, ce fut le grand Chiasme. Ce qui reste de l’histoire flotte, à jamais en voyage à travers les mers du globe ; ce qui reste de l’humanité en ce début de vingt-deuxième siècle c’est le grand métissage, le grand brassage, l’homme-océanique, l’homme redevenu un poisson pour l’homme.

Mises à part tes activités dans les cellules éco-neuronales de purification d’eau de la ville, ton bonheur, ton dasein, c’est d’être là lors de tes heures de liberté, en présence des livres sauvés, des archives électroniques, des reliures en papier, une matière improbable qui conservait la trace des mémoires, des écritures. Ta mère, et avant elle, ta grand-mère et sa mère à elle ont tout fait pour conserver l’héritage de l’ancêtre, cette bibliothèque qui a traversé un siècle et demi de la lignée du sang maternel. Qui était l’ancêtre ? Tu regardes les photos de cette guerre lointaine, oubliée, sauf de toi, cette grande ombre qui avait recouverte la Terre entière, tu regardes les visages de ces soldats allemands, anglais, des visages fatigués, des regards tristes de mâles qui sont tous morts. A quoi ressemblait ton arrière-arrière-grand-père, l’auteur de ces Métamorphoses de C. ? A un de ces mâles morts. Ton ancêtre n’a plus de visage. Il a tous les visages des hommes tombés dans la lutte engendrée par la Guerre, dans l’Ombre de l’Ombre de l’Ombre. Tous les mâles issus de l’homme sont morts. L’homme-océanique est une femme.

Mais toi tu sais, tu souris, tu as retrouvé à travers les visages de ces mâles oubliés, la marque de ton ancienne naissance par-delà les cuves et les éprouvettes. Peut importe qui était cet arrière-arrière-grand-père. Tu observes ces jeunes soldats et tu sais que c’était l’un d’entre eux. Tu es la Fille de l’Homme.

Joyeux Noël.

British and German soldiers together in no-man’s-land on Christmas day, 1914 - Courtesy Financial Times
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L'Atelier d'écriture d'Aliette Griz 'Touche tes Touches' aime la science-fiction 
Imaginez les conséquences de la news que vous apportez.

Qui que vous soyez, vous voici le 21/12/2121/ Oui, du temps a passé depuis ce micro événement qui faisait face à ces micros-gens installés autour d’une table, prêts à écrire. Internet n’est certainement plus ce qu’il était, l’information non plus. Et pourtant, sur une tablette poussiéreuse qui trainait dans le grenier de votre arrière-grand-mère, l’information est inscrite comme une vérité d’un autre âge, qui a pourtant permis / provoqué / entraîné…

Proposer au moins 8 néologismes à partir de mots clefs :
Humanité, Europe, Etats-Unis, Asie, crise, information, divertissements, catastrophe, écologie, droits de l’homme, bonheur, livres, journaux.