Friday, 31 January 2014

Nuits de Shanghaï (archive: avril 1997)

Nuits de Shanghaï


Christo Datso

Première publication dans le fanzine Tempus Fugit n°1, Avril 1997
édité par Alexandre S. Garcia.

Rédaction terminée le 1er déc. 1996. 
Merci à Jean-Claude Dunyach qui me fit le plaisir de relire le texte et me fit part de ses commentaires amicaux.






Je rencontrai Jim pour la première fois à la fin de la saison des pluies.

J’habitais l’ancienne résidence du Gouverneur de la Concession Française, au milieu des bambous. La jungle prenait lentement possession de Shanghaï.
Un fragment de civilisation oisive et décadente y était préservé pour mon plaisir de philosophe, épris de solipsisme. Une mer de tapis recouvrait les parquets, vagues aussi abstraites que les nuages de montagnes de ma collection de peintures chinoises. Des meubles laqués et des stèles dédiées aux mandarins de jadis s’y abîmaient, dans d’interminables naufrages de la mémoire. Et la bibliothèque, le plus précieux de mes joyaux, recouvrait entièrement les murs de la vaste salle de bal, transformée en débauche de savoirs anciens et de lettres mortes. 
J’y passais de longues heures à rêver et à fumer des poèmes. Lors des nuits de pleine lune, une lumière blanche inondait l’espace, et je voyais les fantômes des couples enfuis, virevolter sur les ailes du temps.

Un de ces soirs-là, dans la bibliothèque, une langueur envahissant ma tête, je vis le jeune garçon. Il apparut devant moi en toute simplicité, les cheveux blonds plantés drus au sommet de son visage rond et l'air de quelqu'un qui débarquait naturellement chez lui après avoir enjambé le balcon de la véranda.
« Salut, ne fais pas attention à moi, je me faufile partout, juste pour voir... »
Plus rien ne m’étonnait avec les anges. Je connaissais pas mal d’enfants doués, et celui-là était particulièrement prédisposé. Ses yeux, deux taches noires, attiraient à eux toute la lumière et magnétisaient le regard.
« Les autres m’appellent Jim ». Un doigt dans le nez il tournait la tête et inspectait les murs du grand salon. Il siffla d’admiration.
« Es-tu ce jeune garçon débrouillard dont j’ai entendu parler, celui qui se glisse entre les portes des maisons et dans la vie des autres ?
- Je viens quand on a besoin de moi.
- Peut-être, mais tu pourrais frapper aux portes d’abord. Tu me déranges, jeune Jim !
- Quelle perte de temps ! Lire encore, pour quoi faire ?
- Je n’ai plus rien à faire.
- Quand j’étais gosse, mère me parlait tout le temps des montagnes où le regard s’abîme dans la contemplation du vide, comme sur tes peintures... Tu ne tiens plus à la vie ? »
Ce garçon était très en avance sur son âge. C’est une caractéristique des anges.
« Que veux-tu ? 
- Quand j’étais gosse, je rêvais de gros cubes jaunes qui tournoyaient dans l’espace sous l’influence de ma volonté. Dis, tu n’as jamais rêvé en jaune, ou en orange ? » Il s’était laissé tomber sur un pouf bras et jambes écartés. Sa tignasse évoquait pour moi les champs de blé qui n’existaient plus que sur les bandes et les plaques d’enregistrement. Je lui répondis, inspiré par ses propos. « J’ai rêvé comme toi, il y a très longtemps, et j’avais de la chance alors...
- Raconte !
- C’était avant la fin de l’ancien monde. J’avais cinq ou six ans, et mes parents s’aimaient beaucoup. C’est à cause de cela que je rêvais du monde jaune évidemment. Tu es le maître des cubes, et tu en as besoin pour attirer l’attention de tes parents...
- Ce que tu dis ne me concerne pas.
- Attends Jim, je te parle du monde d’avant; c’était une époque fatiguée de la vie, les êtres se désagrégeaient dès que tu les touchais au coeur. Ils étaient plein de fumée. Certains dégageaient une fumée noire qui sentait mauvais, un mélange d’essence et d’alcool. D’autres étaient remplis d’une bonne fumée, mais ça ne faisait aucune différence pour la suite.
- Tu as donc vécu tout cela ? Les tempêtes de feu, le désert...
- Qu’importe ! J’ai beaucoup pensé au monde en jaune de mon enfance. J’aurais voulu y emmener mes parents. Finalement, lorsque cela a éclaté, je m’étais échappé seul, les autres ne pouvaient pas m’accompagner, c’était trop difficile de changer et de redevenir un enfant. C’est pour cela que tous les adultes sont morts. Ils avaient fait leur temps.
- Quand je rêvais du monde jaune, j’étais toujours seul aussi. Le jour où j’ai ramassé des maquettes d’avions qui traînaient dans une villa abandonnée, mes rêves ont changés. Ils étaient remplis de combats et d’avions en flamme, mais j’étais toujours seul. Puis j’ai rencontré la petite Marion dont les parents ont été tués par des tigres. Elle est devenue ma protégée et ne me quitte presque plus, mais j’ai  du mal à me rappeler mes rêves. C’est pareil pour toi ? » Jim se récurait maintenant les oreilles avec la pointe d’un stylo à plume. Il y eut une accalmie dans la pluie. Une bourrasque de vent chaud fit brutalement irruption dans la salle de bal, et deux ou trois feuilles s’envolèrent du volume de La Jeune Parque que je tenais négligemment.
Jim fixa du regard les feuilles qui s’échappaient. Elles s’immobilisèrent net dans leur envolée vers le jardin, puis se plièrent et prirent la forme d’avions rudimentaires. Obéissant à un mystérieux signal, elles bondirent et se poursuivirent l’une l’autre en montant jusqu’au plafond. Le regard de Jim noircissant un peu plus, un des « avions » prit feu et s’abattit en torche. Les autres se posèrent tranquillement dans sa paume tendue.
« Tu me gardes d’autres talents pour me surprendre plus tard, ou bien tu n’as plus rien à me montrer ? », demandai-je ironique et admiratif. Il me cligna de l’oeil pour toute réponse. Une forme de glace était rompue entre nous après cela.

Un peu plus tard, j’allumai ma traditionnelle pipe d’opium sans laquelle je ne pouvais plus m’endormir. Jim était vautré sur les coussins parmi les peluches qu’il avait tirées d’un bahut noir. Il regardait une vieille vidéo. Ange ou pas, Jim était bien un gosse. Je réalisais à quel point j’étais trop longtemps resté seul, trop longtemps sans personne à qui parler.
L’opium commençait à exercer ses effets.
Trop longtemps à me complaire de cadavres de civilisation... De livres, d’innombrables joies minuscules sagement rangées sur les espaces entremêlés de la bibliothèque. De tranches usées de livres, d’où les titres s’écoulaient en petites rigoles d’encre sur mon visage décomposé. De pages sans début ni fin, sans histoire à raconter, car l’histoire n’existait plus que dans des songes à la vapeur qui m’enfumaient les yeux et me faisaient perdre de vue mon prochain.
La vieille horloge du salon sonna la demie de minuit.

Tout d’un coup, un astronaute se matérialisa devant moi, pas plus haut que la main, les traits de son visage longiligne crispés. Il sautait sur les ronds de fumée que j’exhalais, et demandais d’une voix angoissée : « Hal ! Do you hear me ? Do you hear me Hal ? » Je le laissai venir sur mon épaule où il s’assit et se prit la tête entre les mains. Jim me regarda un bref instant, un malin sourire aux lèvres.
« Encore un de tes tours ? » lui dis-je. Il se contenta de poser un doigt sur la bouche et m’intima au silence. L’astronaute se leva, plongea tête la première dans le fourneau de la pipe qui fumait encore un peu, et disparut.
« Allons. Encore une bouffée pour ce soir, la dernière », et je tirai sur la pipe pour la raviver de plus belle.
Jim me conseilla de ne pas abuser de la drogue. Il avait pour moi l’attention d’un grand frère. En face de lui je n’avais guère plus de cinq ans d’âge mental. J’étais le dernier de mon espèce. Mais je n’étais plus d’humeur à l’écouter. Je savais très bien que j’abusais du pouvoir du pavot; les moments où il me procurait des visions s’amenuisaient. Finirais-je comme une loque ?
« Tant pis ! Que meurent les neurones, mon cher Jim ! »
Il se redressa sur les coussins et tendit l’oreille. « J’entends la petite Marion ! Elle est toute proche. Elle m’appelle... » Sortant sur la véranda je scrutai l’obscurité, en vain. Je n’entendais que le bruit régulier de la pluie qui avait repris. Jim, à mes côtés, regardait un point que je ne pouvais distinguer dans la jungle noire. « Oh ! Elle est en grand danger ! » dit-il. Il sauta d’un bond avant de disparaître dans le jardin. Je devinais à travers le rideau de pluie, les lueurs des sampans qui passaient au loin sur le Yangtsé. Je rentrai vite.
Tout cela était forcément un rêve disait la voix de ma conscience vacillante, le délire d’un prisonnier en train de mourir dans sa cage d’acier.

J’ignore combien de temps s’écoula ainsi, entre l’éveil et la torpeur, à ruminer le commentaire infini du monde, le bosquet de bambous qui masquait ma pensée, lorsqu’une main me secoua à l’épaule et chassa ma lourdeur. « Réveille-toi, dernier homme ! Tu as des invités. Je te présente Marion. »
Dégoulinants, les deux enfants se tenaient par la main. La petite Marion ne devait pas avoir plus de six ans, mais qu’est-ce que cela signifiait encore avec ce genre de gosses ? Des traces sanglantes sur les bras, elle se tenait droite et sérieuse, la bouche plissée, réprobatrice. Jim repris : « Marion a eu peur du tigre, elle s’est griffée les bras dans sa fuite. Je lui ai déjà dit que les tigres ne nous font rien, mais c’est plus fort qu’elle. Elle n’oublie pas ce qui est arrivé à ses parents. »

Un peu plus tard, après avoir passé des vêtements neufs, trop grands pour eux, les enfants s’étaient installés dans le vieux salon en cuir, un bol de soupe fumante à la main. C’était Jim qui s’occupait de tout, évidemment. La petite n’avait pas encore dit un mot, concentrée, presque fâchée d’être là. Elle me rappelait une fillette, dans un autre monde, il y a trop longtemps, le même air de sauvage faussement apprivoisée, les yeux noisettes et le visage rond, une gamine qui n’avait pas eu ma chance.
« Marion voudrait que tu reparles de tes rêves » dit Jim, entre deux gorgées de soupe, « que tu racontes le monde jaune ». Il fit passer la dernière rasade avec un renvoi bien sonore. La petite me regardait, les yeux plissés dans l’effort, comme si je me trouvais loin d’elle. Elle est myope, me suis-je dit.
« Non, elle te scrute, c’est tout. C’est sa façon de faire avec les étrangers. D’ailleurs, tu ne sens rien, n’est-ce pas ?
- Je ne peux rien vous cacher les enfants !
- Tu dois quand même parler. Penser et parler, ce n’est pas pareil. C’est ce qu’elle me dit. » Je me laissai faire, je n’avais qu’à me laisser glisser le long d’un fil invisible qui me reliait à mes plus anciens souvenirs, comme une acrobate tombant avec grâce sur le filet. Les restes d’opium qui traînaient dans ma tête me donnèrent l’occasion d’accomplir ce petit voyage dans le temps, de tomber la tête en arrière dans le puits de la mémoire, dans le trou qu’était ma vie, filet d’eau usée qui s’évacue en produisant des gargouillis.
« Cela débutait toujours par une sensation de vol, le plein ciel, à vive allure ! Les bras écartés, albatros trop grand pour se poser, avec les ailes de géant du poète, je filais droit devant. L’espace se fendait comme la cosse d’un fruit sec, d’un coup, et les graines tombaient avec lenteur...
- Continue
- Et les graines s’ouvraient avec une corolle de parachute, devenaient des cubes, de grands cubes jaunes sur lesquels je pouvais me tenir debout. Alors je n’avais qu’à étendre le bras pour les faire bouger n’importe où, dans un ciel jaune lui aussi, et je n’avais qu’à sauter de l’un à l’autre, roi du monde, libre comme jamais, au coeur du soleil...
- Moi aussi j’étais le maître à l’intérieur du soleil, et Marion aussi. Nous avons tous eu le même rêve, mais Marion est petite, alors elle y rêve encore, c’est pour ça qu’elle ne parle pas. Enfin, parfois elle parle, mais personne ne la comprend. Tu es comme nous, tu ne crois pas ? Qu’est-ce qui reste du jour d’avant lorsque le ciel devient fou et que le temps se détraque ?
- Les anges, c’est vous. Je t’ai dit à quel monde j’appartenais. Ma place n’est pas ici; pourtant cela ne veut pas me laisser partir, s’acharne à me garder ici, me mélange à ces tapis et m’incruste dans les stèles qui nous entourent. Cela ne cesse pas de s’écrire dans les vieux livres, dans le fleuve des mots et la polyphonie des anciens dieux.
- Qu’est-ce que Cela, dernier homme ?
- La fumée de l’opium évidemment. »
L’astronaute miniature se matérialisa à nouveau entre nous, à cet instant précis, sans casque, engoncé dans sa tenue rouge de publicité pour pneumatiques. Il grimpa sur la table basse où le chaud fumet de la soupe s’échappait de la casserole. Il posa sa question angoissée : « Hal, do you hear me ? Do you hear me, Hal ? »
- Intrigué, je lançai à Jim : « je croyais que c’était toi qui t’amusais avec lui tout à l’heure.
- Non, nullement. C’est toi qui le fabrique, fumeur de poèmes. Ecoutes-le, comme il se lamente !
- Il est abandonné dans le vide de l’espace. Il délire. Bientôt des visions vont le posséder, il va voir une sorte de gare de triage galactique pour monolithes noirs. Ce n’est que son cerveau qui lui jouera des tours.
- Regarde comme il s’excite, il trépigne.
- Il ferait mieux de rêver aux cubes jaunes lui aussi, ça le calmerait », et d’un claquement de doigts, je le fis disparaître de la table. Je ne comprenais pas comment je l’avais fait. Il fallait accepter que j’eusse été contaminé par les talents conjugués des deux anges qui me mangeaient du regard. Ou alors, n’ayant jamais essayé auparavant, j’ignorais que cela fut possible, et si aisé. Exit l’astronaute !
« La gare de triage existe. J’en viens. » Jim et moi regardâmes Marion stupéfaits. Elle venait de parler ! Comme si de rien n’était, elle vida tranquillement son bol de soupe, avant de reprendre : « mais j’ai toujours peur des tigres dans la jungle. Dis, dernier homme, tu me dessines un tigre ? » Le plus naturellement du monde, je demandai à la petite de quelle gare elle parlait.
« Il n’y en a qu’une ici, du côté de Longhua. Avec des Bouddhas qui veillent sur les monolithes noirs qui ne partiront plus. »

Pendant que je frottais la table, doutant à moitié de ce que j’avais vu et que mon inconscient avait provoqué, je pensai : l’aéroport de Longhua ! J’aurais dû le prévoir. C’est de là qu’il est possible de partir de Shanghaï, avec ou sans train, avec ou sans avion. Mu par une énergie contraire à l’opium, j’avais tout d’un coup les idées claires et c’est d’un ton décidé que j’annonçai aux enfants : « Partir, partir enfin... Je te dessinerai tous les tigres que tu voudras, mais plus tard Marion, car il faut partir pour l’aéroport, immédiatement ! » D’un bond souple de chat, Jim sauta sur la véranda, et, le bras pointé sur les étoiles visibles à travers les nuages qui se déchiraient, il dit : « Tu voudrais habiter là-haut avec tes rêves, mais prends garde, la nuit ne fait que commencer. » A cet instant, l’horloge du salon sonna un coup. « Pour y arriver, il faudra éviter les tigres qui rôdent là-bas. Le pourras-tu ? Marion et moi n’avons rien à craindre. » Un bref silence s’installa. Je tournai la tête vers la jungle noire.
« Ne suis-je pas comme vous maintenant ? N’est-ce pas pour cela que tu es venu ? Pour me l’apprendre, jeune Jim ?
- Il faut un début à tout. Nous sommes nés ainsi, mais toi... Qui sait ce que l’aéroport te réserve ?
- Rappelle-toi tes propres rêves, remplis de combats aériens. Cela te concerne aussi. L’important c’est de voler, de rejoindre les vastes territoires du ciel en compagnie de milliers d’oiseaux venus du monde entier. » Marion avait ramassé un crayon dont elle suçotait la pointe. Une ligne violacée courait sur ses lèvres. Elle me tira par la manche et me montra une feuille de papier qui traînait.
« Plus tard, petite, plus tard. Je te dessinerai les plus beaux paysages que l’on voit de là-haut, les anciens palais que l’on devine dans la jungle, au milieu des ruines circulaires que le temps recouvre sans les effacer vraiment. Je te raconterai l’histoire des cités enfouies aux multiples sillons, les folies de leurs princes et les errances de leurs poètes. C’est l’appel du ciel ! » Mais Marion s’accrochait à mon pantalon, obstinée comme toutes les petites filles. Elle me tendit le crayon. Vite, je griffonnai un tigre approximatif, j’appuyai bien fort sur les bandes noires pour lui donner du corps, et sur les moustaches aussi. Elle sortit satisfaite, le dessin roulé sous le bras.

La jungle, je n’y avais plus mis les pieds depuis le début de la saison des pluies, dressait ses remparts végétaux sitôt franchie la limite de l’ancienne propriété du Gouverneur de Shanghaï. Un immense utérus où les espèces modifiées pullulaient, un réservoir de chimères à génétique variable qui avaient transformé l’antique cité chinoise en un Dragon prêt pour l’envol vers le mont céleste Taishan. Les enfants s’y fondaient avec le naturel de ceux de leur espèce, ils m’ouvraient un couloir qui se refermait immédiatement après notre passage. Ils semblaient ne pas avoir besoin de beaucoup de lumière pour voir; pour ma part, je m’étais équipé d’une lampe de poche qui trouait l’obscurité de peu, ridicule fétiche dont la nuit n’avait cure. Enfin, nous arrivâmes sur un vaste terrain dégagé, sur des pistes de béton craquelé : l’aéroport !
« Voilà, c’est ici, l’échangeur cosmique, la guérite des sentinelles » dit Marion, sous l’aile d’un Boeing écrasé en bout de piste. D’autres carcasses d’avions parsemaient le paysage lunaire, cimetière de mastodontes décomposés sous l’assaut des herbes folles et de la rouille. « Il ne nous reste plus qu’à attendre ... » conclut-elle, et elle s’assit, tranquille, son dessin étalé devant elle. Jim s’accroupit à ses côtés, attentif, patient. La pluie avait cessé et la lune se montrait enfin, pleine d’une promesse d’infini, comme le signal au départ d’une tour de contrôle très lointaine. Je retrouvais sans effort toute une ambiance perdue de mon enfance, dominée par les vrombissements des réacteurs se mêlant aux voix féminines qui annonçaient les vols dans trois ou quatre langues. J’aimais flâner le long de ces allées menées sur des tapis roulants où les passagers en partance croisaient les voyageurs du retour, où les boutiques free-tax offraient à mon regard avide une débauche de signes de luxe et de froide beauté. C’était ma mythologie personnelle, l’album illustré de ces visages de femmes qui portaient les noms des marques : Cacharel, Dior, Courrège. Et là, dans la nuit de Shanghaï, pensif, méditant sur cette litanie d’avions et de parfums, assis avec des gosses qui auraient pu être les miens, je regardai le ciel et souris à la lune.

Jim sortit une pipe d’opium de son blouson d’aviateur. Comme c’est étrange, pensai-je. Il l’allume maintenant ! Que fait-il donc ? Marion regardait son dessin avec la plus grande concentration. Jim me tendit la pipe, sans dire un mot. Il y avait dans son geste une invitation à laisser les puissances célestes nous envahir, à se laisser faire pour mieux invoquer le départ. « Comme tu voudras, ange ou démon, plus rien ne m’étonne, plus rien ne me garde encore sur ces rivages.
- Tu sentiras bientôt le souffle du vent frais, la liberté du vol ! » Je m’emplis les poumons d’une longue et lourde goulée d’opium malais, et sentis le vent se lever dans mon corps. La tête recommençait à me tourner. C’est alors que Marion se leva et pointa le doigt sur une ombre qui glissait derrière les grands avions sous la lune, une ombre souple et furtive, silencieuse comme les ailes du papillon de Tchouang-Tseu. C’était un tigre en maraude. La fillette se mit à trembler mais Jim, rassurant l’entoura de ses bras. « Ne crains rien, c’est juste un gros chat, il ne nous fera rien, il nous sent comme lui, n’aie pas peur Marion. » Le tigre se rapprochait et j’admirais les bandes jaunes et noires de son pelage, leur motif simple, universel, l’alternance de la vie et de la mort. Je tremblais à mon tour pendant que le tigre se dirigeait toujours plus près de nous, dardant ses yeux jaunes sur moi, un feulement dans la gorge. J’entendais une voix lointaine qui me disait : « do you hear me ? do you hear me ? », pendant qu’une main me secouait à l’épaule.

« ... Réveille-toi, hé dis, réveille-toi dernier homme ! Tu as des invités.
Jim et la petite Marion étaient bien là devant moi, dans le décor familier de la bibliothèque, main dans la main. Les pistes de l’aéroport et leurs rêves d’avions partaient en fumée, j’avais la tête lourde.


- Je viens de rêver de vous deux, je crois, les enfants. » J’indiquai la pipe qui traînait sur la table basse. « Il y a l’astronaute qui m’appelait aussi, tu sais Jim, l’astronaute fou. » L’écran de projection du vidéo était éteint. « D’ailleurs, c’est fini depuis longtemps. Quelle heure peut-il bien être ? » Je réalisai alors, sans étonnement, que la petite Marion correspondait parfaitement à la gamine de mon rêve. Elle tenait un rouleau de papier sous le bras. J’eus froid dans le dos tout à coup. Jim me regardait un petit sourire aux lèvres. Marion déplia le papier et j’y vis dessiné un tigre magnifique; celui-là était en couleurs. Tout est dans l’alternance des bandes jaunes et noires, me disais-je, et dans le monde jaune, et les cubes jaunes qui attendent toujours leur maître, pendant que je voyais Marion se dissoudre devant moi. Le tigre bondit hors du dessin. L’horloge sonna une fois. Et d’un seul coup, ce fut la nuit, l’interminable nuit.


Pudong de nuit © pawlikowski avril 2007

Un de mes premiers textes publiés. Se laisse (re)lire. Les connaisseurs apprécieront l'ambiance décadente, fin de siècle et post-apocalyptique, assumée sans complexe. Les temps ont bien changés. Le "post-apo" a vécu, nous y sommes sans doute plongés dans la désolation du quotidien qui n'a plus rien de romantique.

Wednesday, 29 January 2014

Coeur ouvert X

Superbe, je ne sais quoi dire, donc rien…

    sauf que…

    pour commencer à sentir poindre le bout furtif des mots éloignés qui suggèrent par métaphores discrètes l’interminable profondeur d’où ton regard tes cadrages ta lumière dans l’objectif serré au plus près de la chose qui n’a pas de nom ou plus de noms tires son vague à l’âme, couleurs, force, précision, qui est sans doute immanquablement ta part de nuit à l’ombre des feux à-demi éteints mais qu’un brandon encore vif ou mort-vif ranime par à-coups, sauts de puces aléatoires dans le jardin où Vieux Chinois te contemple lové dans sa fourrure de chat noir pendant qu’accroupies tu officies pour quel rite inconnu, sauf des esprits qui te sont proches si proches, forcément, toi même parfois si pur esprit si pur éther de bleu de gris que j’en perds mon grec dans le flux des milliers d’années…

   sauf que…

   Christian Bobin bobinette bobo comment l’aurait-il dit lui au fait du faîte du portique ensoleillé des cathédrales…

   moi je dis ça parce que je ne sais quoi dire, donc rien…

   sauf que…

   pour avancer en spirale vers le centre vide du tableau, aspiration de celui qui n’a qu’un œil, l’autre brûlé, du tango le rythme lent de tes pas tu glisses au centre par l’objectif, tu zoomes et pan le gros plan, la figure du Bouddha surgit comme ça d’une fleur d’une poussière d’un rayon oblique, le chat l’a senti aussi tout à l’heure il s’est roulé boulé sur le dos mimine à son maître miam-miam les croquettes toutes mangées puis parti zou dans les fourrés flèche noire, d’un bris de verre sale tu montres le presque rien mais c’est un monde à partir de rien, les bords de mondes t’appellent, ta vision si l’on veut ta contemplation de l’instant qui s’éternise, le chat t’observe trente minutes comme ça sans bouger dans le fond du jardin, un bug dans le logiciel des maîtres, statues gelées des maîtres, cramponnés à gros-œil, dormir pense-t-il…

   je ne veille plus, j’ai les yeux verts de gris, salés, chat je rêve donc je suis.

Credits: Martine Cornil, 2014

Monday, 27 January 2014

Julliet

She has candy; she has yoghurts, and so many things
she sits behind glossy bars, ‘tis not her prison, ‘tis her personal freedom
a place shining with her warm smiling
she has juices; she has soaps, and so many things
and many other liquid items
and a green grocery with vegetables
rice and beans for women to prepare their husband’s meals

she sits among her daily treasury, her goods for sale
she is Julliet, the African Queen of her grocery shop
somewhere in Tanzania, Kenya or who knows where
in a busy city, where people seem to be happy
crowding in, wandering out, making a living from small things
creating an economy, a decent market for small wallets

Hakuna Matata Juliet
you made my day
Hakuna Matata grocery shopper Queen
we’re all welcome to your shop
we’ll all coming to visit you
for your smile, your kindness, your wise words
I’ll come to purchase your vegetables
prepare a feast of carrots, onions and sweet potatoes
add to them spicy flavour of my own secret
share the meal with yourself without any interest
‘cause your face made me happy
‘cause you live by the words
Hakuna Matata.

She has candy; she has yoghurts, and so many things
she sits behind glossy bars, ‘tis not her prison, ‘tis her personal freedom
a place shining with her warm smiling
Julliet.


Video of Julliet. Part of a literary project involving The European Network of Creative Writing Workshops.


Projet pour l'atelier d'écriture du 30 janvier.


Sans style

Chasse aux clichés! Au style plat!
Réécrire un paragraphe d’un auteur, en binôme, en respectant les informations, la structure du texte, les personnages. Mettez-vous à la place d’un éditeur qui propose d’améliorer son texte à un « auteur débutant ».

Texte original

Londres

  La date fatidique où les dossiers de candidatures devaient être déposés auprès de la Fondation Walsh approchait. Le grand oral se tiendrait dans un peu moins de deux mois. Je passais mes matinées chez moi, communiquant avec des confrères aux quatre coins du globe et répondant à mes mails, en priorité à ceux que je recevais de temps à autre de mes collègues d’Atacama. Walter venait me chercher vers midi et nous nous rendions au pub où je lui résumais l’avancement de mon dossier. Puis, les après-midi se poursuivaient dans la grande bibliothèque de l’Académie à compulser des ouvrages que j’avais pourtant déjà lus maintes fois, pendant que Walter parcourait mes notes. Le soir, il m’arrivait d’aller me distraire en flânant du côté de Primrose Hill et je m’évadais le week-end, sillonnant les allées du marché aux puces de Camden Lock. Chaque jour, je reprenais goût à ma vie londonienne, aux quartiers de ma ville, nouant une certaine complicité avec Walter.


Réécriture (avec Aurélie)

Londres

  La date où les dossiers de candidature devaient être déposés auprès de la Fondation Walsh approchait. L’entretien de sélection se tiendrait dans moins de deux mois. Je passais mes matinées chez moi, communiquant avec des confrères  en Europe et aux Amériques, répondant en priorité aux mails de mes collègues de l’observatoire d’Atacama.  A midi, au pub, je déjeunais avec Walter et lui commentais mes dossiers ; les après-midi se poursuivaient dans la grande bibliothèque de l’Académie. Le soir, j’allais me distraire du côté  de Primrose Hill et le week-end je sillonnais les allées du marché aux puces de Camden Lock. Chaque jour je renouais avec Londres et ses quartiers, chaque jour ma complicité avec Walter grandissait un peu plus.


Note : le texte original est de Marc Levy, in Le Premier jour (Robert Laffont, 2009)

En atelier d'écriture, 23 janvier

Travail de réécriture de Marc Levy. Photo de l'auteur

Bourré de clichés!

Les clichés, comment leur faire la peau ? Les clichés sont des lieux communs, ils sont faciles, attendus, mais ils sont aussi compris par tout le monde ; ils constituent le code dominant d’une époque, une mode. Pour l’auteur ils peuvent être un « joker » à utiliser avec parcimonie. Pour Roland Barthes ils incarnent un langage sans profondeur. Les clichés ne sont pas incarnés, ils sont des objets purement mentaux, conventionnels, sociaux, ils ne disent rien de l’écriture et du corps, des sensations, de la subjectivité. Ils sont à la limite d'une anti-écriture. Ils sont plats, ils sont lourds, ils ennuient... ils peuvent aussi amuser! 

Ecrire un texte plein de clichés ! Prendre l’incipit d’un livre au hasard, garder le sujet et le verbe de la première phrase, couper le complément et démarrer la proposition.


Samedi soir

Ariane buvait, dansait, riait dans la grande salle de bal. Appuyée avec nonchalance au bras de son amoureux transi, lequel était affublé d’une grosse paire de lunettes à monture d’écaille, elle invitait d’une œillade coquine les beaux jeunes gens qui croisaient son regard à lui proposer un pas de deux sautillant. Elle passait des bras d’un cavalier à un autre, pendant que son fiancé trépignait de rage contenue dans son coin en avalant coup sur coup force vodka, vermouth et genièvre. 

Ariane était embarquée dans un slow langoureux avec un bel hidalgo qui travaillait dur à la chaîne chez Peugeot, dont les mains glissaient effrontément sur le postérieur rebondi de la blonde. Après avoir ingurgité une quantité phénoménale d’alcool, frémissant sous l’effet d’une sueur glacée qui lui fouettait les neurones, Serge, le fiancé délaissé, avec sa bedaine et son paletot, comptable chez Peugeot, pris son courage à deux mains, avança lentement vers le couple scandaleusement enlacé d’Ariane et du bel hidalgo, s’interposa, et d’une voix virile dit :
« elle est à moi, tu dégages ».

L’amateur de chorizo ne se fit pas prier, impressionné par la colère froide du fiancé de la belle, il prit ses jambes à son cou sans demander son reste.

Serge prit la belle Ariane dans ses bras, et conclut l’affaire en embrassant goulument la coquine, à qui il glissa ensuite dans l’oreille :
« t’as de beaux yeux tu sais » ;
ce à quoi elle répondit :
« oh mon chéri! »

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Exercice de style sur les clichés en atelier d'écriture, le 23 janvier.
L'incipit est tiré du roman "Tout le monde est occupé" de Christian Bobin (Mercure de France, 1999)


Un cliché d'un tsunami atomique est-il bourré d'émotions?


Credit photo: US Army. La bombinette d'à-peine 1,2 kilotonnes (une broutille) qui explose en 1957 dans le désert du Nevada est un projectile d'artillerie nucléaire. Ca ne fait aucun mal, voyez le cliché, il y avait foule ce jour-là dans le désert du Nevada. Cela dit, c'est un beau cliché.


Sunday, 26 January 2014

66 pages, et puis quoi encore?

Je déballe le colis expédié par Amazon, le prends en photo, l’expédie sur ma page Facebook. Mon courrier, les journaux étalés sur la table du salon de thé, la main droite qui tient l’opuscule, bel effet, vous avez-vu les amis ? De la composition, du style. Un écrivain arrive chez moi entre le Financial Times et le colis que j’attendais de Londres. J’avoue, j’ai commencé par lire l’article sur la crise monétaire en Argentine. Je regarde ma montre, encore vingt minutes avant le prochain rendez-vous, j’ai juste le temps qu’il faut pour.

Le titre m’intrigue. J’ai sous les yeux un livre mince, amaigri ; je sais que la tendance est au court, taille fine, on allège la littérature, les coûts de production, les formats, les nouveaux modèles d’affaire, l’impression à la demande, tout est calculé, pesé, millimétré, entre soixante-dix euro-centimes ou trois euros de coût unitaire, l’agent éditorial propose, discute avec l’auteur, négocie les volumes, les ventes, les retours, les marges, le choc économique, la dure réalité, mais quand même, jusqu’où ira-t-on : le livre à deux pages ? Je vérifie : 52 pages numérotées, 60 pages avec les feuillets des gardes, du titre, du copyright, l’ISBN, la page de citations sur laquelle je pile : le moi est une pourriture et une impasse dit Luchini ; Houellebecq complète la mise en situation avec une réflexion sur l’érotisme. Je relis le titre, je suis un peu déçu. L’effet aurait été inélégant, facile, attendu : il n’y aura donc pas de mise en abyme de l’objet physique, un 17,6 x 13,1cm, couverture glacée, blanc crème, sobre : « Eric Neirynck, 66 pages, Zeugme éditions », et du titre en rouge. Il a de la gueule ce petit format, et ce n’est pas de la mise en boite d’une littérature-objet dont je vais parler, mais qui sait, nous y viendrons peut-être aux livres sous cellophane dont l’étiquette décrira exactement le contenu. La quatrième de couverture m’informe également que 66 pages est son deuxième livre. J’observe la tranche, rien, blanche, façon prospectus de voyage ou guide spirituel de poche distribué dans le métro par des jeunes garçons et des jeunes filles qui chantent des psaumes. Un souvenir, ce groupe à Montréal, dans la station de métro « Côte-des-Neiges », je restai quelques minutes à les observer, surtout l’adolescente aux tresses blondes, habillée comme une Amish, ou une Mormone, des pentecôtistes m’étais-je dit, je pris un exemplaire de leur prose, souris à la fille, m’en allai en la saluant de la main, elle me rendit son sourire. Le début d’une histoire. Pour résoudre l’énigme des pages manquantes, il me faudra lire 66 pages et plonger dans l’histoire d’un autre.

Une préface. Ce livre n’est pas un travail, ni une œuvre. C’est juste un moment, des moments de vie. 

Je referme 66 pages qui n’est pas une autobiographie, l’affaire est entendue ; je laisserai à d’autres commentateurs férus de théorie de la littérature le soin de décider si oui ou non cette longue nouvelle (novella) appartient au genre de l’autofiction, catégorie floue, qui finit par ne plus rien vouloir dire ; reste un texte, et ipso facto une distance est créée entre l’auteur et sa créature, cette distance dans laquelle l’auteur va jouer avec des formes, du style, du sous-texte, car même si le personnage de ce texte se prénomme Eric, c’est une fiction bien commode pour se laisser aller à quelques fantasmes, à régler des comptes imaginaires, à se mettre en coupe réglée entre boisson, désespoir et renouveau envisagé dans la cure. Le récit suit la progression de la cure du premier au sixième rendez-vous, pour une étrange psychanalyse où transfert et contre-transfert n’arrivent pas à s’équilibrer, où les mots de l’analysant prennent vie sur le papier, où l’analyste quitte sa position pour une autre. Mais l’enfer est au rendez-vous, passage à l’acte, silence.

Pourquoi 66 pages ? Parce que ce texte est un enfer en réduction. Le titre 666 pages aurait sans doute été d’un mauvais effet, et peut-être l’auteur a-t-il préféré la forme courte au roman polyphonique, roman monde, à l’américaine, qu’il prépare j’en suis certain dans sa tête. En attendant cette œuvre future, le besoin urgent d’écrire, de libérer quelques démons, de développer une sensualité, un érotisme, de mettre sa propre écriture en abyme avec une fiction dans la fiction, tout en citant un poème de Bukowski et de précipiter le dénouement avec une chute bien trouvée, c’est une loi du genre, suffisent à me convaincre qu’Eric Neirynck s’amuse avec les mots et la construction du récit, pour son plaisir et le notre, et qu’après Facebook mon amour ! ce moment de vie monte comme un appel que 66 pages ne suffiront pas à contenir.



Thursday, 23 January 2014

Carnet - Sur l'antisémitisme

Journal

Gina a mille vies. C’est l’heure de carnetiser. J’ai trouvé quatre disques de Jordi Savall en arrivant au Pêle-Mêle, excellente affaire. On n’attend pas d’absents. Pas avant cinq heures, cinq heures et demie. Qui veut du chocolat ? C’est quoi une quenelle, ce truc dont tout le monde parle ? Aya est contente de son stage d’écriture à Paris avec Philippe Djian. Cela se passe chez Gallimard. Cela me rappelle le titre d’un opuscule publié au Canada : « Gallimard et les nazis ». C’était Gaston à l’époque qui dirigeait la maison. Pierre Assouline a écrit sa biographie. Céline, dans la « Trilogie Allemande », parle souvent de Gaston Gallimard, qu’il appelle Achille Brottin. La dernière lettre que Céline écrivit quelques heures avant sa mort lui était adressée. J’ai apporté avec moi le livre de Jean-Claude Grumberg « Pour en finir avec la question juive », une suite de dialogues philosophiques amusants. J’ai beaucoup ri en le lisant. Si nous en avons le temps tout à l’heure, j’aimerais en dire deux mots.

Deux ou trois minutes d’échauffement avant de commencer l’atelier d’écriture, ce jour. Chacun jette quelques mots dans son carnet d’humeur. Rentré chez moi j’ajoute quelques notes pour la bonne compréhension du texte. Les notes de bas de page sont parfois plus importantes que le corps du texte.


Notes

(1) Jean-François Poupart, Gallimard chez les Nazis, Essai Libre, Québec, 2009.
Quatrième de couverture : Gallimard chez les nazis rappelle que tout ce qui a été publié à Paris de façon officielle entre 1940 et 1944 le fut avec l'accord de la censure nazie. Pourtant, des écrivains célèbres ont publié des ouvres majeures durant ces années noires. Il est étonnant de constater le nombre d'intellectuels qui ont choisi d'attendre ou de s'engager consciemment ou inconsciemment dans la collaboration avec l'ennemi. A la Libération certains seront condamnés, d'autres effaceront leurs traces. La thèse principale de cet essai : « pour aucune raison il ne faut sacrifier l'individu au profit d'abstractions idéologiques. » 

(2) Pierre Assouline, Gaston Gallimard : un demi-siècle d’édition française, Folio, 2006

(3) Louis-Ferdinand Céline, D’un château l’autre, Gallimard, 1957:
« Brottin Achille, lui, c’est l’achevé sordide épicier, implacable bas de plafond con… il peut penser que son pèze ! plus de pèze ! encore plus ! le vrai total milliardaire ! et plus de larbins autour !. langues hors et bien déculottés…»

(4) Jean-Claude Grumberg, Pour en finir avec la question juive, Actes Sud, 2013. 
Entre pièce écrite pour un théâtre minimaliste dans une cage d’escalier, et dialogues sarcastiques, savants, ironiques ou déjantés de deux voisins de palier, l’auteur, et son voisin qui lui demande ce que c’est que d’être un juif, « pour sa femme qui aimerait bien savoir », Jean-Claude Grumberg ne se reconnaissant dans aucune des 8612 façons de se dire juif listées par un éminent professeur d’Harvard, a trouvé le temps vingt ans après de répondre à son voisin qui lui avait posé un jour cette vraie question et nous embarque le temps d’une (longue) pause café à un parcours hilarant sur le sujet. Tout y passe : religion, palestiniens, Shoah, Talmud Torah (pour débutants), diaspora, kasher ou fromage, jusqu’à un grand éclat de rire final. Louis de Funès aurait apprécie ce texte de Grumberg. Ma meilleure définition de ce que c’est qu’être juif :

«  - Brest ?
- Brest-Litovsk.
- Où vous dites ?
- Brest-Litovsk.
- Vous êtes breton ?
- Voilà, vous avez tout compris. Je suis, nous sommes, des Bretons de l’Est.
- Et c’est tout ?
- Tout quoi ?
- Les juifs sont des Bretons de l’Est, et c’est tout ?
- Effectivement. C’est un peu plus compliqué que ça, mais si on ne veut pas entrer dans le détail, en gros, c’est ça.
- Pourquoi on parle tout le temps des Bretons de l’Est et jamais de ceux de l’Ouest ? »

J’ai redécouvert le pouvoir d’attraction de cette question juive (a) depuis que les médias et internet nous inondent depuis des semaines avec une quenelle, pardon, une querelle, concernant un humoriste dont j’ai oublié le nom, et qui sous ses façons peut-être joviales et drôles pour public averti, m’a rempli d’effroi après que j’eusse creusé sa question à lui. Prenez les pires discours antisémites du début du vingtième siècle, ça doit se trouver facilement sur le Net, certainement sur des sites amis de notre humoriste, copiez un texte, collez-le dans votre traitement de texte, effectuez une opération de « recherche et remplacement » et remplacez partout le mot « juif » par le mot « sioniste ». Voilà, c’est le discours de l’humoriste. Tous les clichés de l’époque sont repris tels quels : « malfaisants, fourbes, menteurs… une hydre mondiale, un réseau d’influence… » N’en déplaise à ses amis ou sympathisants, le discours de l’humoriste en question est tout sauf original, mais c’est une pratique de ces sectaires antisémites et conspirationnistes. Un de leurs textes de références « Les Protocoles des Sages de Sion » (1903) n’est-il pas un faux avéré, prouvé, démontré ? (b) Et l’auteur de ce pamphlet, Golovinski, n’a rien fait d’autre lui même que plagier sans vergogne, mot pour mot, phrase pour phrase, un pamphlet contre Napoléon III publié à Bruxelles en 1864 par Maurice Joly : « Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu » ; il s’est contenté avec les moyens de son époque de rechercher et remplacer dans le texte le mot « financier » par le mot « juif », et c’est ainsi que les fameux « Protocoles des Sages de Sion » furent écrits.

Alors j’ai décidé de m’y mettre à mon tour, de déballer la question, d’y voir clair, de l’écrire, de le dire, de lutter à mon niveau contre les inepties de l’inculture de masse, les préjugés, la haine et la culture du ressentiment. « Pour en finir avec la question juive » de Grumberg est un antidote par le rire. Pour approfondir la question les bons livres ne manquent pas (c).

Notes de la note 4

(a) Le 13 janvier dernier, j’écrivais :

Very interesting article from the Economist (print edition Jan. 11th-17th). The 'Jewishness' question is probably the most complex of identity questions in modern times, mixing religious, civic, nationalistic and cultural elements in a mosaic of interactions that need careful attention to be properly understood. Attention to history, past and present, to geography, to politics, to geopolitics, to myths and fantasies is required to get a broad scope of this question and relevant judgment. I find this question one of the most political pressing and urgent to be addressed in Europe today, because of the worrying rise of past demons, namely anti-Semitism (under the cover of anti-Zionism most of the time), far right ideology, restoration of Nazism, interactions with Islamism, conspiracy theories... In a nice synchronistic way, this article appears the moment I have myself come to be attracted by this question, as I am currently reading a lot of literature about it.

L’exploration de la question se poursuit.

Née avec un texte célèbre de Karl Marx (“La Question Juive”, 1844), poursuivie par Jean-Paul Sartre (“Réflexions sur la question juive”, 1946), revue avec humour et légèreté par Jean-Claude Grumberg (“Pour en finir avec la question juive”, 2013), la question n’en demeure pas moins très sérieuse, témoin s’il fallait en donner un exemple vivant, cet ouvrage choc de Shlomo Sand, professeur d’Histoire Contemporaine à l’Université de Tel-Aviv, “Comment j’ai cessé d’être juif”, (Flammarion / Café Voltaire, Paris, 2013). Toutes les questions que je me pose sur les liens entre judéité, sionisme, mémoire de la Shoah, identité nationale, religieuse, laïque, citoyenneté israélienne, diaspora... toutes ces questions commencent à trouver des éléments de réponse pertinents, expliqués de manière claire, pédagogique sans être simplificatrice, et avec un point de vue exigeant, personnel et politiquement engagé. Shlomo Sand en effet, veut couper le lien entre une identité juive conçue sur une base “ethnique” (mythique) et / ou religieuse (en surface), et l’appartenance à un pays ‘Israël’, qui lui paraissent verrouillées, injustes (racisme anti-arabe, régime de fait d’apartheid vis-à-vis des territoires colonisés sur les Palestiniens) pour l’ouvrir sur ce qu’il nomme judicieusement “l'israélité”, concept politico-culturel, ouvert sur l’autre.

L’approfondissement de la question va se poursuivre.

(b) Mikhail Lépekhine, un historien de la littérature russe, est celui qui a découvert l’identité de l’auteur  des « Protocoles » grâce à l’ouverture des archives soviétiques à partir de 1992. Les « Protocoles » furent fabriqués à Paris par Matvei Vasilyevich Golovinski, un agent russe de l'Okhrana, la police secrète du tsar, devenu après la Révolution agent au service de Lénine. Cette découverte fut rendue publique en 1999 dans un article de L'Express où Lepékhine et Pierre-André Taguieff (historien des idées et spécialiste français des Protocoles) firent une mise au point sur la genèse du faux document avec le journaliste Éric Conan.

(c) Grumberg tente à plusieurs reprises de convaincre son voisin de palier de lire quelques livres sur la question juive, mais ce dernier n’a pas le temps, et puis il s’en réfère à sa femme qui passe son temps sur Internet… alors c’est un peu la même chose non ? Mais non, et si l’aventure vous tente, Grumberg fournit la liste de ces bons livres en annexe de son livre. Commencez donc par lire Grumberg, le temps d’une (longue) pause-café, pas plus.