Thursday, 20 March 2014

Donjons & Dragons (archives: 1989)

Entre 1985 et 1997 j'ai pratiqué assidûment les "jeux à plusieurs autour d'une table": jeux de rôles, de plateau, wargame. Avec quelques amis, médecins, psychologues, ingénieurs, issus pour la plupart de la même université, nous nous étions constitués en une association sans but lucratif destinée à promouvoir ce type de jeux: "Les Dieux Drôles", dont je fus le premier président, avant de passer trésorier. Nous vécûmes beaucoup de moments heureux, je dirais même de Gloire. Beaux souvenirs. Pour rendre hommage à cette période de ma vie et aux nombreux amis et compagnons de route, j'ai déjà publié sur ce blog un scénario qui fut joué lors d'un tournoi "Les Masques de l'éveil", en 1990. Nous tenions une lettre d'information pour les membres. Je n'en ai plus aucun exemplaire papier. Par contre j'ai retrouvé dans mes archives électroniques ce texte de 1989, paru probablement dans le premier numéro de la lettre. J'y expliquais l'origine du jeu que nous pratiquions, "Donjons et Dragons" (avec ses variantes). L'article est daté, je ne suis pas retourné voir comment les règles avaient évolués. La société TSR fut rachetée en 1997, au moment où j'arrêtai la pratique du jeu, par "Wizards of the Coast", et le nom finit par être abandonné au tournant du siècle. Avec un peu de chance il y a encore moyen de trouver les éditions originales des boites de jeu et des manuels chez des bouquinistes. Vous n'imaginez pas la littérature qui s'était développée à partir de ces supports. J'ignore même si de nos jours la pratique "du jeu à plusieurs autour d'une table" est encore populaire, mais chez les adolescents c'est sur, la pratique froide du jeu en ligne (massive online multi-user interactive role-player game, ou multi-user dungeon MUD) a remplacé la convivialité et l'expérience si riche de langage et de corps des jeux de rôle.


Article publié dans la lettre de l'association en 1989


"Donjons et Dragons" est devenu dans le langage courant un quasi synonyme de "jeu de rôle" (JdR). C'est le résultat d'une success story américaine, celle de la société TSR.

Lorsqu'en 1974 Gary Gygax et Dave Arneson lancent la première édition de Donjons et Dragons, ils viennent d'inventer un nouveau concept de jeu. TSR (Tactical Society Research) s'occupe alors de jeux de simulation (wargames) et de jeux avec figurines. Le terrain sur lequel naît le jeu de rôle est celui des champs de batailles des histoires d'épées et de sorcellerie.

A cette époque aux Etats-Unis la science-fiction est en crise, l'aventure spatiale s'essouffle, on commence à parler d'écologie et de la Terre qui se meurt, le rêve américain s'enlise dans les rizières et le Président a menti à toute la nation. En bref, le futur n'a plus la cote. L'histoire de Donjons et Dragons s'inscrit d'abord dans le renouvellement de l'imaginaire américain.

Las des lendemains qui déchantent, certains partent à la découverte d'un passé mythique. Il a l'apparence du moyen-âge européen revu à la lumière du "Seigneur des Anneaux". TSR apporte la solution au bon moment. Les étudiants s'ennuient sur les campus. La grande vague de la contestation et de la contre-culture est passée. Tous les chemins ne mènent pas à Katmandou.

Très vite, le phénomène Donjons et Dragons évolue, échappe à l'emprise de ses créateurs. Des groupes de pressions conservateurs ou puritains s'en mêlent. Le JdR est-il nocif pour la santé mentale se demande-t-on sérieusement ? Des concurrents apparaissent sur le marché. Les JdR s'exportent et se créent un peu partout. Quinze ans après son apparition qui n'aurait put rester que marginale, cantonnée dans les universités américaines, le marché s'est étendu et diversifié. TSR reste néanmoins leader, au moins sur le plan commercial sinon dans les esprits. Les joueurs de Jdr se comptent par millions dans le monde entier.

Pourquoi un tel succès finalement ? Avec Donjons et Dragons, l'univers des JdR est entré dans la sphère des loisirs, il modifie l'idée que se font les adultes de la place et du rôle du jeu. Mieux que d'autres jeux, il est le support rêvé pour un voyage à travers l'"espace intermédiaire" d'un petit groupe, riche en fantasmes et en plaisir. Il n'est peut-être pas exagérer de comparer le phénomène JdR et la place de TSR à la révolution micro-informatique, à ce qu'elle a amené comme rapport nouveau à l'information et à la communication, et au rôle de sociétés pionnières comme Apple ou Microsoft dans ce domaine. L'informatique et les JdR ne sont après tout que deux facettes de la modernité. Leurs succès communs ne s'expliquent pas autrement.

Le joueur débutant qui aborde le monde des jeux de rôles par Donjons et Dragons et qui a envie d'en savoir plus sur ce jeu, réalise assez vite qu'il existe de nombreux produits avec le label TSR et qu'ils ne sont pas tous compatibles entre eux. Il n'y trouvera pas les mêmes informations selon qu'il lit l'anglais ou pas, qu'il joue d'après les règles d'éditions différentes, ou qu'il s'adonne à "Dungeons & Dragons" plutôt qu'à "Advanced Dungeons & Dragons". Comment s'y retrouver ?

Pour simplifier disons qu'il existe deux lignes indépendantes de produits. Elles étaient confondues au départ, mais l'histoire de TSR en décida autrement. Ce sont "Dungeons & Dragons" et "Advanced Dungeons & Dragons". En principe la seconde ligne de produits devrait avoir une compatibilité ascendante avec la première. Ce n'est pas le cas. Il s'agit presque de deux jeux différents dont les qualités et les défauts se complètent. Le premier est plus clair, mieux organisé, mais manque d'ouverture. Le second est une "boîte à outils" désordonnée mais qui offre plus de possibilités de créations.

D'autre part, chacune de ces lignes de jeux a connu des remaniements internes. On compte quatre éditions de "Dungeons & Dragons" qui aboutissent aujourd'hui à un produit complet en cinq parties (dont les trois premières ont été traduites en français). Jusqu'en avril 1989 on comptait une seule édition d'"Advanced Dungeons & Dragons". Au fil des ans, elle avait fini par totaliser dix livres de règles et de compléments aux règles, sans compter trois livres spécifiques à un monde imaginaire bien particulier. Les trois livres fondamentaux ont été traduits en français.

Depuis lors, une seconde édition d'AD&D est en voie de publication. Elle est une refonte complète des trois livres fondamentaux (le "Player's Handbook", le "Dungeon Master's Guide", et le "Monster Manual") et comprendra également des suppléments spécifiques. La traduction du nouveau Manuel du Joueur est prévue pour la fin de cette année.

Qu'apporte cette nouvelle édition d'AD&D par rapport à la première ? Tout d'abord elle lui est compatible, ce qui constitue certainement un atout pour le joueur fidèle et rend l'utilisation des nombreux livres de la première édition toujours valable. Ensuite elle apporte plus de clarté et de cohérence dans la présentation des informations et explique plus en profondeur des notions fondamentales (par exemple les classes de personnages ou l'alignement). Parallèlement, elle poursuit un des objectifs de la première édition, qui est le développement du jeu vers plus d'ouverture et de création (par exemple les sphères cléricales ou les spécialisations des magiciens). Elle tient également compte de ce que certains JdR concurrents ont apportés ces dernières années dans la maîtrise de divers aspects de la simulation dans le jeu (le nouveau système des compétences).

Est-ce à dire que le produit est presque parfait ? Difficile d'y répondre sans l'éprouver, le tester, le valider longuement par la pratique, bien qu'il se présente avec des avantages certains. TSR nous aura fait attendre. Espérons que cela en valait la peine. Place au jeu.

 Nous publierons dans les prochains numéros vos commentaires de joueurs et de maîtres sur cette 2è édition de notre JdR favori.


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J'ai conservé à travers mes déménagements quelques exemplaires de la carte de visite et de la carte de membre de l'association. Que vivent encore longtemps dans les mémoires nos Dieux Drôles!



Le dessin et le logo étaient de Philippe Hennaux, membre fondateur

Iain M. Banks - L'homme des jeux (archives: avril 1997)

Que faire quand tous les livres, ou presque, sont dans des caisses, en attente de bouger vers de nouvelles bibliothèques? Prendre le temps de regarder par sa fenêtre ce qui se passe au jardin, par cette majorale journée de printemps. Les ombres sur le jardin bougent avec les heures et ma méditation n'est interrompue que par le passage du chat noir en bas. Je l'observe à l'affut, chassant quoi, la mouche, se roulant par terre, prenant le soleil. Petit chat. Que faire d'utile? Farfouiller dans les archives électroniques, les tonnes (s'il y avait un poids équivalent aux méga-octets de données sur le disque dur de mon McBkR) de documents qui s'empilent dans les dossiers et sous-dossiers et sous-sous... Y mettre un peu de discipline, car des archives bien rangées, voila un accès facilité à la vaste mémoire sémantique et mes propos mieux ordonnés. Et c'est là que les pièces oubliées se laissent retrouver petit à petit. La systématique a du bon. Ainsi, j'avais publié le 22 février dernier l'archive d'une vieille chronique d'un livre de science-fiction "L'homme des jeux", d'Iain M. Banks qui avait été mise en ligne sur le site Icarus de mon ami Alexandre S. Garcia. Je retrouve ici la pièce publiée un an plus tard, plus étendue (meilleure), que j'avais écrite pour le fanzine Keep Watching the Skies (KWS) de Pascal J. Thomas, passionné comme on n'en fait plus, qui tient à bout de bras avec l'aide de quelques autres passionnés, et cela depuis 1995,  cet excellent zine consacré essentiellement à des comptes-rendus de lectures. Faut-il que je n'aie rien d'autre à écrire qu'exhumer des pièces antiques? Quand les livres sont dans les caisses, la plume est au placard, c'est l'attente. Quand tu attends, tu te souviens et tu partages.


KWS nº 23, avril 1997
Iain M. BANKS - L'HOMME DES JEUX
Livre de Poche n° 7185, 479 pages, 1996
préface de Gérard Klein
(parution originale en Robert Laffont, 1992)
traduit de l’anglais par Hélène Collon
(The player of games, 1988)

Chaque fois qu’il y a une réédition en Livre de Poche d’un bouquin paru en « Ailleurs et Demain », je me précipite pour lire la préface de Gérard Klein. Ce sera pour vous aussi un motif supplémentaire pour acheter le roman, car Klein, fidèle à lui-même, nous livre une petite étude sur les rapports ambivalents entre prospective et science-fiction, et sur les projets politiques cachés de l’une comme de l’autre. Ce qu’il en dit s’applique très bien au monde de la « Culture » imaginé par le talentueux écossais Iain M. Banks, ce cycle de space-opera utopique où la vision d’une lointaine société galactique n’est pas sans écho avec les aspirations de certaines de nos propres cultures.
Second volume de ce cycle, publié en 1988 après Une forme de guerre, L’homme des jeux est le premier volume du cycle à avoir été traduit en français. Mais la chronologie importe peu, car cet univers se laisse découvrir par touches, par fragments. Le nom de la civilisation elle-même, « Culture », évoque l’idée d’un assemblage dans lequel les coutumes, les techniques, les savoir-vivre, les langues, les idéaux, sont autant de facettes pour comprendre, pour saisir une réalité multiforme, complexe, et de toute façon hétéroclite.
Banks s’est laissé aller récemment à un petit travers auquel succombent parfois les créateurs d’univers : l’explication, la théorie. Dans l’article Quelques notes sur la Culture paru dans Galaxies 1, il met à jour, trop facilement peut-être, les ressorts de sa création. Je ne conseillerais pas la lecture de cet article si vous n’avez jamais lu un de ses textes de fiction consacré à la Culture. Ne gâchez pas votre plaisir.
Ceci dit, Iain Banks, lorsqu’il écrit de la science-fiction, et qu’il signe Iain M. Banks[1] est un auteur « politique ».
Dans L’homme des jeux, il réinvente l’idée de polis, de cité, et de gouvernement autour d’un Jeu qui est comme la mise en scène d’une société se donnant à lire en spectacle, et dans laquelle le jeu est l’histoire même de la société, sa mémoire. Le mérite de l’Empire d’Azad où se pratique le Jeu, c’est de rendre explicite, jusqu’à l’absurde, jusqu’à la nausée, l’idée que les règles de la progression sociale sont fixées par un jeu. La Culture va y envoyer son champion, Jernau Gurgeh, l’homme des jeux, aux allures de surhomme à la Van Vogt un rien ringard, mais la Culture a le sens de l’humour, contrairement à l’Empire.
Tout le monde peut, en principe, participer au Jeu d’Azad, mais nous savons tous depuis Orwell, que même dans une société égalitaire, certains joueurs sont « plus égaux que d’autres ». Dans nos sociétés nous ne connaissons qu’imparfaitement les règles du jeu, elles changent aussi avec les époques ou les pays, certains points de règle ne sont connus que d’un petit cercle d’initiés, fortunés de naissance, de lignage ou de classe qui contrôlent les outils de production ou d’information mieux que d’autres. Nous sommes rebutés, inquiets, assujettis devant la complexité de ce Léviathan moderne imaginé par le philosophe anglais Thomas Hobbes, pour parler de l’Etat, et nous savons que les rouages de cette machine nous échappent. La politique est un jeu trop compliqué pour nous… Ah certes, mais si tout était écrit noir sur blanc ! Sans zône d’ombres, sans fard, des règles universelles pour un état universel, codifié, ritualisé, dans un Système qu’on nous enseignerait dès notre plus jeune âge. Qui parle ici d’Etat totalitaire ? Non, pas question de prôner une idéologie de race ou de classe, juste la maîtrise des règles du jeu, et que le meilleur gagne !
Evidemment, le jeu est un peu pipé. Iain Banks nous gratifie dans l’Empire d’Azad d’une population à la biologie complexe avec trois sexes, des mâles, des femelles, et des “apicaux”, des sortes de “femelles-mâles neutres”. Malheureusement, tout cet aspect du roman est bâclé, absolument pas convaincant, très en-dessous du propos fondamental. On peut en faire l’économie sans changer l’intrigue d’un pouce. Le Jeu favorise un sexe au détriment des deux autres, c’est toujours la même histoire qui se répète, le Jeu est donc un mythe inventé par le Pouvoir pour se perpétuer indéfiniment. Pourtant, les qualités du roman sont suffisantes pour qu’il nous donne beaucoup de plaisir à le lire et de la matière à réfléchir, en dépit de l’ambition de son auteur de vouloir créer un monde original sous trop d’aspects.
Par contre, là où Banks raconte son histoire d’une manière intéressante, c’est dans le “choc des cultures” que subit son héros, Jernau Gurgeh, lorsqu’il découvre petit à petit le monde qu’il doit affronter et vaincre. Il finit par devenir plus Azadien que les Azadiens, à force sans doute de parler leur langue et de se laisser prendre au piège du relativisme linguistique. Il y a là toute une mise en relief de la rencontre entre deux civilisations aux valeurs radicalement étrangères, qu’Iain M. Banks a traité avec brio, quelque chose qui hisse le roman de l’anecdotique vers l’universel. On songe par exemple aux luttes incessantes de l’Empire romain avec les Barbares et à ses politiques bien plus efficaces d’assimilation plutôt que de lutte ouverte, ou aux préceptes de Sun-Tzu dans L’Art de la Guerre, dont se sont certainement inspirés les stratèges de la Culture.
Roman politique, par le thème du Jeu comme miroir déformant d’une société et de sa stratification, roman d’espionnage aussi, digne des montages les plus tordus de l’Intelligence Service (pardon, de la section Circonstances Spéciales du service Contact de la Culture), L’homme des Jeux est parsemé d’humour, ce qui n’est pas pour déplaire.
Rendons grâce au remarquable travail du traducteur - ici Hélène Collon - qui a pu restituer l’originalité verbale de Banks. Jugez plutôt, avec ce passage où un compagnon de Jernau Gurgeh commande un cocktail au Module domestique :
Je voudrais une double dose standard de staol avec du vin de foie d’aile-gauchie shungustériaung; mettez par-dessus une bouchée d’esprit-de-cruchen d’Eflyre-Vrille dans une mousse de cascalo moyen, le tout surmonté de bizarelles rôties et servi dans un bol-osmose tippraulique de force trois, ou ce que vous pourrez concocter de plus approchant.
- L’aile-gauchie, vous la voulez mâle ou femelle ? s’enquit le module
- Dans un endroit pareil ? s’esclaffa Za. Mais voyons… les deux !
Un thème presque obligé des romans de SF récents qui décrivent des sociétés galactiques (cycle d’Hypérion de Dan Simmons, cycle d’Ender d’Orson Scott Card), est celui des Intelligences Artificielles, forcément toutes puissantes, quasi-divines, qui “font tourner le cosmos” ou presque. Le monde de la Culture n’y échappe pas, mais Banks met en scène au quotidien, des “drônes”, intelligences “de bas de gamme” comparées aux grandes IA qui gèrent le réseau ou qui sont aux commandes des Engins Spatiaux, et qui ressemblent bien plus à des petits robots sympathiques qu’à des entités lointaines et désincarnées. Affublés de noms interminables et d’un sens de l’humour douteux, ils veillent sur leurs “maîtres” humains avec logique et compassion, sans pour autant connaître les Lois de la Robotique. Jernau Gurgeh et son compagnon, le drône Flère-Imsaho, forment ainsi un couple contrasté et comique où les états d’âme et le calcul ne sont pas nécessairement l’apanage exclusif de l’humain ou de la machine.
L’idée d’une société contrôlée par un Jeu n’est pas neuve. On songera par exemple à Loterie Solaire, le premier roman de Philip K. Dick où le maître du monde est tiré au sort, mais aussi, surtout à ce petit texte superbe de J.L. Borges Loterie à Babylone, qui montre comment un jeu finit par contaminer la société et le monde, ou encore au monumental Jeu des perles de verre de Hermann Hesse, récit d’anticipation utopiste qui se présente comme une somme philosophique et qui reste inégalé dans le genre.
Bien que n’apportant rien de fondamentalement nouveau à la SF, Iain M. Banks crée avec la Culture, un univers en forme de toile d’araignée qui n’est pas sans nous rappeler cette autre toile très lâche et très belle des Seigneurs de l’Instrumentalité de Cordwainer Smith, un des tout grands classiques de la science-fiction; il prouve surtout qu’à côté des grandes machines littéraires américaines, il existe une autre manière de faire du space-opera, plus impertinente, plus critique... plus européenne peut-être ?







Cover by Mark Salwowski



Wednesday, 19 March 2014

Les Personnages

Le Carnet

Chers collègues, compagnons d’écriture, c’est la dernière fois que je prends ces notes avec vous, et dans le fond je n’ai pas grand chose à dire.

« Salut !
- Je pars en Israël
- Je prépare un déménagement de Boitsfort à Schaerbeek
- Je retourne à la vie de bureau à temps-plein. »

Et tous les jours je n’arrête pas de devenir écrivain, auteur, bafouilleur, cinéaste de mes états, mes instantanés, shots, où des personnages n’arrêtent pas de me faire signe en disant : « ne nous oublie pas ! »


Proposition d'écriture "Les Personnages"


Belle synchronicité de ma note avec le thème du jour. 

Lecture d'un extrait du livre de Sylvie Germain.


On joue cinq minutes à « Sophie Calle » dans le Pêle-Mêle : il faut trouver une personne, la suivre, décrire son aspect physique (1).



Ensuite, on lie ce personnage à quelqu’un de connu dans notre entourage pour décrire sa gestuelle, ses comportements, sa psychologie. On passe du croquis extérieur à la scène intérieure, motivations, drames secrets (2).



Pour finir, on travaille en binôme. Notre personnage a rencontré quelqu’un d’important dans sa vie. C’est le personnage de notre partenaire. Ensemble, nous allons décrire leur rencontre, un dialogue, entrecoupé d’épisodes narratifs. Comme contrainte supplémentaire nous devons utiliser l’incipit suivant : « Pourquoi ne m’as-tu pas appelé plus tôt ? » (3).



(1) Croquis « à la Sophie Calle »

Il est jeune, mince, pas très grand, porte une barbe de quelques jours, un pull bleu marine, une chemise grise ouverte aux poignets. Ses yeux gris foncés lui donnent un air concentré, il a de fines lèvres, parfois une moue passe sur son visage.


(2) Scène intérieure 

Il est sérieux, consciencieux, quand il s’occupe d’une tâche il s’y donne tout entier, mais la minute suivante il peut s’arrêter, une idée lui traverse la tête, il peut quitter son travail tout de go, le plus souvent pour quelques minutes qu’il passe à réfléchir en grillant une clope, plus rarement, il peut tout laisser tomber et s’en aller.

Il vole d’une action à l’autre, sans musique, sans accord, avec juste une intense curiosité qui brûle dans ses yeux gris foncés. Et parfois il plonge ses yeux dans les vôtres avec une certitude d’y lire ce que vous même vous ignoriez, qui était resté caché en vous depuis longtemps, et qui se révèle, là, dans l’éclat cru d’une paire de billes noires posées tel un aigle sur sa proie.

En somme, rien ne l’occupe, tout l’occupe, et peut-être la seule chose qui l’intéresse, c’est vous. Il voudrait faire de vous un disciple, il a d’un Christ l’âme brûlante.


(3) Dialogue 


Entre « Julien », mon personnage décrit ci-dessus, et « Lucie », le personnage décrit par mon partenaire dans l'activité.



- Pourquoi ne m’as-tu pas appelé plus tôt ?
- Désolé Lucie, mon téléphone…
- Je serais venue te chercher à ton travail. Le repas est froid depuis longtemps.
- C’est mon téléphone…
- Je disais toujours à mon fils d’appeler ou d’envoyer un message quand il rentrait tard à la maison. Ou quand il arrivait quelque part avec ses amis. J’étais tellement inquiète. Pourquoi ne m’as tu pas appelée avant de partir, Julien ?
- Je n’y ai pas pensé. Quand j’ai vu les files à l’arrêt d’autobus j’ai compris que quelque chose n’allait pas, alors j’ai décidé de rentrer à pied. Je ne pensais plus au repas. En me rapprochant j’ai réalisé que mon téléphone était tombé à plat.
- J’étais très inquiète Julien, tu sais à quel point je panique. Mon fils… il m’avait promis ce soir-là… il n’a pas appelé.
- Oui Lucie, tu m’as déjà expliqué, je suis désolé pour ce qui est arrivé.
- C’était mon fils unique. Il était brillant, un des meilleurs étudiants de Solvay. Les grandes firmes étaient venues le chercher, la vie lui souriait.
- Je sais, tu m’as raconté, c’est même à cause de ça que tu es venue vers moi.

Lucie se souvient de ce jeune homme, Julien, mince, pas très grand, il portait une barbe de quelques jours, un pull bleu marine, une chemise grise ouverte aux poignets, il était concentré sur sa tâche, à ranger des piles de vieux livres. Elle l’avait observé quelques minutes, parfois une moue passait sur son visage qui lui rappelait Eric, son fils. Elle se souvient de livre qu’elle tenait, du tapotement de ses doigts sur la couverture solide, des couleurs brillantes de la jaquette, du titre en anglais auquel elle n’entendait rien ; elle se rappelle de la profonde inspiration qu’elle prit, du calme qui revenait lentement dans ses membres, des quelques pas qu’elle fit vers lui, demandant d’une voix pleine de la poussière des disparus s’il pouvait la renseigner.

« Désolé Madame, l’économie n’est pas mon rayon » avait-il répondu, sa concentration interrompue, puis la seconde suivante, plongeant ses yeux dans les siens avec la certitude d’y lire ce qui se révélait en elle, là, dans l’attente muette, avec l’éclat cru d’une paire de billes noires posées sur elle tel un aigle sur une proie.
« Mais je peux vous conseiller d’autres livres très intéressants. »

Et c’est ainsi que leur histoire avait commencé.

- Et que tu es ensuite restée une heure à m’écouter. Tu es sortie du Pêle-Mêle avec une livre d’ésotérisme que je t’avais recommandé.
- Oui, j’étais fascinée en sortant du bouquiniste. Je voulais de toute mon âme devenir ta première disciple.

Lucie rit.

- En effet. Et regarde où nous en sommes. Je me suis installé chez toi Lucie.
- Merci Eric, excuse-moi, je veux dire Julien. Excuse-moi de m’être inquiétée pour rien.
- Si on réchauffait la soupe ?

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Atelier d'écriture "Explorations 3" du 27 février. C'était ma dernière séance.


Tuesday, 4 March 2014

Les livres de mon enfance (I)

Carnet du 22 février 2014

Votre liste des dix livres qui ont éveillés votre conscience (lectures d’enfance, d’adolescence, de jeune adulte)

Bob Morane (Henri Vernes)
Le petit chose (Alphonse Daudet)
Le procès (Franz Kafka)
Vol de nuit (Antoine de St-Exupéry)
Le désert des Tartares (Dino Buzzati)
Histoires extraordinaires (Edgar Allan Poe)
Le loup des steppes (Hermann Hesse)
Salammbô (Gustave Flaubert)
Notre-Dame de Paris (Victor Hugo)
Le Père Goriot (Honoré de Balzac)

Update : 4 mars
L’oreille interne (Robert Silverberg)
Orages d'acier (Ernst Jünger)


"L'Ombre Jaune", quel cycle! Tous lus et relus entre ma dixième et vingtième année (et je pense, par ailleurs, tous les Bob Morane du numéro un à cent). Ce diabolique Monsieur Ming excita bel et bien mon imagination de gamin. J'étais souvent déçu de voir ses plans pour devenir maître du monde compromis dans les cinq dernières minutes par Bob Morane et son faire-valoir, Bill Ballantine.  Mais j'espérais son retour! Et son intelligence supérieure qui allait concocter des plans encore plus machiavéliques pour arriver à la domination absolue. Avec le recul, je réalise à quel point Henri Vernes a superbement recyclé toutes les idées qui traînaient à son époque dans la littérature de science-fiction, de fantastique ou de fantasy, pour les mettre aux services des Desseins du Maître au sourire sinistre. Chapeau bas Henri.


La lecture scolaire typique de sixième secondaire (1ère année de collège). A douze ans, je lis mon premier "Livre de Poche", et c'était celui-là dans cette couverture désuète que je n'ai pas encore réussi à retrouver chez les bouquinistes (car il me faut absolument reconstituer la "bibliothèque originaire"). J'attends de le retrouver et de le relire. Je garde un souvenir assez horrible de la triste vie solitaire de ce pauvre pion de collège. J'espérais de tout coeur ne pas lui ressembler plus tard! Ce livre m'éveilla à la dureté de la vie. Que cela semblait pénible de grandir et quitter l'enfance. Je crois que j'ai attrapé la mélancolie après la lecture du "Petit Chose". Et il m'en est resté quelque chose.



"On avait sûrement calomnié Joseph K., car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin." L'incipit du Procès de Kafka figure en bonne place parmi les entrées en matière les plus horribles que j'ai lues de ma vie. L'angoisse totale lorsque je commençai à lire ce livre maléfique, de la première à la dernière ligne où le pauvre K. va à la mort sans avoir compris ce qui lui arrive. Je devais avoir quinze ou seize ans lorsque je découvris ce livre, suite à une discussion avec mon prof de Français, l'écrivain Gaston Compère qui était féru de littérature allemande. Bien qu'inachevé comme tous les romans de Kafka, l'histoire se poursuivait dans ma tête inlassablement. Et puis, il y eut le film d'Orson Wells auquel je ne compris rien, m'endormis en le regardant. Je relus le livre des années plus tard. J'ai retrouvé cette vieille édition en Poche (l'illustration abstraite de la couverture me parait toujours très pertinente), mais n'ose pas encore m'y replonger. J'ai lu tout Kafka, sauf sa correspondance. C'est un de mes plus grands auteurs. Il a éveillé ma conscience à l'absurde et l'arbitraire du pouvoir (souvent la même chose), à la nature pathologique de la bureaucratie, il a nourri ma conscience politique sur les méfaits des systèmes totalitaires (mais je ne devais découvrir la littérature proprement politique que plus tard). Alors oui. Kafka? Un grand auteur politique du XXè siècle!



(to be continued)


Sur le net: