Saturday, 27 September 2014

Lettre à Casus Belli (archives: 1989)

En mars 2014 j'ai eu l'occasion de raconter une partie de mon ancienne vie de "rôliste" (joueur de jeux de rôles) avec la création d'une association: "Les Dieux Drôles". J'avais par ailleurs publié en janvier de cette année, un premier article qui était un scénario joué lors d'une compétition organisée par l'association: "Les masques de l'éveil". Depuis, j'ai ajouté quelques pièces de mes contributions aux univers des jeux de rôles comme co-créateur d'un univers de campagne: "Le Roman d'Arc" (avec Henry Krutzen) dans des articles qui décrivent la religion (Bhârking I et Bhârking II), les légendes (Chlanna Quendi) ou l'économie de ce monde (Monnaies). D'autres articles sur le Roman d'Arc suivront au cours des prochaines semaines / mois / années sur ce blog (car il y a de la matière!) - jusqu'à peut-être (je peux rêver) une réédition complète / publication du livre. Toutefois, l'article d'aujourd'hui, cette "Lettre à Casus Belli" est une archive exhumée de la période de l'association "Les Dieux Drôles". Avec TSR (l'éditeur du Jeu Dungeons & Dragons et Advanced Dungeons & Dragons), Casus Belli était l'autre principale source d'informations pour les rôlistes francophones de l'époque. Ce magasine français mensuel suivi par un grand nombre de jeunes et moins jeunes, fournissait en effet news, articles de fond, descriptions et commentaires de nouveautés, scénarios originaux, aides de jeux, et courrier des lecteurs. J'avais eu l'intention, on l'aura compris, de publier une lettre où je leur faisais part de quelques réflexions liées à l'évolution du système de jeu, en particulier j'analysais la partie du jeu consacrée aux règles de création des "personnages pour les joueurs" (les personnages joueurs ou PJ), qui me semblait problématique, pour diverses raisons. Cette lettre ne fut jamais envoyée car (je m'en rends compte après l'avoir relue), son analyse était restée inachevée. La lettre fut oubliée dans les mémoires de mes nombreux ordinateurs, et transférée des unes aux autres à l'occasion des diverses migrations de mes données, au prix, comme on le verra, de quelques imperfections. Fidèle à une tendance établie maintenant depuis le 17 février 2012 sur ce blog (date à laquelle j'exhumais la première des mes 'archives': Retour à Byzance, 1998), les Métamorphoses de C. devaient reprendre cette lettre à Casus Belli, la compléter et d'une certaine façon la rendre enfin intelligible. Fait.

Le texte qui suit reprend dans l'ordre, l'original de la lettre (écrite en 1989), suivie par divers commentaires (sur Casus Belli, les problèmes de la récupération des données, un tableau de synthèse et un dessin), la suite de la lettre (écrite aujourd'hui), quelques mots sur ce qu'est devenu l'éditeur américain TSR et son fondateur Gary Gygax (1938-2008), pour finir par l'annonce d'une célébration du quarantième anniversaire de la création du jeu ces jours-ci. Hasard du calendrier, l'exhumation de ma lettre et sa publication sur ce blog ne pouvaient donc mieux tomber.

---------
Chers Joe Casus & Annabella Belli,



Nous voudrions saisir l'occasion de la parution de la deuxième édition du Manuel du Joueur (Player's Handbook d’Advanced Dungeons & Dragons, AD&D), pour vous soumettre quelques réflexions sur ce jeux de rôle, en particulier la question des classes de personnages joueurs.

Cela n'aura échappé à personne qu'avec cette seconde édition, il y a une revalorisation des quatre classes fondamentales de personnages joueurs, telles qu'elles avaient été posées dans le ‘Basic Set’ de Donjons et Dragons en 1974. Or, une des différences importantes qui existe entre AD&D et Donjons et Dragons tient à la complexification des classes de personnages. Que trouve-t-on en effet dans cette nouvelle édition ? D'une part la description de sous-classes de personnages à l'intérieur d'une des quatre classes standard (pour rappel, dans le jeu de base Donjon et Dragons, les classes standard sont celles du Guerrier, du Prêtre, du Magicien et du Voleur) : dans AD&D le Paladin et le Ranger constituent des sous-classes du Guerrier, le Druide est une sous-classe du Prêtre, et l'Illusionniste une sous-classe du Magicien. Ces personnages apparaissent, à quelques nuances près, identiques dans les deux éditions d'AD&D. Il y a toutefois quelques différences spécifiques entre les deux éditions: l’Assassin qui était une sous-classe du Voleur disparaît dans la 2è édition, remplacée par celle du Barde ; le Barbare qui est une sous-classe du Guerrier apparaît uniquement dans le supplément ‘Unerthead Arcana’ de la 1ère édition. AD&D se distingue d’autre part de Donjons et Dragons par la création de nouvelles classes de personnages: il s’agit du Moine, présent uniquement dans la 1ère édition, et du Chevalier de l'Unearthed Arcana (similaire à la sous-classe du Paladin). Pour compliquer le tout, ajoutons que le Barde et l’Acrobate apparaissaient dans la 1ère édition comme classes spéciales auxquelles le personnage joueur ne pouvait accéder qu'à partir d'un certain niveau de maîtrise (passé un certain seuil de points d’expérience). Un premier constat est que si cette complexification implique une plus grande diversité et richesse potentielle du jeu en termes de choix de « carrières » pour les joueurs, elle implique aussi toute une série de problèmes, tels que la crédibilité et la jouabilité de certaines classes, à l’intérieur d’un système de jeu qui doit garantir un équilibre entre classes de personnages et partant à l’intérieur d’un groupe de joueurs, unis pour le meilleur, mais souvent le pire, dans des aventures en commun ; d'autant plus qu'une donnée supplémentaire vient compliquer les règles, qui est la question des races autorisées aux personnages joueurs, et de leur combinaison avec les classes. Dans Donjons et Dragons, la question était de ce point de vue résolue d'une manière très simple : à côté des Humains qui pouvaient choisir n’importe quelle profession, il y avait des Elfes qui ne pouvaient s’incarner qu’en Guerriers ou Magiciens, ainsi que des Nains et des Hobbits qui ne pouvaient être que des Guerriers. Dans AD&D par contre, cette question des races a évolué d'une manière très élaborée, surtout dans l'Unerthead Arcana où on trouve pas moins de 14 races et sous-races dont les très contestées « races des profondeurs » (Duergars, Elfes noirs et Svirfneblins). La 2è édition a remis de l'ordre dans cette profusion en revenant au schéma classique de la 1ère édition (Semi-elfes, Elfes, Nains, Gnomes, Hobbits), au détriment du Semi-orque, malheureusement perdu alors qu’il constitue une classe très intéressante à jouer sur le plan psychologique.

David Cook et ses collaborateurs nous proposent avec la 2è édition d'AD&D, un jeu qui est à la fois classique dans sa conception, et ouvert sur des nouvelles possibilités. On trouve en effet les quatre figures archétypiques communes à différentes cultures et jouables dans n'importe quelle campagne d'AD&D, que sont le Guerrier et le Prêtre, piliers de toute société para-médiévale, ainsi que le Magicien consubstantiel à un monde de Fantasy, et le marginal mais indispensable Voleur. « Toutes les autres classes sont optionnelles », disent les auteurs (Player’s Handbook p.25). Le Maître du Jeu sera le seul en fin de compte à décider des classes et des races appropriées à la campagne qu’il met en œuvre. Le lecteur se demandera alors pourquoi ce choix de classes optionnelles a été sélectionné dans le Player’s Handbook, et pas un autre choix possible ? Si on parcourt des revues spécialisées comme Dragon Magazine (DM) ou White Dwarf (WD), les exemples de classes optionnelles ne manquent pas. On y trouve aussi bien des classes, des sous-classes, ou des races nouvelles, comme l'Alchimiste (DM#49), l'Anti-paladin (DM#39), le Clérique cloîtré (DM#68), le Nécromancien (WD#35), le Peuple ailé (DM#51) ou la Sorcière (DM114), que des modifications de classes connues, comme pour l'Assassin (WD#88), le Barde (DM#56) ou le Moine (DM#53). On pourra constater que les classes (ou les races) qui ont été décrites dans ces magasines pour être exclusivement incarnées par des personnages non-joueurs sont rejetées d'office par les auteurs du Player’s Handbook 2è édition. Cela amène une autre question: quelle est la justification de cette inégalité de répartition entre personnages joueurs et personnages non-joueurs ?

La réponse la plus commune consiste à dire que le Maître du Jeu doit veiller à l'équilibre global de son système en ne favorisant pas outre mesure les personnages joueurs. C'est un bon principe, mais la question du choix de telle classe optionnelle autorisée au joueur, plutôt que telle autre, demeure pertinente. Ne pourrait-on pas considérer par exemple le Paladin comme un personnage non-joueur typique ? Et si on tient à garder un Paladin comme personnage joueur, ne serait-il pas logique parce que symétrique, d'envisager également l'Anti-paladin ? Il n'y a évidemment aucune règle qui permette de trancher des questions comme celles-ci. On pourra toujours trouver des arguments pour ou contre l'utilisation de classes ou de races optionnelles en tant que personnages joueurs. En fait, ce qui est important c'est la responsabilité finale du Maître du Jeu. Par exemple: pourquoi l'Assassin et le Semi-orque disparaissent-ils de la 2è édition? Les arguments pour la disparition de l'Assassin ont été avancés par David Cook et ses collaborateurs (in Dragon Magazine #142), et nous faisons un parallèle en ce qui concerne le Semi-orque, victime d'un préjugé « raciste ». L'Assassin est un cas spécial. Comme classe, il ne fonctionnait pas très bien (ce qui ne veut pas dire que les joueurs n'étaient pas capables de le jouer), la question était plutôt de se demander pourquoi n'importe quelle classe standard de personnage ne pouvait pas faire de surcroit un Assassin ? N'importe quel personnage qui tue pour de l'argent serait appelé à juste titre un assassin. Pour les auteurs, « être un assassin relève plus d'une disposition déplaisante dans la vie, que d'un ensemble de talents spéciaux. » Voila bien l’exemple d'une interprétation restrictive d'une classe spécialisée qui ne trompera personne, car la justification réelle est ici d'ordre éthique ou philosophique. Elle concerne le dispositif moral, la vision du monde, que les créateurs de jeux de rôle mettent à la disposition des joueurs pour leur permettre de développer pleinement un certain « rôle », une certaine « place imaginaire ». Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la plupart des modules de TSR (l’éditeur de Donjons et Dragons et d’AD&D), pour se rendre compte que les scénaristes n'envisagent le plus souvent les personnages joueurs que comme un groupe de héros positifs oeuvrant pour le rétablissement du bien et de la loi. Nous pouvons alors légitimement nous demander à quoi servent les alignements (note : il s’agit du système de valeurs qui structure le monde de la Fantasy, dans lequel les personnages choisissent de régler leur conduite sur une double structuration de l’espace moral, entre d’une part l’axe du Bien et du Mal ; d’autre part l’axe de l’Ordre (la Loi) et du Chaos ; cela permet par le jeu des combinaisons qui incluent le passage par une position Neutre de décliner huit « alignements » : Loyal-Bon (Lawful Good), Neutre-Bon (Neutral-Good), Chaotique-Bon (Chaotic Good), Chaotique-Neutre (Chaotic Neutral), Chaotique-Mauvais (Chaotic Evil), Neutre-Mauvais (Neutral Evil), Loyal-Mauvais (Lawful Evil) et Loyal-Neutre (Lawful Neutral), à quoi on peut ajouter une neuvième place centrale Neutre-Neutre (Neutral Neutral) occupée singulièrement par le Druide (la place de la Nature dans un monde de Fantasy), si c'est pour se retrouver au bout du compte avec des scénarios qui structuralement mettent tout en place pour barrer la route à des personnages mauvais. Les alignements mauvais doivent-ils être exclusivement réservés à des personnages non-joueurs? Ou bien le destin d'un personnage joueur mauvais est-il, par la force des choses, de se retrouver activement impliqué dans la destruction de son groupe? Répétons-le: tout ceci est du ressort du Maître du Jeu, de ses capacités imaginatives et de ses capacités à gérer un groupe de joueurs; en un mot, de ses responsabilités.

Les auteurs du Player’s Handbook auraient dû ajouter qu'à côté des quatre classes standards le Maître du Jeu peut décider d'utiliser l'une ou l'autre classe optionnelle, qu'il a en fait toute liberté pour créer des classes (ou des races) nouvelles, ou d'utiliser les aides de jeu existants à ce sujet. Les auteurs nous auraient alors donnés des indications, à défaut de règles, qui permettent de créer tous ces nouveaux personnages « sur mesure ». Il faut reconnaître que cette orientation a déjà été prise pour la classe du Prêtre, qui permet de créer autant de classes de clériques différents qu'il existe de dieux dans le ciel. Par ailleurs, nous ne disposons pas à ce jour de la 2è édition du Dungeon Master's Guide qui répond peut-être en tout ou en partie à nos questions. Finalement, que le Maître du Jeu choisisse un système fermé qui s'en tient aux standards les plus éprouvés, ou qu'il choisisse un système ouvert, avec les risques de dérapage que cela comporte et qu'il doive gérer par rapport à sa campagne, ou encore comme c'est le plus souvent le cas, qu'il prenne dans l'un ou l'autre système ce qui lui convient, force est de constater la prééminence du modèle de la classe de personnage dans des jeux tels que Donjons et Dragons et AD&D, par rapport à d'autre modèles de personnages dans des jeux considérés comme plus modernes, et dont le plus connu est Runequest.

Qu'est-ce qui fait la force du modèle de Classe ?

….

Couverture du numéro 3 (février 1981) du magasine Casus Belli (1ère époque)
Couverture du numéro de décembre 1988 (1ère époque)

Casus Belli est un magasine fondé en 1980, qui en est aujourd'hui à sa 4ème époque (depuis décembre 2011). Au plus fort de sa période de diffusion, entre 1985 et 1992, il disposait d'un lectorat de cent mille joueurs fidèles. La sortie de chaque numéro constituait un petit événement suivi avec passion. J'ai moi-même disposé d'une collection presque complète des numéros de la première époque de la revue, vendue pour une bouchée de pain depuis longtemps chez un bouquiniste. Les premières années, les jeux de rôles constituaient un des trois segments d'un marché où l'on trouvait aussi les jeux de guerre (Wargames) et les jeux de diplomatie, encore appelés "jeux de plateau". Les jeux avec figurines (popularisés par le magasine britannique White Dwarf et l'éditeur Games Workshop) sont venus plus tard. Comparativement, le marché des Wargames qui réclamait une grande technicité a décliné par rapport aux jeux de rôles. Sont apparus aussi à cette époque les jeux en "grandeur nature", versions en extérieur avec costumes, de scénarios de jeux de rôles. On trouve d'anciens rôlistes du grandeur nature reconvertis en artisans et artistes sur les marchés des fêtes médiévales. Aujourd'hui, toutes ces pratiques survivent à l'état de vestiges, les jeux électroniques sont passés par là, mais on n'est plus du tout dans la même activité. A l'époque, jouer était une activité sociale qui favorisait la créativité, l'expression des émotions, l'imagination. Ceux d'entre nous qui choisissaient de passer "derrière l'écran" (le panneau de travail du Maître du Jeu) finissaient par écrire leurs propres scénarios, voire créer leur univers complet. Tous les outils disponibles dans les livres de règles du jeu et les suppléments, étaient prévus pour favoriser cette prolifération d'univers imaginaires qui débordaient également le cadre de la "fantasy" sur la science-fiction, l'horreur, le policier. En fait, tous les genres de la littérature populaire du XXème siècle furent mis à contribution avec ce phénomène, assez unique en son genre quand on y pense, des jeux de rôles. Demain, à n'en pas douter, jouer redeviendra une pratique d'immersion totale, via les mondes virtuels des interfaces homme-machines, les personnages joueurs incarnés par des avatars circulant dans des univers créés par des concepteurs hautement informatisés.

La lettre pour Casus Belli étant restée inachevée depuis 1989 n’a jamais été envoyée à l’attention de « Joe » et « d’Annabella ». De plus, lorsque j’ai exhumé le document rédigé à l’origine sur un de mes premiers micro-ordinateurs tournant sous MS-DOS avec le logiciel WordPerfect 5.1 (peut-être le meilleur logiciel de traitement de texte jamais créé, détrôné par Microsoft Word et l’usage d’une interface graphique et de la souris), j’ai bien dû me rendre à l’évidence, comme hélas avec de nombreux autres documents : la récupération des données laisse fort à désirer avec l’évolution des standards, les filtres de compatibilité descendante ne fonctionnent plus que dans certaines limites ; au vrai, passé un certain temps, quelques versions et quelques changements majeurs (ce qui en informatique arrive en une dizaine d’années), les chances de récupérer complètement d’anciennes versions de documents (en traitement de texte, mais surtout en tableurs, en bases de données…) s’amenuisent ; un bruit de fond monte des profondeurs de la mémoire digitale, l’archéologie de la technique fait ce qu’elle peut. Voici à quoi ressemblait la fin de ce document converti depuis MS-DOS vers Word pour Mac 2011 (le filtre direct pour WordPerfect ayant disparu depuis longtemps dans les versions récentes de Microsoft Word) : comment savoir si dans ce « gibberish », il n’y avait plus que quelques lignes de texte ou plusieurs pages ? Peut-être que la lettre était en fait terminée ? Je ne le saurai jamais.


Conversion depuis MS-DOS vers MS Word / Mac 2011 d'un document WordPerfect 5.1
On pouvait résumer la première partie de la lettre à ceci :

L'auteur - table des classes et races de PJ d'après les différentes versions du jeu
Quand à la seconde partie de la lettre, elle donnait lieu à ce tableau :

L'auteur - griffonnage du tableau des alignements dans DD/ADD&D, base du système des valeurs morales utilisé dans un grand nombre d'univers de Fantasy. Carnet 27 sept. 2014 (Louvain-la-Neuve) 

Je terminais en posant la question : qu'est-ce qui fait la force du modèle de Classe ?
Il ne me reste plus qu’à écrire la suite de cette lettre. Il n’est jamais trop tard : 1989 – 2014.

La division du monde de la fantasy en quatre classes fondamentales fait immédiatement penser à la répartition ternaire des fonctions sociales de Georges Dumézil entre le sacré et les souverains, les guerriers et les producteurs/reproducteurs ; le Prêtre et le Guerrier (quelle que soit la primauté de l’un par rapport à l’autre, dans laquelle on retrouve aussi la division en castes de l’Inde avec Brahmanes et Kshatriyas au somment de la pyramide sociale), sont bien les deux classes prototypales « supérieures » d’un ordre de la société calqué sur une mythologie, des récits fondateurs, légitimés par un ailleurs, une transcendance, une loi divine. Le « peuple », les producteurs/reproducteurs de Dumézil, le Tiers Etat de l’Ancien Régime ou les Vaishyas (artisans, commerçants, agriculteurs), Shudras (serviteurs) et Dalits (intouchables) de l’Inde, forment le socle économique de cette division de l’humanité. L’originalité du système DD ou AD&D est de proposer deux classes supplémentaires, qui à première vue ne semblent pas coller avec l’anthropologie sociale. Qui sont les Magiciens, des serviteurs, ou des membres détournés d’une des deux classes supérieures ? Qui sont les Voleurs, incarnent-ils les bas-fonds de la société, ou un substrat plus large ? Mon interprétation est la suivante : dans le monde de la Fantasy, simplifié à travers le système des jeux de rôle, le Voleur représente en fait le Peuple, les petites gens, producteurs/reproducteurs, artisans, serviteurs ou intouchables, qui participent à la création de la richesse et à sa circulation. L’économie dans un monde fantastique est une réalité quelque peu sordide, à laquelle on ne s’intéresse pas ; les voleurs incarnent paradoxalement le tout de cette réalité mais à travers sa marge basée sur le détournement, la rapine, le parasitisme, où une forme de circulation forcée de la richesse vaut comme métonymie économique. A l’inverse, les Magiciens, ne représentent pas une substitution des classes supérieures ; même si, à première vue, ils partagent avec les Prêtres des attributs magiques, une différence fondamentale les sépare : les Prêtres tiennent leurs sorts, leurs pouvoirs de guérison, leur « magie » des Dieux qu’ils honorent, et donc d’une origine supra-mondaine, tandis que les Magiciens acquièrent leurs sorts par l’étude, le travail, la science des « secrets de la nature » (et de la sur-nature). Les Magiciens représentent peut-être une partie du Tiers Etat ou des producteurs/reproducteurs du modèle de Dumézil, mais je crois qu’ils sont les véritables « hors-castes » du système, ceux qui revendiquent le savoir (rationnel, obtenu par l’étude), et le pouvoir sur les énergies, la matière, le mouvement, à travers les sorts. On connaît le mot fameux de l’écrivain britannique de science-fiction Arthur C. Clarke (l’auteur de ‘2001 Odyssée de l’Espace’ entre autres), sur la Magie. « Quand la Technologie et la Science, dit-il, sont si développées, si sophistiquées dans leur fonctionnement que leur compréhension échappe de plus en plus à l’intelligence du commun des mortels, alors leurs effets les rapprochent de la magie », à tel point pourrais-je ajouter, qu’il n’y a plus de différence observable dans leurs effets entre des causes scientifiques et des causes para-scientifiques, ou extra-scientifiques, en un mot, magiques. La Magie est de la Science / Technologie en acte au plus haut degré d’inintelligibilité, et en même temps, au plus haut degré de banalité, car pervasive, immersive, partout, et à tout moment, et vice-versa. Nous baignons dans un miracle permanent du monde rendu possible par ces puissances invisibles de la sphère des technosciences. Il n’y a qu’un pas à franchir pour y substituer d’autres causes, arbitraires. Le Magicien dans un monde de Fantasy devient ainsi par un curieux retournement de l’ordre cosmique, celui qui en démonte les puissances séculaires et divines, la métaphore de sa culture.

Le Voleur : métonymie (réduction) de la fonction économique à celle de parasitisme. Le Magicien : métaphore (déplacement, substitution, expansion) de la fonction idéologique, culturelle vers la puisance en acte soumise au bon vouloir d’un seul individu, c’est-à-dire : le révolutionnaire.

En inventant cette curiosité anthropologique qu’est un jeu de rôle dans un univers fantastique, Gary Gygax, à partir de 1974, a créé (involontairement je pense), une nouvelle théorie de la répartition des fonctions sociales, entre sacré et souverains (prêtres et guerriers) d’une part, agents économiques (voleurs) d’autre part, et révolutionnaires, hors-système (magiciens). Et ce n’est donc pas le moindre paradoxe d’un système de jeu, qui semble à-priori s’inscrire dans un conservatisme social, que de déboulonner les archétypes, et de proposer une re-création du monde à partir d’une micro-société idéalement composée par les représentants des quatre classes fondamentales, antinomiques, qui doivent s’assembler pour réussir leur quête. Il n’y a plus de hiérarchie dans un groupe de joueurs, plus de prééminence des prêtres ou des guerriers sur les autres ; il y a horizontalité de fonctions complémentaires nécessaires à la survie du groupe. « La propriété, c’est le vol » disait Proudhon. Gary Gygax l’a peut-être pris au mot : le voleur est du coup l’agent économique par excellence, et le magicien son génie contestataire, son rêve ou son cauchemar. Mon expérience du jeu m’a appris que voleurs ou magiciens sont souvent les rôles les plus difficiles à jouer.

C’est bien sûr son rapprochement conscient ou inconscient avec le modèle des fonctions, la puissance des symboles, qui fait la force du modèle des classes dans les jeux de rôles, et en particulier dans le système DD, AD&D et consorts.


Bien à vous,


CD

(Association "Les Dieux Drôles" : 1989-1999)
Bruxelles, 2014

------------------------------------

Le Manuel du Joueur - AD&D 1ère édition (1979)

Le Manuel du Maître du Jeu (Maître du Donjon) - AD&D 1ère édition (1979)

L'éditeur d'origine TSR (Tactical Studies Rules, Inc.), maison fondée par le légendaire Gary Gygax et Dave Arneson, a été reprise en 1997 par Wizards of the Coast. Il est intéressant de relever que le fondateur du magasine Casus Belli, François Marcela-Froideval, est parti travailler aux Etats-Unis entre 1982 et 1986 pour TSR, aux côtés de Gary Gygax. On lui doit la co-écriture de plusieurs des livres de règles d'AD&D 2ème édition. 



Gary Gygax (1938 - 2008), concepteur de jeux, créateur de wargames et jeux de rôles, héros de plusieurs générations d'étudiants, lors de la convention  de Modène, Italie en 1999, affichant le logo de la 3ème édition du jeu pour l'année suivante. Après DD / AD&D, Wizards of the Coast a fondu les deux branches du système de jeu avec cette édition (en fait, AD&D 3rd Ed., rebaptisée simplement Dungeons & Dragons). Thanks Gary! I wish you a long after-life in your multi-universes.

L'éditeur Wizards of the Coast a annoncé la sortie de la 5ème édition du Jeu culte pour la seconde moitié de l'année 2014 coïncidant avec les 40 ans de Donjons et Dragons. Voir l'article de CNN ci-dessous:

40 years later, 'Dungeons & Dragons' still inspiring gamers

Tuesday, 23 September 2014

Le feu, un conte d'Ebenézer Jones

         … Dans une autre vie, il écrivait des poèmes…

         Quelle idée ridicule !, se dit Ebenézer Jones le soir de Noël, alors qu’il s’était endormi devant le bon feu de cheminée ronflant que sa nouvelle bonne avait allumé, juste avant de rejoindre sa congrégation ; il s’était finalement résolu à engager Mrs Pratchett, dont il avait soigneusement vérifié les références, plusieurs mois après le départ de Leslie, et cette coquine lui avait envoyé une carte postale depuis San Francisco avec ses bons vœux pour Noël. Confortablement installé devant la cheminée, un plaid sur les genoux, son livre en main, avait-il fini par s’assoupir à force de contempler le feu, fasciné par sa puissance élémentaire, sauvage, dont il essayait en vain de percer les arcanes ; ce feu qui l’avait hypnotisé, où il avait crû voir danser des figures qui tendaient vers lui leurs fils incandescents. Le feu ! L’antre des songes, pensa-t-il, et puis il s’était mis à rêver du Christ marchant dans les déserts rouges de l’Ouest, baptisant les indiens, avec une foule grossissante de fidèles et de curieux qui le suivaient, à pied, à cheval, en chariot, de longs convois de migrants, de gueux, d’enfants, attirés par la promesse d’une terre, d’une rédemption, d’un salut, d’un baptême avec la poussière ocre des déserts, l’espoir de pouvoir toucher un jour la robe blanche du Christ, d’être nettoyés de leurs impuretés, guéris, ravis, en route vers le paradis – car la bonne nouvelle s’était une fois de plus répandue à la face du monde, il était de retour, le Crucifié était réapparu dans les confins du Nouveau Monde, et son peuple le suivait ; il subjuguait les bêtes sauvages et les Indiens. Ebenézer Jones rêva qu’il était l’un d’entre eux, hirsute, sale, ses vêtements en lambeaux, pieds nus à s’en couper aux ronces et aux plantes arides jusqu’au sang, mais un sourire béat sur le visage, et dans son rêve il s’était rapproché du Christ, il avait distinctement entendu le fils de l’homme prononcer ces paroles qui s’adressaient à lui, il le sentait, bien que le Christ ne se soit pas retourné vers lui, qu’il ait poursuivi de son ample pas sa route le bras tendu vers l’horizon, mais il avait prononcé ces mots sur lesquels il s’était réveillé.

         … Dans une autre vie, il écrivait des poèmes…

         Oui, c’était parfaitement ridicule, et cela plus que le rêve du Christ ressuscité en Amérique, qui lui semblait d’une précision trop réelle pour être celle des rêves ; l’idée qu’il put, lui, Ebenézer Jones, homme d’exactitude, sans imagination, d’une intelligence pratique, écrire des poèmes, fut-ce dans une autre vie, cela dépassait les limites de la raison, cela pour tout dire, l’étouffait comme s’il se fut trouvé opprimé par une camisole de force dans un asile d’aliénés, à éructer des propos dans une langue fracassée – il avait lu à ce sujet une étude curieuse sur la désintégration de la pensée qui accompagnait les formes avancées de la démence, c’était ce nouveau membre du Centaur Club, Wilbur C. Marshall, qui la lui avait conseillée, pas plus tard qu’hier, avec insistance : « vos mathématiques ne sont pas assez complètes, lui avait-il dit, sans l’analyse des phénomènes psychiques. »
         Peut-être que je deviens fou, pensa-t-il en remuant les braises avec le tisonnier, ou bien est-ce le surmenage, j’ai trop travaillé, un comble pour un rentier ! – à mettre de l’ordre dans les comptes de Smith et Barney, les associés du Centaur Club, à rendre service au professeur Olivarès qui voulait m’engager comme assistant, à conseiller Johnson, Kearney & Battery sur un complexe calcul d’une prime de risque en couverture des Lloyds de Londres, et même, à mettre mon nez dans une affaire criminelle sur l’insistance de Mrs Pratchett, j’aurais mieux fait de me boucher les oreilles, mais le mal était fait, ma curiosité avait été piquée au vif et cela a aussi bousculé mes habitudes de vieux garçon… mais soit ! Ecrire des poèmes ? Un ancêtre peut-être aurait put le faire, mais moi ? Non, vraiment non.
         Il se leva pour rajouter une bûche dans la cheminée. Dans la rue, des groupes allaient de porte en porte en chantant. La ville était couverte d’une bonne épaisseur de neige fraîche, les familles se rassemblaient autour de leurs foyers, les derniers cadeaux étaient déposés au pied des sapins, chacun se montrait bienveillant envers ses voisins, les chiens battaient de la queue auprès de leurs maîtres, le museau levé pour une caresse, confiants dans la bonté de l’homme, des mères montraient à leurs enfants des scènes de la Nativité dans des livres d’images.

         Le carillon de la porte d’entrée se mit à sonner. Qui cela peut-il bien être, je n’attends personne. Probablement quelques enfants venus ânonner des cantiques des Noël. Il ramassa un peu de monnaies et s’en fut ouvrir.
         « Ah, c’est vous Wilbur ! Quel bon vent vous amène un soir de Noël ? Devrais-je déjà vous rendre votre livre sur les aliénistes que vous m’avez gracieusement prêté au Club ? Où est-il d’ailleurs ? J’en ai lu l’analyse du langage des paraphréniques, très instructive. Je vous remercie de vos conseils.
- Nullement ! Veuillez en effet pardonner mon intrusion en votre domicile cette sainte soirée de Noël Monsieur Jones, répondit le jeune homme bien habillé qui tenait son chapeau entre ses mains. Je me suis souvenu que vous vivez seul ; peut-être accepteriez-vous un peu de compagnie. Il se fait que je suis dans la même situation que vous, en ce moment ma sœur est partie avec son mari rejoindre des amis dans le Sud, et vous avouerai-je Monsieur, que le cœur me manquait à l’idée de passer la soirée de Noël dans le silence de mon étude »
         Passés dans le salon, Ebenézer Jones proposa un verre de cognac et un cigare à son invité. « Ce n’est pas de refus, dit Wilbur C. Marshall, mais je me contenterai du cognac, voyez-vous j’ai décidé d’arrêter de fumer.
- Ah ! Très bien, comme il vous plaira. »
         Les deux hommes sirotèrent leur cognac en regardant les flammes ondoyer dans l’âtre. Les plus grosses bûches se mirent à craquer, des étincelles emplirent la cheminée. « Cela me rappelle une anecdote dans l’Hindoustan. Voulez-vous l’entendre ? », demanda le jeune homme qui s’était engoncé dans un vaste fauteuil de cuir rouge, les jambes tendues vers le feu, son verre de cognac où le liquide dansait sur une mer de braise, les yeux tournés vers les mystère primordial du feu. Ebenézer Jones opina de la tête. La voix de Wilbur C. Marshall s’éleva dans le salon comme celle d’un prêtre officiant dans l’assemblée des fidèles.

         « C’était il y a très longtemps. La Compagnie des Indes m’avait envoyé occuper un poste de vice-consul dans la ville de Peshawar aux confins des zones tribales, là où les meilleurs soldats de Sa Majesté, formés dans les écoles de l’Empire pour un coût total de dix mille livres, tombaient comme des mouches sous les balles de plomb à cinq pences l’unité, tirées par des chevriers en guenille analphabètes, qui refusaient obstinément la civilisation au profit de je ne sais quel mode d’existence archaïque.
- Il me semble en effet que Rudyard Kipling a écrit quelque chose comme cela », l’interrompit Ebenézer Jones que la mention des guerres perdues dans l’Hindoustan avait rendu très attentif. Ne tenant pas compte de sa remarque son interlocuteur poursuivit son récit d’une voix monocorde, le buste penché vers la cheminée à s’en roussir les favoris blonds des tempes.
         « Nous étions parvenus à rallier les chefs de quelques tribus influentes, à la nouvelle politique de partage du pouvoir, au prix de nombreuses concessions sur les prérogatives autant symboliques que sonnantes et trébuchantes de ces barbares, mais soit, un semblant de pacification commença à régner dans le pays, les ultimes bandes de brigands mourraient de faim dans les cavernes ou se faisaient exterminer jusqu’au dernier d’entre eux piégés dans d’habiles traquenards. La Compagnie était contente des services que je rendais à la liberté de circulation du commerce et mon crédit ne cessait d’augmenter, le Vice-Roi lui-même en sa résidence d’été de Simla avait entendu parler de mes exploits. Tout allait donc pour le mieux, jusqu’à ce qu’une rumeur ne commença à souffler dans le bazar, sur les marchés, et jusqu’aux oreilles de nos serviteurs, d’un nouveau chef de bande inconnu qui se faisait craindre et respecter dans le nord. Je voulus en avoir le cœur net et résolu de monter une expédition de reconnaissance, ce qui fut mis sur pied non sans mal car mes supérieurs dans l’administration de la Compagnie me conjuraient de ne pas m’exposer directement au danger. Que voulez-vous ? J’ai toujours eu l’âme d’un aventurier voire même un peu mauvais garçon à courir la Lune pour un frisson, quelque chose de romantique et suranné en moi qui s’épanouissait à l’ombre des vers de Swinburne ou des chants mélancoliques du barde Ossian.
         Nous chevauchâmes trois jours durant en direction de la passe de Khyber où tant de braves sont tombés ; de temps à autres nos guides conversaient en tadjik ou en pachtoune avec des montagnards qui leur traçaient des signes sur le front et s’en allaient lancer d’une voix rauque des cris du haut d’éperons rocheux, d’autres cris leur répondaient alors, et nous progressions ainsi à l’abri d’une rangée de sentinelles dans un dédale de ravins étroits, de passages à demi-éboulés, de torrents glacés, hérissés de pointes de granit dur. Le voyage n’en finissait pas, ma petite troupe s’était murée dans un silence farouche, je gardais confiance dans mes guides mais commençait à me demander quand notre équipée prendrait fin, et quel était ce chef redoutable que nous allions rencontrer au bout de la route. L’aube s’était levée pour la quatrième fois dans ce paysage désolé, lorsque mon ordonnance, le fidèle sergent Nasir, un sikh du 12è régiment du Whakram, vint me dire à l’oreille d’un air de conspirateur : « prenez garde Monsieur, vos guides vont vous trahir, car « celle-qui-doit-être obéie » ne tolère pas d’autre allégeance de la part de ses sujets.
- Que me dis-tu là ? « Celle-qui-doit-être obéie », mais qui est-ce ?
- Le chef que vous allez rencontrer, une femme redoutable, on dit qu’elle est la réincarnation de Dhurga-Kâli. »
         Une femme ? Voilà qui ajoutait du piment à l’aventure. J’avais en tête des récits des Mille et Une Nuits, les voyages de Marco Polo, ceux d’Allan Quatermain, des images de royaumes perdus dans les sables du Gobi, de civilisations englouties par l’usure du temps et les affres de la mémoire ; une femme donc, probablement une circassienne qui n’avait pas froid aux yeux. J’étais impatient de la rencontrer.
         « Ne t’inquiète pas pour nous mon brave Nasir, ces brigands quels qu’ils soient vont s’incliner devant l’autorité naturelle d’un représentant de la Couronne.
- Dieu vous entende, Sahib. »
         Nous avancions dans un passage si étroit, en file indienne, que nous avions dû laissé nos chevaux et le matériel au campement sous bonne garde. Il faisait froid. Tout d’un coup, un hululement se fit entendre, l’écho se répercutait sans fin dans le canyon, et j’aurais cru percevoir deux syllabes portées par le vent qui sifflaient : ‘Wil-bur… Wil-bur…’ Nous n’étions plus qu’à deux, Nasir et moi, le reste de la troupe s’était évanoui dans les défilés. »
         Arrivé à ce point de son récit, Wilbur C. Marshal se retourna vers Ebenézer Jones qui l’écoutait le cigare éteint à la bouche, se leva, en profita pour se resservir d’une bonne rasade cognac et dit :
« Le reste de mon aventure nous entraînerait trop loin Monsieur Jones, apprenez seulement qu’une grande flamme apparut nous barrant la route. Et ce feu était une femme…
         Je fus transporté dans un palais, y vécut des semaines ou des mois, je ne sais, en compagnie de la femme la plus extraordinaire qu’il m’ait été donné de rencontrer, failli y mourir d’amour, me battit en duel, fut torturé, aimé à mon tour, y perdit la raison et jusqu’au souvenir de mon nom, de l’Empire et de tout le reste !
         Apprenez aussi que je réussis à m’évader grâce à Nasir -- ah mon cher Monsieur, les amitiés fidèles sont bien plus précieuses que la passion amoureuse !, rejoignit la civilisation, démissionnai de mon poste à la Compagnie, et m’en fut mettre un océan entre mon ancienne vie et ici, où je débarquai il y a peu, et où vous avez eu la bonté de m’accueillir en cette veillée de Noël. »
         Ebenéser Jones se servit une nouvelle rasade de cognac qu’il avala d’une traite.
         « Bien, bien… comment dire ? Monsieur Marshall, votre récit était très intéressant.
- N’en dites pas plus, voilà une bonne opinion que vous devez vous faire de moi à présent, à vous être laissé écouter les divagations d’un fou, d’ailleurs il se fait tard, j’ai trop abusé de votre générosité. »

         Wilbur C. Marshall se leva d’un bond, mit son couvre-chef  et salua le maître des lieux d’une forte poignée de mains.
         « Merci pour le cognac. Ne vous inquiétez pas pour le livre, rendez-le quand vous voudrez, ou bien ne le rendez pas. Et Joyeux Noël ! », dit-il en se dirigeant vers la porte.
         Ebenézer Jones jeta un coup d’œil au-dehors. La rue était vide. La neige s’était remise à tomber. C’était l’heure de la Messe de Minuit.
         De retour dans son salon, il se couvrit les épaules du plaid, regarda le fauteuil vide où s’était tenu le jeune homme, hocha la tête, frissonna un peu. Il laisserait le feu s’éteindre dans la cheminée. Une lumière rouge-orangée accompagnait le déclin de ses pensées. Il était temps de se coucher.

         …. Dans un autre vie, oui, peut-être, dans une autre vie écrirait-il des poèmes.


 
Come to me

Note: le lecteur aura remarqué l'allusion aux aventures du célèbre pulp "She" (She who must be obeyed) du romancier britannique Sir Henry Rider Haggard, publié en 1887, incarné au cinéma par Ursula Andress (photo), roman honteusement plagié - non sans charme il est vrai, et supérieur à l'original si j'en crois mes souvenirs anciens de lectures, par Pierre Benoit en 1920 sous le titre "L'Atlantide" (dans un contexte différent...). Lorsqu'il s'agit de littérature populaire et de plaisir de lecture, le plagiat est une forme d'hommage au grand mythe, c'est-à-dire au final, à Homère, père du roman d'aventures, mais aussi au Mahabharata, aux Sagas Islandaises, aux Mille et Une Nuits, au Roman du Graal... Le grand JL Borges lui-même je crois ne me contredirait pas. Longue vie aux mythes éternels.

Et la saga post-moderne et romantique d'Ebenézer Jones se poursuivra dans d'autres épisodes.

Saturday, 20 September 2014

Les mouettes, un conte d’Ebenézer Jones

         Par une belle soirée d’été Monsieur Ebenézer Jones se promenait sur la jetée à l’extrême pointe sud de l’industrieuse cité. Les mouettes volaient si bas qu’elles pouvaient effleurer son chapeau, qu’il portait très haut, à la mode de son grand-père. C’était pour lui une question d’élégance autant que d’étiquette. Un chapeau et un port de tête bien faits résumaient mieux que de longs traités rédigés par d’obscurs philosophes allemands une conception de l’existence ; ainsi en était-il des chapeaux comme du reste de l’art de fumer la pipe, du choix d’une paire de souliers adaptés pour chaque activité d’une vie rangée de rentier, ou du repassage des chemises blanches, une science exacte, dont il n’était pas peu fier d’affirmer en public qu’il le pratiquait lui-même, y consacrant deux heures chaque semaine, le mercredi avant-midi, depuis que Mademoiselle Leslie avait abandonné son service pour courir en direction des plaines de l’Ouest avec son coquin d’amoureux. L’absence d’une bonne qu’il tardait à remplacer, lui faisait découvrir des petites joies qu’il hésitait à échanger contre l’oisiveté : après tout, se disait-il, toute chose a une finalité, et le repassage est une tâche trop précise pour être laissée à des ignorants des cours de la Bourse des valeurs. Car, en y réfléchissant bien, au cours de ses promenades quotidiennes sur les quais, Monsieur Ebenézer Jones avait résolu quelques problèmes par la seule puissance du raisonnement et de l’observation appliquée à toutes les situations. Il avait notamment trouvé une solution paramétrique aux équations différentielles de Claude Olivarès, l’illustre savant de la toute neuve et vibrante science des fluides appliquée au commerce. L’art d’effacer les plis de ses chemises par un dosage mesuré de vapeur d’eau et l’application d’une pression du fer correctement calibré selon la nature des surfaces et des plis à repasser, le col, les épaules et les poignets requéraient un tour de main différent de celui exigé pour le dos et les pans de la chemise, mais le plus délicat de l’opération passait dans le contournement des boutons, et cet art qu’il était en train de perfectionner chaque semaine, de peaufiner, lui fournissait une nouvelle matière à méditer les secrets de la nature et de la réduire dans les mathématiques pour en tirer une substance intellectuelle utile aux placements, à la prise de risque, et à la spéculation sur les cours des matières premières.

         Les cris des mouettes trop insistant finirent par déranger le cours de sa réflexion. Tenant son haut-de forme à bout de bras, il le fit tournoyer au-dessus de sa tête en lançant des menaces destinées aux volatiles. « Allez-vous en !, leur disait-il, laissez-moi tranquille. Que diable, ai-je donc une tête de cabillaud ou de hareng ? Le poisson coule d’abondance des barques des pêcheurs. Allez-vous en ! » Sur ces entrefaites, Ebenézer Jones s’était rapproché du bout de la jetée. Il se calma à la vue des vagues qui battaient les piliers de bois, leur obstinée répétition comme l’évidence des forces de la Nature qui le hantaient, dont il scrutait les manifestations partout, et qui là, dans la tranquille assurance de leur devenir que nulle contre-force humaine ne pouvait contenir, lui proclamaient, semblant se moquer avec douceur de ses ambitions – mais son désir d’apprendre était comme une soif à jamais étanchée, lui lançaient à la face les preuves du mouvement éternel, masses ondoyantes de la mer travaillées par les marées, les courants du large, les plis et les replis du vent, ce grand effaceur, ce grand repasseur du lin de la mer rarement plate, et alors qu’il se penchait de plus en plus vers l’avant, attiré par l’énergie sombre des flots, Ebenézer Jones remarqua le mégot de cigarette qui finissait de se consumer à ses pieds. « Prenez garde l’ami. Je n’ai pas envie de crier : Un homme à la mer ! », entendit-il dans son dos.

         C’était un homme jeune par son allure nerveuse mais le visage déjà crevassé qui venait de s’adresser à lui avec un fort accent de l’East River, habillé de vêtements gris mal coupés, une casquette vissée sur le crâne ; le compère se tenait assis sur la jetée, les jambes se balançant au-dessus des vagues, et il était en train de faire craquer une allumette. « Au fait Monsieur, si vous voulez en griller une avec moi ici, ce n’est pas de refus. C’est pas tous les jours que j’ai l’occasion de causer avec un gentleman. Cigarette ? », dit-il en proposant un paquet à Ebenézer Jones qui s’était lentement remis de son engourdissement face aux vagues de la mer.

         « Oui, je veux bien, et il s’étonnait d’accepter l’offre d’un inconnu. Ebenézer Jones s’assit à côté de l’homme de la jetée et il alluma une cigarette de la même flamme vacillante qui tremblotait, protégée du vent par les paumes en creux de l’homme.
- Au fait Monsieur, moi c’est Wilbur C. Marshall, ouvrier », dit-il ; et sans attendre de contrepartie il aspira et expira une longue bouffée en direction de la mer. Il reprit : « c’est le moment que je préfère. Ici nous avons l’impression d’être au bout du monde, n’est-ce pas Monsieur ? La ville est dans notre dos, loin, on ne voit plus les bateaux, c’est la pointe extrême de l’île et le plus souvent on y est seul. C’est ça que vous aimez aussi Monsieur ? »

         Les mouettes étaient remontées haut dans le ciel. On entendait encore leurs faibles cris. Ils grillèrent leur cigarette en silence, puis, celui qui se faisait appeler Wilbur C. Marshall reprit la parole d’une voix pleine d’assurance.

         « La vie est une source d’enseignement continue, rien de ce qui se passe ne peut vraiment nous étonner si nous sommes très attentifs aux détails, et en même temps, si nous conservons une certaine tranquillité d’esprit, nous pouvons percevoir les grands ensembles, comme ces nuages qui passent là-haut en ce moment, comme ces mouettes qui suivent leur caprice, comme ces vagues qui vont battre et rebattre les piliers de la jetée, à toute heure du jour et de la nuit, et qui continuent à le faire même quand nous ne serons pas là pour les observer. »

         Ebenézer Jones s’était retourné vers son interlocuteur ; il épousseta son haut-de forme, s’en recouvrit le chef, puis il se mit à tripoter la chaîne de sa montre de gousset, en se raclant le gosier. « Je ne vais pas vous entreprendre plus longtemps de ces matières reprit Wilbur C. Marshall, il va bientôt faire nuit, nous bavardons et le temps passe, voyez comme la clarté du jour fuit, qui sait ce qui peut surgir des profondeurs la nuit tombée sur ce bout de monde, si près des eaux noires ? »

         Pendant qu’il parlait, l’homme au visage crevassé se leva et sembla devenir gigantesque, sa silhouette découpée sur l’obscurité grandissante, le menton dur pointé vers le ciel. « Allons, levez-vous Monsieur » reprit-il en tendant la main vers Ebenézer Jones qui fut soulevé sans effort, du même mouvement, la main tendue, le poignet agrippé, le corps tiré, et lui, propulsé à la verticale, face à cet homme qui le dominait d’une bonne tête. C’est alors qu’il se rendit compte qu’il n’avait pas dit un mot depuis son arrivée au bord de la jetée, et pourtant il éprouva le sentiment d’un dialogue qui se serait déroulé par devers lui, en-dedans de lui, extériorité, intériorité, d’un trait de feu, une parole qui aurait traversé un abime de temps et d’espace, et qui l’aurait fait penser par la bouche de cet inconnu. C’était comme s’il s’était écouté lui-même, à parler lors des réunion du vendredi soir au Centaur Club, en compagnie de ces messieurs les courtiers d’affaires, les agents d’assurance, les armateurs, les professeurs de philosophie morale et les aventuriers de retour du Klondyke ou des terres asséchées de Basse-Californie, à discuter du prix du boisseau de blé, des contrats sur le futur, des chemins de fer, ou du dernier roman à la mode, sauf que ses interlocuteurs, du vendredi, et ceux qui avaient pris place comme des ombre levées d’anciens royaumes, ici-même, au bord de la jetée, s’étaient fondus dans les traits qu’il ne distinguait plus à présent de cet inconnu qui s’était présenté comme ouvrier de son état, et étaient-ce bien des paroles d’un prolétaire ce qu’il avait entendu, n’était-ce pas plutôt lui-même qui avait poursuivi des ses invectives les mouettes querelleuses ?

         Un craquement. L’inconnu fut brièvement éclairé par la flamme d’une allumette. Ebenézer Jones recula d’un pas.

         « Non ! Non, ce n’est pas possible !, cria-t-il d’une voix de fausset. Rendez-moi ! Rendez-moi mon visage ! », eut-il le temps de dire avant de trébucher et de tomber dans les flots bouillonnants.

         « Un homme à la mer ! »     


         Le lendemain matin, Ebenézer Jones se réveilla avec un affreux mal de crâne. Qu’avait-il donc consommé la veille au Centaur Club ? Il aurait été bien incapable de s’en souvenir.


"Rain" a poem by Ebenezer Jones


Note: Ebenezer Jones est un poète anglais mineur (1820-1860), et aussi un personnage de fiction créé par les MdC. 
Voir aussi les textes suivants:
avec lesquels "Les mouettes" n'entretient, à-priori, aucun rapport. 
Les voies de la fiction sont bien mystérieuses.

Les MdC ignoraient tout de ce poète éponyme jusqu'à ce jour. Jorge Luis Borges est certainement passé par là. Lire "L'autre", in Le Livre de Sable. Que je viens de lire aujourd'hui, plusieurs semaines après la rédaction de ce texte. Mais ce n'est pas une surprise. Tout se tient dès lors qu'étant jeune homme je tombai dans Borges suite à une lecture du texte "Les Ruines circulaires", in Fictions, lors du cours de philosophie professé par Pierre Verstraeten, en introduction à la Phénoménologie de l'Esprit de Hegel. Je n'ai jamais compris pourquoi. Merci Pierre Verstraeten.