Wednesday, 15 October 2014

Un schéma, à la sortie du métro

Revenu du Canada, le quotidien.

Big Ben : six heures. Je me réveille-matin sur la sonnerie du mobile réglée sur Londres depuis des années. Six heures du mat. C’est rude le retour de voyage, le corps pas encore réglé sur le fuseau horaire GMT+1. Se lever, se traîner, un café, rien. Le bon matin de ma blonde. Je vous aime. Se lever, se mettre en route. Chemin du tram 7. Moins de sept minutes d’attente. Changement à Montgomery. Métro ligne 5. Arrêt à Mérode. Hérode. Hérodiade. ING. Le bureau. La vie de bureau. Le plateau. La vie sur le Plateau (ça, c’est à Montréal). Dans le shift.
Première journée.

Le retour, les livres que j’ai ramené, celui que j’avais emporté avec moi. Le Royaume. Lecture interrompue depuis dix jours. Soir, retour du bureau, réduction progressive du décalage horaire. N’empêche pas l’assommoir. M’allonge sur le divan, le Royaume ouvert au début de la troisième partie, « L’Enquête », page 299. Je retrouve le rythme d’Emmanuel Carrère, les aventures de Paul et de Luc, ils sont à Jérusalem. Paul a des ennuis, il est dénoncé, arrêté, jeté en prison, plaide sa cause, est exilé chez le gouverneur romain. Deux ans. Ma respiration se fait plus profonde, plus lente. Je m’assoupis. C’est bon, tu as dormi dit ma blonde. Vingt minutes, trente minutes.
Reprise du train de lecture. Je suis reparti.

Big Ben : six heures. Le réveil est moins rude que la veille. Le café prêt plus vite. Je traîne moins mes savates entre la chambre, le salon, la salle de bain, le bureau. Le matin je procrastine pendant une heure, parfois plus. Entendons-nous, je consulte les messages, lis les gros titres de la presse, relis mes notes, écris un peu. Entre six et sept du mat. Ou sept heures trente. Là, il faut se dépêcher. Tram 7. La vie de plateau. Dans le shift du monde du travail. Les budgets des projets, ça ne colle pas, les retards des fournisseurs, que faire, les nouveaux problèmes qui arrivent, un autre projet dont je n’ai pas entendu parler, oui, il va m’impacter. Une nouvelle faille de sécurité, oui il faut la traiter. De la communication. Réunions, minutes, emails, agenda Outlook. Apprendre à trier le courrier au bureau, condition de survie. Vite le tri. Vite marquer les messages à traiter. Recherche quotidienne de ma valeur-ajoutée dans la production, la circulation de l’information. La machine bureaucratique avance. Je suis un rouage de la machine. J’aime ça. C’est vrai, j’aime les machines, je me sens utile dans le corps de l’appareil, du système, j’y ai un rôle à jouer, je suis un rouage, certes, mais un rouage conscient (Blaise Pascal ? Albert Camus ? Fernando Pessoa ?).

Le train-train. Il est régulier. Il n’a jamais déraillé. Les métros sont à l’heure. Avantage des transports en commun aller-retour. Deux fois vingt minutes de lecture par jour. De pure lecture. Sur une banquette de tram, debout dans la rame de métro, dans un coin du tram où je me mets à l’abri lorsqu’on peut à peine y bouger. Peu importe. Là, dans la foule, j’arrive à m’isoler comme je n’arrive pas à le faire seul chez moi. Prodige de la pensée. Une barrière électronique, un filtre devant mes oreilles, pas besoin de casque ni de musique, un filtre devant les yeux. Des visages, des figures (beau titre d’un album de Noir Désir). Des visages, des corps. Je les perçois, ils ne me dérangent pas, ils font partie de mon univers mental, ils n’interviennent pas dans mes pensées, ils sont peut-être les gardiens de mon univers. Là, dans la foule du transport en commun, je lis, je lis, je lis. Je suis content : deux fois vingt minutes par jour. Les livres avancent plus vite. Toujours, la même recherche : efficacité, productivité, ratio entre les entrées et les sorties, coûts de production. Bénéfice.

Bénéfice. Bénédiction. Béatitudes. Les Béatitudes du Christ. Le grand enseignement. Le Royaume. En plein dans le Royaume d’Emmanuel Carrère ce matin. Et donc.

Et donc j’avance dans l’Enquête, celle de Luc qui arrivé à Jérusalem rencontre Philippe, Jean-Marc ; et d’autres, des témoins directs, d’anciens compagnons de Jésus. Luc découvre un autre enseignement que celui de Paul. Il tombe sans doute explique Emmanuel Carrère sur le « Manuscrit Q », (Quelle, en allemand : la Source). C’est une révélation.

Arrêt Mérode. Arrivé à la page 477, je referme le livre en sortant du métro. Tout d’un coup, j’ai une vision. Depuis quelques années j’ai un truc en tête qui revient une ou deux fois l’an m’interroger. Quel est notre rapport au savoir, à l’ignorance, au connu, à l’inconnu ? Comment représenter de manière simple cet ensemble de rapports ? Quels noms leur donner ? Cette pensée qui se cristallise, comme ça, entre 8h12 et 8h16 du matin, alors que je sors du métro et parcourt les deux cent mètres qui me séparent de l’entrée de l’imposant bâtiment d’une grande banque néerlandaise sise au cœur de Bruxelles, ce sont deux cent mètres de contentement. J’ai mis des mots sur un truc qui me trotte dans la tête, une ou deux fois l’an, depuis, je réfléchis, depuis quatre ans, oui, c’est ça, ce devait être en 2010 que j’y ai pensé en ces termes la première fois. Cela fait entre quatre et huit fois que j’y pense. Disons six fois. Pas très longtemps à chaque fois, de quelques secondes à quelques minutes. Mais ce matin, ça se cristallise, et je me dis. Vite, prends note, gribouille quelques mots dans ton carnet, dessine un schéma, fais quelque chose pour ne pas oublier. Quelque chose a pris. L’étincelle était dans Carrère. Son questionnement est devenu mon questionnement. Il ose dire en toute simplicité, avec une grande finesse, une grande intelligence, il dit son rapport à la religion, son christianisme, son vécu de la foi, du doute, du renoncement, sa recherche, sa propre enquête. Carrère a écrit avec « Le Royaume » un des plus grands livres qu’il m’ait été donné de lire sur le Nouveau Testament. Une lecture majeure de cette année. Carrère raconte comment étant non-croyant, il est devenu croyant, puis a évolué vers sa forme à lui de rapport à la foi, au doute, comment il est peut-être resté chrétien même s’il ne croit plus en la Résurrection du Christ, le cœur du credo. Le questionnement de Carrère m’a aidé à trouver mes propres mots, ma propre figuration de notre rapport au savoir, à l’ignorance, à la foi, à la connaissance. Pas grand-chose en fait. Juste un schéma, un petit dessin avec deux axes.

J’aime les schémas, les diagrammes à deux dimensions. En un minimum d’espace et de symboles ils aident à la représentation de choses beaucoup plus complexes. Un schéma vaut un long discours. Encore faut-il pouvoir l’expliquer. Le mettre en contexte. En commenter le texte, les figures, les espaces crayonnés, les flèches.

Un schéma, des lignes, de l’écrit. Une épure mentale. Un état d’esprit saisi sur le vif.

Mais quelle est la question ?

Carrère je disais, m’a mis sur la voie. En effet, moi aussi, je m’interroge depuis des années sur la fausse simplicité du rapport à la religion écartelé entre « croyants » d’un côté, et « non-croyants » de l’autre. En termes de « postures », on entendra couramment parler : des « croyants », des « athées », des « agnostiques » (ces derniers, que Carrère citant Sénèque, appelle les pyrrhoniens, les disciples de Pyrrhon d’Elis, un des fondateurs du scepticisme ; ceux qui n’osent dire s’ils ont un avis ou pas sur les grandes questions existentielles : Dieu, c’est quoi au juste ? Tu es de gauche ou de droite ? Si tu réponds ; je ne sais pas, c’est que tu es de droite, ou encore vaguement déiste, curé, mi chair, mi poisson. Pour les athées radicaux, façon Michel Onfray (pour donner un exemple), c’est très simple, il n’y a pas d’espace possible pour le doute. La croyance est juste un truc trop énorme pour être pris au sérieux. Pour les croyants intégristes,  c’est symétrique, il n’y a pas de place possible pour le doute. La croyance est juste un truc trop énorme et doit être prise (terriblement) au sérieux. Moi, je me situe dans le camp très large des agnostiques. Je crois que je ne sais pas trop. Peut-être qu’il y a quelque chose. Comment savoir. Qui suis-je pour savoir. Ce sont les questions de la vaste majorité des gens, il me semble. Et encore faut-il nuancer, il y a parmi ceux qui doutent, ceux chez qui la question existe d’une manière brûlante, les actifs du doute, du questionnement, peut-être faut-il les appeler des philosophes ; et puis tous ceux pour lesquels la question est mise au placard, s’est peut-être posée, ne se pose plus, que l’on feint d’ignorer. Chez les radicaux, c’est toujours plus simple. Mais c’est souvent plus dur à avaler. Ils ont la chance de croire en quelque chose. Une chose ou son contraire. Ils sont dans la vérité. En tout les cas, moi, je n’y arrive pas, à me sentir chez moi, là, dans ce truc, cette case qu’on appelle la vérité.

Pourtant, je ne suis pas satisfait de me définir comme un agnostique. Je le sentais bien depuis des années, ça continuait à gratouiller, à chatouiller, à générer un prurit, un peu d’eczéma sur les mains, les pieds ; et vas-y que tu t’y grattes au sang à extraire de ta peau des fragments de savoir. Vas y donc, gratte ! Mais gratte donc !

Il me manquait un déclic. Pour délier l’opposition. Lui ajouter un axe. Rendre la posture plus complexe, non pas à deux termes, mais à quatre termes, et pour le dire autrement, avec la potentialité d’une multitude de nuances intermédiaires qui induisent un mouvement, une danse. Mais au moins, deux axes qui te délimitent un plan, ça a plus d’allure qu’un vecteur et une opposition  unidimensionnelle, ça te rend moins schizophrène.

Alors, ce que j’ai compris en sortant du métro, ma vision, le truc, c’est qu’il n’y a pas de posture figée, (c’est bien le propos du livre d’Emmanuel Carrère), pas d’opposition définitive entre la foi religieuse et l’athéisme. Il y a un système possible à quatre termes, ou quatre pôles, je dirais quatre positions ou postures qui représentent notre rapport au savoir, croisé avec ce qu’il en est du savoir lui-même. Voici donc de quoi il s’agit.

Photo :

 
schéma de l'auteur

Commentaire

Il existe – dit-on – quatre formes de connaissance ou d’ignorance, de savoir, de non-savoir.

1. Il y a le savoir de ce que l’on sait. Je me lève chaque matin. Je prépare du café. Je me rends à mon travail. J’ai ma vie réglée. Je sais, et je sais ce que je sais. J’y suis familier, j’ai étudié ces questions, j’ai appris, je continue à apprendre, à acquérir de nouveaux savoirs, de nouvelles expertises ; le champ du connu grandi autour de moi et en moi, je sais que je sais, et ce que je sais je le sais, bien ou mal, mais j’en suis conscient. Je peux bien entendu désapprendre, perdre du savoir. Mais au moins que je sais qu’un jour j’ai su.

« Je sais (ce) que je sais ».

2. Je sais aussi qu’un jour je saurai d’autres choses que j’ignore aujourd’hui. « Mais il y a plus de choses sur la terre et au ciel que ne peut en imaginer votre philosophie, Horatio », fait dire Shakespeare à Hamlet. Si l’on est très ambitieux, on se dit qu’on arrivera un jour à embrasser un tel espace de savoir gigantesque, qu’on deviendra peut-être comme des dieux ; c’est le fantasme des transhumanistes, avec beaucoup de technologie et un peu de singularité (l’équivalent d’un Big-Bang cognitif), « nous finirons par être comme des dieux, voire : des démiurges ». On sait bien comment ce genre de délire se termine. Dans la boue, la merde, le sang, les cadavres. Les philosophes, les poètes, les sages nous disent : « attention ! Il y aura toujours plus de choses que vous ignorez. Votre connaissance toujours plus vaste bornera un abîme, un infini d’inconnaissable qui n’ira qu’en s’élargissant, à la mesure de vos connaissances. »
C’est en somme : le savoir de ce que l’on se sait pas. Je sais que je ne sais pas, telle et telle chose, je peux les identifier peut-être, mais je les ignore, je suis conscient de l’abîme de mon ignorance, et à moins d’être un demi-dieu post-humain, je suis un vermisseau. Certes. Mais fondamentalement je sais.
Simplement dit, je sais que ce que je ne sais pas, est beaucoup plus vaste que ce que je sais. Je suis fier et humble de ce savoir.

« Je sais (ce) que je ne sais pas ».

3. Il y a un gouffre plus profond encore que l’abîme su du non-savoir, que la conscience de notre ignorance. C’est l’abîme absolu, le gouffre intégral. C’est le non-savoir du non-savoir. Je ne sais pas que je ne sais pas. Je suis dans l’incapacité d’imaginer quelque chose que j’ignore. Quand ce quelque chose que j’ignore arrivera, il me surprendre comme une révélation, il me frappera d’un éclair, je serai tétanisé. Je serai sous l’effet d’une grande surprise. Rapture. Révélation. Moment où le non-savoir du non-savoir se révèle. Mais je sais aussi que ce non-savoir redoublé existe, il rôde en permanence autour de moi dans une zone grise, il creuse en moi un vide, il m’inquiète, il est la source de mon angoisse existentielle : pourquoi est-ce que j’existe, qui suis-je ? Ce sont encore des questions positives, je sais que je ne sais pas. Mais quand je suis dans l’ignorance absolue de ce que j’ignore, alors je suis dans la béatitude, la douceur des simples. Survient la rupture, ma tranquillité s’effondre, le gouffre de mon ignorance se révèle brutalement. « Je ne savais même pas qu’une telle chose était possible ». Ce non-savoir du non-savoir, nous le rencontrons tout le temps dans nos vies, à y regarder d’un peu plus près : coïncidences, hasards singuliers, « synchronicité », événements très rares et de grande portée, les fameux « cygnes noirs ». Dans cette posture, nous ne pouvons qu’être angoissés ou innocents. La peur de l’inconnu, c’est déjà quelque chose, mais il me suffit de lâcher prise, de me laisser aller, d’accepter l’inconnu complètement pour trouver la sérénité.

« Je ne sais pas (ce) que je ne sais pas ».

4. Il y a une autre figure du non-savoir. Je ne sais pas que je sais. Parfois, je ne veux juste pas savoir. Je refuse absolument de savoir. Je me mens à moi-même, je ne veux rien entendre. Je crois sincèrement, de bonne foi, que je ne sais pas, ou bien je lutte contre ce savoir.  Mais je ne sais pas que je sais parce que c’est caché en moi, c’est refoulé, peut-être pour de bonnes raisons, pour m’aider à vivre. Peut-être que cela va se manifester à travers des signes, c’est possible, mais je refuse de le savoir, ou je m’en porte mieux comme ça. Ou bien, d’accord, je vous le dis en toute sincérité, vraiment, cela, je n’en sais rien. Non, je n’ai rien vu, rien entendu, des juifs qu’on emmenait dans les trains, des migrants qu’on venait chercher la nuit, des sans-logis qu’on parquait loin du centre-ville, des étrangers qui disparaissaient. Et puis pas seulement les étrangers. Peut-être que des tas de gens très bien disparaissaient comme ça, sans laisser de trace, mais cela ne me concernait pas. Je me rends bien compte à discuter avec vous que je devais quand même bien en savoir quelque chose. Mais je ne voulais pas le savoir. Tout est là.
Il y a aussi, si on y croit suffisamment, tous ces pouvoirs cachés en nous, cette croyance que nous sommes des super-héros, que ce quelque chose va finir par arriver et nous transformer pour le mieux. Ici fleurissent bon les croyances, les superstitions, les rumeurs, les théories du complot.


« Je ne sais pas (ce) que je sais ».


J’ai mis des mots autour des quatre branches de mon dessin, car cela aurait été un peu sec à le balancer brut. Oublions cette littérature. Acceptons cette représentation en croix, ou en matrice, avec quatre positions, ou quatre extrémités des deux axes croisés en leur milieu, entre d’une part ce que j’appelle l’axe du savoir, qui va de l’ignorance à la connaissance, de l’inconnu au connu, et qui concerne « ce » dont on parle, le champ positif de ce qui est à connaître ou qui restera indéfiniment non-su. Il y a aussi ce que j’appelle l’axe de notre rapport au savoir, à « cela », lui-même partagé entre un pôle de savoir et un pôle d’ignorance. Par combinaison deux à deux cela fait quatre « postures ».

C’est d’une simplicité enfantine.

Ce système était clair dans ma tête depuis des années, pourtant il me manquait quelque chose. Des noms à mettre sur les cases de ce tableau, qui puissent se relier entrer eux, raconter une histoire, faire sens par rapport à la question d’où j’étais reparti avec le livre d’Emmanuel Carrère : « croyez-vous en Dieu ? », à m’en sortir de l’insatisfaction de la réponse : « oui, non, je ne sais pas (peut-être) ».

Et tout de suite, les mots suivants se sont imposés. Ils me parlent. J’ignore s’ils vous parlent de la même façon. J’aimerais savoir (ah ! le savoir)

1     « Je sais (ce) que je sais ». La FOI. Oui, c’est le domaine de la foi au sens religieux (profond) et trivial (profane) ; je n’ai pas à me poser de question, je sais (que je sais), je n’en doute pas, tout va bien. J’ai la foi. C’est peut-être la foi dans le pouvoir de la cafetière à faire du café, des rames de métro d’arriver à l’heure, des budgets qui dérapent inévitablement, de l’amour qui m’est porté, que je porte, de l’existence de Dieu lui-même, et pour les chrétiens, de la Résurrection du Christ, de l’Eucharistie… Cela ne fait aucun doute. Je vous le répète. Je sais (que je sais). C’est la croyance. Les esprits pointilleux me diront que je mélange croyances issues de l’expérience, de la vie réelle, avec des croyances non-prouvées. Ce sont des esprits chagrins qui n’auront pas encore compris qu’une croyance non-prouvée n’a aucune importance pour un croyant. « This is a leap of faith. » C’est un acte de foi. Il s’agit de sauter à pieds joints dans la croyance, dans la Foi. Donc, la foi religieuse d’une Sainte-Thérèse d’Avila ou d’une Sainte-Thérèse de Lisieux, et la croyance dans tout ce qui fonctionne en moi et dans le monde qui m’entoure, du plus simple au plus compliqué, pour vous c’est pareil ? Tout ça entre dans cette case-là du tableau, oui. J’ai foi en ce qui est su et que je sais.  C’est aussi simple que cela.
2     « Je sais (ce) que je ne sais pas ». La CONNAISSANCE. Oui, contrairement à la Foi qui est limitée dans son objet (fut-il infini comme Dieu) ; la connaissance (au sens où je la définis ici, connaissance scientifique ou philosophique, sagesse de vie) est toujours ouverte sur un ailleurs qui la dépasse. Elle peut engranger une multitude de connaissances singulières, limitées, mais cette connaissance-là sait qu’elle ne peut pas tout maîtriser. C’est l’authentique connaissance, consciente de ses limites, humble et efficace. C’est le domaine de la science fondamentale, des systèmes métaphysiques, peut-être aussi de la poésie qui est une forme de savoir positif sur le langage et son rapport au monde.
3     « Je ne sais pas (ce) que je ne sais pas ». Le MYSTERE. Je n’ai pas trouvé meilleur mot, je l’aime bien, oui, c’est l’inconnu au carré, c’est indéfinissable, je me dis que ce mot de mystère sonne bien, et rend compte de notre rapport à nous-même et au monde qui bascule entre innocence et angoisse. J’écrivais plus haut à propos de la FOI, que les mystiques étaient aussi ceux qui savaient ce qu’ils savaient. Mais peut-être que l’expérience mystique est aussi celle de ce non-savoir redoublé, de cette méditation du néant. La mystique du vide, la théologie négative se retrouve peut-être ici, ainsi que les limites du langage et de la poésie. Au-delà de ces mots, il n’y a plus que de l’inconnaissable, du non-dire. « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire » conclut Wittgenstein à la fin de son Tractatus logico-philosophicus.
4     « Je ne sais pas (ce) que je sais ». L’INCONSCIENT. C’est l’hypothèse freudienne du « je ne veux pas savoir ». Je ne sais pas comment un lacanien s’y retrouverait avec ce schéma, peut-être ferait-il des liens avec le schéma des quatre discours ? (ceux du Maître, de l’Hystérique, de l’Universitaire et de l’Analyste). L’inconscient comme savoir insu me semble être à la bonne place ici, quelle que soit les faveurs qu’on essaye d’en tirer (symptômes, discours, archétypes)


Rien de figé, ce qui m’importe ce sont les axes du savoir, et de notre rapport à celui-ci, et de leur combinatoire, des effets qui peuvent s’en dégager, d’une recherche du sens, les quelques définitions, exemples, mots-clés, que j’ai posé, ne sont que l’exercice d’un matin et d’un soir.
Si j’observe le dessin en bas à droite, je m’intéresse aussi au point de jonction des axes, à la rencontre des espaces du savoir. J’y ai mis deux poissons évoluant en sens opposé. Et puis quelques lettres grecques :
·      L’alpha α – la Connaissance, qui s’oppose à
·      L’oméga ω – l’Inconscient
·      Le gamma γ – la Foi, parce que troisième lettre de l’alphabet, parce que les ondes gamma sont des radiations très concentrées
·      Le delta δ – le Mystère, parce qu’en majuscules on y dessine un triangle rectangle et que c’est un symbole puissant.
J’observe que l’alpha s’oppose à l’oméga, tout comme le gamma au delta. Les mots que j’ai choisis continuent à me parler.

A la question: croyez-vous en Dieu? Je réponds: s’il existe, où réside-t-il? Dans l’espace d’un savoir, d’une croyance, de l’inconscient ou du mystère ? Il serait au centre du dispositif, me souffle mon intuition.
A la question : croyez-vous en Jésus-Christ ? Je réponds : je ne peux pas y croire du côté de la Foi ; j’aimerais y croire du côté du Mystère. Il me semble que Carrère ne dit pas autre chose. Et je n’ai même pas besoin d’utiliser le conditionnel. J’y crois, là, dans cette béance absolue, car depuis le début de son livre, l’auteur me prend la main, son « je » est tellement clair qu’il me conduit où il veut, c’est-à-dire sur les pas de Paul et de Luc ; étant profondément lui-même, l’auteur s’efface pour ainsi dire dans le Nouveau Testament. C’est un peu comme si je lisais un évangile apocryphe.

Revenu du Canada, le quotidien.

Six heures du mat.


Wednesday, 8 October 2014

Canadian Diary Day One

4 octobre 2014

Dans l’avion, notes du « Petit Moleskine » relues, transcrites et corrigées - à Montréal le 8 octobre au « Kawa Café », avenue du Mont-Royal.

            Un article récent publié dans The Economist du 20 septembre, « Piketti Airways », analyse la reproduction des inégalités de classe dans la répartition des sièges d’avion. Aux premières loges, les business seats pour voyageurs fortunés ou soutenus financièrement par leur compagnie, des fauteuils – lits encastrés dans de larges coquilles individuelles, avec un personnel de cabine dédié, aux petits soins ; aux suivantes, les plus nombreuses, des espaces de plus en plus étroits pour les voyageurs en classe économique, une guerre des marges de compétitivité se gagnant sur le rétrécissement de l’espace vital de la classe laborieuse. La concurrence entre constructeurs sur la capacité d’embarquement, l’ajout d’une rangée supplémentaire de sièges pouvant faire la différence dans le business case des compagnies aériennes qui sélectionnent l’un ou l’autre de ces avioneurs géants que sont Airbus et Boeing – et dans cet Airbus A330 qui vient de décoller, pour une rangée en classe d’affaires, il y en a quatre en classe économique, est une nouvelle version de la « guerre du matériel » transposée dans le contexte de l’économie du ciel, ou pour reprendre l’expression chère à Viviane Forrester, un exemple de plus de « l’horreur économique » contemporaine (Flammarion, 1996). L’horreur, ou la raison ? On peut en débattre.

            Une lecture va m’accompagner pendant ce voyage : « Le Royaume » d’Emmanuel Carrère (P.O.L., 2014).

            Contraste entre ma plongée dans l’univers des premiers chrétiens, et les messages que j’entends : « le système de divertissement de bord est mis en route », « la boutique free-tax est ouverte ».

            Le commandant nous informe que nous pouvons déjà régler nos montres sur l’heure de notre destination. « Il est 5h06’ à Montréal. » Je suis d’abord surpris : quoi, dès le départ faire le saut sur le fuseau horaire de l’arrivée ? Et puis, tout comme Zénon d’Elée réfléchissant au paradoxe d’Achille et de la Tortue, je me dis que nous sommes dans un voyage à la fois mobile et immobile ; mobile parce que chaque minute qui passe nous fait grignoter du temps d’horloge, nous allons mettre huit heures de vol pour remonter six fuseaux horaires et nous arriverons donc à peine deux heures après être partis ; immobile parce que si nous acceptons le saut immédiat de six heures dans le passé, nous somme déjà arrivés et tout ce temps de voyage est une illusion, un peu comme si nous formions une queue devant l’office d’immigration et qu’il faille attendre six heures avant de faire le premier pas. Je me demande si d’accepter ce paradoxe n’est pas une manière de régler mon cerveau sur ce qui l’attend : est-ce que les effets du décalage horaire sur les délicats réglages des horloges biologiques s’en trouveront amoindris, effacés ? J’en doute, mais la fiction peut s’avérer utile; psychologiquement, je me dis que je serai moins fatigué à l’arrivée en annulant d’un coup six heures de veille.

            Nous survolons le Canal Albert, et voici l’Escaut, les basses-terres de Hollande, l’embouchure de la Mer du Nord qui vaudra bien dans quelques heures celle de la Gaspésie et du St-Laurent. L’Escaut est plus étroit que son majestueux cousin d’Amérique du Nord, mais vu du ciel, ce V qui s’ouvre dans la mer est impressionnant. Nous passons au-dessus de ce que je crois être un terminal du port d’Anvers, vaste échancrure hexagonale dentelée de môles, de quais pour les porte-containers, les céréaliers, les méthaniers…

            Le commandant s’excuse de devoir faire un reset du système  de divertissement de bord. Y aurait-il un bug dans le logiciel ? Je repense à l’exploitation d’une faille de sécurité informatique récemment annoncée, le « ShellShock », qui touche le programme bash  (Bourne Again Shell) du système d’exploitation Unix. Peut-être que tapi dans le fond du système de divertissement réside un obscur bash oublié ?

            (A côté du bash, l’autre interpréteur de commandes le plus répandu dans le monde Unix, est le korn. Je me souviens des geeks qui se lançaient des anathèmes, les uns ne jurant que par la distribution de Berkeley, les autres par celle d’AT&T des Bell Labs (« the original Unix »), par le bash ou le korn, par Sun Solaris contre IBM AIX. Linux est arrivé, le petit Unix, et a mis tout le monde d’accord).

            Je reviens à Paul.

            S’il est 5h06 du matin.

            Paul et Philip K. Dick.
            Glossolalie.
            Hésychasme ἡσυχασμός.

            Me suis résolu à regarder un film grâce au « système de divertissement de bord ». Godzilla. Mon dieu, quel navet. Mais ça fait passer le temps.

            Il est 9h25 à Montréal.

            Nous sommes tous des Romains du 1er siècle.
           
            Si l’histoire du monde a été changée par une secte, les premiers chrétiens, et par un homme, Paul, alors aujourd’hui, vingt siècles après ces événements, que va-t-il arriver qui ne soit déjà écrit ? Les temps derniers de l’humanité que Paul et ses sectateurs proclamaient ne sont-ils pas prêts à éclore à chaque fois que le monde doute, n’a plus d’autre point d’appui que le moi de chaque individu ? Par conséquent, l’histoire véritable est celle des croyances, et des sectes en particulier qui ont ce pouvoir révolutionnaire d’ébranler les fondations de la société. Illustration de l’émergence prévisible et improbable du nouveau, les sectes religieuses sont aux sociétés ce que les virus sont à l’évolution des espèces, des agents de mutations. Il faut peut-être envisager comme vraies, c’est-à-dire douées d’efficience, les croyances actuelles qui fleurissent et sentent bon la pourriture des théories de la conspiration, des extra-terrestres et de « ces choses qu’on nous cache ».

            Entre 2030 et 2060 le monde sera mûr pour une nouvelle émergence.

            Emmanuel Carrère est à sa manière, comme d’autres : Philip K. Dick, Maurice G. Dantec, Cormac McCarthy, Jodorowsky, Moebius, un Jean-Baptiste annonciateur de celui qu’il précède et pour lequel il doit diminuer afin que le suivant puisse croître.

            Nous survolons la zone de fracture de Charlie Gills dans l’Atlantique Nord, à une demi-heure des côtes de Labrador et Terre-Neuve.

            J’en suis là de ces réflexions new age, je reprend ma lecture et tombe en arrêt p. 227 devant le passage suivant que je retranscris :

            « Et c’est toujours comme ça que ça se passe. Il est possible qu’à l’heure où j’écris s’agite dans une cité de banlieue ou un township un type obscur qui, en bien ou en mal, changera la face du monde. Possible aussi que pour une raison quelconque sa trajectoire croise celle d’un personnage éminent, considéré par tout ce qui compte comme un des hommes les plus éclairés de son temps. On peut parier sans risque que le second passera totalement à côté du premier, qu’il ne le verra même pas. »

            Gloire à Emmanuel Carrère de nous donner à lire les débuts du Nouveau Testament, ce passage où il décrit Paul dictant à Timothée sa première lettre, la Première Epître aux Thessaloniciens, vers l’an 50 A.D., (Anno Domini), que je trouve magnifique, p. 236 :

            « La scène se passe à Corinthe, dans l’atelier de Priscille et Aquila. C’est une échoppe comme on en voit encore dans les quartiers pauvres des villes méditerranéennes, avec une pièce ouvrant sur la rue, où on travaille et reçoit les clients, et une autre aveugle à l’arrière, où toute la famille dort. Chauve, barbu, le front plissé de rides, Paul est penché sur son métier à tisser. Clair-obscur. Rai de lumière sous le seuil. Le jeune Timothée, encore poussiéreux du voyage, finit de raconter sa mission à Thessalonique. Paul décide d’écrire aux Thessaloniciens.
Ecrire n’est pas alors une activité tout à fait anodine. Il a fallu acheter une planchette à laquelle sont accrochés des godets d’encre, un stylet, un grattoir, et un rouleau de papyrus – le moins cher, certainement, de la gamme de neuf variétés que dénombre Pline le Jeune dans une de ses propres lettres. Timothée, la planchette sur les genoux, s’est assis en tailleur aux pieds de Paul – si c’est le Caravage qui les a peints, ces pieds sont sales. L’apôtre a lâché sa navette. Il lève le regard vers le ciel, il se met à dicter.
            Le Nouveau Testament commence là. »

            Un peu plus loin, Emmanuel Carrère invente une liste littéraire des plus originales : les tableaux fantôme des grands peintres inspirés des Actes des Apôtres et des Epîtres de Paul. A se tordre de rire. Pourquoi se demande-t-il ces histoires de Paul ont-elles si peu inspirées l’imagerie religieuse ? (Si l’on excepte la scène primitive de l’apôtre foudroyé sur le chemin de Damas). Paul serait-il le mal aimé du Nouveau Testament, alors que s’il existe, c’est par lui, grâce à lui ? Il faudrait se pencher dans la littérature des Pères de l’Eglise pour amorcer une réponse, dans l’histoire compliquée de l’établissement du Canon des Ecritures Saintes. La littérature religieuse des premiers siècles est bourrée d’évangiles apocryphes, antérieurs, contemporains ou postérieurs à ceux que la tradition a finalement sélectionnée et figée en 367 A.D. (c’est Athanase d’Alexandrie qui utilise le premier le terme « canonique » pour désigner les 27 livres du Nouveau Testament). A côté du canon s’était en effet développé un corpus littéraire avec des « genres » spécialisés : évangiles, apocalypses, épîtres, récits gnostiques de Qumrân… un ensemble de textes aussi divers et ondoyants que ceux qui inondent aujourd’hui les devantures des boutiques… (J’exagère), les témoins d’une « épopée chrétienne ». Qu’est-ce qui fait autorité ? Pourquoi ce texte-là, plutôt qu’un autre ? Un peu comme si les critiques littéraires et les goûts du public décidaient du sort d’un livre… sacré ! Mais c’est ce qui a dû se passer… Pour se convaincre de l’importance de cette branche de l’histoire des religions et de la littérature, il suffit de comparer les trois gros volumes que la Bibliothèque de la Pléiade a consacrés aux ‘Apocryphes’ et aux ‘Ecrits Gnostiques’ avec le volume somme toute bien mince du Nouveau Testament.

            Le corps des écrits pauliniens, les lettres qu’il rédigeait aux églises primitives, et la vie de Paul racontée par Luc, l’évangéliste, dans les Actes des Apôtres, constitue la partie la plus ancienne du Nouveau Testament, c’est le cœur du Canon. Comme on l’a vu, la première lettre date de 50 « après Jésus-Christ », soit dix-sept ans après la mort et la résurrection du Christ.

            La volonté unificatrice et centralisatrice de l’Eglise Catholique des premiers siècles (i.e. Universelle), sur le modèle de l’Empire Romain, allait voler en éclat avec la Réforme au XVIème siècle (Luther, Calvin), qui a – paradoxalement – par le renversement du principe hiérarchique de l’Eglise, de l’argument d’autorité sacerdotale, libéré une énergie créatrice dans l’interprétation des textes, et a redonné vie à la créativité textuelle aux marges des églises protestantes et évangéliques. Il faudrait écrire une histoire de ces « nouveaux apocryphes », écrits principalement en Amérique du Nord au XIXème et XXème siècle dans le sillage des prêcheurs itinérants. Je pense évidemment au Livre des Mormons, un des « faux » les plus géniaux de l’histoire des religions (mais tous ces textes ne sont-ils pas des faux par définition ?), mais il y en a beaucoup d’autres, et j’ai le sentiment curieux que ce n’est pas fini. Philip K. Dick dont Emmanuel Carrère s’est beaucoup occupé (il en a rédigé une biographie « Je suis vivant et vous êtes morts »), me semble être un des derniers auteurs de cette tradition, avec sa monumentale Exégèse (en cours de traduction française). Je suis prêt à parier qu’à l’horizon 2030 – 2050 nous verrons resurgir une masse d’évangiles, d’apocalypses, de livres inspirés par des Anges…

            Nous autres, qui lisons, qui écrivons, ne sommes-nous pas aussi à notre manière, poètes, essayistes, blogueurs, idiots, savants, inspirés, expirants, copistes, énergumènes, catéchumènes, mal-aimés, bougons, croyants, athées, « entre les deux », les créateurs d’une future épopée religieuse ?

            Poussière d’îles. Les côtes de Terre-Neuve. On aperçoit quelques routes, des villages. Etonnante présence humaine sur ces confettis jetés au bord de l’océan ; j’en vois des dizaines de ces cailloux plats qu’un rien de mauvaise humeur océanique pourrait recouvrir.

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Plus tard

Arrivé à destination au cœur du Vieux-Québec.

Nuages sur la Belle Province; les réflexes de la conduite automatique reviennent vite au sortir de l'aéroport; sur l'autoroute transcanadienne, monotonie de la ligne droite entre Montréal et Québec, temps pluvieux, les arbres parés de belles couleurs. 

Un bout de Terre-Neuve, 4 octobre
Mise en abîme, Montréal 8 octobre