Sunday, 29 March 2015

Antisémitisme et opposition au libéralisme chez Martin Heidegger et chez Carl Schmitt (IV)

Antisémitisme et opposition au libéralisme chez Martin Heidegger et chez Carl Schmitt  (IV)
Séminaire de Richard Miller, au Centre Jean Gol, à Bruxelles, séance du 28 mars.

Mes notes. A ce jour :
Séminaires I et II - la Question du séminaire, l’Intelligence du Mal, les pièges à éviter (I) et Histoire de l’antisémitisme (II), par Richard Miller
Séminaire III - la critique du libéralisme chez Carl Schmitt, par Drieu Godefridi

Prochaines séances : 4 avril, 25 avril, 16 mai, 30 mai, 6 juin (clôture).

Lors d’une prochaine séance nous entendrons notamment un exposé sur la pensée politique de Carl Schmitt et la construction de l’Union Européenne ; un autre exposé sur la pensée et la langue chez Martin Heidegger est à confirmer. D’autres sujets sont à l’étude. L’objectif du séminaire est de mettre à jour les fondements d’une pensée de l’antisémitisme chez deux grands penseurs du vingtième siècle. Richard Miller souhaite parvenir à certaines conclusions avant la séance de clôture du 6 juin, une date qui tombe bien avec le sujet.

L’exposé du jour, par Richard Miller, est en deux parties : d’abord achever la présentation de l’œuvre de Carl Schmitt, avec un article intitulé « La Constitution de la liberté » (1935) ; ensuite présenter une courte biographie et une introduction générale à la pensée de Martin Heidegger, jusqu’en 1935.

I.
Le point de départ de la pensée de Carl Schmitt n’est pas une réflexion sur la structure de l’Etat, des institutions, des formes politiques, mais une analyse de la question politique centrale de la décision. Cette question amène des réponses différentes selon les orientations politiques : ainsi dans une perspective marxiste, renouvelée par la pensée de Carl Schmitt, à la question « Qui décide ? », la réponse est : le Capital, la classe possédante, les riches. Tout le reste, la forme du politique, l’état de droit, la démocratie, sont des instruments au service des intérêts d’une classe. Pour un libéral, ou un démocrate, la réponse à la question est : la Constitution. La critique du libéralisme de Carl Schmitt a montré le caractère illusoire de ce postulat (voir Séminaire III), partagé aussi bien par la gauche radicale, que par la droite réactionnaire.

Quand la décision d’extermination des Juifs a-t-elle été prise ? Aussi tard qu’en janvier 1942 (conférence de Wannsee) ? Ou bien dès 1919 dans un discours de brasserie et un premier texte d’un certain Adolf Hitler, repris dans le livre « Mein Kampf » en 1925 ? Question troublante pour un démocrate : celui qui a le pouvoir de décision, peut avancer masqué derrière le paravent des institutions.

En 1933, Carl Schmitt identifie le parti nazi et Adolf Hitler comme étant « celui qui décide », et il le justifie du point de vue juridique en écrivant des textes influents dans la Revue des Juristes Allemands, notamment un article du 1er août 1934, où il écrit :
Le Führer protège le droit de ses pires mésusages, lorsqu'à l'instant du danger en vertu de sa qualité de guide ("Führertum") il se fait juge suprême et crée directement le droit.

Le Führer garantit la droiture du droit.

Ce texte a été publié après la « Nuit des Longs Couteaux » (29 au 30 juin 1934), l’élimination des membres de la milice S.A. dirigée par Ernst Röhm. Il est important de connaître l’histoire et la chronologie des événements, qui donnent le contexte des décisions et des engagements de Carl Schmitt et de Martin Heidegger.

Pour Carl Schmitt, ce qui importe c’est l’état d’exception, quand la nature réelle du politique se révèle.

Ces idées ne sont pas nées en 1933 avec l’arrivée de Hitler au pouvoir. On peut les tracer dans un texte majeur de 1922 : « Théologie Politique », où Carl Schmitt écrit : « est Souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle. »

En 1789, l’abbé Sieyès écrit dans « Qu’est-ce que le Tiers Etat ? » : « La nation existe avant tout, elle est l'origine de tout. [...] Sa volonté est toujours légale, elle est la loi elle-même. »

L’idée du Peuple constituant, de la Nation constituante, est reprise par Carl Schmitt : « le peuple allemand est dans une situation d’exception, il a le droit d’apporter les lois d’exception. » Le peuple allemand constituant est identifié au Führer, le Führer est auto-constitué par le  peuple allemand. Le système de justification se ferme. Les démocraties sont également capables de prendre des mesures d’exceptions (lois spéciales, suspension de l’état de droit normatif), mais elles sont limitées dans le temps. Le contraire de cette situation est la permanence de la situation d’exception. Ce concept fonde l’idée de la Dictature, terme investi d’une signification positive chez Carl Schmitt.

Il faut encore une fois revenir au contexte : que se passe-t-il en Allemagne à partir de 1918 et jusqu’au début des années 1920 ? L’instauration d’un régime parlementaire (9 novembre 1918) immédiatement divisé sur son aile gauche radicale par les spartakistes de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, l’agitation révolutionnaire (proclamation d’une république des Soviets), suivie de la répression des freikorps, la poursuite de la guerre dans les provinces orientales et les pays Baltes (Lituanie, Lettonie). Les troubles politiques liés à l’instauration de la République de Weimar (constitution adoptée le 11 août 1919), la signature du Traité de Versailles (le 28 juin 1919, dont la clause de la culpabilité allemande dans le déclenchement de la guerre en 1914 reste cachée à l’opinion), se poursuivent jusqu’à la fin de 1923 (assassinat en juin 1922 du ministre Walther Rathenau, parce qu’il est Juif, centaines d’attentats perpétrés par l’extrême-droite), immédiatement suivis par la crise monétaire et l’hyperinflation. Le roman « Les Réprouvés » d’Ernst Von Salomon (1930), rend bien compte de l’agitation de cette période.

Qu’est-ce qui permet d’expliquer une situation d’exception, du point de vue de la philosophie politique de Carl Schmitt ? La dernière grande catégorie de sa pensée : la distinction de l’ami et de l’ennemi. Le politique est celui qui est capable d’identifier l’Ennemi.

Tous les éléments pour une mise en place de l’Etat Total sont présents : la fusion du Peuple constituant avec le Führer, la situation d’Exception, et l’Ennemi. Dans l’Allemagne des années 1930, l’Ennemi est identifié : c’est le Juif.

Le système politique de Carl Schmitt est fermé, il est justifié pleinement du point de vue de la rigueur de la construction intellectuelle, avec tous ces éléments qui se renforcent mutuellement. « Celui qui décide », qui est en même temps « celui qui garantit la droiture du Droit », qui est « une même personne en deux corps », le Führer et le Peuple souverain, lequel remplace les règles normatives de l’état bourgeois par la seule règle qui compte, l’Exception permanente, la Dictature positive, et enfin, qui identifie l’Ennemi, par rapport auquel le corps (social et biologique) de la nation prend forme et sens. Dans cette situation nouvelle qui se crée, on l’aura compris, tout est justifié pour une lutte absolue contre cet ennemi.

(Note personnelle : le paragraphe qui précède est une reformulation des propos du séminaire. Disons que j’ai eu un moment de compréhension lumineux de l’essence du Totalitarisme. Hannah Arendt disait qu’une des caractéristiques d’un état totalitaire est la mise en mouvement permanente de la société, « il faut que tout change, tout le temps ». Notre époque a aussi me semble-t-il érigé le Changement en nouvel impératif catégorique. J’y reviendrai.)

Hegel disait : « l’Ennemi est notre propre question qui prend forme ». La question allemande prend forme avec le Juif. La construction de l’identité allemande ne peut être achevée que par sa distinction du Juif. Ce qui va suivre est d’une logique implacable.

Il se passe justement des choses importantes en cette année 1935. Hitler décide de convoquer le Reichstag pour un Congrès à Nuremberg. Après avoir conquis le pouvoir en utilisant la démocratie trop naïve de la République de Weimar, en avançant masqué (l’antisémitisme et la violence des milices étant contrôlé), en 1933 ; après avoir éliminé son opposant politique le plus sérieux, en 1934, Adolf Hitler estime avoir les mains libres pour montrer à l’Allemagne « le triomphe de la volonté ».

Le choix de Nuremberg pour ce congrès n’est pas dû au hasard, semble-t-il. Le dernier congrès de la Diète du Saint-Empire qui s’était tenu dans cette ville, datait de 1543, en pleine crise provoquée par le Concile de Trente (la Contre-Réforme), mais aussi, l’année, faut-il le préciser, où Martin Luther fait paraître son pamphlet « Des Juifs et de leurs mensonges » qui va nourrir l’antijudaïsme et l’antisémitisme des siècles suivants.

Hitler veut montrer l’alliance de l’ancienne et de la nouvelle Allemagne. Les images de Leni Riefenstahl vont faire le tour des actualités et marquer les esprits. Ce congrès va mettre en place des éléments remarquables : rétablissement du service militaire obligatoire, acclamation du nouveau drapeau national (à Croix Gammée), et surtout deux lois : la protection du sang allemand, et la citoyenneté. La menace est celle de la contamination sexuelle par les Juifs. L’Etat Total commence par régler la sexualité des individus, ce par quoi, l’individu exprime peut-être le plus fondamentalement sa liberté. Les relations sexuelles entre juifs et allemands sont désormais punissables par la Loi. Ces lois raciales et hygiéniques forment le socle des discriminations futures, de l’expulsion, et de l’extermination. Mais comment distinguer le Juif ? Il faut des critères objectifs pour qu’un appareil juridique permette l’exercice de la loi. Au moment du Congrès de Nuremberg en septembre 1935, ces critères « sont à l’étude ». Ils seront définis en novembre. Entretemps, le 1er octobre, Carl Schmitt publie dans la revue des Juristes allemands, un texte dont le titre est : « La Constitution de la liberté ». Ce titre fait mal. Mais l’Allemagne n’est-elle pas entrée en ce 1er octobre 1935 dans un monde « orwellien » avant la lettre, où les mots veulent dire le contraire de ce qu’ils prétendent signifier ? Carl Schmitt prête sa plume célèbre, son autorité de grand juriste, de spécialiste incontesté du Droit, à l’apologie du Mal. Sa responsabilité d’intellectuel est totale, en conscience et en fait.

Extrait de la Constitution de la Liberté :
« Aujourd’hui, le peuple allemand est redevenu allemand, y compris au sens juridique. Après les lois du 15 septembre, le sang allemand et l’honneur allemand sont redevenus les concepts majeurs de notre droit. L’Etat est désormais un moyen au service de la force et de l’unité völkisch.
(…)
Mais la journée de la liberté du parti du Reich a entraîné encore une autre décision en termes de droit constitutionnel. Pour le cas où la réglementation actuelle de la situation des Juifs ne porterait pas ses fruits, le Führer a évoqué la possibilité d’un nouvel examen de la question, et il a ainsi laissé entendre que, à défaut de solution légale de la question, celle-ci pourrait être transférée au parti. C’est là une mise en garde sérieuse. »

 Comment ne pas lire dans les sous-entendus de ce paragraphe que d’autres solutions seront trouvées à la situation des Juifs ? Ce texte de Carl Schmitt est « constitutionnaliste », il ouvre la possibilité d’un transfert de la question, du champ légal, vers le parti. « C’est là une mise en garde sérieuse. »
On sait que l’appareil nazi n’a pas eu besoin de note écrite explicite pour mettre en place la solution finale. Les juristes savaient lire entre les lignes. Ian Kershaw dans sa monumentale biographie de Hitler a montré la subtilité avec laquelle les pensées du Führer, ses mots comme ses silences, ont été interprétés.

Triomphe de la Volonté, Leni Riefenstahl, 1935




Les notes de la partie II consacrée à la biographie de Martin Heidegger seront intégrées dans le compte-rendu de la prochaine séance, qui sera entièrement consacrée à ce philosophe.

Wednesday, 25 March 2015

Antisémitisme et opposition au libéralisme chez Martin Heidegger et chez Carl Schmitt (III)

Antisémitisme et opposition au libéralisme chez Martin Heidegger et chez Carl Schmitt  (III)
Séminaire de Richard Miller, au Centre Jean Gol, à Bruxelles, séance du 14 mars

   La séance du jour consacrée aux apories de la critique schmittienne du libéralisme, est menée par Drieu Godefridi, juriste et docteur en philosophie de l’Université Paris IV – Sorbonne.
Les actes du séminaire seront publiés, informe Richard, mais je tiens toujours à prendre des notes à l’ancienne, dans un carnet. En les transcrivant pour le blog, je me relis, me corrige, apporte quelques incises par rapport au discours de l’orateur. Toutes les erreurs, interprétations, ou approximations de sa pensée, sont évidemment de mon fait.

   Richard Miller revient sur une critique adressée à Hannah Arendt concernant la « banalisation du Mal ». On s’en souvient, Hannah Arendt avait expliqué cette banalisation par la justification d’Eichmann, le bourreau nazi, lors du procès de Jérusalem (1961) : « moi, j’ai obéis aux ordres ». Elle montrait la dépersonnalisation des bourreaux, et des victimes, pris dans l’engrenage de la machine totalitaire, instruments passifs, jouets de forces supérieures. Cette perspective lui avait été reprochée, car elle ne s’en prenait pas aux causes. Dans le film qui lui avait été consacré par Margarethe von Trotta, Hannah Arendt avait fait son autocritique : « ce qu’on peut me reprocher disait-elle, est d’avoir réduit la radicalité du Mal à la banalité du Mal, en somme, d’être passé à côté de la question des fondements. »

   C’est bien un des éléments qui peuvent paraître scandaleux : ceux qui ont posés les fondements (intellectuels), qui ont porté la pensée du Mal, n’ont pas été inquiétés. La thèse du séminaire est celle de la responsabilité des intellectuels dans l’avènement du nazisme, sa justification, et par extension, de leur coresponsabilité avec les bourreaux, « les exécutants des basses-œuvres », de la solution finale. « L’intelligence du Mal » comme dit Richard Miller, voilà ce qu’il faut comprendre, si on accorde quelque peu crédit à l’idée, que les idées aussi, dirigent le monde. Je renvoie aux notes de Richard de la première séance pour une discussion des objectifs et des pièges à éviter pendant le séminaire.

   La discussion aborde brièvement le cas de l’écrivain Louis-Ferdinand Céline, auteur brillant (pour certains), antisémite virulent, mais certainement pas un « théoricien du mal », au sens discuté plus haut, quelqu’un qui a contribué de manière positive à la mise en place d’un système de pensée, comme Carl Schmitt l’a fait pour la philosophie du droit par exemple. Drieu Godefridi rappelle cette évidence, qu’on ne peut pas « faire le procès » des intellectuels, en mettant tout le monde au même niveau, chaque cas est différent, et c’est bien une des raisons pour lesquelles, autant Carl Schmitt qu’Heidegger, ont été sélectionnés comme exemples contrastés pour l’étude des liens entre leur pensée, l’antisémitisme et l’opposition au libéralisme.

   L’exposé de Drieu porte sur l’apport de Carl Schmitt dans la critique du modèle libéral de l’Etat de Droit. Dans quelle mesure cette critique est-elle fondée, ne débusque-t-elle pas des « naïvetés » du libéralisme, par ailleurs utiles à comprendre lorsqu’on se définit comme libéral ? Le lien avec l’antisémitisme est par contre assez lointain dans la discussion qui va suivre. Drieu propose d’articuler son exposé autour de trois points :

Le modèle libéral de Carl Schmitt
La critique du modèle libéral au nom du concept de souveraineté, opérée par Carl Schmitt
Les apories (les limites, la critique) de sa critique.
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I. Le modèle libéral, d’après la Théorie de la Constitution (Carl Schmitt, 1927)
   Deux concepts importants : la généralité normative et la séparation des pouvoirs. L’Etat de droit (bourgeois) repose sur une exigence de généralité des normes. L’Etat ne doit pas agir de façon arbitraire (qui ne soit pas conforme à des règles préexistantes). La théorie moderne du Droit fondée à la fin du XIXème siècle distingue la norme individuelle (« vous devez faire ceci »), qui est décrite du point de vue du destinataire de la norme, de la norme générale, l’autorité, décrite du point de vue de l’émetteur de la norme. Le pouvoir de contrainte est ce qui fonde la Norme.

   On évoque souvent l’exemple de la démocratie athénienne : qu’en est-il ? A son apogée (Vème siècle avant J.C.), le régime politique d’Athènes est celui d’une démocratie radicale, rarement expérimentée depuis, même à l’époque de la Révolution Française, dans laquelle le Peuple gouverne au tribunal par le vote, et non par l’application du Droit. C’est une conception très éloignée de notre conception de la démocratie. De fait, sous l’impulsion de son gouvernement, « démocratie populaire » avant la lettre, la cité s’embarque dans une politique impérialiste et agressive sur l’ensemble des cités grecques, qui conduit à la guerre avec Sparte, qu’elle perd.

   Après la Guerre du Péloponnèse, Athènes met en place le régime des 30 tyrans, qui se termine en bain de sang, suivi d’une oligarchie et d’un Etat de Droit très conforme à l’idéal moderne avec une distinction entre norme individuelle et norme générale (1).

   L’idée de séparation des pouvoirs vient des philosophes français, il s’agit de séparer totalement l’exécutif, du législatif et du judiciaire. Mais cette séparation totale est une illusion, en réalité il y a toujours des zones de friction. Par exemple, dans l’Etat français, l’exécutif et le législatif échappent au judiciaire par la mise en place d’un tribunal ‘du secteur public’ (?) Dans le modèle libéral, les frictions sont inhérentes au système et nécessaires ; il faut prévoir des droits de recours contre l’abus d’autorité (l’arbitraire) : Conseil d’Etat, Cours de Cassation…

   Il y a une hiérarchie des normes.

   La séparation des pouvoirs est elle-même un droit supra-constitutionnel, on le trouve dans la Constitution américaine et aussi dans la Constitution belge.

II. La critique du modèle libéral est basée sur la notion de souveraineté, développée à partir de Jean Bodin ou Thomas Hobbes : « tout ceci (le Droit, les Normes, la séparation des pouvoirs), n’est qu’une illusion qui sera déchirée par le fracas de la réalité ». La souveraineté est une et indivisible.

   A la question fondamentale de la politique : « qui décide ? », l’Etat libéral répond  « la Constitution », (reprenant la déclaration d’Aristote : « ce qui est Souverain, c’est la Loi »), mais c’est un expédient. Dans les situations de crise que traverse l’Etat, et la Société, la question de la décision prend tout son sens et s’appuie rarement sur le respect de la Constitution, ou alors à travers des acrobaties (exemple des ministres de l’Etat Belge en exil à Londres en 1940, qui se proclament souverains, par rapport à un souverain empêché (le Roi) resté au pays, par fidélité à la Constitution).
Pour Carl Schmitt, le Souverain est constamment à l’état de Nature, (la sauvagerie), il échappe au Nomos. La critique du modèle libéral pose le problème de la « clôture normative » supposée de l’Etat de Droit. Cela n’existe pas pour Carl Schmitt.

III. Les apories de Carl Schmitt
   Fondamentalement, Carl Schmitt a raison : le modèle normatif n’est à l’évidence pas valable « de toute éternité ». Les constitutions des cités grecques étaient rédigées sans prévoir le mécanisme de leur propre révision. Les constitutions modernes prévoient ce cas : sont – elles pour autant « éternelles ? »

   Mais il y a une limite à cette critique : la notion juridique de Nécessité (dans laquelle les juristes s’accordent pour reconnaître la légalité de la suspension temporaire des normes ordinaires).
Réfléchissons à un cas théorique. Soit deux pays identiques, qui partagent les mêmes valeurs, qui rédigent leur constitution. D’un côté, on met au travail des juristes professionnels : ils produisent quelque chose de similaire au Code Napoléon de 1804 (environ 2000 articles, très complet, éprouvé dans de nombreux pays des cinq continents depuis deux siècles) ; de l’autre côté, on met au travail des juristes amateurs ; ils « pondent » un droit d’environ 20000 articles. Lequel des deux pays est-il le plus « juste » ? Le cas du deuxième pays est par exemple illustré par la Belgique : en 2014 ont été publiées 140000 pages au Moniteur, pour environ 20000 articles de loi. On assiste à une inflation de la normativité. La clôture normative n’est pas inscrite dans le modèle libéral, et ne peut pas l’être. Donc, en théorie, Carl Schmitt a raison.

   Par contre, on peut l’attaquer sur le terrain de sa théorie absolutiste de l’Etat, sur quoi débouche sa critique de l’Etat de Droit Libéral. S’il est vrai qu’un concept de Souverain absolu surgit en période de crise, dans les faits, au XXè siècle, le modèle libéral, bien qu’imparfait, survit mieux à l’état absolutiste (j’ajoute en pensant à ce début de XXIè siècle qui voit le retour en grâce des absolutismes dans l’opinion : jusque quand ?)

   Par sa défense du modèle absolutiste, Carl Schmitt porte une responsabilité intellectuelle dans l’avènement du nazisme. Ce qui l’a conduit en 1933, lors de son adhésion, probablement opportuniste, au parti nazi (sous la recommandation de Heidegger), à dire – ainsi que Richard Miller l’a rappelé lors du séminaire précédent : « Le Führer créé le Droit ».
En conclusion, on ne peut pas réfuter en théorie la critique du modèle libéral de Carl Schmitt, on peut la réfuter empiriquement.

(fin de l’exposé de Drieu)

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Dans la discussion qui suit, quelques thèmes ont été abordés, dont la question du fondement théologique de la généralité normative chez Carl Schmitt. Il était catholique fervent. Quelle influence la pensée médiévale a-t-elle exercé sur son modèle ?

Dans la crise contemporaine, la Banque Centrale Européenne ne joue-t-elle pas le rôle du Souverain (le seul peut-être effectif dans l’Union, qui surgit en temps de crise pour décider) ?

La démocratie et le modèle libéral sont-elles conjointes ? Il faut séparer la Forme politique du Droit répond Drieu, l’histoire propose des combinaisons différentes entre démocratie, oligarchie, despotisme d’un côté, et modèle législatif normatif ou arbitraire de l’autre.

L’état de Nécessité, inhérent au Droit, et l’état de Crise dans la cité : est-ce la même chose ? La question se pose différemment en fonction des trois grands systèmes (ouverts) que sont le  Droit romain, le Code Napoléon et la Common Law.

A l’occasion d’une question concernant la distinction de l’ami et de l’ennemi, Drieu répond qu’il ne s’agit évidemment pas d’une catégorie normative mais que cette distinction relève du Souverain ; il ajoute qu’il y a un noyau romantique dans la pensée politique de Carl Schmitt dont l’analyse pourrait être abordée dans la suite du séminaire (le lien entre le nationalisme allemand et l’antisémitisme).
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(1) Je cite Drieu Godefridi, dans un article, Arbitraire et droit dans l’Athènes antique (2010) : « c’est Athènes qui, la première, consacre effectivement, entre le décret (psephisma) et la loi (nomos), comme norme générale, une distinction séminale de tout le droit public occidental. »

Autre compte rendu du séminaire 






Monday, 23 March 2015

Lettre de Flavius à Aurélius Aurélianus O. (Terra Mater A.D.)

Tara, 1er février פבואר 1974 A.D.




Cher Aurélius, Shalom !

   Il était temps pour toi de répondre à l’appel du destin. Ce qui te pousse à entreprendre ce long voyage est certainement quelque chose de personnel et je ne m’en mêlerai pas. Chacun à ses raisons, Dieu seul s’y retrouve.
   Mais notre maison s’intéresse à ton voyage. Alors j’irai droit au but. « La Westlande est sur le point d’être envahie par les rats ». Voilà ce que j’ai entendu dire. Ou bien : « Ulpia Victrix sera balayée ».
   Tu vas être notre homme là-bas et tu seras seul, comme souvent pour ceux d’entre nous. Il te faudra démêler ce brouillard.
   Le directeur d’une troupe d’acteurs, d’acrobates et de jongleurs serait un point de contact de la Guilde, mais je n’en suis pas sur. Il te faudra vérifier. Tu pourras faire confiance à ceux de ma race. Shalom, ma shlomekha, tov ! lo ra. Ils comprendront.
   La mission de la Confrérie (תכונות חיוביותסמל Tekhounote h’iyouviotes Sèmèle) est la suivante : te rendre en Frise, c’est dans le nord de la province où tu vas, une région sauvage, dangereuse. Il te faudra confirmer nos soupçons en ce qui concerne les tribus orquishes. On parle de contacts avec des agents d’une puissance étrangère, de trafics. Observer, comprendre, nous rendre compte, c’est le minimum de ce que nous attendons. Ramener des preuves, c’est encore mieux.
   J’ai entendu dire que les Westlandais aiment la bonne chère, la bière et les divertissements, en particulier les joutes poétiques dont ils sont friands. Avec un peu de chance tu vas arriver à la période où le carnaval bat son plein. C’est sans doute un moment où les langues se délient plus facilement.
   Mazel Tov ! מזל טוב
   Nessi'a tova


Flavius

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Nous avons le plaisir de proposer à nos lecteurs un extrait de la correspondance de Flavius le Juif, bibliothécaire au Collège de la Trinité de Tara, en la verte province romaine d'Eire.
-- L'éditeur C. (à Constantinople)