Thursday, 30 April 2015

Une leçon sur la Shoah (I)



Antisémitisme et opposition au libéralisme
chez Martin Heidegger et chez Carl Schmitt  (V)

Séminaire de Richard Miller, au Centre Jean Gol, à Bruxelles, séance du 25 avril 2015



La séance du jour est présentée par le Professeur Joël Kotek, historien, professeur à l'Université Libre de Bruxelles, spécialiste de la Shoah




Mes notes du séminaire, sur le blog des Métamorphoses de C., à ce jour:

Séminaires I et II - la Question du séminaire, l’Intelligence du Mal, les pièges à éviter (I) ; Histoire de l’antisémitisme (II), par Richard Miller

Séminaire III - la critique du libéralisme chez Carl Schmitt (« Théorie de la Constitution »), par Drieu Godefridi

Séminaire IVles lois de Nuremberg et « La Constitution de la Liberté » de Carl Schmitt, ainsi qu’une introduction à la question des rapports entre Heidegger et le nazisme, par Richard Miller

Prochaines séances : 16 mai, 30 mai, 6 juin (en principe, séance de clôture). Il n’y a pas eu de séance le 4 avril (congés de Pâques) ; il est possible par ailleurs que le séminaire se poursuive au premier semestre académique de l’année prochaine. Ces sujets sont inépuisables. Décision attendue le 6 juin (D-Day).


Compte–rendu

(Je rappelle qu’il ne s’agit pas d’un compte-rendu validé par le conférencier, mais de la retranscription, forcément personnelle, de mes notes de la leçon. Toutes les erreurs d’interprétation entre la pensée ou les propos du conférencier et ma transcription, sont donc de mon fait. J’ajoute être par ailleurs l’auteur des notes en bas de page, lesquelles précisent, complètent ou interprètent librement le contenu de la conférence. Christo Datso, ce 30 avril 2015).

La question posée par la conférence est la suivante : à quel moment la décision fut-elle prise d’exterminer les Juifs ?

Commençons par nous interroger sur la réalité d’un phénomène inquiétant, rappelé par l’actualité : le négationnisme. Cette idéologie a deux sources : le négationnisme d’Etat ; l’exemple le plus évident est celui de la Turquie vis-à-vis du génocide arménien, et le sectarisme.

La figure classique du négationnisme de type sectaire, est celle portée par l’extrême-droite : cette tendance est incarnée aujourd’hui par des personnalités telles le comédien Dieudonné ou l’essayiste Alain Soral[1]. Il y a aussi un cas minoritaire de négationnisme d’extrême-gauche, qui a été très présent sur la scène médiatique et intellectuelle[2], mais le phénomène qui aujourd’hui, a la plus grande ampleur, est le négationnisme du génocide dans le monde arabe.

En 1956, il y a huit cent mille juifs dans le monde arabe. A notre époque, il en reste sept mille. En un demi-siècle, 99% de la population juive a quitté des pays où ils étaient installés depuis des siècles, principalement pour rejoindre le jeune état d’Israël. On peut parler d’épuration ethnique. Pourquoi ? Parce que la « passion funeste » du vingtième siècle est le nationalisme et qu’une des conceptions modernes de l’Etat-Nation repose sur l’homogénéisation des populations avec leurs territoires. C’est la conception ‘völkish’[3], à l’allemande, d’un nationalisme racial qui l’a emporté ; elle était déjà à l’œuvre dans l’Empire Ottoman du début du siècle sous l’influence des Jeunes-Turcs, qui profitèrent de la Première Guerre mondiale pour éliminer les populations Arméniennes, Araméennes et les Grecs Pontiques. Cette force irrésistible poursuit son œuvre de destruction aujourd’hui dans le Moyen-Orient : l’élimination des Chrétiens d’Orient par les radicaux islamistes risque d’achever bientôt le travail commencé en 1915 par les Jeunes-Turcs. L’homogénéisation se poursuit de manière forcenée[4].

Le nationalisme allemand, racial, biologique, s’est construit sur des bases différentes du nationalisme français, ou de celui des pays anglo-saxons, construit sur une base civique et politique, ou encore de celui des pays slaves, plus ethnique et culturel. Tout ceci mériterait une étude comparative fouillée.

Le paradoxe de l’Allemagne est immense : comment le génocide des juifs a-t-il pu se produire, dans le pays le plus évolué de son temps sur le plan intellectuel ? Et ce, en dépit des conversions nombreuses des juifs allemands au protestantisme ? On a même parlé d’un « âge d’or » de la culture judéo-allemande au début du XXème siècle. Toute l’Europe universitaire parlait allemand : philosophie, histoire, droit, géographie, physique, mathématiques, chimie, sciences sociales… la domination des universités allemandes était absolue. A partir des années 1930, ce sont les universités américaines qui ont pris le relai… à cause de l’émigration des intellectuels juifs allemands.

Parlons du judéocide, de la destruction des juifs. La « question juive » est au cœur de la Seconde Guerre Mondiale, dans laquelle il y a, en intention et en fait, deux guerres : d’une part celle menée d’abord par le régime nazi contre les démocraties et les états souverains d’Europe (Tchécoslovaquie, Pologne, Belgique, Pays-Bas, France, Norvège, Danemark, Grande-Bretagne, Yougoslavie, Grèce), et ensuite contre l’Union Soviétique ; d’autre part celle menée contre les juifs d’Europe. S’il est évident que les alliés occidentaux et l’Union Soviétique ont gagné la guerre militaire contre l’Allemagne en 1945, on peut affirmer, clairement, que les nazis ont gagnés leur guerre contre le judaïsme. En ce début du XXIème siècle, 85% des Juifs vivent aux USA ou en Israël[5]. Il y a eu « destruction des juifs d’Europe »[6].

Les nazis ont gagné la guerre[7].

C’est clairement une autre manière d’envisager l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale.[8]

La Shoah est donc devenue un champ d’études à part entière, ouvert à la critique, à la révision, au libre examen. Pendant les années ’50 et ’60, ce sujet était inaudible. A partir des années 1980 on peut identifier deux écoles de pensée : l’école « intentionnaliste » (la volonté d’exterminer les Juifs est prise par Hitler dès 1919 ou 1926), et l’école « fonctionnaliste » (le génocide s’explique par « les circonstances », par le fonctionnement très particulier du régime nazi, voire par l’opposition supposée entre Hitler et Himmler, qui conduit curieusement à une forme de négationnisme, à savoir qu’Hitler serait « absout » du crime de génocide dont la responsabilité imputerait au seul Himmler, chef de la S.S.).

On peut ramasser la question en une formule simple : le génocide des Juifs est-il le résultat d’un programme ou d’un engrenage fatal ?

En 2015, le consensus des historiens est que le génocide tient autant de l’intention, que de l’improvisation. C’est ce que nous allons voir maintenant. Cette remarque s’applique aussi à la compréhension du génocide des Arméniens.

Il faut partir de l’homme, sans qui la Solution Finale, n’aurait pas eu lieu. Hitler est l’homme d’une obsession : « la question juive ». 

Qu’est-ce que l’antisémitisme ? Ce n’est pas la même chose que le racisme, avec lequel il est souvent confondu. Avec l’antisémitisme, on est dans une croyance qui touche à la psychose. En effet, pour Hitler, les Juifs ne constituaient pas une « race » à exploiter, comme les Slaves, mais un « principe parasitaire ». Ce sont des microbes, une maladie, responsable des trois grands malheurs de la civilisation occidentale : le christianisme (Saint-Paul, le Juif syrien qui prône l’égalité entre tous les hommes), accusé de la chute de l’Empire Romain ; la Révolution française et la pensée révolutionnaire (le complot judéo-maçonnique contre l’autorité), où il s’agit de détruire les fondements de l’ordre ancien ; et enfin le Marxisme et le bolchevisme (le complot judéo-maçonnique contre les Nations).

Pour Hitler, les Juifs tiennent en même temps les USA et l’Union Sovié-tique. La différence entre capitalisme et communisme est juste une façade. C’est « Wall Street » et les Juifs qui dirigent le monde. On est dans le droit fil de la théorie de la grande conspiration planétaire propagée depuis le début du vingtième siècle par Les Protocoles des Sages de Sion, un des faux les plus célèbres, fabriqué à Paris pour le compte de l’Okhrana, la police secrète du Tsar de Russie, dans le but de justifier les pogroms et la persécution de l’intelligentsia libérale qui cherchait à ce moment-là à transformer la Russie. Le fait que ce pamphlet ait été démonté, que son histoire soit connue, publiée, qu’il est possible à n’importe qui d’en consulter les sources et d’avoir la preuve de la falsification, n’est pas une preuve suffisante pour les antisémites. La logique à l’œuvre dans la pensée des adeptes des théories de la conspiration, résiste à tous les arguments rationnels, qu’elle retourne contre ceux qui leur en présentent les évidences, accusés de faire partie du complot. On est bien dans la psychose para-noïaque à l’état pur. Les Protocoles connaissent de nos jours une nouvelle diffusion massive dans le monde arabo-musulman.

Mein Kampf est remplit de citations sur les bacilles que sont les Juifs. Contre une infection, il faut un antibiotique. Le nazisme apportera le remède : la Shoah.

Il y a similitude du vocabulaire utilisé par les nazis à l’encontre des Juifs, avec celui employé par les Hutus à l’encontre des Tutsis lors du génocide du Rwanda en 1994.

Pour les nazis, la conversion des Juifs ne peut pas fonctionner : « c’est par la mort des Juifs que nous sauverons la civilisation occidentale. Hors de l’anéantissement, point de salut ! »

Pour les intentionnalistes, l’affaire est entendue : Hitler au pouvoir ap-plique la volonté exprimée dans Mein Kampf. La décision d’exterminer les Juifs est donc prise dès 1924.

Pour les tenants de l’autre école de pensée, les fonctionnalistes, rien n’est aussi clair avant 1941. Ce qui est mis en place avant cette date n’est pas encore un plan d’extermination, mais plutôt – dirions-nous avec le vocabulaire contemporain, d’épuration ethnique. Par exemple : Hitler propose la déportation des Juifs en Union Soviétique, que Staline refuse car il est lui-même antisémite. C’est le « plan Birobidjan », du nom d’un territoire situés aux confins de la Sibérie, près de Vladivostok, créé par les Soviétiques en 1933 sous le nom de « Région juive autonome ». Une autre version de la volonté de déportation est le « plan Madagascar », qui était une colonie française en 1940. Ce plan ne fut jamais appliqué car le Reich n’avait pu obtenir la défaite rapide du Royaume-Uni en septembre, et par conséquent, la maîtrise des mers.

En quoi consistent les « circonstances » qui vont progressivement conduire à l’extermination ?

En Allemagne en 1933, il y a environ six cent mille Juifs, sur une population totale de 60 millions d’individus, soit à peine un pour cent. Avec l’invention du Judaïsme libéral au XIXème siècle, de plus en plus de juifs s’émancipent des communautés traditionnelles, dans les sociétés avancées d’Europe occidentale et aux Etats-Unis, embrassent la modernité, jusqu’à l’abandon complet du judaïsme, et la conversion au catholicisme ou au protestantisme. Or, curieusement, loin d’apaiser l’aversion des antisémites, l’assimilation crée au contraire un fantasme, celui de la « disparition visible » des Juifs. « Ils » sont partout ; « ils » sont invisibles ; et dans le secret, « ils » poursuivent leur plan de domination. Ce paradoxe a des précédents historiques : en effet, l’antisémitisme surgit avec violence dans un contexte réussi d’intégration des Juifs. Exemples : dans l’Egypte du 1er siècle de notre ère, Philon d’Alexandrie, philosophe juif hellénisé, entend démontrer l’adéquation de la foi juive avec la tradition néoplatonicienne : il invente la théologie du christianisme. En même temps, le contexte social favorise le déclenchement des émeutes anti-juives en 38 apr. J.C. Autres exemples : l’expulsion des Juifs d’Espagne qui intervient dans un contexte de conversions importantes au catholicisme ; la Troisième République en France qui voit apparaître un antisémitisme forcené (Edouart Drumont, « La France juive », 1886 ; affaire Dreyfus, 1894-1906) ; ou la République de Weimar, qui accouchera du nazisme.
   
Les lois anti-juives se mettent en place. Dès avril 1933, tous les professeurs d’universités juifs sont débarqués. Dans ses Mémoires, Victor Klemperer, raconte par le détail, toutes les mesures vexatoires subies par les juifs allemands: entre 1935 et 1942, il y en a plus de deux mille ! Cela commence par la perte immédiate de l’emploi, puis de la maison, des biens, des droits civiques. Cela se poursuit avec des règlements aussi tatillons que l’interdiction aux juifs de circuler en ville pendant certaines heures, de se promener avec un chien, d’écouter la radio ; de l’obligation pour tous les hommes de se prénommer Israël et pour toutes les femme Sarah. Victor Klemperer qui survit dans la clandestinité, à Dresde, parle d’Auschwitz en avril 1942, il sait ce qui s’y passe. S’il le savait, c’est que tout le monde le savait.   

Pour les fonctionnalistes, comprendre comment on en arrive à Auschwitz, suppose de s’intéresser également au « système international » de l’époque. Hitler a voulu « donner les Juifs au monde, mais le monde n’en veut pas ». Telle est la formule choc qu’il faut comprendre.
   Les Etats-Unis n’en veulent pas : les quotas d’immigration sont en place, le pays ferme ses portes à l’immigration massive.
   Le Canada n’en veut pas : son Gouverneur Général dit : none is too many (aucun juif, c’est déjà de trop).
   L’Australie n’en veut pas.
   La Suisse ou la Suède, qui donnent souvent des leçons de morale aux autres pays, n’en veulent pas. Pire, c’est la Suède qui invente un système plus efficace de discrimination basé sur le passeport, en demandant aux autorités allemandes de marquer d’une ligne rouge les passeports délivrés aux juifs allemands.
   L’exception, c’est la France, et la Belgique, qui accueillent des Juifs allemands. Dans les années 1930, trois cent mille Juifs allemands émigrent.
   L’Empire Britannique est dans une situation délicate. Depuis l’établissement d’un Foyer Juif en Palestine (déclaration Balfour, 1917), de nombreux juifs européens se sont installés en terre arabe. Non sans difficultés. Emeutes et massacres en 1920, 1921, 1929. Mais surtout, entre 1936 et 1939, c’est la Grande Révolte arabe de Palestine mandataire, dirigée contre l’occupant britannique, et contre les Juifs. Le gouvernement de Sa Majesté craint l’émergence d’un nouveau « Laurence d’Arabie », mais à revers, allemand cette fois-ci, destiné à chasser les britanniques du Moyen-Orient. Par conséquent, à la fin des années 1930, alors que de nombreux Juifs allemands cherchent de plus en plus désespérément leur salut dans l’exil, l’Empire Britannique, a son tour, ferme ses portes, plus aucun Juif n’est autorisé à s’installer en Palestine.
   Le monde arabe n’en veut pas.
   Voilà la situation.
   La Shoah, c’est aussi, une histoire du monde arabe.

Après 1938 et la Nuit de Cristal, le Grand Mufti de Jérusalem, Hamin al-Husseini, s’intéresse à Hitler, qu’il va rencontrer, plusieurs fois. Il va visiter des camps de concentration, il aide à fomenter le coup d’état pro-allemand d’Irak en avril 1941, il contribue à créer sous sa supervision des légions de volontaires intégrés à la SS : des musulmans de Bosnie, et d’Azerbaïdjan. Il y a une admiration réciproque entre ces deux hommes. Il y a, évidemment, des plans pour exterminer les 600,00 Juifs de Palestine. Pendant la progression de l’Afrika Korps de Rommel, un général SS basé à Athènes, l’inventeur des camions à gaz, attend de prendre l’avion pour le Caire, lorsque Rommel aura vaincu les Britanniques. L’objectif sera d’installer immédiatement des chambres à gaz en Palestine, avec l’entière collaboration du Grand Mufti. Ce plan ne verra pas le jour. Les britanniques font échec à Rommel dans le désert Libyen.

L’extermination des Juifs commence immédiatement avec l’invasion de l’Union Soviétique, en juin 1941. La guerre totale que l’Allemagne nazie vient d’engager contre le judéo-bolchevisme, permet aux opérations des Einsatzgruppen de se dérouler, dans les pas de la Wehrmacht. Les consignes sont claires : les forces militaires allemandes y mènent une guerre d’extermination. En juin et juillet 1941, on ne tue que les hommes. A partir d’août 1941, on tue tout le monde. En septembre 1941 a lieu le massacre de Babi-Yar près de Kiev. En un week-end, il n’y a plus aucun juif à Kiev, (33000 tués). Pendant les premiers mois de l’invasion de la Russie, deux millions de juifs sont exterminés sur place, c’est la Shoah par balles. Aux débuts, on tue à grande échelle, dans l’improvisation, sur place ; au début on tue les victimes en habit, mais les vêtements tachés de sang qui sont récupérés et envoyés en Allemagne, ne font pas bonne impression. On demande ensuite aux victimes de se dénuder avant de les exécuter au bord des fosses communes qu’elles auront elles-mêmes creusées. Au début, on tue à des échelles inconnues dans l’histoire des massacres. Cent mille personnes par jour, sur l’ensemble du territoire de l’Union Soviétique. A cette vitesse, la « matière première » s’épuise rapidement. Le rythme se ralentit. C’est exactement ce qui s’est passé au Rwanda, la plupart des Tutsis ont été tués dans les premières semaines, il a fallu ensuite faire la traque aux rescapés.

Himmler décide « d’humaniser » les mises à mort, pas pour les victimes, mais pour le moral des soldats allemands qui en prend un coup. Lui-même dit-on, témoin d’un massacre, uniquement d’hommes, spécialement préparé pour lui, aurait eu un « malaise ». Il faut « innover ». On invente les chambres à gaz mobiles, par camions. Mais cela coûte trop cher en carburant. Il faut continuer à innover. Les premières chambres à gaz sont installées à Auschwitz. Toute l’industrie, et la science allemande s’y mettent. Il faut professionnaliser la mise à mort, il faut mettre en place une véritable industrie de la mort, tout un processus, qui commence avec la déportation, le transport en train, l’arrivée dans les camps, la sélection, ou pas, selon la finalité des camps, le déshabillage, l’exécution, le traitement des corps, l’incinération à grande échelle, jour et nuit. On n’a jamais vu ça dans l’histoire de l’humanité. C’est cela, la spécificité, le caractère unique de la Solution Finale.

Pour les historiens fonctionnalistes, l’extermination des Juifs polonais et soviétiques est limitée au contexte régional, de la guerre menée contre le judéo-bolchevisme. Il faut attendre octobre 1941, pour arriver au tournant décisif, lorsque la décision est prise, sur proposition de Heydrich, approuvée par Hitler, de ne plus épargner les juifs allemands décorés de la Grande Guerre, les soldats que le  caporal Hitler avait côtoyé sur le front. Désormais, à partir d’octobre 1941, la Shoah se généralise à toutes les catégories de Juifs. La conférence de Wannsee de janvier 1942, n’est pas, comme on l’a prétendu, le moment où la décision de la Solution finale est prise. C’est une conférence de coordination du programme, entre tous les acteurs : chemins de fer, médecins, banques, industries, police, armée. Un exemple, on négocie à Wannsee les tarifs à appliquer pour la déportation des Juifs depuis les pays occupés où ils vont être raflés, jusqu’aux camps de la mort. Qui va payer ? Les juifs eux-mêmes évidemment, spoliés. L’administration des chemins de fer, et la SS, négocient durement, mot à mot, les termes du contrat : on est dans une discussion commerciale. Il faut appliquer des tarifs de groupe, il s’agit d’aller-simple, il n’est pas question bien entendu de faire payer les enfants. Gratuité pour les enfants. Voila le genre de questions qui sont traitées à Wannsee.

Un mot des camps. On retient le nom d’Auschwitz principalement. Pourquoi ? Parce qu’Auschwitz est un camp « d’extermination par le travail ». Il y a une sélection des plus aptes à l’entrée, pour les besoins de l’industrie qui s’installe dans les environs du camp. Auschwitz, c’est un complexe, un « parc industriel ». Par conséquent, on ne tue pas tout le monde. Il y a en permanence à Auschwitz une population de cent mille personnes, l’équivalent d’une ville. Il y a donc des survivants. Il y a donc une mémoire possible. Mais Treblinka ? Mais Belsen ? Et d’autres camps ? Il est impossible de porter une mémoire là où tout le monde a été anéanti. Belsen : cinq cent mille morts. Treblinka : un million deux cent mille morts. A la libération du camp de Belsen en 1945, il y a juste trois survivants. L’un d’entre eux sera tué peu après par des antisémites polonais. Voilà qui donne une idée du taux de survie.

Les fonctionnalistes discutent encore du lien entre la décision de la Solution finale, et la personnalité de Hitler, au moment où la décision est prise, lors du tournant d’octobre 1941. Que se passe-t-il dans la tête de Hitler ? Il y a deux théories : l’explication par la « dépression » de Hitler. Il voit que la campagne de Russie est en train de s’enliser (littéralement, avec l’automne, les chars allemands sont bloqués dans leur progression vers Moscou à cause des pluies et de la boue) ; il se dit, peut-être, que le jour viendra où l’Allemagne ne pourra pas gagner la guerre, et donc, peut-être, qu’il faut éviter à son pays une répétition du « coup de poignard dans le dos » de 1918. C’est le mythe des mouvements d’extrême-droite, qui accusent les juifs allemands d’avoir comploté, pour forcer l’armée allemande, laquelle n’était pas vaincue par les armes, à capituler.

Il y a une autre explication, complémentaire. C’est au contraire, à cause de « l’euphorie » de Hitler, la victoire sur les armées soviétiques est en effet à ce point totale jusqu’en octobre 1941, que Hitler se met en tête que désormais tout est possible.

Résumons-nous. Pour les fonctionnalistes, l’explication de la Shoah repose sur plusieurs piliers : l’antisémitisme traditionnel, et sa radicalisation chez Hitler, le système international qui fait qu’Hitler se retrouve avec un problème juif qu’il ne peut pas traiter, en Allemagne et dans les pays occupés d’Europe occidentale ; la Guerre Totale enfin, contre l’Union Soviétique, qui autorise le génocide proprement dit (la Shoah par balles). Tous ces éléments, mis ensemble, les « prédispositions » et les « circonstances », font que la Solution finale, à savoir la Shoah par gaz, devient une réalité.

Mais toutes ces explications passent à côté d’un autre élément, fondamental, pour comprendre également comment on en arrive à la Shoah. Qu’en est-il de la société allemande ? Que savaient les « gens ordinaires » ? Pourquoi supportaient-ils ce processus ?

Il n’est plus question pour les historiens aujourd’hui, de justifier les hypothèses d’ignorance, ou de complicité passive. Bien au contraire : sans la complicité active de la société allemande, la politique génocidaire du régime nazi n’aurait pas pu être menée. Ce sont les « allemands ordinaires » qui ont fourni au système les moyens de fonctionner pendant douze ans. Un exemple : pour une population quatre fois plus importante, sur la totalité du territoire allemand pendant l’hitlérisme, la Gestapo n’avait besoin d’employer que la moitié des policiers utilisés par la Stasi, en Allemagne de l’Est, pendant le communisme. La Gestapo n’avait pas besoin d’un appareil répressif démesuré, signe de la bonne volonté sociale de collaborer et d’obéir au régime nazi. On peut dire qu’Adolf Hitler était le « messie » qu’attendaient les allemands, le « Vengeur de Versailles », l’homme providentiel qui allait sortir le pays de l’humiliation et de la crise.

Mais ce constat amène d’autres questions. Qu’est-ce qui prédisposait la mentalité allemande à un tel état de faits ? Il faut remonter au modèle d’Etat-Nation qui s’est construit en Allemagne, sur une base nationale et raciale. Il faut également se souvenir que les allemands avaient déjà commis, ou été complices, des deux premiers génocides du vingtième siècle : celui commis à l’encontre des Herrero en Namibie (1904-1907), dans un contexte de guerre coloniale : l’armée allemande y extermina avec méthode une population entière. Il y a également la complicité de l’Allemagne, reconnue, dans le génocide des Arméniens, mené en 1915. Dans les deux cas, le contexte de guerre, est ce qui justifie de telles opérations, mais il y a lieu de penser qu’une conception particulière de la race, du sol, de la nation, y prédispose fortement. « No Germans, no Holocaust ». Il faut donc relever l’importance de l’idéologie sociale-darwinienne.

Il est important de ne pas mélanger les concepts : génocides, mas-sacres, crimes de guerre, crimes contre l’humanité, épurations ethniques. Il est important d’avoir une vue englobante de l’histoire : ce sont, et les hommes, et les structures, qui sont responsables des événements. Le point de vue exposé pendant cette leçon, est celui d’une conciliation entre l’explication intentionnelle et l’explication fonctionnaliste de la Shoah. L’antisémitisme est central dans la compréhension de la spécificité de la Shoah, par rapports à d’autres génocides ou massacres de masse.

Ce qui nous amène pour conclure, à cette réflexion, qui a une portée de philosophie politique : pour les historiens, l’Allemagne est le pays des révolutions ratées, et des contre-révolutions réussies. Finalement, la « révolution allemande » a eu lieu en 1945, sur ses propres ruines.

Le chemin d’Auschwitz a été pavé d’indifférence (Ian Kershaw).
   





Commentaire personnel

La leçon d’histoire du professeur Joël Kotek à laquelle j’ai assisté, m’en rappelle une autre. Je vais commencer par cette évocation et par une citation, le début du récitatif de Jean Cayrol, consacré au film d’Alain Resnais « Nuit et Brouillard » (1956) :

“Même un paysage tranquille, même une prairie avec des vols de corbeaux, des moissons et des feux d’herbe, même une route où passent des voitures, des paysans, des couples, même un village pour vacances, avec une foire et un clocher, peuvent conduire tout simplement à un camp de concentration.

Le Struthof, Oranienbourg, Auschwitz, Neueungamme, Belsen, Ravensbruck, Dachau, Mauthausen, furent des noms comme les autres sur les cartes et les guides.

Le sang a caillé, les bouches se sont tues, les blocks ne sont plus visités que par une caméra. Une drôle d’herbe a poussé et recouvert la terre usée par le piétinement des concentrationnaires. Le courant ne passe plus dans les fils électriques. Plus aucun pas que le nôtre.

1933, la machine se met en marche.

Il faut une nation sans fausse note, sans querelles. On se met au travail.

Un camp de concentration se construit comme un stade, ou un grand hôtel, avec des entrepreneurs, des devis, de la concurrence, sans doute des pots-de-vin.

Pas de style imposé. C’est laissé à l’imagination. Style alpin, style garage, style japonais, sans style.

Les architectes inventent calmement ces porches destinés à n’être franchis qu’une seule fois.

Pendant ce temps, Burger, ouvrier allemand, Stern, étudiant juif d’Amsterdam, Schmulzki, marchand de Cracovie, Annette, lycéenne de Bordeaux, vivent leur vie de tous les jours, sans savoir qu’ils ont déjà, à mille kilomètres de chez eux, une place assignée.

Et le jour vient où leurs blocks sont terminés, où il ne manque plus qu’eux.

Raflés de Varsovie, déportés de Lodz, de Prague, de Bruxelles, d’Athènes, de Zagreb, d’Odessa ou de Rome, internés de Pithiviers, raflés du Vel’d’Hiv’, résistants parqués à Compiègne, la foule des pris sur le fait, des pris par erreur, des pris au hasard, se met en marche vers les camps.

Trains clos, verrouillés, entassement des déportés à cent par wagon, ni jour, ni nuit, la faim, la soif, l’asphyxie, la folie. Un message tombe, quelquefois, ramassé. La mort fait son premier choix. Un second est fait à l’arrivée dans la nuit et le brouillard.”

Jean Cayrol, “Nuit et Brouillard”, Fayard, 1997.
——
C’était en novembre 2011. J’avais eu la chance d’assister à une des dernières leçons d’analyse cinématographique de Thierry Odeyn, professeur à l’INSAS, dans le cinéma Arenberg. Cette année-là, nous avions eu droit à un cycle consacré à Alain Resnais. Le commentaire avait suivi les début de carrière du cinéaste, en partant des court-métrages : Van Gogh (1948), Guernica (1950), Le Chant du Styrène (1958), Les statues meurent aussi (1954), coréalisé avec Chris Marker, pour aborder ensuite le moyen-métrage Nuit et Brouillard (1956), et finir par le long-métrage et chef-d’œuvre qu’est Hiroshima mon Amour, d’après Marguerite Duras (1960). Trois leçons avaient été presqu’entièrement consacrées à Nuit et Brouillard ; la parole du professeur était soutenue par des extraits de films, arrêts sur image, analyse de plans séquence. Nous avions vu le film deux à trois fois entièrement, et certaines séquences quatre à cinq fois, notamment l’introduction, dont j’ai repris le texte de Cayrol en citation ci-dessus. L’Arenberg allait être fermé pour rénovation et changement de propriétaire, il était peut-être question de reprendre le cycle en un autre lieu, mais cela n’est jamais arrivé. La lecture attentive de Nuit et Brouillard, (je parle bien d’une lecture d’un film, avec les yeux de l’esprit), était elle-même entremêlée d’extraits d’autres films, notamment un travelling de quelques secondes de Kapo (1959), le film de Gillo Pontecorvo, dans lequel on voit Emmanuelle Riva, en concentrationnaire, se jeter sur la grille électrifiée du camp pour échapper à un destin pire que la mort. Le cinéaste avait filmé la pose de Riva et sa main qui s’accroche à la grille, avec une intention esthétique évidente. Cette seule séquence, mise en perspective avec la sobriété de ton et de moyens employés par Alain Resnais dans Nuit et Brouillard, montrait les limites éthiques d’une interprétation artistique de l’innommable. Le critique Jacques Rivette avait publié dans les Cahiers du Cinéma en 1961, un texte fulgurant, De l’Abjection, à charge contre Kapo, où il comparait Pontecorvo à un pornographe. Je me suis en effet demandé depuis, si écrire l’abjection n’était pas un exercice de style pornographique. J’ai toujours éprouvé une grande difficulté à être confronté à des images de la Shoah, comme de tous les autres génocides ou massacres de masse. Je n’avais pas encore réalisé, que cette brutalisation me touchait aussi par les mots dits ou lus, fussent-ils les plus neutres ou les plus objectifs, ceux d’un chercheur qui dit « ce qui s’est passé ».

Mon expérience me dit quelque chose de la difficulté générale à penser cet impensé-là, à maîtriser ce qui échappe à l’entendement, à vivre dans une forme de stupeur passée la surprise initiale. C’est encore ce qui m’est arrivé samedi, après la leçon d’histoire et d’historiographie de la Shoah de Joël Kotek. Ce détour par un souvenir, avant d’en arriver au fait et à la restitution de la leçon, me suggère que peut-être pour en être quitte de la stupeur, le seul recours possible est celui de la philosophie. La connaissance historique elle-même est trop proche des faits, il faut prendre du recul, il faut mettre en perspective ces phénomènes extrêmes de la « pornographie sociale » que sont les camps de concentration et les massacres. Il n’y a pas d’autre mot : la mise à mort de masse d’êtres humains, est ce qu’il y a de plus abject, et pourtant, c’est aussi un objet de l’histoire et de la connaissance objective.

On trouve également dans Nuit et Brouillard, une insertion de quelques plans du Triomphe de la volonté de Leni Riefenstahl (1935), tournés lors du congrès du parti nazi de Nuremberg, celui qui a vu la promulgation des lois anti-juives (voir la leçon de Richard Miller au Séminaire IV). Riefenstahl ou Resnais sont des cinéastes de la perfection formelle, en quoi tous les deux méritent de figurer dans l’histoire du cinéma, comme un Eisenstein ou un Bergman. Les images de propagande de la cinéaste d’Hitler ont créé une esthétique du nazisme, glorifié à travers les mouvements des masses totalitaires chères à Hannah Arendt, les visages olympiens de la race des seigneurs, les corps de statuaire grecque des soldats ou des athlètes. Le lien entre la Grèce et l’Allemagne nouvelle est créé sur la pellicule : je me demande ce que Heidegger a pensé de ces images. Les totalitarismes passés ou contemporains, maîtrisent parfaitement l’impact de telles représentations idéalisées du Chef et du Peuple, des mises en scène grandioses, dans une architecture géométrique. La perfection formelle de Resnais quant à elle, réside dans sa science de l’image et du montage, dans l’attention aux visages, aux corps : elle ne relève pas purement de l’esthétique, parce qu’elle fonctionne comme un discours critique, elle ouvre une voie à l’éthique dans le cinéma. Et c’est évidemment la différence essentielle entre la propagande et la critique : quelle est la visée éthique de l’œuvre d’art ?

Je reviens un instant au commentaire de Thierry Odeyn sur Nuit et Brouillard : à l’époque où sort ce film, la société occidentale émerge du refoulement de la question génocidaire, consécutif aux premières images de libération des camps, filmées par les services cinématographiques des armées américaine et britannique, dès le printemps et l’été 1945. Le film de Resnais amorce, au moins en France, une redécouverte, je dirais plutôt le début de la véritable découverte du phénomène concentrationnaire, dans une perspective d’histoire totale. Le film mélange en effet avec finesse, images d’archive et scènes tournées par l’équipe de Resnais dans les camps déserts, où la caméra, comme le miroir du romancier promené au long de la route, restitue la chose en elle-même : murs envahis par la végétation, allées entre les blocs, traces de griffes aux plafonds des chambres à gaz. Les camps vides d’humains, la voix off, le texte de Jean Cayrol, d’une sobriété exemplaire, disent mieux que tous les effets possibles, ce que Shoah signifie : anéantissement d’un peuple. Claude Lanzmann a retenu cette leçon près de trente ans plus tard pour son propre film : Shoah (1985).

J’écrivais ceci immédiatement après être sorti de la leçon de Joël Kotek.

Je n'ai pas la force d'écrire mes propres mots aujourd'hui. Alors je prends ceux de Jean Cayrol pour l'incipit du film d'Alain Resnais. Ils sont forts. Après la leçon d'histoire sur la Shoah, je me sens vidé. Oui, "tout cela est connu". Non, c'est toujours une expérience bouleversante d'être confronté à travers les mots qui racontent, qui expliquent. L'horreur vous frappe toujours par surprise.

Aujourd'hui, supplément de huit pages du quotidien Le Soir: Hitler, qu'en reste-t-il? Pour l'historien allemand Thomas Weber, "l'aura d'Hitler va s'accroître avec le temps".




Appendice : « Heidegger et le nazisme ». Suite et fin de la retranscription du séminaire du 28 mars.

Je m’étais arrêté dans la retranscription de mes notes au Congrès de Nuremberg de septembre 1935, à la promulgation des lois raciales et à leur justification « essentialiste » par Carl Schmitt.  Il restait peu à rédiger, je n’avais pas été très assidu dans la prise de notes de cette deuxième partie de la séance du 28 mars, peut-être à cause de son caractère biographique concernant notamment la vie privée et « les soucis du ménage » d’Heidegger, l’homme ordinaire. Je renvoie évidemment à la conférence complète de Richard qui est disponible dans le lien vers un fichier PDF, mentionné au début de l’article.

Mais qui a dit que les soucis de l’homme ordinaire ne sont pas dignes de l’investigation philosophique ? Il s’agit évidemment de replacer une vie, une œuvre, un contexte historique dans un ensemble, afin d’y déceler des relations possibles, causales parfois, entre les choix de l’homme dans son temps, et ce que l’histoire nous apprend de ce temps-là. C’est toute la question de « l’action », chère à Hannah Arendt : Heidegger a été de fait, un « homme politique », dans le sens où il était activement engagé dans les thèses de son temps, qu’il les a défendues, qu’il a peut-être, secrètement, caressé, des « rêves de Conseiller du Prince » [11]. Mais dans le fond, c’était un homme très ordinaire dont la pensée fut longtemps considérée comme extraordinaire, la quintessence philosophique du XXème siècle. Aujourd’hui, après le livre monumental d’Emmanuel Faye : « Heidegger et l’introduction du nazisme dans la philosophie », après la révélation des Carnets Noirs par Trawny, il n’y a plus de doute possible sur l’antisémitisme d’Heidegger et sur sa passivité meurtrière, comme celle de millions d’allemands, devant l’irréparable (voire plus que de la passivité, son engagement moral, intellectuel, d’autorité et de pouvoir pendant la période du Rectorat entre 1933 et 1935 n’a rien de « passif » : c’est bien d’un engagement profond à la cause du nazisme qu’il s’agit chez Heidegger, et à la question de la responsabilité, on ne peut que répondre par l’affirmative). Mais ce n’est pas le plus important, c’est en fait trivial, parce que confondu au destin des millions de ses compatriotes. Non, le soupçon qui se glisse en nous, c’est que peut-être l’essentiel de la philosophie d’Heidegger est une vaste entreprise « d’enfumage » des esprits à travers un langage volontairement obscur, une tentative de « nazification » de la culture. L’horrible soupçon c’est que la beauté, indéniable, de certains textes d’Heidegger, avec des concepts, nébuleux sans doute, difficiles, certainement, et poétiques, soit juste un masque de tragédie, grec, posé devant une tête de mort ou une croix gammée[12].

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Suite et fin de la leçon du 28 mars (Richard Miller)

Dès 1916, Heidegger évoque « l’enjuivement des universités allemandes » dans une lettre à Elfried, sa fiancée.

Le 8 septembre 1920 : « je me demande si nous parviendrons à échapper à cette contamination et à revenir à cette fraîcheur de la vie. Il y a des moments où l’on serait volontiers un antisémite de l’intelligence. »

Il entame un noviciat auprès des Jésuites en 1909, rapidement abandonné ; ensuite c’est au séminaire de Théologie de Fribourg qu’il va poursuivre ses études. En 1913, il arrête la théologie et passe à la philosophie. Doctorat en 1914. Recruté à la censure postale de l’armée en 1915. Assistant de Husserl en 1916 à Fribourg, suivi du mariage avec Elfried. En 1919 il rompt avec le catholicisme. A partir de 1922 et la construction de son chalet en Forêt-Noire, retraites studieuses, marches avec des étudiants. Heidegger est un professeur très charismatique constamment entouré de jeunes gens, et de jeunes filles. Liaison avec Hannah Arendt.

Le 8 avril 1926 il achève Sein und Zeit. Il succède à Husserl à la chaire de métaphysique en 1928. 1930 : année du « tournant » dans la pensée de Heidegger, avec le texte De l’essence de la vérité. Le 1er mai 1933 il adhère au parti nazi. Nommé recteur de l’université le 27 mai. Il prononce le Discours du Rectorat, à forte teneur national-socialiste.

Pour Heidegger, la grande découverte philosophique est celle de la question de l’Etre, et de l’oubli de cette question à travers l’histoire de la métaphysique. Il est celui qui redécouvre ce qui habite la pensée, il est celui qui dévoile la vérité (alétheia : ἀλήθεια -le dévoilement de l’oubli). a-létheia : dans le mythe grec, Léthé, fille d’Eris (la Discorde), personnifie l’Oubli. Un des fleuves des enfers porte également ce nom. Les âmes qui y habitaient et qui étaient autorisées à se réincarner, devaient boire les eaux du Léthé, qui provoquaient l’amnésie de leur vie antérieure.

L’être humain est le porteur de cette question de l’Etre, et de la différence ontico-ontologique. La distinction de l’être et de l’étant : « une chose ‘est’, ce verre, il est devant moi, je peux connaître cet étant, mais quel est l’être de cette chose ? »). L’homme est « l’être-là », le Dasein. Il est aussi « l’être pour la mort » : la conception de l’existence heideggérienne est fondée sur cette posture, d’être habité par la question ontologique, d’être conscient de la finitude, et de «vivre pour la mort».

Ce qu’il s’agit de lier pour Heidegger, dans l’histoire de la métaphysique, c’est l’aube grecque, celle de la pensée inaugurale, avec la mission de l’Allemagne, la seule nation qui porte un destin. Tout ce qui existe dans la pensée occidentale, depuis les présocratiques, est pour Heidegger l’histoire d’une décadence. Enfin Heidegger vint ! Il est celui qui rétablit l’unité perdue de la pensée, confondue avec le destin allemand. Pour Emmanuel Faye, Heidegger se prend pour le Führer de la philosophie.

Tout le reste étant décadence, il est donc justifié de s’opposer au judéo-christianisme, qui représente, en quelque sorte, la pensée ennemie.

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L’aboutissement de la métaphysique, se confond alors, littéralement, avec la guerre d’extermination contre les Juifs.



Questions à Richard Miller, pour les prochaines séances du séminaire

Aurons-nous le temps d’aborder l’étude du texte de Heidegger « De l’essence de la vérité » (1930) et du « tournant » de sa pensée ? 

Que peut-on penser aujourd’hui des analyses d’Emmanuel Faye sur l’introduction du nazisme dans la philosophie (2007) ? Si on suit son raisonnement, Heidegger devrait disparaître des rayonnages de philosophies pour envahir ceux consacrés au nazisme : toute sa pensée en somme, ne serait qu’une gigantesque fumisterie, un « enfumage » de génie. N’est-ce pas excessif ? Peut-on séparer le « bon » Heidegger, philosophique, du « mauvais » Heidegger, adepte féroce du nazisme, antisémite profond et carriériste dangereux ? Ce débat recoupe celui sur les « salauds de génie », pour lesquels se pose la même difficulté, de mise à distance de ce qui pose problème.




Notes


[1] Ce dernier, ancien membre du Parti Communiste, se définit actuellement comme nationaliste et de gauche, sous l’étiquette « national-socialiste ». La figure politique la plus connue de l’extrême-droite traditionnelle est Jean-Marie Le Pen qui ne renie pas ses propos concernant le génocide : « un détail de l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale ». Nous verrons plus loin qu’il y a moyen de donner une interprétation de cette notion de « détail », à partir des débats historiographiques sur la Seconde Guerre Mondiale. Sans prétendre expliquer complètement les sources de Jean-Marie Le Pen, j’avancerai, et je précise bien le « je » de cette hypothèse, que sa vision du conflit 1939-1945 est peut-être le résultat de ce qu’était la « pensée dominante » des historiens et du grand public pendant les années de refoulement du génocide, dans les années qui ont suivi immédiatement la guerre. J’en parlerai dans une autre note du compte-rendu.
[2] Roger Garaudy : 1913-2012, philosophe français, figure de la résistance, membre du Parti Communiste et converti à l’Islam en 1982, auteur d’ouvrages antisionistes ou négationnistes dont : « Les mythes fondateurs de la politique israélienne », 1996. Le « maître à penser » des négationnistes français est l’historien Robert Faurisson, qui s’est fait connaître en niant l’existence des chambres à gaz. Issu de l’extrême-droite, Faurisson est devenu une icône de l’ultragauche dans les années ’80 et ‘90. En résumé, il y a en ce début du XXIème siècle, une fusion objective de tous ces courants autour de l’antisémitisme, du négationnisme, et du rejet du modèle capitaliste et libéral des sociétés occidentales.
[3] Qu’on peut traduire par ethno-nationalisme, ou nationalisme racial; le mouvement völkish trouve ses racines dans le réveil national allemand du début du XIXème siècle,  en réaction à l’impérialisme de Napoléon. Fortement teinté de romantisme, de folklore, ce mouvement constitue un des ‘socles’ sur lesquels le nazisme va s’édifier.
[4] C’est dans ce contexte qu’il faut replacer la compréhension des conflits actuels  du Moyen-Orient, qui recoupent plusieurs logiques : à la fois guerres de religion au sens strict du terme, intra-confessionnelle tout d’abord, au sein du monde musulman, (le conflit sectaire entre sunnites et chiites en fournit l’exemple le plus sanglant), et interconfessionnels (l’islam contre les autres religions du Livre) ; mais aussi guerres hégémoniques (par groupes terroristes, ou sectaires, ou de libération nationale interposés) entre les grands acteurs géopolitiques rivaux que sont l’Iran et l’Arabie Saoudite pour la domination directe ou indirecte de la région et, par extension, pour obtenir le leadership sur l’ensemble du monde musulman. Un troisième larron est entré dans la danse, la Turquie, puissance montante qui rêve peut-être de retrouver l’influence perdue lors de la disparition de l’empire ottoman…  et du Califat. Ajoutons-y l’épine du conflit israélo-palestinien au milieu de cette mosaïque de rivalités et de conflits d’intérêts, et du Liban, véritable mosaïque au sein de la mosaïque, et on aura une idée de la complexité du problème. Un phénomène de désagrégation similaire s’est joué en Europe après la chute du communisme avec la guerre de l’ex-Yougoslavie : la « passion » de l’Etat-nation ‘völkish’, a joué à plein.
[5] D’après les statistiques publiées annuellement par la North America Jewish Data Bank, pour tous les pays, il y avait en 2013: environ 5,3 millions de juifs aux Etats-Unis, 6,1 millions en Israël et environ 1,4 millions en Europe, pour une population mondiale totale de 13,7 millions. L’Europe en 2013 représente donc environ 10% de la population juive mondiale. En 1933, il y avait 9,5 millions de juifs européens, soit 62% de la population mondiale ; en 1945, ils n’étaient plus que 3,5 millions, soit 23% de la population mondiale. L’émigration en Israël ou aux Etats-Unis depuis 1945 a vidé encore plus l’Europe de ses Juifs. Aujourd’hui, en 2015, l’Alyah, le départ vers Israël, reprend de plus belle en France.
[6] Le livre somme de Raul Hilberg, « La destruction des Juifs d’Europe », qui eut bien du mal à trouver un éditeur, finalement publié en 1961 aux Etats-Unis, est toujours la référence incontournable sur le sujet.
[7] C’est exactement ce qu’affirme Emmanuel Faye dans un registre philosophique avec son livre brûlot: ‘Heidegger et l’introduction du nazisme dans la philosophie’ (2007). Extrait de l’avant-propos : "Nous n'avons pas encore pris toute la mesure de ce que signifie la propagation du nazisme et de l'hitlérisme dans la "pensée", cette lame de fond qui s'empare progressivement des esprits, les domine, les possède et supprime en l'homme toute notion de résistance. La victoire des armes ne fut qu'une première victoire, certes vitale et qui coûta à l'humanité une guerre mondiale. Aujourd'hui se déroule une autre bataille, plus longue, plus sourde, mais où est en jeu l'avenir de l'espèce humaine. C'est dans tous les domaines de la pensée, de la philosophie jusqu'au droit et à l'histoire, qu'une prise de conscience est nécessaire."
[8] L’historiographie de la Seconde Guerre mondiale est un sujet immense: mais la reconnaissance de la « Shoah » y est tardive. Jusqu’à la fin des années 1950 le thème de l’antisémitisme et du génocide des juifs est rarement abordé dans la littérature consacrée à la guerre, au nazisme ou à Hitler. Par exemple, la classique biographie d’Allan Bullock : Hitler, une étude sur la tyrannie, (1953), consacre trois pages sur 880 au génocide. Il faut attendre le procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem en 1961, la publicité qui lui est donnée avec le livre d’Hannah Arendt en 1963 et la publication du livre cité de Raul Hilberg, pour que le génocide devienne un sujet d’études à part entière. Les termes d’Holocauste et ensuite de Shoah deviennent universels à partir des années 1980. L’histoire du grand conflit mondial évolue également, très centré sur les belligérants européens au début, il englobe maintenant l’Asie et le conflit relativement méconnu en Chine ; il s’étend également, en amont et en aval dans le temps, témoins ces deux livres importants que sont notamment : « L’Europe Barbare : 1945-1950 »  de Keith Lowe (2013), sur les multiples conflits, dont des guerres civiles qui suivent la fin officielle de la guerre contre l’Allemagne, jusqu’à l’établissement stable d’une nouvelle organisation politique du continent ; il faut également relever « La guerre-monde 1937-1947 » (sous la direction d’Aliya Aglan et Robert Frank), 2015, somme gigantesque sur ce conflit véritablement planétaire, dont il me paraît évident, que nous ne sommes pas encore sortis sur le plan des mentalités et des « guerres de l’opinion ». Si on se replace dans la mentalité d’un activiste d’extrême-droite, pas très intelligent, des années 1950, nous pouvons comprendre qu’en effet, pour l’époque, ramené à la littérature générale sur la guerre, le génocide des juifs, représente un « détail de la seconde guerre mondiale ». Entretemps, ce jeune activiste est devenu un vieux connard d’extrême-droite qui persiste dans ses propos. Comme il n’est pas très intelligent, il n’a pas pu lire les livres publiés depuis lors sur le sujet.
[9] Lire l’excellent et ironique commentaire de Marcel Sel sur son blog: http://blog.marcelsel.com/2015/04/29/negationnisme-au-ps-ya-un-turc-qui-cloche/

[11] je cite un ami, Pierre K., excellent connaisseur de l’œuvre de Heidegger, pour le crédit de cette idée, énoncée dans ces termes-là, et du commentaire que je retranscris ici, abrégé d’une conversation récente : « imagine-t-on Goering ayant lu et compris Sein und Zeit ? Personne parmi les dirigeants nazis n’avait l’intelligence, ni la culture requise pour comprendre Heidegger, imaginer ce qu’il entendait par « la grécité de l’Allemagne », voire pour poser en héritier d’Héraclite ou de Parménide. Mais cela n’a sans doute pas empêché Heidegger de caresser cette ambition d’être derrière le Pouvoir, à murmurer ses oracles. On sait qu’il était très carriériste. Déçu de ne pas pouvoir figurer dans une haute position, Heidegger s’est détourné de la vie active ; reclus dans sa  tanière, il a poursuivi, à l’occasion du tournant de sa pensée (le texte « De l’Essence de la Vérité », 1930, repris dans Question I), une œuvre de plus en plus obscure, incompréhensible. Grâce à Emmanuel Faye nous en sommes revenus ».
[12] Il s’agit, littéralement, de la thèse défendue par Emmanuel Faye dans son livre.

Supplément du journal Le Soir, 25 avril 2015

Martin Heidegger - une inquiétante proximité? que nous raconte son regard d'être-là, que nous dit-il de notre destin historial, promis à la déchetterie de l'humanité?