Sunday, 24 May 2015

Antisémitisme et opposition au libéralisme chez Martin Heidegger et chez Carl Schmitt (VI)

La religion d’Hitler





Antisémitisme et opposition au libéralisme
chez Martin Heidegger et chez Carl Schmitt  (VI)

Séminaire de Richard Miller, au Centre Jean Gol, à Bruxelles, séance du 16 mai 2015


La séance du jour est présentée par Arnaud de la Croix, historien, spécialiste de la Seconde Guerre Mondiale



Mes notes sur le blog des Métamorphoses de C.

Séminaires I et II - la Question du séminaire, l’Intelligence du Mal, les pièges à éviter (I) ; Histoire de l’antisémitisme (II), par Richard Miller

Séminaire III - la critique du libéralisme chez Carl Schmitt (« Théorie de la Constitution »), par Drieu Godefridi

Séminaire IVles lois de Nuremberg et « La Constitution de la Liberté » de Carl Schmitt, ainsi qu’une introduction à la question des rapports entre Heidegger et le nazisme, par Richard Miller

Séminaire V une leçon sur la Shoah, par Joël Kotek.

Prochaines séances : 30 mai (leçon sur le séminaire d’Heidegger sur Schelling, par Richard Miller), et 6 juin.

Compte–rendu
 Je rappelle qu’il ne s’agit pas d’un compte-rendu validé par le conférencier, mais de la retranscription, forcément personnelle, de mes notes de la leçon. Toutes les erreurs d’interprétation entre la pensée ou les propos du conférencier et ma transcription, sont donc de mon fait. Les notes de bas de page sont de mon chef. Christo Datso, ce 23 mai 2015.

Il y a deux clichés à éviter lorsqu’on aborde ce sujet très particulier, de la religion d’Hitler. Le premier est celui professé par Michel Onfray, dans le Traité d’athéologie (2005), qui écrit que Hitler était « un sincère admirateur du christianisme ». Le second, plus répandu, est celui qui considère Hitler comme un « païen ». Ce sont deux opinions erronées qu’il s’agira de démonter.

Arnaud de la Croix s’est lancé dans ce sujet de recherche, suite à son livre précédent sur Hitler et la franc-maçonnerie. Il y avait découvert des propos intrigants d’Albert Speer, qui fut, l’architecte d’Hitler au début du régime, avant de devenir son ministre de l’armement.

De l’enfance d’Adolf Hitler, nous retiendrons qu’il a eu une éducation catholique. Nous noterons aussi qu’il a, jusqu’à la fin de sa vie, payé le denier du culte.

L’histoire des relations entre le régime nazi et les églises chrétiennes est mouvementée.

En juillet 1933, le régime signe un Concordat avec le Vatican. Ce document est perçu comme une victoire diplomatique par les nazis. Il est supposé maintenir les institutions d’enseignement catholique et les mouvements de jeunesse de l’église. Il n’en sera rien. Très vite, le réseau d’enseignement catholique est absorbé par l’école du Reich ; de même, les mouvements d’encadrement de la jeunesse sont intégrés aux Hitlerjugend. On sait toute l’attention qu’Hitler porte à la jeunesse dans l’objectif de forger un homme nouveau. Il n’est pas étonnant que les promesses du Concordat ne soient pas tenues.

L’église catholique réagit en 1937 par une encyclique du Pape Pie XI, rédigée en allemand et non pas en latin : Avec un souci brûlant… (Mit brennender Sorge). De quoi s’agit-il ? D’une attaque en règle d’un des livres fondateurs du nazisme : Le mythe du XXème siècle d’Alfred Rosenberg. Ce livre est mis à l’index par l’église. Il faut relever ici que cet ouvrage n’est pas la « Bible » officielle du régime nazi, laquelle est Mein Kampf , rédigée par Hitler en 1924, lors de son incarcération à la prison de Munich après le putsch manqué. Hitler lui-même s’est distancié de Rosenberg, qu’il traitait avec ironie. Que lit-on dans l’encyclique? « Un nouveau paganisme agressif s’est fait jour en Allemagne. » Ce terme, paganisme, fait partie du vocabulaire de propagande de l’Eglise catholique. Par exemple, à l’époque des Croisades, les musulmans étaient traités de « païens », alors que le Coran avait été traduit et que les clercs savaient très bien que l’Islam était une religion monothéiste, et non pas une résurgence des cultes païens de l’antiquité gréco-latine.

En février 1939, le Pape Pie XI meurt d’une crise cardiaque. Il travaillait sur une nouvelle encyclique, plus radicale que celle de 1937. Elle a été exhumée des archives du Vatican en 1972. Son titre en est : Humani generis unitas[1] (De l’unité du genre humain[2]). Il s’agissait de combattre la conception du racisme biologique des nazis, avec une hiérarchie des groupes humains dont les aryens germaniques occupaient le sommet de la pyramide, et les Juifs le bas de l’échelle. « L’antisémitisme est inacceptable » dit cette encyclique.

Malheureusement, le successeur de Pie XI, le Pape Pie XII n’est pas sensible comme lui aux dangers du nazisme. Le bolchevisme représente une menace plus grave encore pour la Chrétienté, que le nazisme, et les considérations de realpolitik, l’emportent. Le silence de l’église catholique pendant l’extermination des Juifs sera assourdissant[3]. On connaît également l’importance de la filière vaticane pour l’exfiltration vers l’Amérique Latine ou les pays arabes, des anciens nazis après la chute du régime en 1945, les Rattenlinien (les « lignes du fuite des rats »).

Pendant la guerre, le régime nazi met une sourdine aux persécutions anticléricales, car, le caporal Hitler qui a vécut la Grande Guerre sur le front, connaît l’importance des prêtres et des pasteurs sur le moral des troupes. Dans les retranscriptions de « propos de table » d’Hitler (publiés en 1952 et 1954), Albert Speer mentionne ce propos d’Hitler : « qu’une fois la victoire achevée, nous réglerons leur compte aux églises ».

Un projet singulier voit le jour dans les années 1937-38, celui de la création du « Mouvement de la Croyance Allemande ». Il s’agit d’un projet d’église nationale grande-allemande sur le modèle de l’église anglicane. Mais les pasteurs luthériens résistent à cette idée, et ce projet est abandonné.

A la même époque, a lieu « l’opération T4 », qui consiste à éliminer la société allemande des handicapés mentaux, et des malades mentaux, application criminelle d’une idéologie eugénique. Les premières expériences d’extermination par le gaz ont lieu sur ces victimes qui disparaissent des institutions psychiatriques. Mais l’opération doit être arrêtée, ou ralentie, car les églises, tant catholiques, que protestantes, s’élèvent en effet pour protester et juger inacceptable ce qui se passe.

La réalité de l’extermination éclate au grand jour lors des procès de Nuremberg. Les mémoires du général soviétique Vassili Petrenko (publiés en 2002), sont à cet égard très éclairants sur le peu d’empressement des alliés à libérer Auschwitz.

« Wotan est mort » écrit Alfred Rosenberg (1893-1946), dans Le mythe du XXème siècle (Der Mythus des zwanzigsten Jahrhunderts, 1930). Les cultes païens sont morts, et le christianisme lui aussi est condamné à disparaître. Avec lui, la notion de culpabilité va elle aussi disparaître. Et à partir de là, tout devient possible[4].

Houston Stewart Chamberlain (1855-1927), dans Les fondements du XIXème siècle (Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts publié en 1899, livre qui a inspiré Rosenberg), prétend que Jésus serait né dans la tribu des Amorites, et donc un aryen. Jésus chassant les marchands du Temple est un des clichés du Nouveau Testament préféré de Hitler (l’aryen chassant le mercantilisme sémite).

Il y a pourtant des mouvements néo-païens qui voient le jour en Allemagne, mais ils ne sont pas favorisés par le régime, dans certains cas, ils font même l’objet d’interdiction. C’est le cas avec le mouvement  créé par le général Ludendorff et son épouse, interdit en 1935, en même temps que la franc-maçonnerie, mais il sera rétabli en 1937. L’autre mouvement est créé par un pasteur protestant, Jakob Haueur, passionné de sanskrit et de mythes indo-européens. Il se rend plusieurs fois en Inde.

Albert Speer dit : « dès 1928, l’ambition de Hitler est de créer une nouvelle religion. Ce qui nous manque, ce sont les rites (Hitler) ». Speer va être l’un de ceux qui par l’architecture, et les grandes mises en scènes des journées du Parti à Nuremberg, (les cathédrales de lumière), contribue à la création de ces rites, au même titre que Leni Riefenstahl au cinéma, ou Arno Breker pour la sculpture. En 1938, Hitler dit « à présent les rites sont achevés dans leur forme, ils sont immuables, le témoignage du Reich de Mille Ans. »

Le rite le plus significatif, inventé par Hitler, pour donner forme et substance à sa « religion », est celui du Drapeau du Sang, en référence au sang des seize martyrs du putsch manqué de Munich, le 9 novembre 1923. Il s’agit de sacraliser cette transfusion quasi-mystique entre le drapeau tenu par Hitler, et les étendards des villes d’Allemagne qui lui sont présentés, aux dires de l’écrivain Robert Brasillach qui assiste aux journées du Parti du Nuremberg en 1937, dans une ambiance exaltée. Les corps des martyrs sont par ailleurs conservés dans le temple de la Garde éternelle à Munich. Le jour anniversaire du putsch manqué, Hitler et les dignitaires nazis se rendent au temple, pour l’hommage aux morts. Chacun d’entre eux est appelé par son nom, et la foule répond « présent ! » Il s’agirait en fait d’un rituel de nécromancie.

Mais quelle est cette mystérieuse divinité autour de laquelle se construit la religion nazie ? Il s’agit du Peuple, le Volk, le peuple allemand dans son immanence. Chaque allemand doit « donner son sang à la terre », ce fluide vital qui sert de passage entre le Peuple et la descendance. C’est par le lien du sang, et par la mise en scène du corps allemand à travers les arts (Riefenstahl, Breker), que la création d’une nouvelle race d’homme, dont le sang sera amélioré, sera rendue possible. L’élevage de l’animal humain, dont le modèle est le S.S. est donc le but avoué de cette religion.

Mais toute religion se construit sur une opposition à un mal radical. Le Juif, est évidemment celui dont la figure, représente l’opposition absolue au Volk, à la race et au sang pur. Arnaud de la Croix parle de « messie inversé » dans le cas d’Hitler, dont la mission rédemptrice, est à vocation universelle, car il s’agit de se débarrasser partout de celui qui incarne l’ennemi de la race aryenne.

Dans une curieuse interprétation, et inversion, du caractère « dominant » des traits héréditaires, le « sang juif », pourtant le plus impur, celui qui incarne l’antithèse du Peuple, (non enraciné, cosmopolite, présent partout), est pensé comme ce qui souille irrémédiablement le sang allemand (ou de toute autre race), et qui se transmet quoi qu’il advienne, en prenant le dessus. D’où la phobie des relations sexuelles de juifs avec des jeunes femmes allemandes, d’où les lois raciales pour la protection du sang allemand (en effet, curieuse notion d’une supériorité raciale, qui doive être protégée). On notera au passage cet article des lois de Nuremberg, qui n’autorise l’emploi de femme de ménage juive dans des familles allemandes, qu’à la condition que celle-ci aie plus de quarante ans. En somme, il n’y a plus de risque, à ce qu’un allemand contribue à propager la race juive, fut-ce en cédant à la tentation sexuelle[5].

On a parlé de « révolution du nihilisme » avec Hitler. Il n’en est rien. Le philosophe Eric Voegelin l’avait relevé en 1938 dans son livre Les religions politiques, il y a un contenu positif du nazisme : la croyance en un corps de Lois fondamentales, les lois de la Nature. Il s’agit de réduire la fracture entre la religion et la science, le darwinisme servant d’explication théorique à cette croyance, où l’on trouve aussi l’idée de la lutte pour la vie, du « combat » comme métaphore de la vie (Mein Kampf !)

Mais d’autres explications fantaisistes entourent la croyance nazie dans le destin du peuple allemand. Le mythe de l’Atlantide par exemple est invoqué pour expliquer l’origine du peuple Aryen, peuple quasi-divin qui a répandu la civilisation sur la terre entière, avant de disparaître. Les anciens égyptiens étaient aryens, ainsi que les anciens Grecs ou les Romains (Jésus, de la tribu des Amorites, aussi). On retrouve l’influence du livre de Chamberlain, et de la reprise des mythes nordiques par Rosenberg.

….

Le livre d’Arnaud de la Croix, La religion d’Hitler (2015), est publié aux éditions Racine.





Questions avec le public

Discussion sur l’écologie radicale et l’antihumanisme (les « lois de la Nature »). Mention du livre de Luc Ferry Le Nouvel Ordre écologique (1992), qui a été très critiqué à sa sortie. Luc Ferry s’en prend à l’écologie profonde (Deep ecology) du philosophe norvégien Arne Næss, notamment. Arnaud de la Croix rappelle qu’il ne faut pas confondre toute l’écologie avec ce courant extrémiste, qu’il existe une branche de l’écologie, environnementaliste, qui n’a pas les mêmes préoccupations néomalthusiennes, suggérant que l’homme est un virus à éliminer de la surface de la Terre, que les êtres humains sont superflus[6], ou que le spectacle de la Nature est un substitut à la contemplation de Dieu.

Autre question : sur la conception de l’Etat chez Hitler, sur le Troisième Reich, qui n’est ni la continuation du Premier Reich (le Saint-Empire Romain Germanique), ni la poursuite du Deuxième Reich (l’Empire Allemand de 1871 à 1918), mais bien une création originale qui repose sur la Communauté du Peuple.

Mention des Carnets Noirs d’Heidegger récemment publiés et de leur antisémitisme flagrant. Heidegger adhère à la croyance des Protocoles des Sages de Sion. Comment est-ce possible ?

Fin de la conférence sur la citation suivante, on ne peut plus claire.

« Je considère que la fondation ou la destruction d’une religion est un geste plus grand et d’une toute autre nature que la fondation ou la destruction d’un Etat ; je ne parle pas d’un parti. »

Adolf Hitler, Mein Kampf


Commentaire

De cet exposé très instructif, je retiens une question.

Comment en arrive-t-on à créer une opinion, une doxa, partagée par des millions d’individus, comme celle de l’idéologie nazie ? S’agit-il d’une création ex-nihilo, « de toute pièce », surgie du cerveau d’un seul individu criminel (Hitler) ? S’agit-il d’une création collective, « sans auteur », d’idées qui sont dans l’air du temps et qu’il suffit « d’attraper » (une Weltanschauung, une conception du monde) ?

Ni l’une, ni l’autre, et c’est ici que la question devient, si je puis dire, autrement plus intéressante et complexe : il s’agit de la généalogie d’une « morale », d’un système de valeurs (au sens entrepris par Nietzsche, La généalogie de la morale, 1887). Il s’agit de comprendre le cheminement d’idées qui confluent de sources parfois très diverses, pour aboutir métaphoriquement, au torrent, ou au fleuve, calme et large, d’une croyance partagée par la majorité d’une population. Dans le cas de l’Allemagne nazie, ces sources sont connues, mais le mystère, pour moi, reste entier, celui du moment où des idées se cristallisent, prennent forme, et s’imposent, comme « ce qu’il y a à penser », « ce qu’il est important de penser », « ce qu’il faut penser », d’où dérive ensuite un raisonnement : « c’est donc vrai », « c’est donc juste », et une mise en actes : « c’est donc ce qu’il s’agit d’entreprendre ».

Dans cette recherche, je crois, me semble-t-il -- et je vais énoncer un truisme, qui n’a que l’apparence de l’évidence, que des livres-clés, des publications, des textes, jouent un rôle fondamental dans la préparation des esprits. Il ne peut en être autrement. Un livre n’est-il pas aussi une arme destinée à influencer, ou à conquérir les esprits ? Le conférencier a évoqué, bien entendu le rôle fondamental tenu par ce livre, Mein Kampf (1924), mais aussi Le mythe du XXème siècle de Rosenberg (1930), ainsi que Les fondements du XIXème siècle de H.S. Chamberlain (1899), auquel on pourrait ajouter ce premier grand livre du déclin européen : Le déclin de l’Occident, d’Oswald Spengler (Der Untergang des Abendlandes, 1923).

Il y a une généalogie directe qui part du livre de Chamberlain et qui aboutit à Hitler et à Rosenberg. Il y a aussi le rôle du livre-répulsif, de ce faux en écriture dont on n’a pas finit de parler, Les Protocoles des Sages de Sion (1901), qui contient sa propre généalogie très curieuse (c’est un copier/coller du Discours aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, de Maurice Joly, en 1864). Mais comment en arrive-t-on au livre de Chamberlain qui forme la matrice fondamentale du nazisme ?

Il faut remonter aux théories du racisme biologique, ou « racisme scientifique », énoncées par Arthur de Gobineau (Essai sur l’inégalité des races humaines, 1855), ou Georges Vacher de Lapouge (L’Aryen. Son rôle social, 1890). Le rôle des sciences du vivant est très important dans cette histoire ; ainsi, après L’origine des espèces (1859), de Charles Darwin, Francis Galton, fortement influencé par le livre de son très savant cousin Charles, lui-même scientifique polymorphe de génie, père de la psychologie moderne notamment, de la statistique, est aussi le père de l’eugénisme, terme qu’il invente en 1883 et qu’il popularise dans son livre Inquiries into Human Faculty and its Development. La conjonction de ces branches du savoir n’est pas une coïncidence, puisqu’il s’agit de classer, ordonner, hiérarchiser, différentier les individus et les groupes. L’ambition de la science appliquée à la « matière vivante » qu’est l’homme, n’a-t-elle pas contribué à briser cette « unité du genre humain », que revendiquait, contre le nazisme, l’encyclique du Pape Pie XI ? Enfin, l’expression de la « survie du plus apte » (survival of the fittest) est popularisée par le philosophe et savant libéral anglais, Herbert Spencer dans Principles of Biology (1864), lui aussi influencé par Darwin, et à qui on fait remonter la paternité d’idées du « darwinisme social », concept qui allait connaître une grande vogue, toujours actuellement.

Et ainsi de suite, mais sans remonter, dans une régression absurde, la chaîne d’antécédents jusqu’aux grands textes de l’humanité, à la source de toutes les idées, force est de constater, (c’est du moins le résultat modeste auquel j’aboutit à l’issue de ce rapide tour de la question), qu’il suffit d’articuler quelques livres, dans un laps de temps relativement court, quelques décennies, pour arriver à cette « cristallisation » que j’évoquais plus haut, soit une « matière intellectuelle » qui tout d’un coup se condense dans l’esprit de quelques-uns.

N’est-ce pas après tout l’ambition énoncée dès la première séance, de ce séminaire de philosophie politique : comprendre « l’intelligence du Mal » ? Il faut pour ce faire, remonter de l’histoire des événements, à l’histoire des idées. Je note au passage, qu’à aucun moment de cette généalogie, je ne cite Heidegger ou Schmitt, qui sont pourtant repris dans le titre du séminaire. Il me semble que pour comprendre la généalogie intellectuelle du nazisme, il vaut mieux remonter, comme nous l’avons fait au cours de cette leçon avec Arnaud de la Croix, aux sources du racisme biologique, qu’aux théories sur le dépassement de la métaphysique d’Heidegger ou aux textes justificatifs de l’Etat Total de Carl Schmitt. C’est que ces deux derniers auteurs viennent simplement trop tard, pour expliquer l’intelligence du Mal du nazisme. Ils sont contemporains de cette histoire-là et ne peuvent au mieux que précéder, de peu, ou accompagner cette grande vague. Pour identifier les précurseurs, il faut remonter plus avant, vers des textes parfois plus obscurs, mais non moins décisifs.

La propagande vient après l’énoncé de ces idées nouvelles, de ces faits nouveaux, de ces savoirs, pour les populariser, les diffuser le plus largement possible. L’art vient également après, pour rendre ces idées agréables à contempler, pour procurer un sentiment de plénitude. Et donc…

Je me suis également demandé quel est le rôle de l’art, mobilisé avec brio par les régimes totalitaires. Ne peut-on pas dire que toutes les grandes œuvres d’art, sont le résultat d’une commande, que celle-ci procède de l’autorité d’un prince, du seigneur, de l’évêque, du tyran, ou du marché, d’un banquier, d’un armateur, d’un collectionneur fortuné ? L’œuvre d’art « gratuite », pur produit du geste créateur de l’artiste, est une invention qui vient tardivement, avec les progrès de la sensibilité. Mais il est aussi dans la nature de l’œuvre d’art, d’exprimer une « rébellion » contre le pouvoir, ne fut-ce que par allusion discrète, détournement ou déplacement de codes. Dans le régime nazi, comme on l’a vu avec les exemples fournis par le conférencier, les idées viennent directement du Führer, que ses artistes protégés exécutent avec talent. L’art au service, ou en rupture du politique, relève de la décision de l’artiste, lequel, tout comme l’intellectuel, a une énorme responsabilité : celle de laisser à la postérité les exemples, les témoins, de sa complicité avec les crimes du régime, ou pas.

C’est dans ce « pas », à la fois négation de complicité, refus d’une « mise au pas », voire action de « faire un pas de côté », que réside la faculté de jugement, et au final, la liberté.

Pour illustrer ce billet, j’ai choisi de privilégier l’esthétique et l’objet d’art : maquette d’architecture (la coupole de la Volkshalle pour les plans du nouveau Berlin, "Germania", commandée par Hitler à Speer, jamais réalisée), la mise en scène du dôme de lumière lors des cérémonies du Parti nazi à Nuremberg, réalisée par Speer, une sculpture d’Arno Breker, et une photo de Leni Riefenstahl glorifiant la beauté des corps. Je terminerai avec une mise en parallèle de l’architecture et de la sculpture des deux grands régimes totalitaires du XXème siècle, se faisant face à Paris, lors de l’Exposition Universelle de 1937, information dénichée dans un article somptueux du blog « Poèmes de Rio Wang » : Avant la tempête (décembre 2012).







[1] Le successeur de Pie XI, le Pape Pie XII, publiera en 1939 sa propre encyclique sur le même thème: Summi Pontificatus.
[3] Hannah Arendt dans Eichmann à Jérusalem (1963), mentionne cette pièce de théâtre de Rolf Hochluth, Le Vicaire,  (Der Stellvertreter, 1963), dans laquelle l’auteur critiquait durement le rôle de Pie XII et de l’église Catholique à l’égard des Juifs pendant la guerre.
[4] On connait cette formule de Davis Rousset, « les hommes normaux ne savent pas que tout est possible » (in L’univers concentrationnaire, 1946), cité par Hannah Arendt, in Le système totalitaire (1951).
[5] On retrouve cette conception du Pur et de l’Impur, dans l’hindouisme notamment, où elle sert de justification au système des castes. C’est une indication du caractère religieux de la croyance nazie, qui se structure, avec le Sang, autour de cette classification fondamentale.
[6] Hannah Arendt, Le système totalitaire (1951)

Coupole de la Volkshalle pour Germania


Dôme de lumière
Dôme de lumière


photo de Leni Riefenstahl
sculpture d'Arno Breker

Pavillon Soviétique, Exposition Universelle, Paris, 1937


A l'avant-plan, pavillon italien. A l'arrière-plan, à gauche, pavillon soviétique, à droite, pavillon allemand. Exposition Universelle, Paris 1937

Monday, 18 May 2015

Un écrivain-monde, rencontre avec Hubert Haddad

Un écrivain-monde

Master class, suivi d’atelier d’écriture
Avec Hubert Haddad

10 mai 2015 à la Maison d’Erasme (Anderlecht, Bruxelles)



Prologue

Hubert Haddad : un écrivain-monde.

Hubert Haddad (H.H.), né à Tunis en 1947 (68 ans), est plus qu’un écrivain du monde, c’est un écrivain qui raconte le monde – (il suffit de parcourir sa bibliographie pour s’en convaincre, plus de 70 livres publiés dans tous les genres) ; il est autre et au-delà : un monde à part entière, un monde d’écriture, un graphomane inventif, une bibliothèque sur pattes, un répertoire vivant d’histoires fantasques et de catalogues imaginaires.

Le bonhomme est petit, mince, un air de faune, le regard vif, mais lent dans ses gestes, habillé de noir, une tignasse magnifique de vieux lion du désert.

H.H. ne pouvait être que cela à-priori, un écrivain-monde, car je ne connaissais de lui, que son roman-dictionnaire L’Univers (1999) avant de le rencontrer, , dans les Jardins philosophiques de la Maison d’Erasme.

Pendant la pause, il me dit que : « non, je ne m’inscrivais pas dans une démarche expérimentale. J’appris, après avoir écrit L’Univers, que Perec et Queneau avaient eu l’idée d’un roman-dictionnaire ; il se fait que j’ai été le premier à le réaliser… Comment l’idée m’est venue ? J’étais dans une période de la vie où je bougeais beaucoup, pour tout dire je n’avais pas de domicile fixe, tout le temps dans des trains. Alors, comme il fallait que j’écrive quelque chose, tous les jours, et que j’ai besoin d’un environnement stable pour écrire dans une continuité narrative, j’ai eu l’idée de ce personnage frappé d’amnésie, obligé d’inventer le monde, à l’aide des mots, sans savoir où les mots vont l’emmener. La forme du roman, des entrées de dictionnaire, s’est imposée comme celle qui convenait à mon mode d’existence. »

Voilà donc pour l’explication de l’Univers, ce roman par définitions lexicales, sur fond d’oubli du passé, et d’oubli à mesure du temps qui passe. L’univers n’est-il pas une sidération permanente ? L’anévrisme cérébral, une intoxication, la démence, un traumatisme, frappent. Les causes sont multiples, leurs effets sur la matière du cerveau, protéiformes : dans les cas d’amnésie, nous perdons le plus souvent nos souvenirs les plus récents ; parfois, et c’est beaucoup plus grave, nous perdons notre capacité à former de nouveaux souvenirs, ou alors, les deux effets se combinent. Les neurologues parlent d’amnésies rétrogrades, celles qui concernent le passé, et notre capacité à nous remémorer le stock d’événements de notre vie ; et d’amnésies antérogrades, celles qui signalent une difficulté ou une incapacité d’apprendre, et de mémoriser, ce qui nous arrive de nouveau. Imaginez ! Le temps passe, mais n’a plus de prise sur votre psychisme. Votre corps vieillit, mais votre pensée reste fraîche comme au premier jour de votre naissance. Ce que vous avez appris jusque là, demeure : langages, tics, compétences, vous avez appris à marcher : vous marchez ! Vous avez appris à lacer vos chaussures : vous lacez vos chaussures ! Vous avez appris à écrire : vous écrivez ! L’Univers est cette matière qui chaque jour vous étonne. Une magie. Un enfer. Vous rencontrez de vieux amis : ce sont de vieux amis. Supposons que comme moi, vous rencontriez pour la première fois quelqu’un comme H.H. : « Bonjour, qui êtes-vous ? Etc ». Quelques heures plus tard, vous le croisez dans les méandres du jardin philosophique de la Maison d’Erasme, à Bruxelles : « Bonjour, qui êtes-vous ? Etc. ». C’est cela, l’amnésie antérograde. C’est aussi la remarquable histoire d’HM, un patient, très étudié, devenu amnésique antérograde en 1953, suite à une opération neurochirurgicale, mort en 2008. Le monde s’est arrêté d’évoluer pour HM, à son réveil de salle d’opération, cinquante ans avant sa mort.

H.H. lui, est là, et bien là. Il nous dit : « il faut écouter ».

En toute simplicité, nous entrons directement au cœur de l’atelier : nos sens en éveil captent le monde. C’est le matériau brut avec lequel l’écrivain va travailler.

Quand il parle de son expérience d’auteur, H.H. utilise le conte, des souvenirs personnels, des citations, l’histoire, des envolées lyriques ; il connaît l’appareil théorique de la littérature emprunté aux sciences humaines, qu’il utilise avec modération ; il n’y a chez lui ni pose, ni affectation, pas d’à-priori catégorique sur le rôle de l’écrivain, pas de diktat « du langage pour le langage », de la contrainte, d’idéal d’une écriture blanche, de l’autofiction mise à toutes les sauces, aucun des défauts que j’attribue, peut-être à tort, au parisianisme germanopratin.

En ce qui me concerne, depuis quelques temps, les cabrioles stylistiques popularisées par l’Oulipo, ne m’amusent plus. Je n’adhère plus à la gratuité des jeux d’écriture, ni même à l’idée que l’acte d’écrire serait, à la limite, une des dernières formes d’acte existentiel qui nous soit encore possible, un acte libérateur, l’affirmation désespérée d’une subjectivité, voire même un acte politique. Dans le fond, je l’avoue, depuis longtemps Mallarmé m’emmerde. Pour le dire encore autrement, la French Theory a montré pour moi ses limites, et il est temps de passer à autre chose[1].

Justement, pour Hubert Haddad, ce qui est important dans le roman, c’est la primauté du récit. Et la science, la connaissance, utilisées en étoiles de fond, sans lesquelles, il n’y aurait pas de pacte de crédulité qui tienne avec le lecteur. H.H. le dit, à un moment donné : « la documentation, tout ça, c’est du bluff ». Oui, l’écrivain de fiction, n’est pas le spécialiste des sujets qu’il exploite : non, l’écrivain de fiction n’est pas un faiseur, mais un passeur.

Combien de romans ne m’ont-ils pas tenus sur le fil, page après page, moins par le thrill de l’action, l’intrigue, que par la construction cohérente d’un monde ? Le roman achevé, réussi, mémorable, décisif, est celui qui combine d’une manière qui lui soit propre ces deux exigences du monde et du récit, celui qui permette l’expression la plus aboutie de l’idiosyncrasie de son auteur.

Rendre l’expérience du monde imaginé crédible, avec la restitution des sens et de l’expérience d’un personnage ; mettre en scène des personnages vivants, qui nous somment de les mettre en scène ; planter des décors qui soient à la hauteur de leur sujet : il s’agit-là, de la fameuse suspension de l’incrédulité dont parlent des auteurs américains, du sense of wonder, qui s’applique à tous les romans vraiment réussis, quels que soient leurs genres respectifs.

Tous ces récits d’une blancheur maladive, dont l’édition nous inonde… Les grandes œuvres sont précieuses.

L’Univers, et sa sidération. Les mots.

De toute façon, il le dira plus tard pendant la leçon – ah ! si toutes les leçons arrivaient à propager ce feu ! -, il dira un peu plus loin, qu’en matière de lectures, « les seules qui comptent dans ma vie, ce sont les lectures décisives. Elles sont rares, elles ont eu lieu chez moi, entre vingt et trente ans ».

A dix ans près, H.H. et moi appartenons à la même génération, née après la guerre, lui plus près de son terme que moi, mais, nés avant le bouleversement de la société au cours des années soixante, à quelques années près, certes, mais toujours à l’époque d’un monde qui garde encore le contact avec l’ancien monde.

Je ne suis pas complet dans ma recension personnelle de l’œuvre d’H.H. : je connaissais aussi de lui, ce monument très intimidant, les deux tomes massifs du Magasin d’Ecriture, le Nouveau, et le Nouveau Nouveau magasin d’écriture ; une somme sur l’art d’écrire, des exercices – jamais deux propositions identiques, qu’il a ramassées après les avoir livrées à son public (les jeunes des banlieues), avant que les « Ateliers d’Ecriture » deviennent à la mode, et que le Ministère, dit d’Education Nationale, s’en empare, convoquant enfin les écrivains à une mission sociale : « allez et alphabétisez ! » Je suis un peu féroce, mais je dois beaucoup à leur pratique et j’en suis reconnaissant. Et puis, que ferais-je là, si ce n’est pour écrire, en atelier ?

Dans les jardins philosophiques de la Maison d’Erasme, pendant que le groupe se rassemble autour d’Hubert Haddad et de Christine Van Acker, un homme à la démarche vacillante nous apostrophe, puis s’avance vers nous, hésitant, enfin rassuré par le geste d’Hubert. « Qu’avez-vous à nous dire ? » lui demande Hubert, qui nous aura prévenus : « saisissez tout ce qui se passe, ce que vous entendez, c’est la matière brute du texte, tout est bon à prendre ».

« Je suis le Roi d’Albanie », répond l’inconnu.

…….




Un récit de la caverne

C’est l’histoire d’un jardinier qui lit Platon dans un train entre Bruxelles et Paris. Il se souvient.

Le Roi d’Albanie, je suis le roi d’Albanie.
Zog.
J’ai baisé la reine de Hongrie.
Vous ne m’attendiez pas, je suis là. Je suis l’héritier de Platon.

Un voyageur s’approche dans le compartiment. « How do you do ?
- Prenez place, je vous en prie. »

Je suis celui qu’on appelle aussi l’herboriste, le charmeur de plantes. Je voudrais que la glaise adoucisse le feu, que vous guérissiez de vos mauvaises humeurs, de vos biles.
Avec la reine de Hongrie, j’enfantai l’idée de moi-même.

C’est l’histoire d’un homme qui invente des points d’appuis pour se hisser à l’espérance de lui-même, à chaque pas.

Silence !
Le Roi d’Albanie se retire.
Entrent en scène : Hubert Haddad et son double, le simulakron, celui qui parle. L’autre, en retrait, comme les étoiles qui continuent à briller dans le ciel d’azur, se tient à sa place.
Il parle : des chimères et de leurs transformations, de Sophie et de l’amour des lettres, de Claire, la plume du caméléon. A force de voiser des écritures, il faut en revenir à l’histoire de ces regards qui ne se croisent jamais sur la page.
A ce moment-là, Aliénor chante : mi si mi la, en pagaille, d’Aquitaine débarquée dans le désert au pied des ruines de Carthage, à pleurer Louis, mort de la peste, peut-être.
Aliénor chante.
D’où vient notre présence au monde ? Tu es une ombre dit Platon. Je sais que le jardin idéal n’est qu’un rêve.

Il y a beaucoup d’animaux aujourd’hui dans ce train.
Le paysage défile, il tient en une ligne.

Il me faut retourner à Paris. Avec Zog, Platon, et tous les autres. Avec mon corps fantôme. Je me prends la tête : où es-tu partie ?
Te souviens-tu de ce piano, disait-elle, sur lequel ta fille apprenait à jouer ? Un jour elle dit en pleurs : « Maman, je n’ai plus envie ! ».

C’est l’histoire de ces regards qui ne se croisent jamais sur la page.

Le piano a brûlé, dit-elle, il a échoué sur les plages du débarquement, avec la dernière marée.

Son voisin se met à tousser. « Je vous, en prie, ce n’est rien », dit l’homme lisant Platon. Il est jeune, la trentaine, costume bleu à fines rayures, l’air gêné. Il y a longtemps, lui aussi a fait ce voyage. Aujourd’hui, il regarde le monde d’ombres et de lumières qui danse derrière les fenêtres du train. Il voudrait bien quitter sa caverne.

Le simulakron Hubert Haddad poursuit sa litanie de mots, de voyages mystérieux, de fragments de monde reconstitué dans les pages d’un dictionnaire. Repartir à zéro. Les frères Karamazov dansent sous le volcan. Le judaïsme pré-talmudique s’est installé en Inde du Sud. Il y a là-bas des temples et des gens trop vieux, trop peu nombreux, pour entonner une cérémonie.

C’est l’histoire des gens qui sont partis en fumée, sans qu’il n’y ait plus personne pour le dire.
L’homme met Platon de côté, ouvre un autre livre, au hasard :

« Plusieurs semaines avaient passé, orageuses, chargées d’éclairs, et de menus drames. Un peu sonné par les événements, Matabei veillait des nuits entières dans l’atelier pour relire les haïkus du peintre jardinier… »

C’est l’histoire d’un train qui entre en Gare du Nord. Un homme en sort, fait quelques pas sur le quai, puis éclate de rire.

Le roi Zog éclate de rire.

…….



Dits d’Haddad.

Le jardin idéal n’est qu’un rêve.

Le plomb des vitres tient la fenêtre.

L’identitaire n’est pas un écrivain, mais un idéologue, ou un faiseur.

Le Roi d’Albanie est le fantôme dont se ressent infiniment la perte.

Le corps fantôme. Expérience mentale : peut-on greffer une tête sur un corps ? Ou vice-versa ? Qui sera « je » ? Ou expérience à venir, tel ce médecin (italien ? chinois ? coréen ?)

D’où vient notre présence au monde ? Du cerveau ? Ou du deuxième cerveau, dans le ventre ?

La question du surgissement.

Je ne parle pas en mystagogue.

Le pacte de crédulité avec le lecteur.

On ne cesse de voir des paysages fabuleux.

Le rêve se poursuit en permanence. Il y a le soleil et l’azur. Mais le ciel étoilé est toujours là. Cela émerge dans la distraction.

Un souvenir d’Auroville.

L’écriture n’est pas une cathédrale. On part de l’anecdote, du détail.

Ecrire sur l’événement, au risque d’être piégé. Eviter la moralisation, les idées générales, ou les démonstrations.

Ecrire sans événement. L’écriture pour elle-même.  Le style. Tirer le fil de l’ennui. Prendre le temps. Les dimensions : verticalité, et horizontalité de l’écriture.

J’essaye d’écrire un roman sur le judaïsme pré-talmudique en Inde du Sud. Je n’y arrive pas. Pour la grande prière, il faut au moins dix hommes.

Importance des légendes. St-Louis (Louis IX), débarque à Carthage, avec la dernière Croisade, mais il n’y meurt pas de la peste. Il endosse l’habit d’un berger, rencontre une belle soufie, et se convertit à l’Islam. C’était l’époque où les Rois Très Chrétiens et les Emirs s’écrivaient en vantant les mérites de leur religion. « Vous en serez ravis et ne demanderez qu’à vous convertir », se disaient-ils.

La documentation, c’est du bluff. Avec tout ce que l’on ne sait pas, il y a un monde qui se crée. On procède par petites touches. Il ne s’agit pas de savoir.

J’écrivais des haïkus sans savoir pourquoi. Et puis, un jour un personnage apparaît, c’est un moine zen, l’auteur de mes haïkus. J’arrête d’en écrire et rédige le roman « Le peintre d’éventail ».

Un livre manqué peut-être un chef-d’œuvre.

Chaque poème doit être un événement.

La page au milieu du livre. « Pas un seul vrai livre n’a de première page » (Boris Pasternak).

Le prologue du roman « Tendre Jeudi » de Steinbeck est une leçon d’atelier d’écriture (avant la lettre).  Un personnage y invente par boutade quarante titres de chapitre. Le roman développe les quarante chapitres.

Mes lectures décisives, entre vingt et trente ans : « Les frères Karamazov », « Tandis que j’agonise », « Le jeu des perles de verre », « Sous le volcan », « Le maître et Marguerite »…[2]

Aujourd’hui, il n’y a plus que la poésie qui arrive encore à m’émouvoir. Emily Dickinson par exemple.

La maîtrise et le foisonnement. Toujours repartir de zéro.

Chaque nouveau roman est un pas dans le vide, un déséquilibre ; il faut s’y jeter.

L’analogie : tout est lien, rapport, mais rien n’est anecdotique, pour qui sait écouter.




Propositions d’écriture

Chacun d’entre nous a un point aveugle. Il n’y a pas de « sujets », il y a des phrases (Eluard).

Quel jeu me fait oublier depuis toujours ce qui est caché ?
Quelqu’un est entré dans ma chambre à mon insu.
Te souviens-tu de ce piano ?

(A la manière de Calvino) :
Si par un matin de pluie, fatigué du monde, j’ouvrais un carnet et une pile de bouquins…
Prendre une phrase dans un livre.
Poursuivre par la description d’un lieu imaginaire.
Un souvenir hypnagogique.
Description d’un personnage associé au souvenir, avec ces particularités.
Relation d’un voyage solitaire en train à travers des paysages connus et un monologue intérieur.
Un drame pressenti sans témoin.
Relire le tout. Poursuivre par le récit vers l’inconnu.
Prenez une phrase mystérieuse d’un roman. C’est la fin de l’histoire qui contient toutes les histoires manquées.

« Puisque la mort est inévitable, oublions-là » (Stendhal).

Construire une liste qui commence par « C’est l’histoire de… »

C’est l’histoire d’un jardinier qui lit Platon.

C’est l’histoire d’un mendiant échoué sur les plages du débarquement avec la dernière marée.

C’est l’histoire d’une armoire à glace qui s’est fait coffrer dans un panier à salade.

C’est l’histoire de l’écureuil, mort trop tôt, d’avoir vu trop tard, le garçon à l’élastique.

C’est l’histoire de l’homme qui inventait des points d’appui pour se hisser à l’espérance de lui-même, à chaque pas.

C’est l’histoire du marchand d’ananas de Guadalajara, qui sauva le Consul d’une cuite de tous les diables.

C’est l’histoire des regards qui ne se croisent jamais sur la page.

C’est l’histoire d’un humaniste pied-bot qui s’esclaffait en latin de la folia mundi au pied du Palatin.

C’est l’histoire de Madame Gournon, veuve du Colonel, qui fut tué à Sedan d’un coup de sabre, et n’en perdit pas moins sa tête, sus à l’ennemi.

C’est l’histoire du Curé de Tours, telle que Balzac ne l’a point racontée.

Mixez le tout !


Texte librement inspiré de la rencontre avec Hubert Haddad, à la Maison d’Erasme, avec ses dits et ses non-dits, ses propositions d’écriture et ma propre façon de malaxer ces mots entendus, écrits, dans « Un récit de la caverne ».

Christo Datso







[1] Les Mots et les Choses de Michel Foucault (Gallimard, 1966), est un livre extraordinaire, et à mon sens, un des rares qui méritent d’être sauvés de cette production, qualifiée de French Theory ; alors que, comble, elle est le fait d’auteurs essentiellement américains qui en ont popularisés l’expression.
[2] Respectivement: Dostoïevski, Faulkner, Herman Hesse, Malcolm Lowry, Boulgakov…

La table de travail d'Hubert Haddad et de Christine Van Acker à la Master Class
La Maison d'Erasme, à Anderlecht (commune de Bruxelles)