Saturday, 31 December 2016

Les Métamorphoses de C. III


Les Métamorphoses de C. III
Le blog des Métamorphoses de C. a cinq ans !

  A titre de mémoire, je renvoie à deux liens, le premier billet publié sur le blog le 24 décembre 2011 et le premier billet commémoratif publié pour les deux premières années du blog, le 31 décembre 2013.


  Le billet que je publie aujourd’hui pour rappel de cette aventure vous propose un choix illustré de mon Journal de l’année 2016 - ni retour sur l’expérience des cinq premières années du blog, ni tentative de prospection, mais simples comptes rendus au temps qui passe puisés dans d’autres supports de l’éphémère, filtrés et rassemblés en un bouquet de clôture.
  Mais comment dire ce que le blog est devenu ? Suffirait-il d’en parcourir les évolutions à travers l’arborescence chronologique, fortement marquées ces deux dernières années par quelques dissertations, lectures et recherches pour en avoir une idée ? Quant à savoir ce qui s’y écrit, d’où ça parle et pour qui ça parle, je crois que cela n’a pas grande importance car l’ensemble du projet n’a jamais eu d’autre ambition que d’être un support d’écriture. Si c’était un mur, il serait rempli de signes : hashtags, graffitis, sémagrammes, logos, gentils tux, méchants trolls. Quelle en est la signification d’ensemble ? Je l’ignore.
  Le blog n’offre plus d’outil de navigation balisé par mots-clés : ce médium est dans le fond le prototype d’un anti-blog : ni thématique, ni conversationnel, ni lié à l’actualité ou à des commentaires experts, n’offrant pas d’autre aide à l’utilisateur que le sens premier, temporel du mot qui le désigne : aphérèse du mot composé Web Log, « Journal » du Web, sur le Web, empruntant au World Wide Web sa technologie de conception, production, impression, diffusion – mais avant tout : « Journal », suite d’écrits datés plus ou moins personnels, plus ou moins destinés à être lus.

Mes meilleurs vœux pour 2017.



Journal sélectif et subjectif de l’année 2016

6 janvier
Entre une plage et une piste d'envol il y a plus qu'une similitude, la structure identité de la ligne, une interface de temps. Avec Chris Marker pour une image du film La Jetée (1962) dans l’avion retour d’Athènes.
21 janvier
Invraisemblable rhétorique de Sarah Palin qui n'étudia pas Aristote mais peut-être Omer Simpson ? Je ne sais pas. Just watch and read the analysis of The Guardian. The FT says the same thing. Pas si funny que ça évidemment... Iowa Caucus coming. Il parait que c'est le discours qui plait à la base redneck. Pas seulement aux USA. Just look around you & just hear here, and here, and here... Notre Premier n'est pas vraiment plus fin. « La Belgique est business-friendly, elle est sexy pour l'emploi et l'innovation ». Intellectuals are definitely going to become fully extinct in this moronic world of masses (mass media et les masses comme disait Arendt), qui aplanissent les monts et les vallées, nivellent tout sur leur passage en route vers Ground Zero. Pray God. Teach your sons how to use a gun.
3 février
Philosophe allemand d'origine coréenne, Byung-Chul Han décrypte les phénomènes contemporains avec clarté et concision. Ainsi, dans ce dernier essai Dans la Nuée : réflexions sur le numérique, consacré à la transformation profonde de nos modes de vie, de penser, d'agir politiquement, consécutifs au numérique, d’où je cite l’extrait suivant :
“Agir, au sens que l’on donne ici à ce mot, est-il encore possible aujourd’hui ? Nos actes ne sont-ils pas à la merci de ces processus automatiques que même le miracle d’un recommencement radical ne pourrait plus interrompre, et qui nous dépossèdent de notre pouvoir de décision ?”
Il me semble en effet que le concept de révolution politique ait été adroitement recouvert par celui de révolution technologique - il suffit d’écouter les discours de ceux qui façonnent l'opinion, cfr. la dernière réunion du Forum Economique Mondial à Davos et l'annonce publicitaire d'une "quatrième révolution industrielle", celle des objets nomades connectés, de l'analytique prédictive de nos comportements, de la société d'auto-surveillance généralisée et de la destruction du travail - pour se convaincre qu'en effet les seules révolutions qui comptent dans l’esprit des “Souverains” d’aujourd’hui sont celles liées à l'émergence et à la concurrence des outils issus de la sphère techno-capitaliste. Pour citer Byung-Chul Han, reprenant les propos de Carl Schmitt: “ ‘Est souverain celui qui dispose des ondes de l’espace’. A l’issue de la révolution numérique, il nous faut de nouveau reformuler ce principe de souveraineté : Est souverain celui qui ordonne les déchainements de la Toile ”.
L'agir humain concerté dans un but de transformation politique radicale quant à lui, n’a plus lieu d’être, il n’a plus aucune dignité ontologique dans un monde transformé en “nuées”, où même les “révolutions” spontanées qu’on a pu observer ces dernières années participent de cette culture de l’indignation, du temps court et de la volatilité des émotions. Comme le dit l’auteur nous sommes entrés dans l’époque de la psycho-politique.
15 février
Publicité pour la traduction de "Brain Washing" dans le magazine américain Ability, 1963, vol. 149, d’une synthèse du manuel soviétique sur la psycho-politique, attribuée à un certain Kenneth Goff, activiste américain d'extrême-droite qui se présentait comme un ex-agent soviétique. "Brain Washing" fut d'abord publié en 1955 sous la signature de L. Ron Hubbard et de Kenneth Goff dans les éditions de l'Eglise de Scientologie. Nous sommes aux origines d'une des branches du conspirationnisme contemporain avec le message : "On vous manipule". A noter que c'est souvent par le détournement de textes existants (il existait peut-être en effet une retranscription de la conférence prononcée par Lavrenti Beria, le chef du NKVD soviétique, la police politique, à des étudiants américains à Moscou en 1950), autant que par la fabrication d'un faux, que se manifestent les objectifs de ces maîtres en manipulation que sont "ceux qui deviennent dragons pour combattre d'autres dragons" (je paraphrase une citation d'Hannah Arendt qui écrivait en 1953 pour le Washington Post un article virulent sur les Ex-Communistes, en pleine période du maccarthysme). La citation exacte est la suivante: "on ne saurait combattre un dragon ; nous persuade-t-on, sans en devenir un soi-même" (in Penser l'événement, éd. Claude Habib, Paris, Belin, 1989, p. 167).

10 mars
In memoriam Jean Giraud / Moebius (8 mai 1938 – 10 mars 2012) who started his career with the 'Blueberry' series in 1965. The following picture is the cover of album Nez Cassé (1980). Blueberry is one of the best comics series ever-made.

12 mars
Je notais le 3 février dernier à propos de l'essai de Byung-Chul Han "Dans la Nuée. Essais sur le numérique", que celui-ci décryptait les phénomènes contemporains avec clarté et concision. A nouveau, je ne puis que recommander de lire ses ouvrages dont voici un autre exemple traduit en français (La Société de la fatigue): il s'agit, comme à propos de l'essai précédent, d'une suite de textes courts, tels par exemple: "La société du burn-out", "La violence neuronale", "L'ennui profond" etc, reliés les uns aux autres par une critique du mythe de la "performance individuelle", dont le revers sociétal, dit-il, est une "fatigue" généralisée qui procède -- et c'est là le point intéressant de sa thèse, d'un excès de positivité et non pas de négativité. Que veut-il dire ? A la "puissance du négatif" de la dialectique hégélienne (l'opposition, le refus, le conflit comme moteur de l'histoire), Byung-Chul Han semble dire que notre époque est "sortie de l'histoire", qu'elle est entrée dans une stase temporelle où plus rien ne bouge, parce que, paradoxalement, les individus n'ayant plus d'autre référent qu'eux-mêmes, sont engagés dans une compétition mortifère, non pas avec les autres, mais avec un "idéal" auxquels ils sont soumis et qu'il s'agit d'une servitude particulièrement perverse en ceci qu'elle leur fait croire que les chaînes qu'ils choisissent de porter sont celles, non pas de l'aliénation mais de la liberté. Cet excès de positivité provoque tôt ou tard l'effondrement, par épuisement. La société de la fatigue est celle qui a fait disparaître autrui. Il n'y a plus que des égos surdimensionnés en concurrence, pour le plus grand profit de l'économie. A tel Maître : le Capital, tels esclaves consciencieux : les "managers de soi" heureux de l'être. Tous autoentrepreneurs ! Victoire totale de la société qui a signé "la fin de l'histoire". J'ajoute ceci : lorsqu'en 1992, le spécialiste des sciences politiques Francis Fukuyama fit paraître un essai retentissant : "La fin de l'Histoire et le dernier homme", dans lequel il prenait acte de la victoire du libéralisme et de l'avènement potentiel d'un "gouvernement mondial" (au service du marché et des libertés individuelles), il fut l'objet d'âpres critiques, mais il avait, je crois, vu juste. Un essai comme celui de Byng-Chul Han que j'ai évoqué ici, parmi beaucoup d'autres, n'a fait depuis un quart de siècle qu'enfoncer le clou. En même temps j'ai le sentiment que la pensée critique est en panne. Un effet dû à la fatigue sans doute...
16 mars
Passage rapide par la fac. Une vieille carte sauvée de la mise au rebut, orne le mur d'un bureau : l'Europe au XIIIe siècle. Tracés, couleurs, sinuosités. Noms disparus. Empires oubliés. Tout change mais avec lenteur, d'où l'illusion de stabilité des frontières, des institutions pour nombre de nos contemporains. Il faut plusieurs générations pour percevoir le passage du temps historique. En général.

23 avril
En vidant une bibliothèque je tombe sur le vieil Index général de l'encyclopédie "Tout l'Univers" de mon enfance. J'y étais abonné entre 6 et 10 ans environ grâce à Eric, un ami d'école dont le père vendait les collections. Je persuadai mes parents que c'était ce dont j'avais absolument besoin et ce fut sans doute la première des plus importantes décisions de ma vie. Les vingt volumes sont restés dans la maison parentale d'Athènes où ils avaient déménagé depuis Bruxelles en 1983. Je les rapatrierai un jour ici où se trouve leur place. Mais "ici" est en train de bouger car il se fait que je suis à nouveau moi-même en déménagement ces jours-ci, au milieu de caisses de livres. Je quitte Schaerbeek après un peu plus de deux ans et m'installe avec ma blonde et ses enfants dans une belle maison à Laeken où il y aura "Tout l'Univers", la lumière et tout l'amour du monde.
4 juin
Et. Donc. Spinoziste. Soi toi-même. In China. Spinoza in China. De. Avec. Production. Émancipation. Valises. Voyages. Il a dit. C'est elle. Qui ? Ernesto. Avec Perrin. Marc Perrin
Vu. Entendu. Lu. Même parlé avec in China. Une ou deux fois. C'est donc le voyage d'Ernesto en Chine et ça raconte : une série de bandes dessinées, des aéroports, un dragon, un très long SMS du papa d'Ernesto. Au début de. Avec donc et merci à Fabrice l'éditeur du Dernier Télégramme et à la boutique Maelström aussi où tu trouves Spinoza toi-même in China. Franchement. La joie. C'est le premier volume d'une série pour les 34 prochaines années. Marc Perrin, c'est l'auteur. Spinoza c'est l'Ethique de. Ernesto c'est toi aussi. Bon voyage.


5 juin
Complément à la conférence de Corentin de Salle entendue hier sur l'esprit du capitalisme et sur la dernière partie de cet exposé dans lequel le conférencier expliquait en quoi les idées d'Hernando de Soto sont (à mon sens) proprement révolutionnaires pour les pays pauvres, cette interview (et retranscription) en anglais, d'Hernando de Soto, économiste péruvien, auteur du livre: "The Mystery of Capital: Why Capitalism Triumphs in the West and Fails Everywhere Else" dans lequel il défend la thèse selon laquelle l'économie des pays pauvres recèle en fait d'énormes gisements de richesse non-exploités; non pas richesses en matières premières, mais capital inutilisé (sous forme de biens matériels immobiliers, de terres, et de capacités entrepreneuriales) parce qu'informel, échappant à des droits de propriété reconnus et protégés par un système légal qui garantisse l'égalité en droits dans l'accès à la propriété pour les plus démunis. Il s'agit d'une thèse très forte, qui explique que la création de richesses repose en grande partie sur des bases institutionnelles lesquelles supposent elles-mêmes un état garant de l'égalité des droits de tous les citoyens indépendamment de leur condition sociale. A l'opposé de ce système égalitaire et producteur du "capital vivant" et de la prospérité, "la cloche de verre" sous laquelle s'isolent les privilégiés d'un système qui ont tout intérêt à maintenir l'immense majorité de la population dans le non-droit en y cadenassant l'accès sous une bureaucratie corrompue.
18 juin
J’entretins alors M. Churchill du projet d’union des deux peuples. « Lord Halifax m’en a parlé, me dit-il. Mais c’est un énorme morceau. – Oui ! répondis-je. Aussi la réalisation impliquerait-elle beaucoup de temps. Mais la manifestation peut être immédiate. Au point où en sont les choses, rien ne doit être négligé par vous de ce qui peut soutenir la France et maintenir notre alliance. » Après quelque discussion, le Premier Ministre se rangea à mon avis. Il convoqua, sur-le-champ, le cabinet britannique et se rendit à Downing Street pour en présider la réunion. Je l’y accompagnai et, tandis que les ministres délibéraient, me tins, avec l’ambassadeur de France dans un bureau attenant à la salle du Conseil. Entretemps, j’avais téléphoné à M. Paul Reynaud pour l’avertir que j’espérais lui adresser, avant la fin de l’après-midi et d’accord avec le gouvernement anglais, une très importante communication.
Poursuivre la guerre ? Oui, certes ! Mais pour quel but et dans quelles limites ? Beaucoup, lors même qu’ils approuvaient l’entreprise, ne voulaient pas qu’elle fût autre chose qu’un concours donné, par une poignée de Français, à l’Empire britannique demeuré debout et en ligne. Pas un instant, je n’envisageai la tentative sur ce plan-là. Pour moi ce qu’il s’agissait de servir et de sauver, c’était la nation et l’Etat.
Je pensais, en effet, que c’en serait fini de l’honneur, de l’unité, de l’indépendance, s’il devait être entendu que, dans cette guerre mondiale, seule la France aurait capitulé et qu’elle en serait restée là. Car, dans ce cas, quelle que dût être l’issue du conflit, que le pays, décidément vaincu, fût un jour débarrassé de l’envahisseur par les armes étrangères ou qu’il demeurât asservi, le dégoût qu’il aurait de lui-même et celui qu’il inspirerait aux autres empoisonneraient son âme et sa vie pour de longues générations. Quant à l’immédiat, au nom de quoi mener quelques-uns de ses fils à un combat qui ne serait plus le sien ? A quoi bon fournir d’auxiliaires les forces d’une autre puissance ? Non ! Pour que l’effort en valût la peine, il fallait aboutir à remettre dans la guerre, non point seulement des Français, mais la France.
La première chose à faire était de hisser les couleurs. La radio s’offrait pour cela. Dès l’après-midi du 17 juin, j’exposai mes intentions à M. Winston Churchill. Naufragé de la désolation sur les rivages de l’Angleterre, qu’aurais-je pu faire sans son concours ? Il me le donna tout de suite et mit, pour commencer, la B.B.C. à ma disposition. Nous convînmes que je l’utiliserais lorsque le gouvernement Pétain aurait demandé l’armistice. Or, dans la soirée même, on apprit qu’il l’avait fait. Le lendemain, à 18 heures, je lus au micro le texte que l’on connaît. A mesure que s’envolaient les mots irrévocables, je sentais en moi-même se terminer une vie, celle que j’avais menée dans le cadre d’une France solide et d’une indivisible armée. A quarante-neuf ans, j’entrais dans l’aventure, comme un homme que le destin jetait hors de toutes les séries.

Charles de Gaulle, « Mémoires de guerre. L’Appel », in Mémoires, Librairie Plon 1954, Editions Gallimard 2000, Bibliothèque de la Pléiade, 2008, pp. 68, 71-72, 73

10 juillet

16 juillet
La thèse doctorale d'Hannah Arendt consacrée à St Augustin, publiée en 1929, reste un de ses textes les moins connus et étudiés. Elle a été traduite en français à partir de l'original allemand en 1991 chez Tierce, repris en Payot. Par contre, la traduction anglaise en 1996 publiée aux presses de l'Université de Chicago a été établie à partir de la tentative de réédition de sa propre thèse opérée par Arendt au début des années 1960 à la demande de son éditeur américain. On sait qu'Arendt n'a pas fait aboutir ce projet mais elle y a laissé de nombreuses notes, archivées avec tous ses papiers à la Bibliothèque du Congrès de Washington, D.C. C'est ce matériau qui a été exploité par Joanna V. Scott et Judith C. Stark dans leur présentation du livre d'Arendt au public anglophone. Leur propre thèse consistait à dire qu'un fil rouge augustinien ininterrompu parcourt l'œuvre d'Arendt, depuis l'œuvre séminale consacrée à St Augustin en 1929, jusqu'à sa mort en 1975 laissant le grand opus de la Vie de l'Esprit inachevé. Rebondissant sur cette idée, le chercheur américain Stephan Kampowski a publié en 2008 une thèse doctorale (présentée à l'Institut Pontifical de Rome), dans laquelle il amplifie l'idée de ce fil rouge augustinien. Pour tout qui est un peu familier d'Arendt, il parait évident que l'inspiration de St Augustin constitue bien une des trames profondes de ses réflexions sur la philosophie de l'action et sur la condition humaine. L'intérêt de la thèse de Kampowski est de combler une lacune dans l'interprétation arendtienne, entre les sources théologiques, la philosophie de l'existence et la philosophie politique. C'est aussi la raison pour laquelle cette thèse et la reprise de l'opus d'Arendt sur le Concept d'amour chez Augustin me paraît capitale pour qui veut entreprendre une recherche sur les fondations de la liberté dans la pensée de cette grande philosophe politique du XXe siècle.
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Retour sur La Bibliothèque de la Pléiade avec ce volume épuisé (dans cette édition) du "La Fontaine II" déniché auprès d'un bouquiniste de la Galerie Bortier à Bruxelles, au terme d'une journée de vacances très appréciée en déambulations dans ma ville. A noter ceci: il s'agit d'un "Pléiade de guerre" car en effet, publié sous l'occupation en 1942 à une époque de pénuries et donc, en lieu et place de la reliure en cuir nous avons droit à une simple reliure en toile; de même, au lieu du papier Bible la production des volumes de guerre se faisait avec un papier de moindre qualité. Un "Pléiade" est témoin de son époque. Émotions. Et tout ceci me rappelle des conversations avec l'excellent Editeur et ami Rémi Ferland à Québec que je salue au passage.
28 août
Bonne pioche. Pour 5€ la première édition de Celine en Pléiade en 1962, un an après sa mort, présentée par Henri Mondor. Il faut lire la correspondance entre l'irascible Louis-Ferdinand et Gaston (Gallimard), ou avec Henri Mondor pour apprécier les péripéties de cette édition. La deuxième édition en Pléiade est due à l'éminent célinien Henri Godard, comprend 5 tomes (4 pour les romans, un pour la correspondance) et s'étale de 1981 à 2009.
Extrait de l’avant-propos d’Henri Mondor dans lequel il cite un passage de sa correspondance avec Céline (je rappelle que Mondor était également médecin, tout comme L-F Destouches):
C’est au plus bas de son isolement, de son châtiment, sans l’avoir encore rencontré, que je me sentis pris pour lui d’une compassion attendrie où la confraternité dictait le pas. Quelques excès de langage qu’il eut osés, comment accepter qu’il mourût, au fond d’une fosse, comme un rat d’égout empesté? Un médecin se devait d’en secourir un autre. Je tendis, en effet, une main au damné. “Le courage du coeur demande aussi des généraux”, en a-t-il écrit. Et il ajoutait à la fois terrorisé et résolu à survivre : “Je m’acharne ! ne serait-ce que pour aller vous voir un jour en personne ! enfin présentable, ni pendu, ni empalé, ni décapité, ni fantôme !“ Que de fois il crut entendre dans sa prison danoise le cri des sanctions à sa poursuite : “Bien piètre saltimbanque, crasseux, menteur, iconoclaste qui va l’encontre ! Outre ! mille foutres nous le bouterons ! nous le bouterons !” Mais il a ses moments d’humilité, de contrition : “Je dois vous paraître bien sensible, vétilleux. C’est-à-dire que depuis tant d’années de grands et petits malheurs humains et biologiques, on se sent devenir comme vieille fille… bibelotier… tout minuscule des douleurs et des joies.” 
Avant-propos, p. XII aux Romans de Céline, Bibliothèque de la Pléiade, 1962
1er septembre
Ingress, Parc du Cinquantenaire.
4 septembre
Dans la série des jeux de plateau et de réflexion sur la stratégie “Quatermaster General” mérite le détour. La particularité de ce jeu, dans l’univers complexe des wargames réside dans sa facilité d’utilisation et rapidité d’accès qui le met à la portée des débutants, ainsi que le niveau « grande stratégie » : on couvre en effet tous les théâtres d’opérations de la Seconde Guerre Mondiale en deux heures. La clé de la victoire et le concept autour duquel « Quatermaster » est conçu est la logistique : attention à vos lignes d’approvisionnement et aux nations-ressources !
Le jeu est uniquement basé sur la réflexion, il n’y a pas de dés. Le hasard intervient dans la répartition des cartes qui se trouvent à chaque instant dans la main du joueur. Celles-ci proposent, outre des constructions d’armées ou de flottes et des batailles, des événements, ripostes, statuts, ou cartes de guerre économique, qui contribuent aux subtilités des décisions à mettre en œuvre par chaque joueur et qui renvoient à des situations types historiques. Les possibilités d’uchronie existent mais pour avoir déjà fait quelques parties, je me rends compte que les fondamentaux « lourds » de la géopolitique s’imposent, et ceci de manière différente pour chaque nation belligérante, ce qui fait que nous « rejouons » des épisodes connus du conflit mondial (importance du contrôle de l’Ukraine, de l’Atlantique ou de la Méditerranée, guerre du Pacifique devant être menée en sauts de puce par les Etats-Unis).
Six nations s’affrontent donc en deux camps : Allemagne, Italie et Japon d’un côté, contre Royaume-Uni, Union Soviétique et Etats-Unis de l’autre. Le jeu se joue de 2 à 6 joueurs. Dans l’exemple proposé ci-dessous, je me suis fait ratiboiser par le « petit ». Fin de partie pour les Alliés dans cette simulation, victoire de l’Axe aux points. A vous les studios.
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Juger.
Arendt évite de rabattre le jugement sur la rationalité, dans un geste typique de la modernité (cfr. Chaim Perelman, Hans Kelsen) ou sur l’exercice de la volonté du juge (comment montrer alors que celle-ci n’est pas arbitraire?)
Arendt le décrit comme un “talent mystérieux de l’esprit par lequel le général, qui est toujours une construction mentale, et le particulier, toujours offert à l’expérience sensorielle, se trouvent réunis” (Vie de l’Esprit, p. 97).
8 septembre
where volatile & virtual reality become instant, collective action called 'art' -- maybe

9 septembre
Votre smartphone aujourd'hui ? Un signifiant pour d'autres signifiants. Le sujet (divisé) : réseau d'icônes pour d'autres constellations satellitaires d'icônes (points brillants dans la nuit).
11 septembre
Le dernier opus de la série des Jason Bourne avec Matt Damon, réal. Paul Greengrass vu hier, ne brille pas particulièrement par son originalité. Cela reste un film d'action moyen, bien rythmé, très prévisible, dans lequel Jason est toujours à la recherche d'éléments de son identité - et comme dans les films précédents, se trouve un peu malgré lui embarqué dans une quête où il s'agit de révéler les pratiques douteuses de la CIA. En l'occurrence, le scénario très inspiré par la logique sécuritaire post 9/11, vient à point nommé comme élément de rappel des événements qui secouèrent New York et le monde, il y a exactement quinze ans aujourd'hui - ou plutôt de ses conséquences, avec la mise en place d'une société de la surveillance globale. Le rôle des réseaux sociaux complices dans l'avènement de ce projet est mis en évidence dans le film, il s'agit même du cœur de l'intrigue, mais tombe curieusement à plat, en tout cas n'étonnera plus personne depuis que dans le monde réel nous sommes habitués à vivre avec des mouchards qui tracent nos mouvements et sont à l'écoute de nos conversations. Les scènes d'opérations conjointes menées par des équipes d'agent au coeur de centres urbains (Athènes, Berlin, Londres) et le centre de contrôle de la CIA à Langley, me semblent assez crédibles (utilisation en temps réel des caméras de surveillance, de la reconnaissance faciale, orientation des satellites d'observation et de communication); à vrai dire je doute que l'intégration des technologies en soit arrivée à ce point de sophistication et de maîtrise, mais le réalisme (relatif) est une des caractéristiques de la série Jason Bourne, comparée à d'autres séries de films d'action (je pense aux James Bond). Je précise bien “relatif”, car dans ces morceaux attendus du genre que sont les poursuites en voiture par exemple, on assisterait plutôt à une surenchère dans l’invraisemblable. Par contre, la mode actuelle qui consiste à filmer de plus en plus souvent les scènes d’action caméra à l’épaule, avec des images floues et un montage syncopé pour rendre l'expérience plus réaliste, est quelque chose dont les réalisateurs pourraient se passer, ou l’utiliser avec modération, j’en ai eu une overdose et l’effet de fatigue est garanti pour le spectateur. Matt Damon est égal à lui-même, avec un jeu sobre, concentré, constamment à la limite du point de rupture. Le rôle féminin principal est tenu par l’intéressante Alicia Vikander qui joue le rôle de l’éminence grise en cyber sécurité à la CIA, avec un personnage qui me faisait penser, mais en moins tragique, à celui incarné par Jessica Chastain dans Zero Dark Thirty (2012), film consacré à la traque de Ben Laden et les opérations noires de la CIA qui reste pour moi une excellente (et sombre) référence dans ce domaine des films hollywoodiens qui essayent de liquider le traumatisme du 11 septembre 2001. Quoi qu’il en soit, Jason Bourne est devenu dans le contexte de la guerre contre le terrorisme, un anti-héros dans lequel une partie de la conscience américaine se retrouve puisqu’il est frappé d’amnésie et que son problème n’est pas de redevenir un patriote mais de se reconstituer comme personne humaine. Je rappelle que le personnage, et la série des romans éponymes, a été créé au début des années 1980 par le romancier Robert Ludlum et que le premier film de la série, The Bourne Identity, date de 2002. Je rappelle également que dans le monde francophone, la série de bande dessinée XIII de Jean Van Hamme (au scénario) et William Vance (au dessin) est fortement inspirée par Jason Bourne (le premier album de la série, “Le jour du soleil noir” date de 1984) et que le thème de l’amnésique vengeur fait maintenant partie de la culture populaire. Je me demande néanmoins comment le personnage de Jason Bourne va évoluer, la quête de la mémoire est en permanence inachevée, mais contrairement à la série des James Bond où les acteurs se succèdent et renouvellent le personnage, toujours neuf, éternellement pareil à lui-même, Matt Damon colle à la peau de Jason et le temps joue son œuvre contre lui, sauf à imaginer dans un futur encore proche que la série se termine par la mort du héros âgé après un ultime baroud d’honneur.
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A la base du "contrat social" arendtien tel qu'il se devine à la lecture du texte "De la désobéissance civile" (in 'Du mensonge à la violence'), il y a une promesse, celle que les accords seront tenus, et une garantie, que tous les acteurs politiques jouent le jeu du droit. Sa conception dérive du modèle de John Locke, d'un contrat social horizontal plutôt que vertical par soumission à l'autorité et au monopole de la violence (Thomas Hobbes). En outre, cette maxime que les promesses seront tenues: "Pacta sunt servanda" a été inventée dans le droit romain et actualisée au XVIIIè lors de la constitution d'une nouvelle république par les révolutionnaires américains. Vivre en société dans le consentement des lois est pour Arendt ce geste d'habiter "un monde dont la réalité est garantie à chacun par la présence de tous" (Condition de l'homme moderne).
18 septembre
Ingress, Laeken
27 novembre
Jusqu'à présent je ne détecte pas encore l'Appel du Côté Obscur. Petite citation : "Mankind no longer knows what to do with itself - and consequently conjectures 'everything' in the end" (II, 6). En attendant une traduction française des "Carnets Noirs"... Fédier & Co? Sa traduction des "Beiträge" justement est illisible.
Les “Ponderings VII–XI: Black Notebooks 1938–1939” sont annoncés en traduction anglaise (par R. Rojcewitz) aux Indiana University Press, pour Mars 2017. On sait qu’il y aura en tout neuf volumes des “Schwarze Hefte” dans la Gesamtausgabe (GA). Pour le moment quatre volumes ont été publiés chez Klostermann (GA94 - 97) couvrant donc la période 1931 - 1948. Le carnet I a été perdu.
Le plan général d'édition de la Gesamtausgabe (GA) tel qu'établi par MH avant sa mort et suivi scrupuleusement par ses exécuteurs testamentaires, dont son fils Hermann, est disponible sur le site de l'éditeur Vitorio Klostermann. Il comprend 102 volumes (!) On peut voir ceux qui sont déjà publiés. La série des Schwarze Hefte comprend les neufs derniers volumes de la quatrième série et constitue la fin de toute l'œuvre, de GA94 à GA102. MH a donc souhaité que les notes et aphorismes de son Journal (car c'est bien de cela dont il s'agit) viennent clôturer ses œuvres complètes. Mais s'agit-il d'un "Journal" au sens d'un brouillon? J'ai lu quelque part que les notes des Carnets étaient recopiées d'une écriture nette (recopiées = d'un autre original?). Il y a de quoi se perdre. Et tant que les archives ne seront pas ouvertes... Voici donc le lien chez l'éditeur pour "l'œuvre officielle" du Mage de la Forêt-Noire:
 http://www.klostermann.de/epages/63574303.sf/de_DE/
29 novembre
Depuis quelques années pour la période des fêtes, Yves Senté à la plume et André Juillard au crayon, produisent un nouvel album des aventures de Blake et Mortimer, toujours “so British”. Or, cette année 2016 est un grand cru très spécial. Il s’agit du 70ème anniversaire de la création de la série dans le “Journal de Tintin”, par Edgar P. Jacobs avec l’inoubliable “Le secret de l’Espadon”, en 1946. Il fallait donc marquer un grand coup. 2016 est aussi le quatre centième anniversaire de la mort du Barde, le grand William S., mort en 1616. Le dernier album très justement intitulé “Le Testament de William S.”, rend ainsi doublement hommage au Arts de la Scène, par une magistrale mise en abîme de la vie et de l’œuvre de William S., ainsi qu’aux “opéras de papier” du très regretté Edgar P. Jacobs. Loin des machines infernales, des savants fous et des maîtres du monde, de la science-fiction la plus inquiétante et des pièges les plus diaboliques tendus à nos héros, les indestructibles Professeur Phillip Mortimer et Capitaine Francis Blake (du MI5), Yves Senté et André Juillard déploient une imagination littéraire, un jeu de piste virevoltant qui va de Londres à Londres, en passant par Venise, Vérone et Ravenne, entre le présent (très précisément daté des derniers jours d’août 1958) et le passé. C’est une comédie d’esprit et une comédie romantique à rebondissements légers, on dirait vraiment qu’il y a “beaucoup de bruit pour rien” autour d’un testament. Le Professeur Mortimer est accompagné pendant une bonne partie de l’aventure de la ravissante Elisabeth. Regardez bien (à la loupe) la dernière case de l’album. Sacré Philip Mortimer! Nous, lecteurs, sommes maintenant complices d’un secret qui vous concerne. La vie des héros est pleine de surprises. Mais que ne donnerait-on pas pour connaître un inédit de William S. n’est-ce pas?
17 décembre
Dust Bowl, South Dakota 1936
23 décembre
Très beau film de Yoram Ron : Absent God sur le philosophe Emmanuel Levinas. "Le visage de l'autre est un commandement à ne pas tuer". J'ai eu le plaisir d'assister récemment à une projection privée en présence du réalisateur et de quelques amis. La philosophie de Levinas imprégnée par l'éthique et le judaïsme est une de celles qui permettent de réconcilier le monothéisme et la pensée des Lumières (selon le mot de l'organisateur de la rencontre). Il y a une grande beauté à concevoir l'éthique à partir de cette expérience fondamentale de la rencontre entre les hommes, celle du visage de l'autre. Message à méditer en particulier pour cette période de la Nativité et des fêtes de fin d'année, que je vous souhaite d'ores et déjà chaleureuse en compagnie des visages que vous aimez.
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Ne faudrait-il pas lire Hannah Arendt comme une philosophe allemande du judaïsme, plutôt que comme philosophe juive de l'idéalisme allemand ? Ou la lire de l'une et de l'autre manière ?
Voilà plusieurs jours que je me débat avec la question des multiples significations non-exclusives - au sens de ´lectures' - d'un texte qui peut appartenir à plusieurs 'corpus', idée qui rejoint celle des contenus latents et des contenus manifestes d'un discours, mais seulement par la tangente. Quand je lis l'extrait ci-dessous tiré des "Grands courants de la mystique juive" de Gershom Scholem, j'ai l'impression qu'il parle d'Arendt .. alors qu'en fait il évoque Rabbi Siméon ben Yohai, l'auteur du Zohar. S'agit-il d'une projection de ma part ? Quelle est la part d'écoute et de "contre-transfert" qui se passe dans cette étrange "analyse" qui relie un mort et un vivant au cours de la lecture ?


 En cela, toutefois, il est à l'unisson avec une tendance profondément enracinée dans la pensée juive. Plus une idée ou une doctrine est naturellement et caractéristiquement juive, plus elle manque délibérémment de systématisation. Elle n'est pas construite comme un système logique. Même la Michna qui se rapproche de très près d'une suite ordonnée de pensées reflète ce manque de systématisation.
Gershom Scholem, Les grands courants de la mystique juive, Payot, p. 236
26 décembre
Ne pas bouger
Ou alors le moins possible car bouger fait mal
Deux stations de confort relatif : debout ou couché
Sur le côté de préférence
Assis : c'est l'inconfort immédiat
Mais debout sans marcher est malaisé
Et ne suis autorisé qu'à faire quelques pas
Se lever, prendre appui, utiliser la moindre prise
Allonger une jambe et toucher le sol
De la main tenir au mur
Quel geste avant l’autre ? Quelle horlogerie?
Alarme : la douleur qui bloque la respiration
Arrêter son mouvement mais ne pas s'arrêter tout à fait
Car agir c'est couper les fils du détonateur de la douleur
Avant qu'elle n'explose et envoie le corps dans toutes les directions
Avant que le corps ne s'agrippe au drap en train de glisser
Ne hurle
Éviter cela qui conduit au 112
Habiter son corps pour qu'il ne nous possède pas
Dans le cri
Une étincelle dans quelques neurones jaillit
De la compression radiculaire d'un nerf pincé entre deux vertèbres lombaires
Le dos, partie sacrée du corps
Que ne t'ai-je donc offert assez de bonté
Pour que d'une étincelle jaillisse une étoile de douleur
Habiter son corps, être chez soi dans la maison du corps.
30 décembre
Good Bye 2016

Mes meilleurs voeux pour 2017

Saturday, 26 November 2016

Et si pas maintenant, quand ? Arendt et Heidegger, par Emmanuel Faye

Notes pour une recension

Emmanuel Faye, Arendt et Heidegger. Extermination nazie et destruction de la pensée, Albin Michel, 2016


Les notes préliminaires à un travail de recension que l’on va trouver ci-dessous, ont constitué la base de mon intervention à l’émission radiophonique de Michel Gheude (« Et si pas maintenant, quand ? », du CCLJ (Centre Communautaire Laïc Juif David Susskind) sur Radio Judaïca (90.2 FM) à Bruxelles le 17 novembre 2016). Si vous souhaitez comparer le texte avec le podcast, celui-ci est disponible à l’adresse suivante, à partir de la minute 47’20’’ jusqu’à la fin :

Introduction


  Le livre dont nous allons parler, mérite d’être lu et commenté pour lui-même et non pas en fonction d’une prise de position à-priori « pour » ou « contre » son sujet.
  Que dit-il en substance ? Que la philosophie politique d’Hannah Arendt est influencée par la pensée de Heidegger et contribue de ce fait à la « destruction de la pensée ».
Cela peut signifier deux choses : 
D’abord une interprétation que je qualifierais de « minimaliste », qu’Heidegger et Arendt, à sa suite, participent comme premiers penseurs de la « postmodernité » à une entreprise qui consiste à dire que « la philosophie est terminée » et qu’il faut passer à son « démantèlement ». C’est l’hypothèse de la « déconstruction », concept issu de la phénoménologie du XXème siècle (on le trouve d’abord chez Husserl, repris ensuite par Heidegger) et popularisé par Jacques Derrida. Quel est le risque pour la pensée d’une « pensée de la déconstruction » poussée à ses limites ? Je crois que ce qu’E. Faye veut dire si on le suit dans ses raisonnements et si on écoute ou lit ce qu’il dit en public, est que l’esprit critique, la clarté, la rigueur dans l’expression ou le raisonnement, sont amoindris, corrodés, détruits par les « éléments de langage » d’un discours, celui d’Heidegger qui privilégie l’obscurité ou le « cryptage » des concepts, le questionnement sans fin, les énoncés «assertoriques » (A&H, 220) et les raisonnements tautologiques (A&H, 503). C’est dans ce sens-là que l’accusation de « destruction de la pensée » pèse de tout son poids critique et que l’ambition va au-delà d’Hannah Arendt, puisqu’E. Faye annonce dans son livre un prochain travail sur Giorgio Agamben (A&H, 152 n°1). 
Ce n’est pas tout. E. Faye remet non seulement en question le statut d’ « icône » d’Arendt, en tant que penseur politique majeur du XXè siècle, mais il nous présente une œuvre qui semble être exactement à l’opposé de l’interprétation courante d’Arendt. Alors que celle-ci est présentée en championne de la démocratie, de la liberté, des droits de l’homme ou du « vivre-ensemble », E. Faye défend la thèse inverse, à savoir que l’œuvre d’Arendt est profondément anti-démocratique : elle serait élitiste, conservatrice, inégalitaire, ou raciste. Sa pensée véhiculerait des contenus « fascisants » (A&H, 422) Je peux imaginer par conséquent, qu’une telle relecture d’Arendt puisse provoquer un choc. Mais, voyons de quoi il en retourne, afin que chacun puisse aller plus loin en lisant ce livre et en lisant ou relisant les textes d’Hannah Arendt s’il le souhaite.
  Il s’agit d’un ouvrage très solide sur le plan de la documentation, du sérieux de la recherche. L’auteur a pris le temps de lire attentivement toute l’œuvre d’Arendt, dans les versions originales en anglais et en allemand. Il a parcouru une bonne partie de la littérature secondaire, (i.e. la recherche spécialisée) ainsi que quelques-unes des sources utilisées par Arendt dans ses livres. Il a, par ailleurs, utilisé un matériel d’archives très éclairant, une correspondance inédite entre Hannah Arendt et Dolf Sternberger, un ami de jeunesse. Le livre de Faye présente donc toutes les garanties de « sérieux » pour la critique universitaire.
  Je vais à présent développer l’argumentation principale et expliquer rapidement comment le livre est structuré. J’émettrai ensuite quelques d’objections et remarques générales, à titre purement indicatif car, par son ampleur et le détail de ses analyses, le livre de Faye demande une réponse fouillée, voire une relecture critique point par point. Ces notes n’ont donc pour ambition que de servir d’introduction à un débat d'idées.

I. L’argumentation principale du livre et son architecture (un « fil de lecture » parmi d’autres)


E. Faye essaye donc de résoudre la contradiction suivante: comment réconcilier chez Arendt le rejet du national-socialisme, la critique du totalitarisme, avec son admiration pour Heidegger et de manière plus générale, sa disculpation des responsabilités des intellectuels allemands sous le régime nazi ? Sa thèse consiste à dire qu’elle n’est « qu’apparente » (A&H, 13), à savoir que l’interprétation arendtienne du national-socialisme et son exonération d’Heidegger sont liées car renvoient à un « tronc commun » d’idées. A partir de là, E. Faye met en place une stratégie de démonstration qui s’appuie sur plusieurs piliers :

La disculpation des intellectuels allemands sous le nazisme dès 1946, dans une recension du livre de Weinreich (Les Professeurs de Hitler).
L’interprétation de l’antisémitisme comme un phénomène européen et non plus spécifiquement allemand dans les Origines du Totalitarisme en 1951, (alors qu’Arendt avait défendu le point de vue de l’origine germanique de l’antisémitisme dans un texte de la fin de 1930, non-publié de son vivant, repris dans le recueil des Ecrits Juifs par Jerome Kohn en 2008).
L’interprétation du national-socialisme dans le contexte de la théorie fonctionnaliste du Totalitarisme (i.e. sur le plan sociologique et anthropologique : la culture formant un tout indivisible, étudier les institutions qui garantissent la continuité des représentations et les rôles et statuts des individus) où les différences entre nazisme et stalinisme sont effacées au profit d’une analyse des structures communes (les masses, la société en mouvement permanent, le rôle de l’idéologie et de la terreur comme instruments de domination, la fabrication d’hommes superflus).
Le « retournement » d’Arendt en 1949 suite à la lecture de la Lettre sur l’humanisme de Heidegger. Ce que je vous propose dans le cadre limité de cette recension est de nous focaliser sur cet élément critique car il permet de serrer au plus près le raisonnement d’E. Faye qui explique comment Arendt est passée d’une attitude critique vis-à-vis de Heidegger, jusqu’en 1946 au moins, à une adhésion intellectuelle totale, avant 1950.

Le nœud de l’argumentation tient en quatre moments, événements et textes clés :

(a)   Martin Heidegger publie la “Lettre sur l’humanisme” en 1946, en réponse à la question suivante de Jean Beaufret : « Comment redonner un sens au mot Humanisme ? » La lecture de cette œuvre provoque chez Arendt un « tournant » dans son appréciation qui était jusque-là critique de Heidegger. Ce moment-pivot dans la vie intellectuelle d’Arendt, qui semble évoluer ensuite vers une adhésion de plus en plus inconditionnelle à Heidegger, a été mis en évidence par Faye à travers la correspondance inédite entre Arendt et Sternberger entre 1949 et 1953.
Qu’y a-t-il dans cette « Lettre sur l’humanisme » qui provoque chez Arendt un tel retournement ? 
Ce qu’on trouve dans cette Lettre d’Heidegger est fort complexe. Il situe l’homme par rapport à la nouvelle pensée de l’Etre (comme Ereignis, i.e. « avènement », « événement appropriant »), et surtout, par le rejet de toutes les formes anciennes de l’humanisme d’origine anthropologique (qui définissent l’homme comme « animal raisonnable », « membre d’une communauté », « membre d’une classe sociale », « membre d’une espèce biologique » etc). La Lettre se présente comme un « pamphlet » destiné à dépasser la métaphysique depuis Platon.
Le retournement est d’autant plus marqué qu’Arendt avait publié en 1946 un article sur la philosophie de l’existence dans lequel elle s’en prenait à Heidegger, critiquant le glissement de la question « Qu’est-ce que l’homme ? » vers « Qui est l’homme », à travers sa lecture du « Soi » heideggérien dans le livre Etre et Temps (1927).  
Il y aurait en fait deux glissements : le premier mouvement d’ensemble est celui de toute la pensée de Heidegger qui, partant des concepts de catégories (l’être, l’étant, l’existence, la chose), évolue vers une philosophie fondée sur des existentiaux (dont le Dasein est le plus connu ; il s’agit du concept fondamental d’Heidegger que l’on traduit par « être-là » mais qu’Henry Corbin, le premier traducteur d’Heidegger en français en 1938, avait d’abord traduit par « réalité humaine »). Le second glissement plus problématique, c’est un point central dans l’argumentation de Faye, est celui qui part de la question d’une « nature » humaine (« Qu’est-ce que l’homme, qu’est-ce que le Dasein ?), vers la question de l’ « identité » humaine (« Qui est le Dasein » ?) – question d’autant plus dangereuse que le « Qui » finit par être englobant, par représenter le « nous » d’une communauté. Pour le dire très vite : le mouvement d’ensemble part d’une question en apparence fort abstraite et universelle : « Qu’est-ce que l’être ? » vers une question qui recouvre une conception du peuple (Volk) et une idéologie (völkisch) : « Qui sommes-nous ? » (Sous-entendu : peuple germanique).
Citons un extrait d’une lettre d’Arendt à Dolf Sternberger (du 26 août 1949, traduite in A&H, p. 317) : « Que, dans la Lettre contre l’humanisme (sic), il porte atteinte aux fondements de la pensée occidentale ne m’effraie pas non plus. A sa manière tranquillement distinguée et mesurée, Jaspers le fait aussi, lorsqu’il veut, à tout prix, faire exploser le cadre de la culture de l’Ouest. De quel côté qu’on le prenne, c’est devenu aujourd’hui une prison dont Heidegger s’évade avec violence : ce qui, comme tu le vois, n’a pas manqué de m’impressionner. »
La thèse de Faye est qu’Arendt va, à partir de ce texte, se positionner elle aussi dans cette entreprise de « déconstruction », pour ne pas dire « démolition » de la philosophie occidentale, dont elle dira par ailleurs, à maintes reprises, que « le fil de tradition a été rompu » par l’événement du totalitarisme.
(b)   Hannah Arendt revient du procès “Eichmann à Jérusalem” avec un “Rapport sur la banalité du mal” en 1963 qui l’amène à penser la « question morale » (du bien et du mal) dans de nouvelles directions, mais imprécises.
Comme on le sait, ce livre a provoqué une très vive controverse lors de sa parution à cause de deux thèses provocatrices : le jugement d’Arendt sur Eichmann comme personnage falot, « sans épaisseur », « bureaucrate » d’une machine de mort qui se contente d’exécuter des ordres et qui « ne pense pas », et puis surtout les reproches adressés à l’encontre des juifs eux-mêmes, accusés de « collaboration » dans l’organisation de la déportation (à travers les « conseils juifs »). Cette controverse s’est ranimée il y a quelques années lors de la sortie du film de Margarethe Von Trotta, il s’agit à l’évidence d’un sujet toujours très sensible, notamment dans la réception d’Arendt en Israël.
Le point à souligner dans l’argumentaire général de Faye que nous essayons ici de comprendre, est que ce livre est important pour Arendt à cause du questionnement qui ne va cesser de la préoccuper à partir de là, et dont elle ne trouvera finalement la réponse qu’à la fin de sa vie, à savoir : non pas tant la question « qu’est-ce qui nous prédispose au mal ?» que « qu’est-ce qui nous empêche de le commettre ? ». La grande question est celle de la nature du mal : mal « radical » ou « banalité » du mal, à moins que la véritable question – dont Faye ne parle pas – soit plutôt celle de la « radicalité » du Bien comme Arendt l’exprime dans une lettre à Gershom Scholem qui date de l’époque de la controverse. Citons-en un extrait :
« J’estime effectivement aujourd’hui que seul le mal est toujours extrême, mais jamais radical, qu’il n’a pas de profondeur, et pas de caractère démoniaque. S’il peut ravager le monde entier, c’est précisément parce que, tel un champignon, il se propage à sa surface. Ce qui est profond en revanche, et radical, c’est le bien – et lui seul. » (GS, 432)
Pour Faye, la « réconciliation » entre la question du mal et la responsabilité morale va se faire autour d’une redéfinition de la Pensée qui intervient à la fin de la vie d’Arendt, dans son livre posthume La vie de l’esprit, consacré à la pensée, la volonté et le jugement.
(c)    Troisième temps fort de la démonstration, le texte qu’Arendt publie en 1969 en hommage à Martin Heidegger à l’occasion de son anniversaire (repris dans “Vies politiques”) dans lequel elle construit une apologie où d’une part elle élève Heidegger au rang de « roi de la Pensée » et où d’autre part elle minimise son engagement national-socialiste en le comparant à une « escapade » (comparaison avec Platon et Denys, le tyran de Syracuse).
Il y a pourtant de l’ironie dans ce texte, il est vrai apologétique, qu’Arendt consacre à Heidegger. Pour E. Faye, c’est la mort de Karl Jaspers, qui ne comprenait plus à la fin de sa vie l’évolution intellectuelle d’Arendt, qui a levé le dernier frein à la reconnaissance pleine et entière d’Heidegger en « roi de la pensée ». E. Faye va jusqu’à dire qu’Arendt a « trahi » l’humanisme de Jaspers. Arendt dédouane Heidegger de son « escapade » en expliquant qu’il s’agirait d’une « déformation professionnelle » des philosophes lesquels seraient trop prompts à se laisser abuser par le mirage du pouvoir et d’un rôle occulte de « conseiller » du Prince. A partir de cette étape, l’argumentation est quasiment bouclée et il ne reste plus qu’à expliquer comment Arendt va réconcilier intellectuellement son adhésion à la philosophie d’Heidegger avec ses propres observations et analyses.
(d)   Enfin, l’œuvre posthume d’Arendt, « La vie de l’esprit » est construite en réponse à l’énigme de la « banalité » du mal d’Eichmann, et d’un nouveau paradigme destiné à résoudre le problème de la question morale : celui de « l’absence de pensée ». Arendt met ainsi en place un dispositif bipolaire entre « absence de pensée » (identifiée à Eichmann) et « Pensée » (identifiée à Heidegger). C’est la mise en place de ce dispositif apologétique et explicatif qui pour Faye contribue à la « destruction de la pensée ».

Je voudrais maintenant dire quelques mots de l’organisation générale du livre afin de présenter rapidement les grands thèmes par lesquels E. Faye expose sa pensée. Le livre est structuré en 4 parties :
(a)   I. HA et le national-socialisme, centré sur l’analyse des Origines du Totalitarisme et le passage d’une explication nationale de l’antisémitisme (à partir du romantisme allemand), à une idéologie « transnationale » (Affaire Dreyfus), analyse doublée d’une critique de l’hypothèse fonctionnaliste de la transformation de la société après 1918 (les « masses », l’antisémitisme comme prétexte et non comme finalité) qui a conduit en quelque sorte au génocide des juifs par accident, au gré des circonstances – ainsi que la récusation de l’égalité naturelle entre les hommes.
(b)   II. Heidegger ou la métapolitique de l’extermination dans lequel Faye explique comment la destruction de la philosophie a été « programmée » par Heidegger à partir des années 1920, avant même Etre et Temps avec le passage des catégories conceptuelles de la philosophie kantienne aux existentiaux. On y trouve également un commentaire de l’antisémitisme des Cahiers Noirs.
(c)    III. Arendt et Heidegger ou le « dynamitage » de la pensée occidentale, c’est la partie centrale du livre, la plus dense aussi, dans laquelle Faye interprète l’évolution philosophique d’Arendt « sous influence » heideggérienne avec une lecture incisive de « Condition de l’homme moderne », en traité de philosophie politique élitiste, inégalitaire en contrepoint de l’interprétation classique de Jacques Taminiaux (1992) qui présente Arendt critique vis-à-vis d’Heidegger.
(d)   Conclusions. Heidegger et Eichmann dans l’apologétique d’Arendt. Faye explique comment se met en place le dispositif « bipolaire ».
Un Epilogue, « de l’extermination nazie à la destruction de la pensée » ramasse en quelques pages chocs les idées principales du livre.

II. Commentaire sur l’approche critique de Faye avec quelques objections


 La critique méthodologique : l’œuvre d’Arendt manque de « rigueur » : elle est « rhapsodique », « non systématique », « libre dans l’usage des citations » (reproches connus et légitimes d’une critique universitaire que je qualifierais de « positiviste »). Il ne s’agirait de chercher dans l’œuvre d’Arendt que les éléments les plus facilement réfutables : à savoir, le manque de rigueur historique et / ou philologique, la facilité avec laquelle elle jette des idées sans les approfondir voire sans les expliciter. Cette critique est fondée mais elle est exclusive. N’y aurait-il donc aucune autre manière légitime de « penser », d’écrire ou de prétendre « faire de la philosophie » ? Citons Arendt dans ce passage de « Compréhension et politique » (in La nature du totalitarisme, p.48) : « C’est seulement lorsque quelque chose d’irréversible s’est produit que nous pouvons (…) tenter d’en retrouver à rebours l’histoire. L’événement éclaire son propre passé, il ne saurait en être déduit ». Cela permet de donner du sens à l’histoire à partir d’une situation présente, dans la « crise » ou d’après la « crise ». La philosophie est beaucoup trop large et diversifiée pour être réduite à un seul type de validation. La critique méthodologique de Faye débouche donc à mes yeux sur l’objection du réductionnisme. (A&H, note de la page 410, 413 - Saul Friedlander). Hannah Arendt nous aide à penser les crises ou « la Crise » (comme nouveau « paradigme » historique) ; d’autres raisonnements, plus inductifs, plus centrés sur « l’événement » et sa signification sont nécessaires. La méthode hypothético-déductive des sciences exactes importée en philosophie est une idéalisation illusoire (à moins de considérer que la seule manière légitime de « faire » de la philosophie aujourd’hui revient à travailler exclusivement sur les preuves formelles (logique) et de rabattre tous les concepts sur l’analyse du langage, i.e. la philosophie analytique). Cela dit, attention, lorsque la méthode d’Arendt conduit à des erreurs d’interprétation aussi importantes que celles concernant l’intentionnalité exterminatrice de l’antisémitisme nazi, il faut s’en tenir aux faits et non à la manière de les raconter. Je force le trait entre « philosophie continentale d’inspiration phénoménologique » et « philosophie anglo-saxonne analytique » car il y a place pour d’autres écoles de pensée, fondées sur Descartes ou Kant par exemple.

·       La critique des sources « conservatrices » ou nazies (Carl Schmitt) dans la pensée d’Arendt : il s’agit de montrer que Origines du Totalitarisme est un livre qui doit plus à la tradition « historiciste » allemande qu’à l’histoire ou à la philosophie (le modèle cité est Oswald Spengler, Le déclin de l’Occident). C’est une nouvelle appréciation intéressante du contexte intellectuel dans lequel Arendt puise sa réflexion. Cette vision débouche sur un portrait d’Arendt en « réactionnaire », opposée à l’universalité des droits de l’homme (j’y reviendrai) et « raciste » (favorable à une conception inégalitaire des peuples ou des cultures). L’analyse rétrospective des sources opérée par E. Faye débouche sur l’objection de « classification » de la pensée politique d’Arendt qui refuse pourtant d’être cataloguée (a) comme une « philosophe » mais une spécialiste de la pensée politique », (b) comme de droite ou de gauche. Si on veut la lire sérieusement, la prendre au mot, il faut donc accorder du crédit à ce qu’elle dit ou écrit y compris sur le plan du positionnement politique. Mon commentaire des sources est qu’il y a objection d’une lecture partisane de l’œuvre d’Arendt chez E. Faye, qui est tirée trop « à droite », c'est-à-dire d'une approche critique dirigée - ce qui ne réduit évidemment pas la pertinence quant à l'interprétation des sources examinées.

·       La critique de l’influence (exclusive) de MH. La question des influences est uniquement abordée sous le prisme de Martin Heidegger. Qu’en est-il de l’influence de la pensée de Jaspers ? Qu’en est-il du rapport d’Arendt à la tradition ? (elle lit Platon, Aristote, St-Augustin, Kant, Montesquieu, Marx, Tocqueville, Machiavel). Même si l’influence de MH est importante, cela justifie-t-il de porter une accusation telle qu’Arendt a contribué à « détruire la pensée » ? Le jugement d’E. Faye est très sévère. A travers la sélection des sources et des citations, Faye construit un portrait cohérent d’Arendt en « conservatrice », « raciste », « élitiste », portrait d'autant plus renforcé qu'il est encadré par le commentaire plus général concernant Heidegger (voir plus bas). Mais est-ce le seul portrait possible ? Mon commentaire ici est celui de l’objection de l’unicité (ou de l’univocité) de la thèse (au détriment de l’ouverture sur la pluralité des interprétations). Une conséquence de cette objection est aussi de dénier à Arendt la possibilité de développer une pensée personnelle.

·       En résumé, les « objections » que j’adresse au livre de Faye renvoient à la perspective critique cohérente et légitime qui est la sienne. Je prétends simplement que l’on peut lire Arendt avec d’autres hypothèses, d’autres filtres méthodologiques, d’autres analyses des sources et des influences, avec tout autant de cohérence et de légitimité. J’invite de toute manière les spécialistes à prendre connaissance du livre d’E. Faye et à le considérer avec sérieux et les personnes intéressées par le débat à lire ou relire Hannah Arendt.


Un exemple de débat : la controverse autour des Droits de l’Homme

·       La question des droits de l’homme. Analyses en contrepoint de : Justine Lacroix et J-Y Pranchère, 2016 ; V. Lefebve, 2016 (voir Bibliographie).
La charge critique d’E. Faye est tout entière basée sur la réduction des thèses d’Arendt sur celles d’Edmund Burke (Réflexions sur la Révolution en France, 1790 – rééd. Les Belles Lettres, 2016) et sur l’interprétation exclusive des « droits de l’homme » comme droits naturels.
Or, on peut lire Arendt dans une autre perspective : le passage d’une conception naturaliste et prépolitique des droits de l’homme (le modèle que Faye défend) à une conception politique dans laquelle les droits ne sont plus conçus comme les fondements de la politique mais comme les produits de cette dernière (i.e. dans le langage arendtien : de l’action).
A&H p. 113-124. Ralliement d’Arendt aux thèses de Burke, récusation des droits naturels et de la « nature humaine ». L’humanité ne constitue plus pour elle une « idée régulatrice » (au sens kantien, i.e. Une idée régulatrice sert à mettre de l'unité dans les connaissances particulières et à rapprocher la règle de l'universalité. (CRP III. 429)), mais un fait. Opposition des droits de l’homme (abstraits) et du citoyen (membre d’une communauté politique). Arendt refuse de considérer que « l’humanité est en chacun » dans l’universalité de la déclaration des Droits de l’Homme.
Lacroix et Pranchère. Le « droit d’avoir des droits » d’Arendt : appartenir à une communauté. Comment garantir les droits de ceux qui ne sont plus membres d’une communauté ?
Arendt lie les droits de l’homme au cadre préalable de l’Etat-Nation mais cela ne prouve pas que la « victoire » de Burke constitue le dernier mot en la matière. Ce serait plutôt une victoire par défaut (voir Arendt, OT, p. 512).
Les droits sont ceux d’un citoyen libre et non d’un être naturel. Le « droit d’avoir des droits » est l’esquisse d’une citoyenneté cosmopolitique au delà de l’Etat-Nation, dans un « monde » (au sens universel et non pas « communautaire ») composé d’ « égaux » qui se reconnaissent comme tels à travers l’action politique. C’est un droit à l’humanité, car pour Arendt l’égalité n’est pas donnée mais se construit et se gagne à travers les luttes politiques.


Et Heidegger ?

Il va de soi que la démonstration d’E. Faye repose sur une prémisse fondamentale, à savoir les thèses concernant Heidegger. Que l’on y adhère ou pas, son livre peut être lu pour l’intérêt que l’on porte à Hannah Arendt, mais il y a une difficulté : on ne peut pas comprendre la charge contre Arendt si on n’accepte pas, fut-ce à titre provisoire, les thèses contre Heidegger, qui sont je le rappelle les suivantes : Heidegger a introduit le nazisme dans la philosophie sous le couvert d’une pensée originaire de l’être, d’un « autre commencement », racial, germanique ; qu’il a justifié « ontologiquement » (i.e. par « l’histoire de l’Etre ») l’antisémitisme y compris dans sa dimension exterminatrice (et « auto-exterminatrice » en référence à la théorie de Heidegger sur la Technique). Si donc, on suit, le temps de la lecture, le raisonnement d’E. Faye, il faut je crois éviter de tomber dans la simplification :
·                renvoyer du même mouvement Heidegger et Arendt dans les limbes de la pensée car une « philosophie nazie » ou influencée par des éléments issus de l'idéologie nationale-socialiste est une contradiction dans les termes ; par conséquent Arendt devrait être déconsidérée comme philosophe
·                ou bien, approuver les thèses d’E. Faye sur Heidegger mais les rejeter en ce qui concerne Arendt pour « sauver » cette dernière, donc les renvoyer « dos-à-dos » pour maintenir une forme de « distance » critique (c’est la thèse de Jacques Taminiaux en 1992 mais E. Faye démonte cette lecture, qui n’est d’après lui plus tenable à partir du moment où c’est l’ensemble du parcours intellectuel d’Arendt qui est pris en compte).
·                On peut aussi considérer qu’E. Faye a faux sur toute la ligne, refermer le livre et en rester là, position symétrique de la première et qui rend plus difficile la possibilité de discussion (validation, réfutation).
Enfin, position neutre, considérer qu’Heidegger et / ou Arendt méritent toujours d’être lus pour eux-mêmes et considérer les hypothèses « à charge » ou « à décharge » comme des questions nouvelles destinées à nous aider à progresser dans notre  compréhension critique et ouverte d’un héritage, qui existe bel et bien, dont la réception est abondante et qui pour le meilleur et pour le pire entre en forte résonance avec l’époque dans laquelle nous vivons.

En conclusion (provisoire)

Personnellement, je reste prudent quant aux généralisations des conclusions d’E. Faye concernant Arendt. Il y a une visée de son travail entrepris depuis des années sur laquelle j'aimerais qu’un jour il puisse s’exprimer. Quelle est sa conception (positive) de la philosophie ? Quels sont les antidotes à la destruction de la pensée? Est-ce qu’il va trop loin dans la critique de la « pensée de la déconstruction » ?


Pour aller plus loin, quelques éléments bibliographiques 

          Les textes principaux d’Hannah Arendt sont tous disponibles dans des éditions de poche. Nous citerons principalement Origines du Totalitarisme (Gallimard, coll. Quarto, 2002) qui est l’édition de référence rassemblant les trois parties du livre ainsi qu’Eichmann à Jérusalem. Autre livre important analysé par E. Faye, Condition de l’homme moderne (Presses Pocket). Pour le lecteur pressé, s’il fallait ne recommander qu’un seul texte d’Arendt, je citerais celui sur la Responsabilité morale (disponible en format très léger chez Rivages Poche).

         Nous avons cité la Lettre sur l’humanisme d’Heidegger (in Questions III, Gallimard, coll. Tel).

      Plus généralement, sur les thèses « contre Heidegger », on pourra évidemment consulter : E. Faye, L’introduction du nazisme dans la philosophie. Autour des séminaires inédits de 1933-1935, Livre de Poche 2007 (2è éd.) et l’ouvrage collectif, E. Faye et al., Heidegger, le sol, la communauté, la race, Beauchesne 2014. Il y a déjà toute une littérature abondante autour de la controverse. A titre d’exemple, la réponse « pour Heidegger / contre E. Faye » de François Fédier et al., Heidegger à plus forte raison, Fayard 2007. Mais tout ce dossier évolue rapidement depuis la publication des Carnets Noirs, pas encore traduits en français.

      Sur la question des droits de l’homme, Vincent Lefebve, Politique des limites, limites de la politique. La place du droit dans la pensée d’Hannah Arendt, Editions de l’Université de Bruxelles, 2016 et Justine Lacroix / Jean-Yves Pranchère, Le procès des droits de l’homme. Généalogie du scepticisme démocratique, Seuil, 2016.

    Sur une autre approche critique de l’héritage d’Heidegger (en anglais) : Richard Wolin Heidegger’s Children. Hannah Arendt, Karl Löwith, Hans Jonas and Herbert Marcuse, Princeton University Press, 2001

    Sur la question de la généalogie intellectuelle du nazisme, un très bon livre récent d’un historien, Jean-Louis Vullierme, Miroir de l’Occident. Le nazisme et la civilisation occidentale, Ed. du Toucan, 2014

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Christo Datso
Université Libre de Bruxelles[1]
(22 novembre 2016)



[1] Cette recension est entreprise à titre purement personnel et n’engage en rien l’Université à laquelle je suis affilié pour mon travail de doctorat qui porte sur Hannah Arendt. Je remercie à l’avance les lecteurs de mon blog qui auraient l’amabilité de me faire parvenir leurs observations concernant ces quelques notes.


Un fil de lecture de l'ouvrage d'Emmanuel Faye "Arendt et Heidegger"