Monday, 29 February 2016

Borgès, Averroès et quelques autres ... (I)

Sur un texte de Borgès, à propos d’Averroès, d’Aristote et de la tragédie grecque…

  J'ai entendu parler récemment de la « question de la tragédie grecque et de l’Islam », ou plus précisément, du fait que celle-ci, et le théâtre en général, avaient été absents des traductions d'oeuvres de l'antiquité grecque vers le syriaque et l'arabe. Cette ignorance de la tragédie aurait eu des effets sur la reconnaissance des droits et des libertés individuels, au sein des sociétés islamiques elles-mêmes au cours de leur histoire[i].
  Il s'agit d'une hypothèse audacieuse que je ne commenterai pas directement ici. Je me contenterai, pour le moment, d'évoquer une mise en situation, des premières associations d'idées que cette hypothèse suscita chez moi.
  Cette affirmation me rappela un texte où l’auteur commentait un conte de Borgès : « La Quête d’Averroès ». Je cherchai d’abord ce fragment dans l’Entretien Infini de Maurice Blanchot, qui s’était imposé à mon souvenir pour je ne sais quelle raison, en épuisai rapidement le début sans trouver cette citation (car j’étais persuadé que c’était au début de ce gros livre que l’auteur avait évoqué le grand philosophe arabe à travers Borgès), puis me souvint que ce n’était pas Blanchot mais Pierre Bouretz qui en était l’auteur, car en effet la mention du conte de Borgès tiré du recueil L’Aleph, figurait bien au début de son livre Qu’est-ce que philosopher ?, livre consacré au commentaire des journaux d’Hannah Arendt, ainsi qu’à l’exercice de la philosophie au quotidien.
  J’avais lu les contes de l’Aleph dans ma jeunesse et ne me souvenait plus de « La Quête d’Averroès », pas plus que du conte qui le précède dans le recueil, « Deutsche Requiem », sur lequel je reviendrai à la fin de cette note.
  Après avoir lu deux fois de suite « La Quête d’Averroès », je relevai deux citations[ii], en me promettant de les méditer, compulsai mon exemplaire d’Henry Corbin, à la recherche de quelque vérité profonde sur la philosophie islamique[iii], lu l’introduction au texte d’Averroès intitulé Le Discours décisif, ainsi que les premiers paragraphes de celui-ci, pour admettre que je n’étais pas plus avancé qu’au début sur le sens philosophique de cette énigme historique : que se serait-il passé si la tragédie grecque avait été révélée à Averroès ?
 
 (à suivre)




[i] Lors du séminaire de philosophie politique de Richard Miller, Les fondements de la société européenne, Centre Jean Gol, Bruxelles, séance d'introduction du 20 février 2016. Il s’agissait de rappeler la thèse défendue d’abord par Abdelwahab Meddeb, La maladie de l’Islam, Paris, Points Seuil, 2008, reprise ensuite avec André Glucksmann, Nicole Bacharan et Abdelwahab Meddeb, La plus belle histoire de la liberté, Paris, Points Seuil, 2011, selon laquelle ce qui a manqué à la philosophie de l’Islam pour fonder le concept d’individu (auquel sont attachés des droits et des libertés), est l’ignorance où elle fut tenue des œuvres du théâtre grec, en particulier de la tragédie, résultant de l’interdiction prononcée par le Calife Al-Mamun en 833 de traduire la littérature grecque. Des siècles plus tard, lors des étapes finales du Translatio Studiorum, la migration des textes de l’antiquité grecque vers l’Occident chrétien, le grand Averroès à Cordoue, s’interrogeait sur le sens des mots tragoedia et comoedia, en traduisant La Poétique d’Aristote. La thèse de la tragédie, et de son lien avec l’élément fondateur de la civilisation européenne, la reconnaissance de l’individu, a été ensuite développée lors de la séance du 27 février.
[ii] Dans l’extrait suivant, Averroès, au terme d’une journée de travail pendant laquelle il a buté sur le sens des termes de tragoedia et de comoedia dans La Poétique d’Aristote, rejoint des amis à dîner chez le coraniste Farach, parmi lesquels un voyageur du nom d’Aboulkassim revenu de l’Empire de Sin (la Chine) raconte ses voyages. La conversation roule sur des sujets merveilleux, puis les convives en arrivent à parler de l’écriture sacrée. Le narrateur rapporte que : « Un autre invité nia avec indignation que l’écriture fût un art, puisque l’Original du Coran – La Mère du Livre – antérieur à la Création, est conservé au ciel. ». Il poursuit ensuite en passant à Farach : « [Il] (Farach) exposa longuement la doctrine orthodoxe. Le Coran (dit-il) est un des attributs de Dieu, comme sa piété ; on le copie en un livre, on le prononce avec la langue, on s’en souvient avec le cœur : l’idiome, les signes et l’écriture sont l’œuvre des hommes, mais le Coran est irrévocable et éternel. Averroès qui avait commenté La République, aurait put dire que La Mère du Livre est quelque chose comme son modèle platonicien. », Jorge Luis Borges, « La Quête d’Averroès », Œuvre Complètes I, Bibliothèque de la Pléiade.
[iii] Duquel je relevai ceci, non sans quelque rapport avec le conte de Borgès : « La conscience religieuse de l’Islam est centrée non pas sur un fait de l’histoire, mais sur un fait de la métahistoire (ce qui veut dire non pas post-historique, mais trans-historique). Ce fait primordial, antérieur au temps de notre histoire empirique, c’est l’interrogation divine posée aux Esprits des humains préexistant au monde terrestre : « Ne suis-je pas votre Seigneur ? » (Qorân, 7/171). L’acclamation d’allégresse qui répondit à cette question conclut un pacte éternel de fidélité, et c’est la fidélité à ce pacte que, de période en période, sont venus rappeler aux hommes tous les prophètes ; leur succession forme le « cycle de la prophétie ». De ce qu’ont énoncé les prophètes, résulte la lettre des religions positives : la Loi divine, la shari’at. La question est alors celle-ci : y a-t-il à en rester à cette apparence littérale ? (Les philosophes n’auraient alors plus rien à faire ici.) Ou bien s’agit-il de comprendre le sens vrai, le sens spirituel, la haqîqat ?», Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique, Gallimard, 1986, p. 24

Averroës (Ibn Rushd)(Detail from 'Triunfo de Santo Tomás de Aquino' by Andrea Bonaiuto c. 1368)

Thursday, 11 February 2016

Belgique imaginaire

Questionnaire de Marc Bailly, éditeur de l’anthologie, La Belgique imaginaire, Louvain-la-Neuve, Editions Academia, 2016, tome 1.
(Les tomes 2 et en 3 sont en préparation pour cette année)

  Marc nous a demandé de répondre à 3 questions, dans le but de « rédiger un petit article de présentation de la Belgique Imaginaire, tome 1 ». Je choisi d’y répondre en public, sur cette page. Ayant participé à l’aventure de cette anthologie, il ne me revient pas d’en faire un compte-rendu ; par contre, l’occasion m’est donnée de faire un peu de publicité pour cet ouvrage auquel je souhaite un bon succès, et de m’expliquer sur le sens de ma contribution.



1. Pourquoi écrivez-vous de l'Imaginaire?

 Pourquoi écrire ? Pour un surcroit de sens je suppose.

 Je ne sais pas si j’écris de « l’Imaginaire » (voir réponse à la question suivante : mais c’est quoi alors, ce dont on parle ici ?), ni même si j’écris, tout court. En fait, ce « je » n’est-il pas lui-même le premier sujet et objet de fiction ? Tout part de là. Mes textes rares en témoignent, ce sont des affrontements de doubles, d’images spéculaires, de fantômes, de dualités reconstruites, et cela, j’ignore d’où cela vient, pourquoi cela s’impose à moi lorsque « je » écris ; peut-être qu’identifié ce fantôme va disparaître à jamais, je ne sais pas, je vous rendrai compte après avoir écrit mon prochain texte de fiction.


2. L'Imaginaire belge se différencie-t-il de l'Imaginaire en général?

  L’Imaginaire (avec un grand « I ») n’est pas la propriété d’une faction (linguistique, nationale, religieuse, culturelle) : par contre, force est de reconnaître l’infinie pluralité des imaginaires (minuscules) que l’on peut décliner à l’envi selon les critères de différenciation qu’il nous plaira d’énumérer. Au final, on s’en doute, il y aura autant d’imaginaires que d’être imaginants ou imaginatifs, producteurs « d’images », parfois de représentations sans image. Mais cela ne nous avance pas beaucoup ; sinon pour admettre d’emblée l’irréductibilité de l’Imaginaire à une définition unique. Encore, faudrait-il au minimum mettre en relation cette « instance imaginaire » qu’est l’Imaginaire, avec d’autres instances : les institutions symboliques (du langage, de la politique, des codes sociaux etc.), voire d’autres instances plus mystérieuses dans lesquelles « la réalité se perd », comme dans un trou noir : trous littéralement, bords de néants, vides actifs ou aspirants, ce que d’aucuns nomment « le réel » ou « l’Etre » ou « le phénomène ».

  Soit : Imaginaire, quand tu nous tiens, tu nous forces à t’instituer au rang premier de « quelque chose » qui par la violence d’une représentation, force, limite, fixe, un sens, une pluralité de sens, dans une image, une forme, une convention… Et c’est à partir de là me semble-t-il que l’on peut commencer à penser l’essence de l’Imaginaire, à partir de son arraisonnement par une force « technique », c’est-à-dire un « art » (la vieille opposition aristotélicienne de l’art et de la nature), et donc des règles, des conventions, des éléments convenus, partagés au sein d’une communauté (de lecteurs, de spectateurs). La science-fiction, et les dites « littératures de l’Imaginaire » constituent des terrains d’élection, je dirais quasi expérimentaux, au sens que l’on donne à ce terme dans les sciences de la nature : isoler un phénomène, identifier les variables qui déterminent son comportement, en isoler quelques-unes, les manipuler de manière contrôlée afin d’en observer les résultats – ce processus expérimental est ce qui me paraît être à l’œuvre d’une façon tout à fait remarquable dans les « genres » dits « populaires », dans lesquels la représentation fonctionne avec des formats qui varient, que l’on fait varier, sur lesquels on s’amuse à produire des variations. Variations sur un thème : c’est le procédé technique par excellence des genres de l’Imaginaire. Alors, oui, dans cette perspective quasi-expérimentale, scientifique (au sens où l’art est une forme d’expression technique très élaborée, conscient de lui-même et de ses procédés), l’Imaginaire belge existe bel et bien ! Quant à le caractériser, je ne m’aventurerai pas à le faire, pour plusieurs raisons : primo, il existe d’excellentes études sur le sujet [1] ; secundo,  je risquerais de tomber immédiatement dans les clichés d’usage : « terres de brumes, mystère, inquiétante étrangeté, fantastique du quotidien, réalisme magique etc. » ; autant de qualificatifs ou d’attributs d’un hypothétique objet : « Imaginaire belge », qui fonctionnent pour autant qu’ils soient partagés par une communauté de producteurs d’imaginaire lesquels s’amuseront à en explorer les contours, les variations thématiques ou stylistiques.

  Cela dit, cet Imaginaire existe, je l’ai rencontré. Ce fut même une claque. Et pas en littérature, mais au cinéma, avec deux films remarquables : Un soir, un train réalisé par André Delvaux en 1968 avec Yves Montand et Anouk Aimée dans les rôles principaux, d’après la nouvelle fantastique De trein der traagheid, (1950), de l’écrivain belge Johan Daisne (écrivain flamand), et Les lèvres rouges, d’Harry Kümel, réalisé en 1971, avec Delphine Seyrig dans le rôle de l’inoubliable Comtesse Báthory. En bandes dessinées aussi, le filon de l’Imaginaire belge est riche, fleuve même, torrent ! Et en littérature ? Hé bien ! Avant les Maeterlinck (un peu), Jean Ray (moyennement), Jacques Sternberg (beaucoup…) et autres (pas du tout), c’est avec le grand écrivain Charles de Coster et ce chef-d’œuvre de la littérature universelle qu’est La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867), que j’ai découvert les qualités vibratoires, subtiles, atmosphériques, et truculentes, de « l’Imaginaire belge », dans ce « roman national » décalé, s’il en fut. Plus tard, ce fut Gaston Compère, grand écrivain d’imaginaires multiples, d’inspiration romantique, styliste accompli mais souvent obscur, musicien, fin lettré, un peu perdu dans la seconde moitié du vingtième siècle, et que j’eus la chance d’avoir comme professeur de français lors de mes études secondaires à l’Athénée Royal d’Ixelles, qui m’a donné le goût des lettres, et du fantastique en particulier. Comme il ne suivait pas à en toute rigueur le programme d’histoire de la littérature française du fameux Lagarde & Michard, et qu’il nous encourageait à prendre des chemins de traverse pour y découvrir à notre façon le plaisir de lire, ou d’écrire, c’est plus par le biais des « mauvais genres » que j’entrai dans mes imaginaires : Bob Morane, Georges Langelaan avec les Nouvelles de l’Anti-Monde, (Marabout, 1966), de l’excellente science-fiction spéculative, Simenon, et puis Edgar Allan Poe, Dino Buzzati, Franz Kafka… Il me semble qu’ayant atteint l’âge de seize ans, j’étais déjà tout (dé)formé et prêt pour un « saut quantique » dans la science-fiction américaine de l’âge d’or. Ce que je fis, avec enthousiasme, et cette passion m’a tenue longtemps. En suis-je sorti ? Oui, mais à regret, comme un adieu à l’enfance, à la jeunesse.

  Alors, l’Imaginaire belge, c’est quoi pour vous, c’est quoi pour moi ? Ce mélange du sérieux et du grotesque, de l’amer et du doux, la cohérence d’une académie (forcément imaginaire) des lettres, où les romans populaires siègent à côté de Dante ou d’Homère (ce qui, si on y regarde bien, si on prend le temps de les analyser comme il faut, appartiennent en esprit, sinon en droit ou en fait, aux « romans… d’Imaginaire belge » !)


3. Quel est pour vous Votre Imaginaire?

  Je voudrais juste pouvoir écrire un peu de tout, pas grand-chose, mais en grand, avec des couleurs et des sons, et beaucoup de silence aussi. Si c’était possible d’écrire un roman qui ne raconte rien, sans personnages, ou alors muets, et qui dise tout du monde, de la pensée, d’où on vient, où on va, ce genre de choses, alors oui, peut-être ce serait le mien.

  Mais à cette question aussi, si elle appelle une réponse dont les tropes soient convenus, je répondrais que les histoires décalées, même de très peu, imperceptiblement, à la limite de la netteté, sont celles qui m’attirent le plus, et que si j’arrive à y mettre des vaisseaux spatiaux, des technologies, du futur, de la machinerie sociale, tout en y préservant en même temps leur qualité de fausse familiarité, alors j’estime que j’aurais peut-être abouti à quelque chose.






[1] Dominique Warfa, Une brève histoire de la science-fiction belge francophone et autres essais, BeBooks, 2015. Voir également : Bruno Peeters, « La Belgique imaginée », in La Belgique imaginaire, tome 1, (Marc Bailly, éd.), LLN, Ed. Academia, 2016. Je suis sûr qu’en cherchant bien, on trouvera plein d’infos intéressantes dans les perles dénichées par Bernard Goorden qui publie depuis longtemps le fanzine Ides et Autres, maintenant en ligne : http://www.idesetautres.be/?p=ides


Quelques images de mon imaginaire "belge"

Yves Montand, dans "Un soir, un train" (1968), film du cinéaste belge André Delvaux, tiré d'une nouvelle de l'écrivain belge Johan Daisne

Charles De Coster (1827-1879), écrivain belge auteur d'un roman picaresque consacré au personnage légendaire de 'Thyl l'Espiègle" dans les Pays-Bas espagnols en pleine révolte. "Les cendres (de Claes) battent sur mon coeur"

Gaston Compère (1924-2008), grand écrivain belge, auteur de romans et contes fantastiques, et de cette "auto-biographie" imaginée de Charles, Duc de Bourgogne, un de ses meilleurs livres (1985), exemple abouti du "baroque" en littérature

Georges Langelaan (1908-1972), écrivain franco-britannique publié dans la regrettée collection Marabout, maison belge s'il en fut une qui propulsa plusieurs générations de gamins en culottes courtes dans les terres du fantastique et de la science-fiction

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