Monday, 28 March 2016

Journal philosophique

Journal philosophique

  Je nettoyais ma table de travail. Des miettes traînaient sur le vieux bois solide qui a servi plusieurs générations. Il commence à se fendre. Les anciens et les jeunes s’y sont succédés pour y faire la cuisine, y manger, parler, s’engueuler, raconter, écrire, jouer, s’enivrer, lire, étudier, faire l’amour peut-être, faire des choses dans tous les cas et les défaire aussi. Ces miettes, je les ai poussées délicatement sur le coin de table comme je fais toujours, parfois je n’arrive pas à les rattraper, certaines trop petites tombent dans les interstices du chêne, je fais tomber les autres dans ma main puis je les jette dans l’évier.
  Les annotations et citations qui suivent sont des miettes que je vous offre. Je les ai rassemblées depuis le 4 juillet 2013 jusqu’à hier. Les trois premières sont isolées à un an d’intervalle l’une de l’autre. Il n’y a pas de justification au choix de la date ni à leur sélection qui ne concerne qu’une partie des restes mais toutes ont vu le jour sur le mur d’un réseau comme autant d’éphémères, avant de retourner au néant. Alors pourquoi ? Toutes les miettes du monde ne feraient pas un solide repas sauf à imaginer que le temps se déroule à l’envers, comme dans ces films où la bande était remontée dans l’autre sens (le coup du vase en morceaux qui rebondit sur la table et recolle ses fragments, quelque chose que tout le monde a déjà vu, je suppose). Il n’y a pas d’explication.


All that we see or seem
Is but a dream within a dream.


Is all that we see or seem
But a dream within a dream?

-- Edgar Allan Poe





4 juillet 2013
  L'homme à tort de se plaindre de son sort, de ce que faible et enfermé dans les limites d'une brève existence, il dépende plus du hasard que du mérite.
Pour peu qu'on y réfléchisse on verra au contraire, qu'il n'est rien de plus grand, rien de plus noble que l'homme; et que s'il manque quelque chose à sa nature, c'est moins la force et le temps que l'art de s'en servir.

-- Salluste, « Guerre de Jugurtha » (début du chapitre I), Historiens Romains - Historiens de la République I, trad. de Gérard Walter, Pléiade, 1968


18 septembre
Je me suis faite belle
pour qu'on remarque
la moelle de mes os,
survivante d'un récit
qu'on ne raconte pas.

-- Joséphine Bacon, Bâtons à message, Mémoire d'Encrier, Montréal, 2001 (texte bilingue français - innu)


14 juillet 2014
Walking on the edge of randomness
  Fixing market failures in neoclassical economics is seen as a regulator's job: providing incentives for good behavior or punishing rates for not complying with the rules. Instead of calling the "man-in-the-middle" of the transaction, i.e. the State's taxation weapons of market disruptions, why not create new markets to fix other's failures? This is called passing risks to insurers against premiums. But for how long is this logical regression chain working up? Up to the limits of re-insurers and so forth. Nobody is to blame because it is too human not incurring the full cost of a decision. So, risks and externalities are piling up and up in the system. As it becomes more complex so does its opacity. Then, the fly of an insect or the fall of a meteor might cause disruption. Only God knows about certainties coming out of probabilities.


9 juillet 2015
  Si la durée d'une vie humaine était connue à l'avance, si nous connaissions la date exacte de notre départ, nous pourrions aussi bien célébrer nos anniversaires de sortie du monde, que ceux de notre venue au monde; nous pourrions même fêter les deux (sauf pour les malchanceux dont les deux dates coïncideraient: 1 chance sur 365).
  Choisirions-nous de célébrer notre natalité? Mais avec le temps, cette célébration deviendrait de plus en plus celle de notre décrépitude, nous éloignant du point zéro. Choisirions-nous de célébrer notre mort? Mais avec le temps, cette célébration deviendrait de plus en plus celle de notre rajeunissement, nous rapprochant du point zéro à l'autre extrémité de notre temps. Dans les deux cas nous prouverions que nous sommes pleinement vivant.
  Ce n'est qu'une fable: nous ne sommes certains que de notre venue au monde. Avec chaque être humain qui vient au monde, le monde jaillit de neuf, chacun d'entre nous est un commencement. Le temps est ouvert sur l'indéterminé de notre départ; s'il n'en était pas ainsi nous perdrions notre liberté. Demain est vraiment un autre jour: peut-être celui du départ. Demain est une promesse ouverte, toujours un cadeau du temps. Voila pourquoi chaque jour qui passe est constamment, pour chacun d'entre nous, celui de notre renaissance, entre natalité et départ, certain et inconnu à la fois.
  Même si j'ignore de quoi demain sera fait, ma liberté m'enjoint d'être toujours en projet.


17 juillet
  Is the Singularity near? I don't think so. But Titan is the fastest supercomputer in operation since 2013, running at the decent speed of 20 petaflops (20*10exp15 floating-point calculations per second). According to the estimations from Ray Kurzweil, the Singularity event will happen in 2049. This is indeed futurology. Kurtzweil has made a big publicity around the concept of Singularity although it is John Von Neumann, the famous mathematician father of Computer Science, who invented it back in 1950. It became part of popular culture from 1993 and an article thanks to Vernor Vinge, scientist and science fiction writer. Now the Singularity became almost mainstream concept and it is part of the larger trend of what is called Trans-humanism.


26 juillet
  Property is to own something in the world, people are related to it; it becomes associated with who we are. It makes us separating and connecting to the world.
  Moving from a property owning regime to a wealth owning regime has consequences, it creates a process of accumulation.
  Property is inconsistent with un-ending labor, and is replaced by wealth, as social men replace humans. Marx follows Darwin’s idea of natural evolution. Processes follow the same idea of a socialized emergence that is neither private nor public or political.
  We are the animal laborans.
  What do you do with your free time?
  Hobbies, all activities help ‘passing the time’ by providing fun. When do we engage in something 'serious', such as creating a piece of lasting work, engaging in action?
  The common world is increasingly lost; we live in worldliness.
  Everyone becomes a laborer: presidents, academics, we all keep the economy growing.
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Verbatim Roger Berkowitz, Virtual Reading Group on Hannah Arendt "The Human Condition" (chapter 15).
Extrait de la retranscription de mes notes.


28 juillet
  Varoufakis s'explique dans le FT sur le plan B d'une mise en place d'un système parallèle de paiements, (qui n'a pas vu le jour), et dont certains détails ont été révélés dans la presse. L'objectif du plan aurait été de dégager rapidement de la liquidité dans l'économie grecque en consolidant l'information des dettes de l'état vis à vis du secteur privé (retards de paiements), et des arriérés dus au fisc par les particuliers et les entreprises grecques, ce qui aurait pour effet, via l'annulation d'une partie substantielle de ces engagements, de libérer des moyens financiers. Il s'agirait évidemment d'une première étape de crise vers la création d'une monnaie parallèle et à terme d'une nouvelle monnaie.
  Le caractère supposé *illégal* de la démarche que d’aucuns lui reprochent, résulte du fait que Varoufakis a voulu créer une banque de données des contribuables grecs indépendante du logiciel du ministère des finances, ce qu'il a du faire en piratant le logiciel de son propre ministère, n'ayant pas les accès pour réaliser ce genre d'opérations. Ceux qui lui reprochent cette intention ne mettent pas en cause le fait que le système informatique était cadenassé par des autorités extérieures à la Grèce (un représentant des Institutions qui avait apparemment la haute main sur le logiciel). C'est cela qui constitue une irrégularité, et non pas le fait qu'un ministre veuille faire son travail, fut-il de préparer en accord avec le premier ministre, une simulation, ou une préparation à d'éventuels scénarios de sortie de l'euro. La fuite dans la presse a été révélée par un journal d'opposition, Varoufakis a reconnu les faits. Quand au contenu, le projet reste vague en dépit des explications, forcément limitées, qu'il donne dans son article sur le FT., et on peut le comprendre, s'agissant d'une intention de simulation (calcul) d'une opération, et non pas encore d'une proposition dûment préparée, encore moins de l'exécution de ladite opération, refusée par Tsipras. Ce que cette affaire révèle de particulièrement troublant, est que la technique (les outils, les processus, les données) d'un système de gestion du ministère des Finances, échappe aujourd'hui en partie au pouvoir de contrôle des décideurs en charge de ce ministère. Il est normal d'avoir dans un système qui contient des données sensibles des sécurités qui empêchent les abus (on peut imaginer ce qui résulterait du maquillage de comptes privés réalisé au profit d'intérêts particuliers), mais jusqu'à quel point, et surtout avec quel type d'autorité de contrôle? Pour moi, c'est cela qui constitue le nœud de l'affaire, qui devrait faire l'objet d'un débat démocratique, et non pas le fond (envisager des scénarios et les étudier fait partie du travail normal de tout décideur digne de ce nom). La question démocratique par excellence n'est-elle pas celle du pouvoir et du contre-pouvoir? Qui contrôle les contrôleurs dans cette affaire? Personne. Varoufakis a donc raison d'écrire qu'il y a quelque chose de pourri au royaume de l'Euro.


12 août
  La transformation de Google en un conglomérat de capital-risque du nom d'Alphabet ("Alpha - Bet": jeu de mot, "parier sur l'Alpha, les rendements de type "alpha" des Hedge Funds). "Google Inc" devient une division du nouveau conglomérat financier, sa branche Internet (moteur de recherche et big data).
  Ne pas oublier que "Google" est aussi un jeu de mot sur l'unité mathématique qui désigne les très grands nombres. En effet: 1 googol = 1.0 × 10EXP100. D'où l'on peut déduire que de Google à Alphabet on passe de l'arithmétique au langage... Prochaine étape du conglomérat (en 2049, année de la Singularité selon Ray Kurzweil, directeur de la R&D chez Google) : Cogito?


19 août
Écrasante lumière
L'ombre refuge
A L'ombre se ressourcer
Avant de rejoindre le blanc
Des pierres et la mer des 
Hommes


21 août
  Comment donc passer de la "philodoxie" (l'amour de l'opinion) à la philosophie (l'amour de la sagesse)?
  Par le dialogue et le long détour de la réflexion, nous enseigne Platon. En étant d'abord étonnés devant le monde, devant ce qui "est".
  Mais peut-on aimer la sagesse?
  La sagesse. Sophia.
  Sainte-Sophie de Rome par exemple, dont les trois filles s'appelaient Elpis (l'espérance), Pistis (la foi, la piété), Agapi (l'amour, la charité); elles renvoient aux vertus théologales qui surplombent les vertus cardinales héritées de Socrate: prudence, tempérance, courage et justice. Socrate y ajoutait la piété, et le tout était chapeauté par la sagesse.
  Dans la transformation de la philosophie antique vers le christianisme, Sainte-Sophie joue un rôle central, et l'amour de la sagesse bien comprise de Socrate ou Platon, devient théologie, science de Dieu.
  Mais peut-on d'amour aimer la Sagesse? Que veut dire amour ici? C'est peut-être l'Eros discuté dans le Banquet, la force d'âme, l'attraction vers la Beauté, le lien d'amitié, voire même: Socrate lui-même? Donc Platon.
  L'amour de la Sagesse naît avec Platon, devient connaissance de Dieu avec Augustin et les Pères de l'Eglise.
  Bien plus tard, un certain Descartes qui va remplacer l'étonnement par le doute, détruit les fondations de l'édifice. C'est la science et le monde moderne qui arrivent à grand fracas.
  Mais l'amour reste toujours aussi fuyant.
  La philosophie deviendrait-elle aujourd'hui Amor Mundi? L'amour du monde?


22 août
  Intéressant article dans Le Monde d’hier (« Science-friction chez les économistes ») sur la domination de la pensée économique par le courant « néoclassique » à la racine duquel il y a une théorie philosophique : l'utilitarisme, et une formalisation par les mathématiques qui lui confère une apparence de science pure. S'il est indéniable que ces fondements rigoureux ont permis le développement considérable de la finance et de l'assurance au vingtième siècle, de la gestion du risque et des marchés, il n'en est pas moins vrai qu'en dehors du champ d'application relativement limité des contrats et de l'entreprise, le modèle néoclassique dominant s'applique de manière caricaturale dès lors qu'il touche à la macro-économie, c'est-a-dire aux agrégats (dont le PIB par exemple), et par conséquent lorsqu'il sert de caution scientifique aux décisions de politique économique. Tant que les universités n'auront pas réformé la pratique de l'enseignement de l'économie, ces nouveaux sophistes continueront d'influencer la gestion de la Cité en étant aveugles et sourds à d'autres discours que les leurs.


4 septembre
  Penser l'action (élaborer une théorie de l'action politique), à telle fin d'agir (faire agir) la pensée, ou d'acter la pensée sur le monde, dans le monde; mettre la pensée au travail ou en actes, sans autre distinction préalable de fins ou de moyens (c'est à dire sans violence), réaliser "l'essence du Politique", si une telle ambition est possible ; passer de la théorie de l'action, au performatif des actes de pensée. En somme, agir sur une scène avec un texte, ou pour le dire trivialement : réduire la philosophie à la pratique du "speaker's corner", c'est cela "l'essence" de la question du politique. Où l'on comprend immédiatement quelles en sont les conséquences pratiques: la politique nait et n'a de lieu que dans le forum, l'agora, la place publique du débat démocratique, et la philosophie est ce qui fait bouger ce collectif grâce à des outils du penser, des méthodes, des pensées d'étonnement, de critique, de recherche du sens. La philosophie de cet agir fournit les moyens non-violents pour de telles fins, toujours inachevées, incertaine, risquées, celles de la politique, consciente d'être à la fois l'outil et le lieu de la vérité à travers le corps en acte du philosophe et du politicien, qui ne font qu'un. Figure de Socrate et figures des Sophistes tout à la fois, car si la pensée s'oppose à la pensée, le peuple souverain décide après avoir écouté les opinions de ses orateurs. La ruine du corps politique souverain vient très vite dès que les passions l'emportent: raison pour laquelle la théorie de l'action, la pensée de l'agir et les actes du politique se doivent de rétablir la Raison dans son statut de puissance modératrice. Il ne s'agit ni d'opposer la raison aux passions, ni la raison contre elle-même, il s'agit comme le dit Arendt de réconcilier le raison avec la promesse et le pardon, seules garanties d'un avenir humain.


6 septembre
  L'hyper-consumérisme fabrique-t-il des hommes superflus, des hommes jetables, qui deviennent obsolètes au même titre que les “biens” dérisoires de leurs envies?


9 septembre
  Justice? — You get justice in the next world. In this world, you have the law.
— William Gaddis, A Frolic of His Own (1994)

Extrait du jugement dans Joel v Morison (1834), England & Wales High Court Decisions, à propos de la responsabilité indirecte (vicarious liability), doctrine légale du Respondeat superior (lat.), ou règle du maître-serviteur dans laquelle, en juridictions du droit civil et de la common law, est reconnue la responsabilité de l’employeur pour les fautes commises par l’employé,

Epigraphe citée in Roger Berkowitz, Préface de “The Gift of Science. Leibniz and the Modern Legal Tradition”, Fordham University Press, New York, 2010, livre dans lequel l’auteur recherche les sources philosophiques du juridisme moderne dans la pensée de G.W. Leibniz (1646-1716). Cette méditation est le résultat d’un travail amorcé avec deux textes de Heidegger: “Die Frage nach der Technik” et “Die Frage nach dem Ding”.
Roger Berkowitz est directeur du Hannah Arendt Center for Ethical and Political Thinking au Bard College, Annandale-on-Hudson, New York.


11 septembre
Novus Ordo Seclorum

-- The abyss of freedom and the novus ordo seclorum
Hannah Arendt, The Life of the Mind, Two/Willing (1978)


12 septembre
A voir au Théâtre Océan Nord (Schaerbeek) jusqu'au 19 septembre. AMOR MUNDI, d'après Hannah Arendt, très beau spectacle de Myriam Saduis et Valérie Battaglia.

  New York, 1951. Hannah vient de publier "Origins of Totalitarianism". Elle danse. Entrent Heinrich Blücher, son mari, Hans Jonas, et sa femme Lore, Robert Gilbert, l'ami d'Heinrich, Mary McCarthy. Champagne. La mémoire fait aussi danser les personnages. Ils évoquent l'exil, les disparus, les chemins. Des anges, des figures inquiétantes au bras dressé qui éructent des demi-mots, des animaux, apparaissent puis s'évanouissent, mais aussi Socrate ou Périclès, et une étudiante en philosophie qui prophétise. Les textes tissent un dialogue entre les vivants et avec les morts qui sont présents, qui aident à penser, qui rendent la pensée vivante. Chorégraphies, bande son puissante, textes forts qui nous parlent, très bons acteurs: tout y est, pour l'amour du monde.


22 septembre
A propos de : Michèle Cohen-Halimi et Francis Cohen, Le cas Trawny. A propos des « cahiers noirs » de Heidegger, Paris, Sens & Tonka, 2015
  Pas fini d'en parler. Thèse des auteurs, à la lumière de "La Lettre volée" analysée par Lacan: Trawny prolonge la volonté de Heidegger en publiant les ´Cahiers Noirs' ("il montre"), tout en situant l'antisémitisme du philosophe de Fribourg dans une "histoire de l'Etre" qui permet d'évacuer et les victimes et les bourreaux et donc la question de la culpabilité ("il cache"). Court & Brillant. La critique de "l'Errance" de Heidegger reprise à son compte par Trawny est particulièrement remuante. Il faudra donc retourner aux textes.


29 septembre
L'œuvre d'art effectue les évidences implicites de la prose du monde objectif.

-- d'après "L'Art et le Rien" d'Henri Maldiney, in Art et existence, Klincksiek, Paris, 1985, 2003


5 octobre
  En 1964, Herbert Marcuse, l'un des « enfants de Heidegger » (*), publie un livre qui fera date dans l'histoire de la critique de la société de consommation: One-Dimensional Man: Studies in the Ideology of Advanced Industrial Society, traduit en français à la veille de Mai '68 sous le titre de L'homme unidimensionnel (Ed. de Minuit).
  La thèse centrale de l'Homme unidimensionnel est que le consumérisme est une forme de contrôle social qui oriente nos choix vers un idéal de bonheur standardisé. Marcuse fait une analyse comparative du capitalisme américain dont il est un témoin, et du communisme soviétique, entre lesquels conclut-il il y a convergence, ou similitude de structure des nouvelles formes de domination sociotechniques, par la bureaucratie, le consumérisme etc. Là où Arendt avait analysé en 1951 le système totalitaire en comparant les mécanismes de la terreur entre les régimes nazi et stalinien, Marcuse fait l'hypothèse d'un « totalitarisme mou » qui serait le propre des sociétés industriellement avancées. Cinquante ans plus tard, les idées de Marcuse me semblent toujours d'actualité, le totalitarisme contemporain n'a pas besoin en effet d'être imposé par la terreur brutale, il devient le choix « librement consenti » de l'asservissement à un modèle de « société publicitaire » de masse.
 (* avec Hannah Arendt, Hans Jonas, Karl Löwith, auquel il faudrait ajouter Günther Anders - pour reprendre le titre de l'ouvrage de Richard Wolin, Heidegger's Children, Princeton University Press, 2015).


11 octobre
  Un ancien collègue et ami, avec lequel je partageais de longues discussions qui brassaient en tous sens les idées, passant de l'informatique à Wittgenstein, de la finance à l'histoire militaire et dont il m'arrive de manquer le climat stimulant, me rappelle ce jour à son bon souvenir avec une photo prise à Berlin en 2013, pointant du doigt une passion commune pour Hannah Arendt.
  Que cette image et ce souvenir constituent donc la note zéro du journal de voyage dont vous découvrirez bientôt les fragments; voyage dans lequel Hannah Arendt fournit le mobile et l'opportunité pour une traversé de l'Atlantique avec le Bard College sur les bords de la rivière Hudson en première destination.


13 octobre
  Alors, disons ceci : il y a une connexion internet pas terrible que je suis allé cherché chez Gus Famous Red Hots, l'unique restaurant convenable de Plattsburg (NY), un coin paumé de l'Amérique profonde (pas si profonde, à peine une demi-heure de la frontière canadienne) où donc j'erre en ce moment, 6PM heure locale (+6 heures de jet lag étant arrivé aujourd'hui). Qu'y fais-je sinon passer ?  Plattsburg est située sur les bords du lac Champlain, du nom d'un explorateur de la Nouvelle-France. C’était avant que les Britanniques puis les Insurgents américains n'en fassent leur territoire à l'époque des guerres indiennes puis de la révolution. Il y a une vraie plage de sable, on se croirait un peu à la mer du Nord, il y a des mouettes, mais une ligne de montagnes au loin : ce sont les Adirondacks. C’est juste pour une nuit, demain : Red Hook.

  Dans mon histoire il y a un type qui voyage et qui regarde la carte du trajet de son avion en temps réel; à ce moment-là ils touchaient la pointe sud du Groenland, c'est vrai, il faisait froid dans la cabine ; dans mon histoire, il y a la blonde du gars qui suit son trajet en temps réel, mais à plusieurs milliers de kilomètres, car elle a pas pu l'accompagner ; puis le type débarque à Montréal (qu'il pense bien connaître, il se trompe), loue une Chevrolet et s'emmêle dans les nœuds routiers autour de l'aéroport car le GPS l'envoie valser d'une 138-Est à une 55 N puis une 20-Ouest avant de tomber sur le pont Mercier. Dieu merci, le Saint-Laurent une fois traversé c'est une ligne droite – le GPS faut s'en méfier quand il arrête pas de recalculer les trajets, faut dire : il y a des travaux partout, des sorties bloquées, pire qu'à Bruxelles.
  Montréal donc et ton enfer routier, je m'en serais passé car les heures commençaient tout doucement à compter même s'il faisait 26° et un soleil que tu crois que l'été des Indiens n'est pas fini et puis tu arrives à la frontière.

  Sérieux !
  C'est la frontière des Etats comme ils disent au Québec, les Etats-Unis pour nous européens et ça ne rigole pas puisque tu tombes forcément sur les durs à cuire de la Border Customs Patrol US, tout bardés de cuir pelotonné et de casque, ils te posent des questions, te piquent ton passeport, tes clés de voiture. C'est normal, c'est la procédure, tu dois attendre ton tour.
  Puis l'officier t'appelle, te cuisine encore une fois :
"What are going to do in the US, Sir?"
  Un type qui voyage seul, en cette saison? Un touriste? Les officiers de la police des frontières font leur boulot, un sacré important job, la protection des frontières USA, là tu sens quand même que tu arrives ailleurs, question sécurité, protection, militarisation, c'est du lourd.
  Bon, tu expliques :
"I am attending a conference at Bard College"
  Et tu dois ensuite expliquer qui tu vas rencontrer et pourquoi t'es là et où tu loges et quand tu repars :
"It is a conference about Hannah Arendt, you know, the Jewish German-born philosopher"…
  Je n'ai pas ajouté que le thème de la conférence est la "Privacy" et pourquoi c'est tellement important qu'on s'en soucie dans ce monde diligent et digitalisé à l'extrême où t'es fiché (et qu'il y aura une conférence en 'live' avec Edward Snowden depuis Moscow) ; faut pas exagérer quand même. Ils ont pris mes empreintes digitales et une photo de mon fond d'œil pour leurs archives du Homeland Security.
  Tout est bien donc qui finit pour le moment en ce jour, Day 1 du voyage.


5:30am
Motel at Plattsburgh
Short and long night-club, sort of
First night in the States, half-slept
I'm awaken, ready to drive except it's still a bit too early outside, and I don't want to meet zombies on the shores.


  Je regarde donc la page de USATODAY.com, et tombe sur un questionnaire en ligne qui permet de déterminer votre candidat préféré à l'élection présidentielle USA 2016. Dans mon cas d'après le résultat du questionnaire, ceux qui auraient ma préférence sont deux candidats démocrates à égalité, 61% : Lincoln Chafee  et Bernie Sanders. J'avoue n'avoir jamais entendu parler de ces candidats, ni de la plupart des autres que ce test en ligne permet d'afficher, mais voilà, c'est le bon moment pour commencer à s'intéresser à l'élection du prochain président des USA, dans un peu plus d'un an d'ici.


  Day two in America. How do you want best start your day but with a solid breakfast, and this Sweet and Spicy mix?
Need fuel before driving 250 miles southward. This evening is the first big debate, Democrats face off on Presidency between two candidates fighting for the primary: Hillary Clinton versus Bernie Sanders. Might watch on TV.
  Devant moi au Diner pendant que je fais passer mes œufs (sunny side up please) avec du café, un vieux couple de "Canadiens Français": Québécois ou Acadiens (?) discutent et je n'y comprends presque goutte.


14 octobre
A propos de : Yuval Noah Harari, Sapiens. Une brève histoire de l’humanité, Albin Michel, 2015.
  Changement de registre, j'avais terminé de lire ce bouquin dans l'avion, que je vous recommande: bonne synthèse de toute l'histoire humaine (« tour de force », l'auteur y arrive avec un point de vue, une perspective globale), lecture de détente (c'est même un best-seller semble-t-il), il en a donc la facilité de lecture. La traduction me parait un peu faible par endroits, mais l'intelligence est au rendez-vous. On pourra discuter à l'infini entre spécialistes des interprétations / simplifications / trahisons (tout ce que les spécialistes reprochent aux généralistes) des disciplines convoquées ici pour soutenir la thèse de l'auteur sur l'Homo Sapiens, et cela ne diminue pas l'intérêt d'avoir de temps à autre (en fait, assez rarement), quelqu'un qui ose se frotter à « l'histoire globale » dans un but de vulgarisation (au sens noble de ce que les anglo-saxons ne considèrent pas du tout comme un genre mineur : la popular science). J'ai bien aimé. Le tableau est forcément optimiste / pessimiste, toujours stimulant.


At Stevenson Library, Bard College, Annandale-on-Hudson, NY, USA
  Start doing some research- getting access to Arendt's own library and to the books with her hand notes.
  Au travail! J'ai commandé quelques-uns des ouvrages de la bibliothèque personnelle d'Arendt consacrés à Descartes ou Leibniz. A l'avant-plan son exemplaire des Œuvres de Descartes en Pléiade (dont il manque la couverture). A peine 10% de sa bibliothèque est numérisée. Dans la pièce, un autre chercheur de l'Université de Sao Paulo au Brésil. Que cherchons-nous? Des traces fines de lecture, des annotations, tout ce qui peut montrer une pensée au travail, et dans mon cas, la pensée d'Arendt aux prises avec les origines philosophiques de l'âge de la science. Arendt lisant, Arendt annotant, quelles hypothèses se forment à ce moment dans sa tête et qu'en retrouverons-nous dans ses écrits?


C'est un cimetière tranquille
Caché dans les bois
D'un campus américain
L'étude, le repos, loin des bruits
En compagnie des écureuils

Et des promeneurs

Certains viennent de loin

Pour l'étude, le repos, loin des bruits

Visiter des amis vivants ou disparus

Certains qu'ils n'ont pas connus

Morts depuis longtemps

Mais des amis qui reposent aussi

Dans des livres des pensées 

Et qui redeviennent vivants car la mort

Ne peut atteindre celles et ceux

Dont la mémoire survit à travers leurs exploits

Ce ne sont pas des héros 

Homériques ou prométhéens

C'étaient des gens ordinaires

Que la vie a rendu extraordinaires

Comme nous tous si nous y pensons bien

Un jour l'un de ces promeneurs 

Se décide à traverser l'Atlantique

Attiré par la renommée d'une disparue

Pour apprendre à mieux y penser

Aux œuvres des vivants

Pour l'étude, le repos, loin des bruits

Je suis donc venu pour toi

En quelque sorte 
Et te rend hommage.

Ici, dans un cimetière tranquille

Au milieu des bois d'un beau campus américain 

Reposent aux côtés l'un de l'autre

Heinrich Blücher et Hannah Arendt.
Pour dire bonjour à Hannah.


15 octobre
  La maison suivante a été occupée par la romancière américaine Mary McCarthy lorsqu'elle enseignait au Bard College. Elle était aussi la meilleure amie d'Hannah Arendt et devenue son exécutrice testamentaire. Par ailleurs, Heinrich Bluecher, le second mari d'Arendt, enseignait également au Bard College, où il fut enterré en 1970. Lorsqu'elle mourut subitement en décembre 1975, Arendt laissa des masses de documents et d'objets personnels. Toutes les archives manuscrites et les documents de travail d'Arendt furent transférés à la Bibliothèque du Congrès à Washington D.C., où ils peuvent être consultés, ainsi que depuis deux autres endroits ailleurs dans le monde: l'université d'Oldenburg en Allemagne, et la New School University à New York City (Arendt enseigna à cette dernière institution qui s'appelait alors New School for Social Research - c'est une des meilleurs universités au monde pour la recherche en sciences sociales).
Par contre, tous les effets personnels d'Arendt (en fait sa bibliothèque et quelques objets), furent transférés à Bard College, où, selon sa volonté, elle repose à côté d'Heinrich (voir les photos publiées hier). Du fait de ce legs, Bard College devint en 2006, lors de la célébration du centenaire de la naissance d'Arendt, le lieu d'une nouvelle institution de recherche: The Hannah Arendt Center for Politics and the Humanities dirigé par Roger Berkowitz, spécialiste de la philosophie du droit et de la philosophie allemande (il a publié un texte important sur les origines du droit moderne chez Leibniz). Assez naturellement, c'est dans la maison occupée à l'époque par Mary McCarthy, au 1448 Annandale Road, que s'est établi ce centre d'étude. Depuis lors, chaque année à l'automne se tient dans le grand auditorium du campus de Bard, une conférence sur des sujets de société, avec un éclairage bien entendu inspiré par les travaux d'Arendt. La librairie d'Arendt par contre, qui comprend environ 4000 articles (livres, pamphlets, "marginalia" et autres "ephemera"), n'a commencé à intéresser les chercheurs du Bard College qu'assez tardivement, et cela tient à une caractéristique d'Arendt qui soulignait et annotait, parfois copieusement, les livres qu'elle lisait. Ainsi que me l'expliqua la bibliothécaire en charge de ce fonds, l'objectif est de numériser et mettre en ligne l'intégralité de ces documents, mais cela prendre encore de longues années. En attendant, on peut sur demande, consulter sur place des ouvrages soigneusement sélectionnés, ce à quoi j'ai passé la journée hier.


  Roger Berkowitz Introducing the topic with Scott McNealy's quote. "Doctor Cloud" is coming he says, on monitoring your healthcare and providing medicine at a distance.

  We favor government spying on us, especially among the youngest. The cliché is that if you have nothing to hide there's no point in giving up privacy.

  Hannah Arendt is the only thinker who articulates the question of privacy and why it matters.

  Famous scientist and science fiction writer David Brin will start speaking.

  Afternoon session starts with excellent debate on the limits on government surveillance by two key lawyers, one of them being former chief counsel on 1975 committee created to investigate US intelligence agencies (already at that time). A strong (American) democracy requires non-partisan Congress on questions related to government abuses and free investigation newspapers. The story of government abuses on public opinions started with FD Roosevelt and never stopped, it is the nature of bureaucracy to ever and ever expand, and it is the duty of the body politic, which includes public opinion and free speech, to expose those abuses in order to limit the power of Leviathan.

  Going back to the Pentagon Papers on Vietnam War, the Pennsylvania Gate of 1971, to Patriot Act, the NSA and defense of Snowden, from one of speakers I was referring earlier.


16 octobre
Conference, day 2, emerging from a night shift. Reading this:
- in Claude Brickell, 'Saints and Dragons: Edward Snowden in his own words', Bricbooks New York, 2014 (book purchased from the author at the Conference, day 1):
  "The NSA is surely not the Stasi, but we should always remember that the danger to societies from security services is not that they will spontaneously decide to embrace mustache twirling and jackboots to bear us bodily into dark places, but that the slowly-shifting foundation of policy will make it such that mustache and jackboots are discovered to prove an operational advantage toward(s) a necessary purpose.” (Snowden; re: Michael Scherer, Time Magazine, 12/23/2013)
  'The slowly-shifting foundation of policy': this is exactly the danger coming from getting used, bored, and not paying attention anymore to the invasion of our privacy by constant mass surveillance, either from the "big brother" of government, and / or corporations, or the "little brothers" of peer-pressure to conformity. As I heard in a debate among students of Bard College and West Point military academy two days ago, the following quote (from memory) is a good summary on the sentiment of gradually accepting the unacceptable: "morally, nobody likes the idea of torturing or killing 90 presumed terrorists, but finally proven to be innocents, for 10 or even one wrong-doer terrorist, this is not cool -- but, if this action is proven to have saved thousand of lives... well... you start accepting this, because you leave moral judgment and start calculating the costs and benefits of government abuse".
  As Hannah Arendt would have said, when men become statistics, and society is compared to a machine, the rationality of calculating morally acceptable costs is another way to legitimize all means towards ends.
  The problem when we are at risk of losing our privacy through mass surveillance, when we become a legitimate target of suspicion because algorithms and data mining have proven it so by doing retrospective analysis of all our communications, is that, going one step further, we are at risk of becoming one of those innocents killed or tortured in the name of security. There is no argument holding anymore that "if I have nothing to hide I have nothing to fear", because, as we are humans and irrational creatures, there will always exist a probability something goes wrong and is presented as proof of our guilt; in other words: looking indiscriminately to private communications, and enabling algorithms to make checks and decisions on patterns of suspicion, under the argument that opinions need to be controlled, is only a small step before being accused of "thought-crime", in the plain Orwellian and totalitarian sense of the word.
  Privacy is maybe a contingent right like property, but being deprived of "a place to hide", puts our selves at risk of becoming shallow, of getting used to the banality of evil, because privacy is what connects our inner self to thought. The "lack of thought", the thoughtlessness that Hannah Arendt discovered being at the root of the 'banality of evil' during the Eichmann trial, is maybe one of the consequences of being exposed to the public all the time.
  Those are a few thoughts I wanted to share from day 1.
  And now get up, and prepare for day 2!


Two contrasting experiences
  Yesterday afternoon with technologist researcher at MIT Kate Crawford on "Is Privacy a Myth?" there was a frightening and aggressive use made of facial recognition, while this morning with poetess Ann Lauterbach conversation on "The Private Life of the Writer" we find ourselves kindly softly, thinking our relation to the world in the solitude of our thoughts.

  Law Professor at NY University Jeremy Waldron made an impressive and thoughtful speech on the interaction of concepts of privacy, security, surveillance and publicness, illustrating with specific cases and their constitutional interpretation, issues such as religious beliefs, places of worship being under surveillance and "open secrets". He made it clear what is the fundamental difference between decisional privacy, which is constitutionally protected, and informational privacy. With lively examples taken from 16th and 17th century England, he explained how the religious and political questions are at the heart of the construction of the modern state, and the costs it takes to challenge them.

  Multimedia artist Michael Mandiberg is presenting his topic on the new alienation of labor under electronic networks.
“If you aren’t paying for the product you are the product”.

  There is big excitement in the hall - preparing a live conversation with Moscow. The auditorium is fully packed. What comes next?
  Edward Snowden, a citizen with a voice, live from Moscow, on Why Privacy Matters.

  The session is followed live from American universities in NY (Bard College), Paris, Berlin, Palestine's West Bank and Kirghizstan. Q&A is now ongoing with questions from students at Bard College. Professor Roger Berkowitz is asking what metaphor brought Snowden to where he is and what he stands for. It's about the old political virtues of courage and truth. Thanks to the Hannah Arendt Center for Politics to bring this event to the public.

   The conversation with Snowden took 1h30 minutes. This guy is very smart, clear and brilliant and is a hero for students. And now, Robert Litt from the Office of the Director of US National Intelligence picks up the floor for the last conversation.


17 octobre
  Peut-être un de mes souvenirs personnels les plus touchants des trois derniers jours passés sur le campus de Bard College, est la rencontre que j'ai eu l'occasion de faire du Professeur Jerome Kohn, après la conférence. C'est un charmant vieux monsieur qui est une figure discrète mais combien importante du monde universitaire arendtien. Il parle correctement le français, cite Montaigne, avance avec un peu de difficulté, parfois soutenu par son épouse et gratifie tous les gens qu'il croise d'un sourire. Son intervention au début de la conférence fut une des plus importantes. Mais il était parfois difficile de le comprendre car il manquait de souffle et articulait avec difficulté. Jerome Kohn fut l'assistant personnel d'Arendt lorsqu'elle enseignait à la New School of Social Research au début des années '70, il est un des derniers témoins directs d'Arendt encore en vie, et j'éprouvai un très fort désir d'apprendre à travers sa restitution quelques faits et gestes d'Arendt au quotidien, lors de son activité d'enseignante à l'époque. Il m'a dit deux choses importantes, la première (qui a déjà été relevées par Elisabeth Young-Bruehl qui fut sa grande biographe), c'est qu'Arendt s'exprimait toujours spontanément en allemand, et ensuite seulement quand elle se sentait obligée, en anglais. Jerome Kohn dit qu'elle avait une maîtrise extraordinaire de la langue allemande et qu'elle aurait put être une des toutes grandes figures littéraires du XXème siècle dans cette langue, si bien entendu l'histoire n'en avait décidé autrement pour elle. En disant cela, je voyais les yeux très clairs du vieux professeur s'allumer comme s'il était encore en train de voir Arendt lui parler, dans une relation toujours intense de grande admiration. La deuxième chose importante qu'il m'ait dite intéressera le monde des chercheurs et des lecteurs d'Arendt: Jerome Kohn a en effet deux projets supplémentaires de publication d'articles inédits (en anglais), dont un prochain livre pour 2016. La matière arendtienne est donc bien loin d'être épuisée. Il faut savoir que c'est grâce à Jerome Kohn, qui est devenu l'exécuteur testamentaire du fond Arendt après la mort de Mary McCarthy (1912-1989), que quelques-uns des recueils de textes les plus importants depuis la mort d'Hannah Arendt en 1975, ont put être publiés: Essays in Understanding, 1994; Responsibility and Judgment, 2003; The Promise of Politics, 2009; Jewish Writings, 2012.
  D'Hannah Arendt à Mary McCarthy, ensuite à Jerome Kohn et puis, selon toute probabilité, aux mains du Professeur Roger Berkowitz, il y a une histoire d'amitiés et de transmission toujours vivante, et je dois le dire, très émouvante, dont j'ai eu la grande chance d'être un témoin ces jours-ci.


A propos de: A.J. Ayer, Philosophy in the Twentieth Century, 1982
  This is an important book from 1982 written by A.J. Ayer, as a sequel to Bertrand Russel's own history of Western Philosophy. It tells a different narrative of 20th century philosophy, compared to the one we are most used into in Continental Europe, where the only philosophy that matters is first German, then possibly French. It tells indeed the story of another "continent of thought" which is radically significant for the understanding of conscience, psychology, logic, language, ethics and science, namely American Pragmatist movement and the Analytic School. In the shelves of the bookstore I stopped in Albany, a provincial city which merit is to be, and this is not oxymoron, the state capital of New York, the rows were filled in by books of Derrida, Deleuze or Foucault, which confirms what I have been told to by Sonny.
  The owner of the bookstore is very nice; we talked about the enduring properties of books (paper) against the non-durability of electronic archives. He told me an interesting story: there are much more individual stories known by U.S. Historians on the soldiers of the Civil War (1861-1865) compared to the soldiers of the Korean War (1950-1953), because the former ones were recorded on paper with ink, while the later ones were processed by IBM which had the good idea storing them on magnetic tapes readable by mainframe computers. The latter did not survive technology obsolescence. It might well be possible to future historians, this smart used book' shopper told me, that our age could be known as "the Dark Age" because we did not kept archives of our words and deeds. I leave you meditating this. If you go by Albany, pay a visit to Dove & Hudson Old Books!


18 octobre
  Suis-je arrivé sur le lieu de tournage d'un film de science-fiction?
  Je vérifie les coordonnées du GPS, il me dit: "vous êtes arrivé à destination".
Merci Madame. Je regarde. Cela monte depuis la Rue St-Denis dans une espèce d'enclos qui tient du condominium et du château. Je connais ce quartier. J'y ai même une tonne de souvenirs très précis, et au moins deux de mes contacts reconnaitront l'endroit si je leur rappelle: "auberge de jeunesse", et "rencontre SF dans un café super-bruyant". C'est juste en face du "château", qui est en fait un hôtel. Pas n'importe quel genre: un "loft-hôtel". Bon, j'admets. J'utilise parfois booking.com à la va-vite. Excellente réputation. Ok, check! Emplacement central. Ok, check! Gamme de prix. Un peu cher, mais on ne vit qu'une fois n'est-ce pas et puis zut, cela fait partie du voyage. Ok, check! Résultat donc: le Loft Hotel de Montréal. Je regarde. Est-ce le triomphe du mauvais goût ou le comble du chic? Je regrette déjà à moitié mon empressement à "checker" sur le Net. Oui, j'aurais dû prendre le temps d'y penser; oui, n'ai-je pas traversé l'Atlantique pour assister à une conférence où j'ai entendu dire que l'un des enjeux de la liberté humaine réside dans la réappropriation du temps? Les faits sont là, je vais devoir me "farcir" (me faire) cet endroit, deux jours durant. Ok, check!


  Demain 19 octobre, c'est grand jour d'élections législatives au Canada, avec le renouvellement du Parlement fédéral.
  De tout cœur avec les Canadiens qui veulent se débarrasser de Stephen Harper et de sa clique de néoconservateurs (sur le modèle des Républicains US)!
  Me promenant ce matin sur Sherbrooke j'ai capturé quelques photos de la campagne. Le grand favori pour succéder au réactionnaire Harper est le libéral Justin Trudeau. Cela dit, les jeux ne sont pas faits et il s'agira ensuite de former un gouvernement, ce qui n'est pas non plus gagné vu le système électoral canadien qui donne gagnant en siège au Parlement le parti qui arrive avec la majorité simple dans chaque circonscription. Il est donc possible, comme aux USA, d'avoir une majorité populaire (le vote national) qui ne correspond pas au final à la majorité en sièges du Parlement.
  Les trois partis les plus importants sont : le PC (Parti Conservateur) de l'actuel Premier Ministre, le Parti Libéral et le NPD (Nouveau Parti Démocratique de Thomas Mulcair, classé à gauche).


20 octobre
  Congratulations Canada. Tonight I want to celebrate on the success of a decennial change from conservative politics in Canada, which had destroyed this beautiful country's reputation on environmental, educational and ethical issues.
Let's praise success to the new government that Liberal Justin Trudeau will put in place.


Bon matin Québec !
  Magnifique vue sur le St-Laurent depuis ma chambre du onzième étage. Belle journée, le Canada s'éveille avec un nouveau PM, le jeune Justin Trudeau dont le Parti Libéral (couleur rouge) a gagné une majorité absolue de sièges au Parlement fédéral d'Ottawa et va pouvoir gouverner le pays dans la stabilité. De nombreux canadiens sont déçus des mauvais résultats du Nouveau Parti Démocratique (couleur orange, centre-gauche), mais sont soulagés d'avoir mis fin au gouvernement du Parti Conservateur (couleur bleue), de l'ancien PM réactionnaire Stephen Harper. L'époque crypto-fasciste d'une décennie conservatrice très dure est enfin terminée, et c'est sans doute le plus important aujourd'hui. Les Canadiens ont voulu le changement. Je souhaite de tout cœur à ce pays de réussir et de pouvoir redonner un exemple positif à des Européens de plus en plus tentés par le repli sur soi et l'extrême-droite.


21 octobre
  Pourquoi la région de la ville de Québec a-t-elle voté plus à droite que "the rest of Canada"? - telle est la question posée par le chroniqueur du "Soleil" ce matin. Qu'en pensent les amis québécois ? Et pour ce qui est du soleil, il est éclatant. Il fait même chaud.


22 octobre
L’Automne à Québec
Est parfois monochrome
Bord de monde d’en-haut
Monde débordé d’en bas
La ville mord sur les gris-bleus

Du fleuve qui se déverse

Dans le ciel où tu viens.

Bon matin.

  Le Château Frontenac est en train de se dissoudre dans la brume du monde du fleuve.

Ce matin à Québec
Les eaux et les pierres
Trempaient dans
La lumière du vide de lumière
Dans l'attente d'un pinceau

D'une encre noire

Pour déchirer le vide.

Et puis
Et puis la lumière
D'un autre matin
Est venue éclairer
Le fleuve du labeur 

Le commerce du monde 

Au monde 

La roue du ciel

Se met à tourner.


24 octobre
Sainte-Anne de Beaupré.
  Ce matin en faisant la visite je suis passé également au Musée consacré à Ste-Anne et à l'histoire du site (c'est la troisième église construite à cet emplacement). J'y ai appris que les statues miraculeuses de Ste-Anne furent fabriquées en Belgique. Le musée fourmille d'exemples très intéressants de la dévotion consacrée à Ste-Anne qui est très populaire au Québec. En général l'histoire des Saints est passionnante pour l'historien des mentalités et des transmissions culturelles. Et puis, qui sait: Ste-Anne pourrait peut-être exaucer l'un de vos vœux?


25 octobre
  Passage par Trois-Rivières, capitale de la Mauricie cet après-midi, en route vers l'aéroport de Montréal pour un vol de nuit. Je vous recommande le musée Boréalis consacré à l'industrie du bois et du papier sur les bords de la rivière St-Maurice - très jolie promenade (ah! Où sont passés les draveurs d'antan et les pitounes?), ainsi que le Bureau de Poste en centre-ville pour casser la croute. Je n'ai pas eu beaucoup de contact avec les autochtones qu'on appelle ici les Trifluviens, mais je repasserai car il y a un petit charme indéniable à cette ville un peu délaissée entre les grandes sœurs que sont Montréal et Québec sur le "Chemin du Roy" (il fallait à l'époque de la Nouvelle-France cinq jours à cheval pour le parcourir).

  Dans la zone. Comme d'habitude l'arrivée jusqu'ici était très compliquée. Peut mieux faire pour la signalisation (GPS inutile dans ces zones invraisemblables qu'on appelle des aéroports). Vu une scène surréaliste de bouchon cause par des charriots à bagages et des voyageurs énervés qui attendaient de prendre un seul ascenseur en état de fonctionnement - et trop petit. Suis passé à côté et pris tout seul un bien plus grand ascenseur dans la zone des arrivées pour monter à celle des départs. Un test probablement. Bonne nuit.


26 octobre
En pensant au Québec
buvant mon café de grand matin,
nouant ma cravate pour le travail,
je me suis réveillé de bon matin,
avec un drôle de goût au bec.
J'irai m'enfermer pour la journée
derrière de hautes murailles,
avec ou sans gazoline,
je ne monterai pas les belles collines
Mais si j'avais les ailes d'un ange,
Je partirais pour Québec!

En écoutant Robert Charlebois, Les ailes d’un ange


6 novembre
  Dans le fond, autant accepter ce que l’époque présente, présente sans retour en arrière possible, témoigne de la condition humaine à chaque instant: que la nature (Φυ´σις) n’est plus, disparue ou dévorée, au mieux protégée; que l’époque est celle de la technique (Τέχνη) qui est notre nouvelle nature; que partout le règne de l’artifice triomphe, partout le milieu endogène et exogène est transformé par les fabrications de nos machines - même plus d’homo faber qui règne en maître, mais le Procès anonyme par lequel les machines se reproduisent qui rendent l’homme, constructeur, artisan, poète, penseur, de plus en plus “irrelevant", obsolescent : accepter cette évidence par son fond, se tenir dans le nouveau fondement de ce qui nous constitue, et accepter que la nostalgie n’est plus, que le passé n’est que re-collection, restitution universelle de toutes les époques, de tous les lieux, dans la production d’un nouvel artifice, qu’il n’est plus, que la flèche de la thermodynamique et du temps, n’a qu’une direction: demain. Accepter demain, ou pour le dire autrement “le monde où il va”. Accepter, et se poser là, dans l’étonnement (ταυμαζειν) philosophique des temps nouveaux, pour penser cette prodigieuse et irréversible phénoménalité de l’ “époque de la technique”. L’accepter et penser le politique dans ce monde. Sa place, ses modalités, ses modes d’apparition, de manifestation.
  L’idée de croiser Marc Richir et Hannah Arendt m’est venue comme ça: le premier pense la “phénoménologie du politique”, la seconde pense “la politique en action", praxis et poièsis, donc technique, de l’être-là en condition de pluralité. Arendt s’est tenue à distance d’une explication avec, et d’une explicitation par la phénoménologie de la condition humaine; pourtant, cette pensée des fondements affleure partout dans son oeuvre et dans sa lecture des “événements”. Il m’est donc venu l’idée, sotte peut-être, de croiser le regard que Marc Richir et Hannah Arendt ont tous deux porté sur la Révolution Française, le premier dans “Le sublime en politique”, la seconde dans “La Révolution”, et d’amener un questionnement sur l’irruption de ce “temps augural” des révolutions, de ces événements purs que ni la “thermodynamique”, ni la “flèche du temps” ne laissent prévoir, et qui pourtant arrivent parfois, rarement, et qui pour notre époque, fondent des commencements.
  Alors que de plus en plus les combats politiques du présent et du futur vont opposer les “environnementalistes” d’un côté, (version soft: “développement durable”, version hard: “décroissance radicale”), et les “futuristes” de l’autre, (version soft: “progressistes”, version hard: “trans-humanistes”), à l’image de ce qui se prépare je crois aux Etats-Unis, laboratoire ne dit-on pas de nos sociétés avancées, l’analyse du "phénomène politique" dans "le monde de la technique", fait partie inévitablement du chemin par lequel passeront ces combats. Il me plait de croire que jamais, du fond de notre condition servile d'animal laborans, le lien à cette ouverture par laquelle le radicalement nouveau apparait ne sera oubliée, quel que soit le mouvement choisi dans la lutte.


9 novembre
  Le dernier des grands phénoménologues est parti dans le rien qui l'avait tant intrigué.

Hommage à Marc Richir


17 novembre
  « Il est généralement admis qu’une théorie de la guerre civile fait aujourd’hui totalement défaut, sans pour autant que cette lacune semble préoccuper outre mesure les juristes et les politologues. Roman Schnur, qui formulait ce diagnostic dès les années 1980, ajoutait cependant que le manque d’attention pour la guerre civile allait de pair avec le développement de la guerre civile mondiale.”
“Le concept de guerre civile mondiale a été introduit par Hannah Arendt en 1963 dans son essai “De la Révolution” (…) et par Carl Schmitt dans sa “Théorie du Partisan”, c’est-à-dire dans un livre consacré à la figure qui marque le terme de la conception de la guerre propre au jus publicum europaeum, fondée sur la possibilité de distinguer clairement entre guerre et paix, militaires et civils, ennemis et criminels. Quelle que soit la date à laquelle on fait remonter ce terme, il est certain qu’aujourd’hui l’état de guerre au sens traditionnel a virtuellement disparu. Même la guerre du Golfe (1991)) - c’est-à-dire le dernier conflit qui semblait encore se présenter comme une guerre entre Etats - a été livrée sans que les belligérants déclarent l’état de guerre. »

Giorgio Agamben, La guerre civile. Pour une théorie politique de la ‘stasis’, (trad. de l’italien: “La guerra civile come paradigmo politico”), éditions Points, 2015, p.9-10
- ce petit ouvrage est la retranscription augmentée de deux séminaires tenus à l’Université de Princeton en octobre 2001. I. Stasis, à propos de la guerre civile dans les cités de l’antiquité grecque. II. Léviathan et Béhémoth, sur Hobbes.


  Dans le monde nouveau de la gouvernance algorithmique où nous sommes entrés, avec ou sans machines qui prennent les décisions stratégiques à notre place, la conduite des hommes n'est plus réglée par des règles, celles-ci sont bonnes pour les automates, mais par des "méta-règles", des règles de règles, lesquelles se contentent de définir un cadre interprétatif d'où il découle une ambiguïté essentielle dans l'intelligence des opérations. Ce cadre non plus normatif mais auto-apprenant, adaptatif, fonctionne, outre l'ambiguïté qui y tient une place fondamentale, par la coopération des acteurs dont l'horizon est limité au présent et à une anticipation a court-terme. Les "événements", ce qui arrive, tend du coup à être traité sans mémoire. La connaissance du passé s'assimile à un passif condamné à l'obsolescence. La cybernétique au sens de l'art de gouverner ne gouverne plus qu'à vue. On comprend aisément que pour sortir d'un rapport aux événements dans lesquels ceux-ci semblent à chaque fois surgir du vide, il faille restaurer la puissance du gouvernail et du capitaine du navire, en somme redonner de la substance à la mémoire des voyages, la tenue des journaux de bords et à la pensée du monde.


22 novembre
  Günther et Hannah s’installent dans un petit appartement de la banlieue berlinoise alors que la République de Weimar vit ses dernières années. Anders conserve les notes de quelques idées qu’il échange avec sa femme au cours de nombreuses soirées passées sur le balcon à dénoyauter des cerises.
  Bien des années plus tard, alors que la vie les a séparés, apprenant la mort brutale d’Hannah à New York, Günther qui s’est établi à Vienne de retour d’exil américain, reprend ses notes, y met un semblant d’ordre dialogué, et semble à nouveau les oublier. Die Kirschenschlacht. Dialoge mit Hannah Arendt, paraît en 2012, trad. en fr. l’année suivante chez Bibliothèques Rivages, avec un essai de Christian Dries, auteur d’une thèse : Le Monde comme camp d’extermination. Une théorie critique de la modernité dans le triangle philosophique formé par Günther Anders, Hannah Arendt et Hans Jonas.
Il est temps de reconnaître l’influence de Günther Anders sur la pensée d’Hannah Arendt. L’auteur de L’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, dont le premier tome paru en 1956, soit deux ans avant Condition de l’homme moderne, a mis en avant des philosophèmes communs aux « enfants d’Heidegger »: domination absolue de la technique moderne et du procès de la consommation, disparition du rapport à l’Ouvert et à la possibilité de commencements, fin du politique. Les thèmes de la natalité et de la pluralité, si chers à Arendt, ont été dégagés par Anders des décennies avant leur reprise dans la Vita Activa. Arendt, qui avait lu Obsolescence, mentionne Anders dans une note de la Condition de l’homme moderne à propos de la bombe atomique (p. 202 de l’édition Pocket).
Hans Jonas était l’ami commun à Günther et Hannah, à qui il est resté fidèle jusqu’au bout. On lui doit un beau dessin d’Anders à l’époque où ils étaient étudiants en philosophie auprès de Cassirer et de Husserl (reproduit d’après l’original conservé au fond Anders à la Bibliothèque Nationale d’Autriche).


23 novembre
  L’ “état d’exception”, est loin d’être une exception dans l’histoire des nations démocratiques. Toutes l’ont peu ou prou pratiqué au XIXème siècle, et de plus en plus massivement au XXème siècle, depuis la France révolutionnaire, ou celle de l’Empire, jusqu’à la Vème République; mais aussi la Suisse, l’Italie, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis; l’Allemagne évidemment, celle de la République de Weimar ou de la République Fédérale d’après-guerre. L’état d’exception se définit par la suspension, en principe provisoire, du rôle législatif du Parlement, réduit dans le meilleur des cas à l’antichambre d’une approbation de décrets exécutifs. En termes de séparation des pouvoirs, l’Exécutif absorbe le Législatif, au nom d’un principe de souveraineté justifié par des “circonstances exceptionnelles” (état d’urgence, état de siège, loi martiale etc). La démocratie parlementaire se transforme alors en “démocratie gouvernementale”. Dans cet essai, qui fait partie de la série “Homo Sacer” que le philosophe italien Giorgio Agamben consacre à ce qu’il appelle “la vie nue”, la vie exposée au politique, le concept d’Etat d’exception pose les limites de l’ordre constitutionnel. Il écrit: “l’état d’exception se présente comme la forme légale de ce qui ne saurait avoir de forme légale”. Je me permet de citer la note suivante qui figure dans la brève histoire de l’état d’exception de son livre (pp. 32-33), et qui se rapporte à la République de Weimar, cas d’école des dangers de la mise “hors-la-loi” progressive des droits fondamentaux des personnes et de la souveraineté populaire (exprimée à travers le Parlement).
  “L’état d’exception dans lequel se trouva l’Allemagne sous la présidence de Ebert et de Hindenburg fut justifié par Carl Schmitt sur le plan constitutionnel par l’idée que le président agissait comme “gardien de la constitution”, mais la fin de la République de Weimar montre au contraire clairement qu’une “démocratie protégée” n’est pas une démocratie et que le paradigme de la dictature constitutionnelle fonctionne plutôt comme une phase de transition qui conduit fatalement à l’instauration d’un régime totalitaire.”
  Même si l’emploi de l’adverbe “fatalement” dans la citation est sujet à discussion, il est bon de se rappeler tout ce qui peut se retrouver par effet d’engrenage mis en œuvre dans un corps politique et social, lorsque le Souverain reprend les attributs du “Léviathan” d’Hobbes, qui “absorbe” littéralement en lui la multitude du peuple, lequel disparait de la cité (analyse du frontispice du Léviathan menée justement par Agamben dans un autre texte).


28 novembre
  “Je ne suis pas de ces hommes passionnés par leur patrie ou pour une nation quelconque, mais je travaille pour l’utilité du genre humain tout entier car je considère le ciel comme ma patrie et tous les hommes bien intentionnés comme mes compatriotes…”

— G.W. Leibniz, Brouillon d’une lettre à Pierre le Grand, 16 janvier 1712, in Foucher de Careil: “Leibniz, Oeuvres tome VII: Leibniz et les Académies. Leibniz et Pierre le Grand”, Paris, 1875, p. 514; cité par René Sève: La Politique de la Science, in “Leibniz. Le Droit et la Raison”, Vrin, Paris, 1994, p. 227 n.4


3 décembre
  “L’unité harmonique vivante de La Marquise de la Solana existe au péril d’elle-même (…)
  Multiples sont les mutations qu’elle implique. Mais toutes sont des expressions partielles d’une co(m)-mutation qui constitue cette forme: le tableau. Figure et fond ont partie liée dans un jeu d’échanges réciproques entre opposés. Ces échanges ne sont pas de simples transmissions de messages par lesquels chacun se rappelle à l’autre. Plutôt que d’échange, il s’agit de change, de ce que Hölderlin nomme “métaphore”; c’est-à-dire, au sens propre, d’un transport ou transfert de l’un à l’autre et qui s’accompagne simultanément d’un contre-transfert. Il se produit ici la même substitution réciproque et totale qui définit en Chine une mutation.”

— Henri Maldiney, “L’Art et le Rien”, in Art et existence, Klincksieck, 1985, 2003, Paris, p. 204; à propos de ‘La Marquise de la Solana’ de Goya.

  Au moment où la Comtesse del Carpio, Marquise de la Solana, pose pour ce tableau (1793), elle est gravement malade, cette aristocrate de trente-huit ans qui écrit des pièces théâtre, se sait condamnée, consciente que ce portrait est la dernière image qu’elle léguera à la postérité ; elle mourra un an plus tard ; le peintre Goya quand à lui est affecté d’une surdité, résultat d’une maladie qui avait également affecté son humeur et qui allait profondément influencer son art.
  Henri Maldiney (1912-2013), philosophe français, représentant original de l’école phénoménologique, a nourri son oeuvre de réflexions tirées des champs de la psychopathologie et de l’art (surtout la peinture) ainsi que de la pensée chinoise; il a influencé en retour d’autres praticiens de la clinique psychiatrique comme le Dr. Jacques Schotte de l’Université Catholique de Louvain, ou le philosophe Marc Richir de l’Université Libre de Bruxelles.


4 décembre
  Pour se souvenir, Hannah Arendt, il y a 40 ans ce jour: 4 décembre 1975

La coda de la Condition Humaine :
  “Thought, finally – which we, following the premodern as well as the modern tradition, omitted from our reconsideration of the vita activa – is still possible, and no doubt actual, wherever men live under the conditions of political freedom. Unfortunately, and contrary to what is currently assumed about the proverbial ivory-tower independence of thinkers, no other human capacity is so vulnerable, and it is in fact far easier to act under conditions of tyranny than it is to think. As a living experience, thought has always been assumed, perhaps wrongly, to be known only to the few. It may not be presumptuous to believe that these few have not become fewer in our time. This may be irrelevant, or of restricted relevance, for the future of the world; it is not irrelevant for the future of man. For if no other test but the experience of being active, no other measure but the extent of sheer activity were to be applied to the various activities within the vita activa, it might well be that thinking as such would surpass them all. Whoever has any experience in this matter will know how right Cato was when he said: Numquam se plus agree quand nihil cum ageret, numquam minus solum esse quam cum solus esset – ‘Never is he more active than when he does nothing, never is he less alone than when he is by himself' “

Hannah Arendt, The Human Condition, Chicago University Press, 1958, 1998, p. 325

  C'est la pensée qui rend libre.


19 décembre
  Le train blindé de la Révolution arrive. Avec les meilleurs vœux de Noël du magasine "The Economist". Libre-échange et soleil rouge: l'avenir radieux.


22 décembre
  En attendant Marx, passage obligé par l'idéalisme allemand et le tribunal de la Raison. Parions pour un retour de l'Aufklärung, de l'Enlightenment, des Lumières.

  Ce qui est rationnel est réel. Ce qui est réel est rationnel.
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Die Weltgeschichte ist das Weltgericht
L’histoire du monde est le tribunal du monde
— Friedrich Schiller, Résignation, 1786

  Le philosophe et l'homme du monde sont en attente. Ils ont les yeux fixés sur le théâtre des événements politiques où le grandiose destin (Schicksal) de l'humanité est, croit-on, en train d'être débattu. N'est-ce pas trahir une indifférence blâmable à l'égard du bien de la société que de ne pas participer à cette conversation universelle? Par son contenu et par ses suites, ce grand procès (Rechtshandel) regarde quiconque revendique le nom d'homme; et par la méthode, il doit intéresser quiconque est animé par une pensée personnelle. Une question, à laquelle jusqu'à présent le droit (Recht) aveugle du plus fort avait seul répondu, est en ce moment, à ce qu'il semble, portée devant le tribunal de la pure raison (Richterstuhle reiner Vernunfi) ; pour peu que l'individu soit capable de se placer au centre de l'univers et de se hausser au niveau de l'espèce humaine, il a le droit de se considérer comme assesseur (Beisitzer) de ce tribunal-de-raison ( Vernunftgerichts), où il est également partie (Partei) comme homme et citoyen- du-monde (Weltburger) ; l'issue le concerne. Ce n'est donc pas seulement son affaire propre qui va se décider dans ce grand procès ; on y prononcera en vertu de lois (Gesetzen) que, parce qu'il est un esprit rationnel (verniinftiger Geist), il est lui-même capable et autorisé de dicter.

— Friedrich Schiller, Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, 1794, trad. Robert Leroux, Paris, Aubier-Montaigne, 1943

§341
L'élément d'existence de l'esprit universel, qui est dans l'art, intuition et image, dans la religion, sentiment et représentation, dans la philosophie, pensée pure et libre, est dans l'histoire universelle la réalité spirituelle en acte dans toute son acception : intériorité et extériorité. Elle est un tribunal parce que dans son universalité en et pour soi, le particulier, les pénates, la société civile et les esprits des peuples dans leur réalité bariolée ne sont que comme quelque chose de la nature de l'idée séparée et le mouvement de l'esprit dans cet élément consiste à mettre cela en évidence.

§342
L'histoire universelle n'est d'ailleurs pas le simple jugement de la force, c'est-à-dire la nécessité abstraite et irrationnelle d'un destin aveugle, mais comme il est en soi et pour soi, raison, et, comme l'être pour soi de cette histoire dans l'esprit est un savoir, elle est, d'après le seul concept de sa liberté, le développement nécessaire des moments de la raison, de la conscience de soi et de la liberté de l'esprit, l'interprétation et la réalisation de l'esprit universel.

— Hegel, Principes de la philosophie du droit, 1821, trad. André Kaan, Paris, Gallimard, 1940


6 janvier 2016
  Entre une plage et une piste d'envol il y a plus qu'une similitude, la structure identité de la ligne, une interface de temps. Avec Chris Marker pour une image du film "La Jetée" (1962) et retour de mission.


20 janvier
  Jakob Thomasius, frontispice de Philosophia practica (1661). Séminaire Leibniz, et après-midi d'étude dans le silence de la bibliothèque.


21 janvier
  Invraisemblable mais vrai, la rhétorique de Sarah Palin qui n'étudia pas Aristote mais peut-être Omer Simpson? Je ne sais pas. Pas si funny que ça évidemment... Iowa Caucus coming. Il parait que c'est le discours qui plait à la base redneck. Pas seulement aux USA. Just look around you & just hear here here here... Notre Premier n'est pas vraiment plus fin. "La Belgique est business-friendly, elle est sexy pour l'emploi et l'innovation". Intellectuals are definitely going to become fully extinct in this moronic world of masses (mass media et les masses comme disait Arendt), qui aplanissent les monts et les vallées, nivellent tout sur leur passage en route vers Ground Zero. Pray God. Teach your sons how to use a gun.


27 janvier
  J'ignorais que la partie de son livre qu'Arendt consacra à l'Impérialisme dans Les Origines du Totalitarisme, avait servi à l'évolution de la Cours suprême aux États-Unis, face au maccarthysme.
  Voir la note 1, in Anne Amiel, La non-philosophie de Hannah Arendt. Révolution et jugement, PUF, 2001, p. 18, pour une explication des cas en justice dans lesquels le texte d'Arendt avait été employé.
  Bel exemple d'un texte philosophique qui, redéfinissant le fondement des droits humains comme « droit d'avoir des droits », trouva son application immédiate au plus haut niveau de la branche judiciaire américaine. Arendt évoquait le sort des apatrides, des exilés, des réfugiés dans le dernier chapitre de la seconde partie de son livre, intitulé : « Le déclin de l'Etat-Nation et la fin des Droits de l'Homme ».  
Elle écrivait notamment ceci:
  "Avant la dernière guerre, seules les dictatures totalitaire ou semi-totalitaires avaient recours à l'arme de la dénaturalisation a l'égard des citoyens de naissance; nous avons désormais atteint le stade où même les démocraties libérales comme les Etats-Unis, se mettent à envisager sérieusement de priver de leur citoyenneté ceux des Américains de naissance qui sont communistes. L'aspect sinistre de ces mesures tient à ce qu'elles sont envisagées en toute innocence."
-- Les Origines du Totalitarisme, Quarto Gallimard, 2002, p. 577.


3 février
A propos de : Byung-Chul Han, Dans la nuée. Réflexions sur le numérique, Actes Sud, 2015

  Philosophe allemand d'origine coréenne, Byung-Chul Han décrypte les phénomènes contemporains avec clarté et concision. Ainsi, dans ce dernier essai consacré à la transformation profonde de nos modes de vie, de penser, d'agir politiquement, consécutifs au numérique, d’où je cite l’extrait suivant:
  “Agir, au sens que l’on donne ici à ce mot, est-il encore possible aujourd’hui ? Nos actes ne sont-ils pas à la merci de ces processus automatiques que même le miracle d’un recommencement radical ne pourrait plus interrompre, et qui nous dépossèdent de notre pouvoir de décision ?”
  Il me semble en effet que le concept de révolution politique ait été adroitement recouvert par celui de révolution technologique - il suffit d’écouter les discours de ceux qui façonnent l'opinion, cfr. la dernière réunion du Forum Economique Mondial à Davos et l'annonce publicitaire d'une "quatrième révolution industrielle", celle des objets nomades connectés, de l'analytique prédictive de nos comportements, de la société d'auto-surveillance généralisée et de la destruction du travail - pour se convaincre qu'en effet les seules révolutions qui comptent dans l’esprit des “Souverains” d’aujourd’hui, c’est-à-dire, pour citer Byung-Chul Han, reprenant les propos de Carl Schmitt:
  “ ‘Est souverain celui qui dispose des ondes de l’espace’. A l’issue de la révolution numérique, il nous faut de nouveau reformuler ce principe de souveraineté : Est souverain celui qui ordonne les déchainements de la Toile. “
sont celles liées à l'émergence et à la concurrence des outils issus de la sphère techno-capitaliste; l'agir humain concerté dans un but de transformation politique radicale, quand à lui n’a plus lieu d’être, il n’a plus aucune dignité ontologique dans un monde transformé en “nuées”, même les “révolutions” spontanées qu’on a pu observer ces dernières années participent de cette culture de l’indignation, du temps court et de la volatilité des émotions. Comme le dit l’auteur nous sommes entrés dans l’époque de la psychopolitique.


15 février
  Publicité pour la traduction de "Brain Washing" dans le magasine américain Ability, 1963, vol. 149 d' "une synthèse du manuel soviétique sur la psychopolitique", attribuée à un certain Kenneth Goff, activiste américain d'extrême-droite qui se présentait comme un ex-agent soviétique. "Brain Washing" fut d'abord publié en 1955 sous la signature de L. Ron Hubbard et de Kenneth Goff dans les éditions de l'Eglise de Scientologie. Nous sommes aux origines d'une des branches du conspirationnisme contemporain avec le message: "On vous manipule". A noter que c'est souvent par le détournement de textes existants (il existait peut-être en effet une retranscription de la conférence prononcée par Lavrenti Beria, le chef du NKVD soviétique, la police politique, à des étudiants américains à Moscou en 1950), autant que par la fabrication d'un faux, que se manifestent les objectifs de ces maîtres en manipulation que sont "ceux qui deviennent dragons pour combattre d'autres dragons" (je paraphrase une citation d'Hannah Arendt qui écrivait en 1953 pour le Washington Post un article virulent sur les Ex-Communistes, en pleine période du maccarthysme). La citation exacte est la suivante: "on ne saurait combattre un dragon; nous persuade-t-on, sans en devenir un soi-même" (in Penser l'événement, éd. Claude Habib, Paris, Belin, 1989, p. 167).


26 février
  Extrait d'une lettre du jeune Leibniz (17 ans) à son maître Thomasius, écrite a Iéna le 2 sept 1663, à la veille d'entreprendre des études de Droit. On notera la critique contre Hobbes et la soumission d'une théorie du Droit Naturel à une conception de l'utilité (paragraphe 5): "Car, dès l'instant où l'on tient l'utilité pour la mère du juste, il s'ensuit que le droit tout entier fera route dans ses voiles, restera en place et sombrera en raison d'elle."

-- Leibniz - Thomasius, Correspondance 1663-1672 (Ricard Bodeus ed.), Paris, Librairie Philosophique Vrin, 1993, p.36


29 février
« Les nations pauvres, c’est là où le peuple est à son aise ; les nations riches, c’est là où il est ordinairement pauvre. »

Citation de Destutt de Tracy, in
-- Paul Lafargue, Le droit à la paresse, 1883 (Ed. Mille et une Nuits)


12 mars
A propos de : Byung-Chul Han, La société de la fatigue, Circé, 2013

  Je notais récemment à propos de l'essai de Byung-Chul Han "Dans la Nuée. Essais sur le numérique", que celui-ci décryptait les phénomènes contemporains avec clarté et concision. A nouveau, je ne puis que recommander de lire ses ouvrages dont voici un autre exemple traduit en français: il s'agit, comme à propos de l'essai précédent, d'une suite de textes courts, tels par exemple: "La société du burn-out", "La violence neuronale", "L'ennui profond" etc, reliés les uns aux autres par une critique du mythe de la "performance individuelle", dont le revers sociétal, dit-il, est une "fatigue" généralisée qui procède -- et c'est là le point intéressant de sa thèse, d'un excès de positivité et non pas de négativité. Que veut-il dire? A la "puissance du négatif" de la dialectique hégélienne (l'opposition, le refus, le conflit comme moteur de l'histoire), Byung-Chul Han semble dire que notre époque est "sortie de l'histoire", qu'elle est entrée dans une stase temporelle où plus rien ne bouge, parce que, paradoxalement, les individus n'ayant plus d'autre référent qu'eux mêmes, sont engagés dans une compétition mortifère, non pas avec les autres, mais avec un "idéal" auxquels ils sont soumis et qu'il s'agit d'une servitude particulièrement perverse en ceci qu'elle leur fait croire que les chaînes qu'ils choisissent de porter sont celles, non pas de l'aliénation mais de la liberté. Cet excès de positivité provoque tôt ou tard l'effondrement, par épuisement. La société de la fatigue est celle qui a fait disparaître autrui. Il n'y a plus que des égos surdimensionnés en concurrence, pour le plus grand profit de l'économie. A tel Maître: le Capital, tels esclaves consciencieux : les "managers de soi" heureux de l'être. Tous auto-entrepreneurs! Victoire totale de la société qui a signé "la fin de l'histoire". J'ajoute ceci : lorsqu'en 1992, le spécialiste des sciences politiques Francis Fukuyama fit paraître un essai retentissant : "La fin de l'Histoire et le dernier homme", dans lequel il prenait acte de la victoire du libéralisme et de l'avènement potentiel d'un "gouvernement mondial" (au service du marché et des libertés individuelles), il fut l'objet d'âpres critiques, mais il avait, je crois, vu juste. Un essai comme celui de Byng-Chul Han que j'ai évoqué ici, parmi beaucoup d'autres, n'a fait depuis un quart de siècle qu'enfoncer le clou. En même temps j'ai le sentiment que la pensée critique est en panne. Un effet dû à la fatigue sans doute...


16 mars
  Passage rapide par la fac. Une vieille carte sauvée de la mise au rebut, orne le mur d'un bureau : l'Europe au XIIIe siècle. Tracés, couleurs, sinuosités. Noms disparus. Empires oubliés. Tout change mais avec lenteur, d'où l'illusion de stabilité des frontières, des institutions pour nombre de nos contemporains. Il faut plusieurs générations pour percevoir le passage du temps historique. En général.


27 mars
"Que le mal soit une simple privation, une négation ou une exception à la règle, est presque unanimement l'opinion de tous les penseurs." (*)

(*) Je ne citerai ici que la conception de Démocrite, parce qu'il était le contemporain de Socrate. Il pensait le logos, le langage, comme l' "ombre" de l'action, par quoi l'ombre sert à distinguer les choses réelles des simples semblants ; aussi, dit-il, "on doit éviter de parler de mauvaises actions". On les prive ainsi, pour ainsi dire, de leur ombre, de leur manifestation. (Voir fragments 145 et 190). En ignorant le mal, on le transforme en une simple apparence.

-- Hannah Arendt, Considérations morales, 1971