Friday, 19 May 2017

Evolution


Evolution

(evo-devo)


« Homme et cheval », in Jean-Baptiste de Pannafieu (auteur) et Patrick Gries (photographies), Evolution, Ed. Xavier Barral, 2011

Envoi (Darwin de retour du voyage du Beagle)

  En me promenant dans l’oeuvre monumentale de Charles Darwin rassemblée en ligne sur un remarquable site d’archives, je trouve les pages suivantes de son Carnet B dans lequel il a l'intuition de l'arbre phylogénétique. C'est un schéma célèbre dans lequel il devine la filiation des formes vivantes vers un ancêtre unique. L'année de la publication de l'Origine des espèces est 1859. Il dit que tous les mammifères ont un ancêtre commun. Il attendra 1871 pour publier The Descent of Man, and Selection in Relation to Sex.
  Mais avant cette date, de nombreux lecteurs auront compris que "l'homme descend du singe". Scandale énorme!


Darwin, C. R. Notebook B: [Transmutation of species (1837-1838)]. CUL-DAR121.- Transcribed by Kees Rookmaaker. (Darwin Online, http://darwin-online.org.uk/)

p. 36
I think



Case must be that one generation then should be as many living as now. To do this & to have many species in same genus (as is) requires extinction.
Thus between A & B immense gap of relation. C & B the finest gradation, B & D rather greater distinction. Thus genera would be formed. — bearing relation

p. 37
to ancient types. — with several extinct forms
for if each species an ancient (1) is capable of making 13 recent forms1, twelve of the contemporarys must have left no offspring at all2, so as to keep number of species constant. —
With respect to extinction we can easy see that variety of ostrich, Petise may not be well adapted, and thus perish out, or on other hand like Orpheus being favourable

1 In the diagram there are 13 lines that have a perpendicular line at the end. [Ba] 2 In the diagram there are 12 lines that are without a perpendicular line at the end. [Ba]



p. 38

many might be produced. — This requires principle that the permanent varieties produced by inter confined breeding & changing circumstances are continued & produced according to the adaptation of such circumstances, & therefore that death of species is a consequence (contrary to what would appear from America)




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variations

  La théorie de l’évolution énoncée en 1859 par Charles Darwin dans son opus majeur L’Origine des espèces, constitue une révolution intellectuelle toujours mal comprise. Des raisons psychologiques très fortes s’y opposent : notre prédisposition – je dirais « naturelle », à donner un sens aux événements en fonction d’une finalité, d’un but, d’y voir à l’oeuvre la volonté créatrice des individus (le mythe de la liberté) ou de puissances transcendantes (le destin, la Nature). Le philosophe et naturaliste Lamarck avait, avant Darwin, énoncé une théorie de l’évolution des espèces basée sur ce genre d’argument finaliste (« la fonction créé l’organe »). Si les girafes ont des cous allongés, c’est pour pouvoir atteindre les sources de nourriture en hauteur etc. Darwin a renversé l’argument : les « girafes » aux longs cous se trouvaient par hasard à la bonne place et au bon moment et du fait de cet avantage dans leur environnement ont put se multiplier (« l’organe créé la fonction »). Rien ne s’oppose plus fort je crois à ce biais cognitif qui nous pousse à privilégier une explication en terme de finalité ou d’intentionnalité, que le principe d’une génération aléatoire des causes à l’origine des variations observables. Darwin dit que le hasard intervient seulement sous forme de causes mal identifiées – dans la source des variations au niveau des cellules reproductrices, ce que nous appelons aujourd’hui des mutations, qui conduisent à l’apparition de différences individuelles ; la sélection des caractéristiques « les plus aptes » produites par hasard, ne doit rien par contre au hasard en tant quel tel, mais exprime le résultat des contraintes du milieu qui opèrent le tri entre variations favorables ou défavorables. Il s’agit de la formulation d’un principe d’utilité (contingent et non pas prévisible, l’argument finaliste ne se cache pas derrière ce principe de « l’utile »), effet mécanique si l’on veut des contraintes que l’environnement fait subir aux individus. On sait que Darwin trouva la clé du principe de sélection naturelle après avoir lu L’Essai sur le principe de population de Malthus, qui explicite cet axiome (posé par Hume ? par Adam Smith?) du « problème économique fondamental » (l’utilisation de ressources rares pour satisfaire des besoins primordiaux, en nombre croissant, par exemple du fait de l’augmentation de la population). Dans cette vision assez mécaniste et fermée, les populations sont soumises à une pression de sélection qui conduit les « plus aptes » à utiliser les ressources limitées dont ils ont besoin pour se reproduire (sans filiation, pas de création d’espèce ou d’évolution). Cela me fait penser à cette réflexion entendue concernant les « dirigeants politiques européens sans enfants ». Comment peut-on « penser » l’avenir (au sens de s’en préoccuper vraiment) quand on n’a pas d’enfants ? Je laisse cette question au bord du chemin mais renvoie à ce lien :
https://leblogalupus.com/2017/05/17/des-dirigeants-sans-enfants-menent-une-europe-somnambule-a-labime/.
  Que cela nous plaise ou non, l’évolution biologique et l’histoire humaine se ramènent à des fondamentaux qui ont pour noms, génétique des populations et masses démographiques : le fameux « nombre des hommes » qui fait l’histoire, cher à Fernand Braudel et aux historiens de l’école des Annales, est un de ces paramètres de poids qu’il serait vain de négliger ou d’ignorer.

   Donc Darwin met l’accent sur la pression de sélection qui procède d’une logique de maximisation de l’utilité sous contraintes « économiques » (au sens large du terme, ce principe s’appliquant à l’ensemble du règne vivant). Une des conséquences fortes de la théorie darwinienne appliquée aux sociétés humaines me paraît être la suivante : de la même manière qu’il n’y a pas d’hérédité des caractères acquis (notre « expérience » de la vie ne se transmet pas via nos gènes à notre descendance ; la seule chose qui s’y transmette génétiquement est le code de notre ADN au moment de la conception), et que chaque génération animale est confrontée aux mêmes difficultés potentielles par rapport aux changements de l’environnement (qui sont le plus souvent lents et graduels) ; de façon semblable il n’y aurait pas plus de « transmission d’expérience » entre générations de l’espèce humaine. Scandale !
   Et la Culture alors ? N’est-ce pas justement l’instrument fabriqué par l’évolution qui nous permet de briser les contraintes de l’évolution biologique ? Oui certes, mais il me semble, sans que cela rende la culture inféconde, que cette dernière, qui est en effet le produit de l’évolution d’Homo Sapiens avec son gros cerveau, l’art, le langage, les outils etc, bien que dotée d’un formidable pouvoir de transmission et d’apprentissage (de réduction du désordre), ne serve en définitive pas à grand-chose face à la double contrainte issue de la loterie génétique d’une part et de la pression de sélection d’autre part. Qui nierait que cette pression ne s’est pas calmée dans notre espèce en dépit de tout le progrès scientifique ou technique ? Venez faire un tour en Grèce ces temps-ci et mettez votre nez dans la vie quotidienne des gens, je n’y vois rien d’autre que l’application d’un « darwinisme social » décrété par les dirigeants européens sur un peuple plus faible qu’eux. La pression de sélection et la réalité de l’économie, voilà des paramètres que l’on peut comprendre évidemment mais quid de la loterie génétique ? Est-ce toujours aussi important que pour les animaux ? Je dirais oui, suivant le raisonnement darwinien que ce sont justement les individus qui, réussissant à transmettre leur patrimoine à la génération suivante, passent à travers le filtre du hasard moléculaire et des contraintes de l’économie qui sont les véritables acteurs de l’évolution de l’espèce. Pour eux, pour nous tous, la culture est une illusion nécessaire, mais rien de plus qu’une illusion. J’en tiens pour preuve (si l’on veut) et je ne m’en réjouis pas, le fait que la connaissance de l’histoire ne nous protège pas de la répétition des erreurs des générations précédentes, et que la politique est juste le grand spectacle de la mise en scène du pouvoir, que par conséquent elle ne sert à rien qu’à dévorer des ressources rares et précieuses, qu’elle constitue en quelque sorte, avec la religion, l’illusion suprême (mânes de Marx et de Freux, reposez en paix).

  Darwin, Marx, Freux, les trois «briseurs d’illusions» de la vision du monde moderne : l’homme n’est pas le sommet de la création des êtres vivants ; l’homme est un loup économique pour l’homme et la société est l'histoire (évolutive) de la lutte des classes ; la culture enfin est une production de l’inconscient qui nous aide à mieux vivre et surtout à masquer nos angoisses ou habiller nos instincts de motifs plus nobles, plus acceptables. De ces trois gaillards Darwin me semble être aujourd’hui le moins bien compris. C'est qu'il y est question de science dure, sérieuse, qui repose sur des bases physico-chimiques et dont la complexité aux niveaux élevés de l'évolution défie toute simplification. Comme les autres comparses, il a fait l’objet de lectures simplistes à fondements idéologiques, justifiant les pratiques inégalitaires d'une société prédatrice. Darwin n’a jamais prétendu que la sélection naturelle impliquait l’eugénisme au sein de l’espèce humaine ou la supériorité naturelle d’une race sur une autre. Il a toujours défendu le principe des lois morales et considéré que l’altruisme était justifié du point de vue de l’évolution. Il aurait eu en horreur qu’au nom du détournement de sa théorie par des « économistes » on tienne la loi du profit et de l’exploitation capitaliste comme le but à atteindre pour notre espèce et le critère de réussite des individus. Le détournement de Darwin a commencé très tôt, quelques années après L'Origine des espèces, avec les écrits d'Herbert Spencer.
  Je me dis alors qu’il est peut-être nécessaire de s’attaquer sérieusement à cette théorie synthétique de l’espèce humaine, sous les traits des la sociobiologie et des neurosciences, si l’on veut y voir clair. Il est peut-être temps aussi de consigner au rayon des archives une bonne partie du verbiage de la philosophie.

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Evo-devo
Evolutionary development biology ou biologie évolutive du développement
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Et encore une superbe photo tirée de l'album Evolution



Saturday, 13 May 2017

Une idée de l’Europe – l’Europe est une idée



Une idée de l’Europe – l’Europe est une idée


(des idées de l’Europe – l’Europe, ce sont des idées)



 
  Certains d’entre vous se souviennent certainement de ce tube de Michel Sardou « Ils ont le pétrole... » en 1979 dans lequel le chanteur dit « ils ont le pétrole … on a des idées » . Voilà donc pour l’entrée en matière un peu iconoclaste de cette brève de fin de semaine.

  On se souvient peut-être du séminaire consacré à l’Antisémitisme et l’Antilibéralisme dans la pensée de Martin Heidegger et de Carl Schmitt, qui s’était tenu au cours de l’année 2015 au Centre Jean Gol. J’avais rendu compte de ces exposés à l’époque – le lecteur pourra en retrouver des traces sur le blog. Ce cycle de conférences, plutôt « séminaire », lieu de réflexion et d’échanges dans l’esprit de son organisateur, avait été suivi en 2016 par un nouveau cycle, très ambitieux, intitulé Les fondements de la civilisation européenne. J’avais signalé dans une note d’un court texte inspiré par le conte de Jorge Luis Borgès « La quête d’Averroès » le lien que Richard Miller avait établi entre l’absence de traductions des tragédies grecques (vers le syriaque, le persan ou l’arabe), lors des grandes « translations » du savoir antique, entre Proche-Orient byzantin et confins occidentaux de l’Europe médiévale opéré par des grandes figures telles Avicenne ou Averroès, philosophes islamiques inspirés par Aristote, et l’absence d’une réflexion sur l’individu, la liberté et la reconnaissance de ses droits, qui va de pair avec l’émergence d’une pensée critique du religieux, dans l’Islam. Le conférencier relayait une thèse d’Abdelwahab Meddeb qui a beaucoup écrit sur les problèmes posés par des mouvements intolérants tels que salafisme ou wahhabisme dans la vision du monde prônée majoritairement aujourd’hui par l’Islam (les titres de ses livres sont assez explicites: La maladie de l’islam ou Sortir de la malédiction pour qu’il soit inutile ici de développer ce point). Cette hypothèse est proprement fascinante, je la qualifierais de l’équivalent culturel d’un « chaînon manquant » dans la culture islamique, si l’emploi de cette métaphore biologique n’est pas pris au pied de la lettre, mais comme métaphore. La tragédie grecque dont nous, Européens, sommes les héritiers, est le premier et un des plus fondamentaux de ces jalons, de ces étapes dans la transmission qui ont petit à petit forgé l’idée de l’Europe et de sa civilisation. Il y en eut bien d’autres, en provenance de Grèce (démocratie, philosophie, sciences, histoire, arts), de Rome (droit), de Jérusalem, des grandes réformes papales du XIIIè siècle, de la Réforme protestante, des Lumières, de l’Islam aussi évidemment… toutes ces « variations » qui conduisirent avec plus ou moins de succès à préserver et améliorer les fondements de multiples civilisations européennes. Il ne s’agissait pas je crois dans l’esprit de ses organisateurs -- à Richard Miller, Corentin de Salle s’était joint activement et en y apportant aussi sa contribution propre avec un exposé consacré à l’émergence du capitalisme, de défendre l’idée qu’il existe « une et une seule idée » de l’Europe, mais de montrer la richesse des influences qui nous conduisent toujours, aujourd’hui sans doute plus que jamais, à nous interroger sur « cette étrange idée d’Europe » : est-ce juste une illusion qui ne tient pas devant l’affirmation des cultures régionales ou des identités nationales ? Est-ce un sous-produit marchand de l’idéologie du commerce qui semble à beaucoup être devenu l’horizon de tout grand rêve collectif ? Dans le fond, la motivation du séminaire revient à se demander si l’Europe a un avenir. Sachant que la volonté qui s’exprime dans ce cycle de conférences est de répondre « oui » à cette question, sans contestation, sans ambiguïté, alors il revient à chaque contributeur de défendre et d’illustrer cette ambition en apportant l’éclairage d’une des nombreuses origines que j’ai énumérée.

  Après une interruption de près d’un an (juin 2016), le cycle de conférence a enfin repris ce jour (13 mai 2017) et il devrait se clôturer avec deux autres contributions. Nous disposerons alors en effet d’un corpus d’influences très complet. Je cite le texte complet de présentation du cycle mis à jour sur le site du Centre Jean Gol : 
 

« Le Centre Jean Gol reprend les séances de son séminaire, initié par Richard MILLER, consacré aux « Fondements de la Société Européenne ». L’Europe et ses valeurs ne sont pas nées de rien. De grands courants de pensée ont façonné la société européenne au fil de son histoire. Après avoir exploré l’héritage judaïque, grec, romain, chrétien, libéral, etc., trois conférences organisées par Corentin DE SALLE, seront, au cours des prochaines semaines, consacrées au courant des Lumières, au protestantisme et à l’Islam.

Pour notre première séance de reprise du séminaire, nous recevons un conférencier de toute première force : Hervé HASQUIN. Historien et auteur prolifique, Hervé HASQUIN fut Professeur, Recteur et Président de l’Université Libre de Bruxelles. Ancien Ministre-Président de la Communauté Française et actuel Secrétaire perpétuel de l’Académie Royale de Belgique, il est par ailleurs - et ce n’est pas le moindre de ses mérites - le fondateur et le tout premier Administrateur Délégué du Centre Jean Gol.

Hervé HASQUIN nous parlera d’un courant de pensée d’une importance fondamentale dans l’histoire européenne et dans l’histoire de l’humanité : les Lumières. Ce mouvement philosophique, scientifique, culturel et littéraire, qui a donné son nom au XVIIIème siècle, a pris naissance et s’est déployé en Allemagne, en Angleterre et en France. Son influence fut déterminante dans les grands évènements politiques de la fin de ce siècle : les révolutions américaine et française. Avec le regard du spécialiste internationalement reconnu dans ces matières, Hervé HASQUIN parlera des liens existant entre ce mouvement et un autre, d’une importance également fondamentale dans la constitution de l’identité démocratique de l’Europe : la franc maçonnerie.

Hervé HASQUIN sera introduit et présenté par Richard MILLER, Député, ancien Ministre et Administrateur Délégué du Centre Jean Gol. »



  Je ne pourrai pas vous parler de cette conférence à laquelle je n’ai pas assisté pour cause de voyage. J’espère vous rapporter toutefois quelques éléments de synthèse à l’issue de la dernière conférence.



  Cela dit, je m’interroge: toutes ces influences forment-elles un tout suffisamment rassembleur ou porteur pour un véritable projet politique de citoyenneté européenne ? Nous le savons, « cette étrange idée de l’Europe » est en désamour avec un nombre de plus en plus important de citoyens des divers pays qui composent une union mal vécue, critiquée, mal comprise. Un « grand récit des origines », fut-il très éclairé, très savant, très riche, suffit-il à créer un peuple européen ? La question n’est pas celle d’une entité abstraite, elle est celle des gens qui vivent ici, là-bas, qui sont pour le moment rassemblés dans une Union nominale qui cache mal ses conflits internes, ses conflits vieux comme l’histoire de l’Europe, qui n’a rien d’un conte de fées, qui tient tout d’un cauchemar, celui du vingtième siècle et des deux grandes guerres, d’abord européennes et dites aussi « mondiales ». De quoi l’Europe a-t-elle accouché après 1945 ? D’un enfant qui semble avoir perdu la mémoire, ou peut-être aussi d’un enfant a qui on aurait coupé les c… (oui, je sais, après avoir démarré cette note avec du Michel Sardou…)

  Je suis revenu en Grèce depuis un peu plus de vingt-quatre heures et je voudrais vous faire part d’un discours que j’ai réentendu, avec force, exprimé avec toujours plus de conviction. Je vais l’intituler : le discours de l’Europe Germanique. Quel est le storytelling ? Très simple : à deux reprises l’Allemagne a tenté d’imposer par les armes et une violence jamais vue auparavant, sa domination « hunique » aux « peuples inférieurs » du continent. A deux reprises, les peuples coalisés l’ont mise à terre mais elle est repartie de plus belle. Elle repart une troisième fois, le plan n’ayant pas changé, seule la méthode basée sur l’étouffement économique des pays de la périphérie, « ceux qui sont bons à jeter à la poubelle ». Dans cette histoire, l’Europe institutionnelle est l’instrument (subverti?) de la domination afin d’imposer un modèle économique (l’ordo-libéralisme) au profit de l’Allemagne. A l’appui de ce récit, l’exemple du Royaume-Uni qui décide de quitter cette union de dupes… et celui de l’Argentine qui a repris sa croissance à deux chiffres après des années au fond du trou… mais d’un trou que le pays a choisi (défaut sur la dette et nouvelle monnaie). Dans le programme de cette économie basée sur la théorie des « avantages comparatifs », chaque pays de l’Union apporte ce dans quoi il est compétent : j’entends qu’il y avait en Grèce avant le rachat de ses industries par des groupes allemands, une industrie locale capable de fabriquer et vendre à un prix honnête de l’électro-ménager ou d’autres biens de grande consommation. Après le rachat de ses industries, que s’est-il passé ? Les usines ont fermés, la production est partie en Turquie et revient en Grèce à titre de produit importé au prix fort (en euros). « Avant », ai-je entendu, « tu achetais une machine à laver grecque pour l’équivalent de 300 euros, maintenant tu achètes une machine de marque allemande fabriquée dans un pays à bas salaires pour 1000 euros. » Dans ce récit, la dette actuelle grecque (estimée à plus de 170 % du PIB) pourrait être annulée aux 4/5èmes si l’Allemagne acceptait de rembourser ce qui a été volé à la Grèce pendant les noires années de l’occupation. Sait-on assez que la Grèce est avec la Yougoslavie et l’Union Soviétique le pays européen qui a le plus payé au prix fort par sa population l’occupation nazie ? Sait-on que là où en France il y eut un Oradour-sur-Glane, il y en eut des centaines en Grèce (et des milliers en URSS)? Dans ce récit, j’entends dire aussi que l’Allemagne a toujours été opposée à la Grèce (alliée des Ottomans avant et pendant la Grande Guerre) et ensuite, l’histoire s’est transformée en tragédie et aujourd’hui elle exerce un protectorat dur via les marionnettes de Schaüble à l’Eurogroupe.

« Mais Macron dis-je ? Mais la France ? »
« La France fait partie dans cette vision de l’Europe d’une zone de seconde catégorie pour l’Allemagne.
- Il y aurait donc une Europe à deux vitesses ?
- Il y en a trois : le noyau dur avec l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas et les pays nordiques. La zone intermédiaire qui doit trembler de peur pour la préservation relative de son bien-être : la France, la Belgique, l’Italie, les pays de l’Est. La troisième zone est celle du premier cercle de l’enfer. La Grèce s’y trouve. D’autres pays suivront. »



  Alors, oui l’Europe est riche de ses multiples patrimoines. C’est aussi le « storytelling » des institutions. Mais s’il n’est pas supporté par un projet politique, c’est un discours creux destiné à enrober d’un peu de sucre le quotidien de pays en proies à une féroce compétition économique. L’Europe institutionnelle du grand marché et de la monnaie unique ne protège-t-elle pas contre quelques menaces extérieures ? Certes, mais on ne parle pas assez de la concurrence interne entre pays du « noyau dur » et de la « périphérie ». Au début de la crise de la dette en 2010, le ratio dette / PIB s’élevait à 120 % en Grèce. Sept ans plus tard il est monté à 170 % et plus. Avec une économie ruinée. Avec des pensionnés qui sont obligés de retourner au travail pour nouer les bouts. Cela semble n’avoir aucun sens. En effet, cela n’a aucun sens. Voilà qui ne passe pas. Alors, à quoi bon tous ces efforts pour s’appauvrir encore plus et être dépossédés de son pouvoir politique en tant que nation et peuple ? Voilà ce que de plus en plus de Grecs se disent.



En 1979 nous avions encore le sentiment qu’en Europe « il y avait des idées ».
En 2017, mon sentiment est qu’en Europe il n’y a toujours pas de pétrole et il n’y a plus d’idées.



Journal de Grèce
Quelque part dans l’Attique. Temps couvert, nuages de poussière d’Afrique. Il a fait près de 40 degrés aujourd’hui.

Sunday, 7 May 2017

J'étais à la fête de l'Iris



J’étais à la fête de l’Iris
(variation sur un thème)


 
Philippe Decrauzat : Night, 2004 Wood, acrylic Collection Loevenbruck, Paris Courtesy Galerie Praz Delavallade, Paris / Photo: France Los Angeles Exchange (FLAX)
https://inferno-magazine.com/2013/03/05/marc-olivier-wahler-javais-atteint-lage-de-mille-kilometres/



  J'avais atteint l'âge de mille kilomètres. La ville avançait avec lenteur sur ses rails. Ici et là, des tribus colorées fêtaient l'Iris ou l'Elu. Les fontaines de bière étaient prises d'assaut. Les enseignes de Frit'Kot ou de Los Churros proposaient le junk habituel : mélange de Soma et de Gras pour oublier la misère de la rue à deux pas. Tout allait bien. Nous étions à l'âge de la grande Normalité. Une chorale de neutres et autres trans répétait sous la direction d'un Rob-flux vigilant. La ville avançait lentement sur ses rails. J'avais atteint l'âge de mille kilomètres. Le monde était jeune mais je me sentais déjà prématurément usé. J'aurais bientôt besoin de remplacer mes organes pour me joindre à n’importe quelle fête.
  Mon nom n’est pas Helward Mann. Je n’appartiens pas à la Guilde des Topographes du Futur et nulle cérémonie d’initiation ne fera de moi un apprenti pour cause de mon âge. Mais Helward Mann existe et de grandes choses se sont mises en mouvement lorsqu’il atteint cet âge respectable. Tout ceci a été raconté il y a plus de quarante ans par le sorcier Christopher Priest dans son grimoire du Monde inverti. J’étais plus jeune de huit cent kilomètres lorsque je ramassai le livre dans une poubelle à l’arrière de Freak Street. Autant dire que j’étais encore à la crèche. Est-ce un hasard si j’ai trouvé ce livre ? Depuis lors ma vision du monde a évolué. Je me suis mis à tenir des discours. J’ai été remarqué. Les règles de sélection pour monter de niveau changeaient à chaque cycle, pourquoi avais-je été choisi ? Nous étions formés pour accomplir des missions d’exploration. M’enverrait-on aussi dans la désolation du Sud ? De nombreux cartographes n’en étaient pas revenus : Cook, Owen, Baltimore. Leurs profils sévères en bronze ornaient le couloir de l’institut de géographie entre la crèche et la bibliothèque où j’épluchais les Atlas de Justus de Perthe à m’en user les yeux, à la recherche d’un bout de côté inexploré auquel l’institut donnerait peut-être un jour mon nom. M’enverrait-on dans la vaste Terra Incognita du Nord à la recherche de l’optimum ferro-quantique où disparaissaient des étoiles par grappes entières ? Ou bien irais-je faire du cabotage récursif le long de la grande brisure océanique à l’ouest de la Colonie, au risque de me perdre à jamais dans une côte où chaque mille déroulait une nouvelle boucle du littoral, à l’infini ? « Evitez les fractales du bord du monde, ce sont les voyages les plus dangereux de tous » me prévint Alvin György, un étudiant à peine plus âgé que moi mais qui avait eu le privilège de partir pour le voyage parmi les nombres rationnels, duquel il était revenu un jour avant son départ, « tenez-vous en à l’exploration des dimensions entières et peut-être pourrez-vous aussi être sélectionné pour parcourir l’infini négatif. »
  J’avais beau lui dire ainsi qu’à mes professeurs, que les mathématiques pures ne m’intéressaient pas, je sentais néanmoins que c’était de ce côté-là que j’étais insensiblement poussé, au gré de mes notes, de quelques remarques laudatives et de mes talents musicaux à l’orgue. Pourtant, la veille de ma sortie de la crèche, il se produisit, nous dit-on à demi-mots, une révolution de Palais et les promotions étaient gelées jusqu’à ce que de nouvelles directives parviennent du sommet de l’hiérophanie crépusculaire. Mais le nom du nouvel Imperator tardait à venir, la pourpre était disputée par plusieurs prétendants, le sang s’était remis à couler dans le labyrinthe du Palais où des hommes étaient égarés. « C’est le résultat d’une querelle entre savants qui a une fois de plus mal tourné » m’expliqua plus tard Alvin György, « les nominalistes et les réalistes sont à couteaux tirés ». Cela n’arrangeait pas mes affaires. Mais le jour des mille kilomètres était arrivé et par dépit je décidai de me perdre avec la foule des oms abrutis dans une des fêtes que le régime imposait à date fixe. Il n’y avait ni commémoration de morts illustres ni cérémonies cultuelles ; la caste des hiérophantes avait décidé que l’horizon des oms de base serait rempli de gadgets jetables et de fêtes sans but. J’étais né dans une crèche à la limite des quartiers populaires. Ma génitrice était une vraie femme du peuple, pas une couveuse, qui m’avait abandonné dans un berceau à l’entrée de la Cité de la Science. En toute logique le berceau – et moi avec, aurions dû être incinérés. Quelque destin s’attachait à moi je crois et le processus de sélection me fut ce jour-là favorable. C’était il y a mille kilomètres.
  Aujourd’hui il semble que mon ascension sociale soit bloquée. Les portes de la Guilde ne s’ouvriront peut-être jamais pour moi. Existe-t-il d’autres jeunes dans ma situation ? Pourquoi l’hiérophanie sacrée lancerait-elle ainsi de fausses pistes ? Alvin a son idée là-dessus, il raconte que les produits des couveuses présentent de plus en plus souvent des aberrations et que le spectre de la dégénérescence guette ceux qui se proclament encore de « vrais humains ». La création délibérée de frustrations sociales aurait pour but de faire redémarrer le processus de sélection à un autre niveau, de forcer des individus à sortir de leurs gonds. « Des Berserks ? avais-je demandé, des sujets en proie à l’amok des profondeurs ? Ceux que la téléréalité appelait gentiment « les amocheurs ». D’ailleurs, statistiquement il se produisait un ou deux amochages dans chaque fête. J’observai attentivement les visages des oms qui me frôlaient, essayant d’y deviner les signes avant-coureurs d’une folie meurtrière. « Non, pas du tout ce genre de violence sans but mais une forme de dépassement de soi, de volonté de surpuissance liée à une pression du milieu. » Je ne comprenais pas ces théories. Alvin était féru dans la cartographie des taxons et des clades, il avait lu toute l’œuvre du grand philosophe Darwin II, l’androïde ; les œuvres de l’original Darwin I avaient disparus à tout jamais, comme l’immensité du savoir dans les grands incendies de bibliothèques et la destruction des centres de données à la fin de l’Age d’Or. Je ne m’intéressais pas aux soi-disant sciences de l’homme. L’homme n’avait-il pas disparu, remplacé par les oms ? C’était mieux ainsi, mes professeurs avaient sans doute raison, la vérité résidait dans les seules mathématiques pures et la biologie était détestable. Je suspectai pourtant d’être la cible d’une manœuvre politique, ce qui dans le climat actuel aurait été tout à fait justifié. Les étudiants servaient parfois de pions à des intrigants. Avais-je été manipulé ? C’était évidemment la question qui me poursuivait avec la légende de ma naissance. Pourquoi moi ?
  La seule chose qui m’intéressait c’était de sortir. Quitter la ville, le monde île qui navigue au gré des courants ou bien qui glisse lentement sur ses rails montés et remontés tous les cycles pour une errance sans fin. Je voulais voir « l’extérieur », faire de la géographie, redécouvrir le reste du monde, le décrire, affronter des dangers réels, noter les détails de sa faune et de sa flore. Alvin restait sceptique : « vous savez-bien que le monde entier est mort, c’est ce qu’on nous apprend ; il ne reste plus que nous, que la ville, partout ailleurs : un désert radioactif, pollué, chaud à crever ou soumis à des tempêtes qui brisent nos colosses d’acier. Tous les cartographes de votre profession ne sont jamais revenus. 
- Tous sauf un, lui dis-je
- Vous avez-raison, tous, sauf un.
- Helward Mann. Pour autant qu’il ait vraiment existé.
- Comment savoir si le sorcier qui a raconté son histoire a dit vrai ? » Sur ces dernières paroles, Alvin György eut l’air soucieux. « Cela aurait-il un rapport avec la querelle en cours des nominalistes et des réalistes ?
- Je voudrais m’en rendre compte par moi-même. Mon cher Alvin, seriez-vous disposé à m’accompagner au palais, à vos risques et périls ?
- Ces fêtes forcées sont extrêmement ennuyeuses, la compagnie des oms ne me réussit pas plus qu’à vous. »
  C’est ainsi que le jour de mes mille kilomètres, je pris la première véritable décision de mon existence. J’ignore ce qu’il nous en coûtera. Peu importe.

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C’est devenu une tradition, le premier week-end du mois de mai, la région de Bruxelles-Capitale célèbre son anniversaire de manière festive et propose de nombreuses activités gratuites sur son territoire.

Je passais par là aujourd’hui et j’y ai commencé sur mon téléphone un petit conte que vous avez parcouru.

Merci à Christopher Priest, né le 14 juillet 1943, talentueux écrivain britannique, romancier, auteur de science-fiction



Pourquoi l’incipit du roman de Christopher Priest s’est-il imposé lors de ce passage à la fête de l’Iris ? Tout simplement parce que j’y ait réellement atteint les mille kilomètres de la médaille (platine) Trekker du jeu Ingress. En voici la preuve.