Saturday, 25 February 2017

Théâtre des Opérations, Février ‘17



Théâtre des Opérations, Février ‘17
Journal de la Rêvolution





« Le pouvoir absolu est l'anarchie politique et la barbarie »
Alfred de Vigny, 1824

“The subterranean stream of Western history has finally come to the surface and usurped the dignity of our tradition. This is the reality in which we live.”
Hannah Arendt, 1950

« Etre armé
C’est être libre »
A.E. van Vogt, 1951

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  La pluralité. A propos d'une supposée « nature humaine » Arendt dit que l'Homme au singulier n'existe pas ; il y a des êtres humains en condition plurielle. La politique est pour elle l'espace privilégié dans lequel des êtres humains apparaissent les uns pour les autres. Essentialiser une catégorie d'humains est politiquement dangereux.

  Ne confondons pas Arendt qui a pu se tromper dans la connaissance ou l'interprétation de certains événements, avec les responsables du désastre : les nationaux-socialistes et leurs complices. Ce qu'elle a écrit sur les totalitarismes, sur l'action politique etc., mérite toujours un examen attentif, critique et l'actualité valide ses intuitions (Origines du totalitarisme date de 1951). La connaissance historique a beaucoup évolué, ses analyses n'en sont pas pour autant invalidées car Arendt n'a jamais prétendu avoir écrit un livre d'histoire, au sens positiviste du terme.
  Arendt a écrit à Jaspers que le voyage à Jérusalem était pour elle une véritable catharsis. Son reportage sur le procès devrait être lu aussi dans cette perspective plus biographique qu'objective. Ne confondons pas les véritables criminels et les témoins des événements. Toujours se demander : "et moi, qu'aurais-je fait ? Qu'aurais-je dit à ce moment-là, dans cet endroit-là et avec les informations dont je pouvais disposer ?" Je demande juste que notre regard et notre jugement ne tombe pas lui-même dans la violence. Un peu d'empathie en somme. Dans un autre registre j’invite à lire René Girard et ses analyses de la violence mimétique.
  Sur le rapport d'Arendt au judaïsme, le livre qui est beaucoup plus éclairant qu'EJ est celui qu'elle a consacré à Rahel Varnhagen : la vie d'une juive allemande a l'époque du romantisme. Ce livre est beaucoup moins connu, a été pour l'essentiel rédige au début des années '30, emporté dans les bagages de l'exil et publié fort tard en 1958, immédiatement après The Human Condition. EJ n'est pas le livre qu'il faut considérer pour analyser les rapports d'Arendt au judaïsme, loin de là ! Outre celui sur Rahel Varnhagen il y a le recueil d'articles écrits principalement pendant la guerre pour la revue Aufbau des émigrés juifs allemands, réunis par Jerome Kohn sous le titre Écrits juifs. On y trouvera par exemple ses articles prônant la création d'une armée juive en Europe.
  Le texte d'Arendt qui fait principalement débat, en tout cas le plus souvent cité, sur la "question noire" est "Réflexions sur Little Rock" (1959), repris dans le recueil "Responsabilité et jugement". Le livre "Arendt and the Negro question" de Kathryn T. Gines est un des premiers à faire le point sur l'ensemble des textes problématiques concernant le "racisme" d'Arendt. Comme souvent dans ces débats qui tournent à la polémique j'invite les lecteurs intéressés à d'abord lire ou relire les textes incriminés et de se faire un jugement par eux-mêmes. Trop souvent nous avons tendance à reproduire un avis sur base d'une littérature secondaire dont l'intentionnalité critique ou le contexte académique ne sont jamais neutres et nous tombons dans la facilité qui consiste à croire que nous avons compris un auteur à travers les résumés qui en sont fait. Il faut lire les textes à la source. C'est le reproche principal que j'adresse à ceux qui se contentent de répéter un avis qui leur parait autorisé ou simplement qui résonne avec l'air du temps, la mode intellectuelle, que sais-je ?
  Et ce n'est parce qu'Arendt admirait la cité grecque, en particulier l'Athènes du Ve siècle, qu'elle défendait l'esclavage dans sa théorie de la Condition humaine. Un autre exemple d'abus.
  La théorie du déterminisme intellectuel est une simplification : la pensée d'Arendt comme celle de n'importe quel intellectuel se forme au contact d'autrui et s'élabore ensuite selon une chimie que ni vous ni mois sommes capables de décrire. Il y a eu Heidegger. Il y a eu Jaspers. Il y a eu Benjamin. Il y a Anders. Il y a eu Blumenfeld. Il y a eu Blücher (son deuxième mari) etc. Il y a eu, elle, Arendt et sa pensée en propre et son dialogue avec des penseurs morts. Les influences intellectuelles comptées au nombre de citations dans son œuvre sont bien plus importantes pour Platon, Aristote, St-Augustin, Machiavel, Montesquieu, Kant, Marx... que pour Heidegger. Ce genre d'arguments ne prouve rien, juste ses propres partis-pris. A ma connaissance, Arendt n'a jamais évoqué Lévi-Strauss. L'absence d'écriture n'équivaut pas à absence d'histoire. Il y a des traditions orales, des transmissions de savoirs, de techniques. Qui oserait le nier ? Arendt écrit avec la vision du monde de son époque. L'interprétation constamment rétrospective du passé reviendrait poussée au bout à brûler la plupart des livres au nom de l'actualité du savoir. La philosophie n'est pas une science exacte ni aucune des sciences humaines. Le paradigme d'une recherche qui possède par ruptures des connaissances antérieures est celui des sciences de la nature. Mais en effet, nous pouvons détruire la tradition qui n'est plus d'aucune utilité.
  Chacun a des moments d'errance, commet des erreurs de jugement. Chacun d'entre nous se forme aussi un jugement et nous n'avons pas à en juger les uns pour les autres mais si possible, nous appuyant sur des sources dignes de foi (documents, faits avérés) d'en débattre dans un esprit de libre-examen. En ce qui me concerne, je pense et dit que l'œuvre d'Arendt contient suffisamment d'éléments pertinents pour qu'une lecture critique soit toujours intéressante, surtout par les temps qui courent où les notions de "faits alternatifs", et autres mensonges dignes de la propagande totalitaire, méritent notre attention de citoyens épris de liberté de pensée. Je me méfie autant des diseurs de vérité que des démolisseurs qui prennent juste plaisir à détruire la réputation d'autrui. Arendt n'échappe pas aux tensions politiques de notre temps. Il nous reste ses livres.

  Arendt a un rapport assez particulier avec la SF (et la science) dont elle reconnaît le pouvoir d'exciter l'imagination. La « Préface » de Condition de l’homme moderne est un grand moment lyrique. Un autre passage aussi dans La vie de l'esprit où elle évoque le "cerveau planétaire" des ordinateurs :

Du point de vue de la vérité scientifique, les spéculations des idéalistes étaient pseudo-scientifiques ; de nos jours, à l’autre extrémité du spectre, on dirait qu’il se passe quelque chose de semblable. Les matérialistes jouent le jeu de la spéculation à coups d’ordinateurs, de cybernétique et d’automatisation ; de leurs extrapolations sortent non pas des fantômes, comme dans le jeu des idéalistes, mais des matérialisations semblables à celles des séances de spiritisme. Ce que ces jeux matérialistes ont de vraiment remarquable, c’est que leurs résultats rappellent les concepts des idéalistes. C’est ainsi que l’Esprit du Monde de Hegel s’est récemment matérialisé dans la construction d’un “système nerveux”, organisé sur le modèle d’un Ordinateur géant. Lewis Thomas (in The Lives of a Cell, New York, 1974) entend concevoir la communauté mondiale des êtres humains comme un Cerveau géant où l’échange des pensées est si rapide “que les cerveaux de l’espèce humaine semblent souvent subir une fusion fonctionnelle”. Avec l’humanité en guise de “système nerveux”, la terre entière “devient… un organisme vivant fait de parties finement imbriquées qui se développent toutes “à l’abri de la membrane protectrice” de l’atmosphère entourant la planète”. (Voir Newsweek du 24 juin 1974, p. 89)"

- Hannah Arendt, La vie de l’esprit, PUF coll. Quadrige, 1981, p. 519-520 (écrit par Arendt en 1975).

  Elle avait vu très juste et anticipé le transhumanisme, avec d'autres mots, c'est très clair. Relire la Préface de CHM et l'analyse de l'animal laborans etc. Cette capacité à la SF de façonner le futur est à l'œuvre d'une façon caricaturale depuis le début des années 80 et le mouvement cyberpunk. Je vous invite à (re)lire Neuromancien de William Gibson.

  Sagesse et limites de l'état de droit et du système des checks and balances... mais cet idéal politique qui tend vers la moyenne et la neutralisation de l'esthétique en politique au profit de la gestion des affaires courantes - qui tend aussi vers le nihilisme, comme théorie de le relativité générale des valeurs, cette démocratie dont nous louons les vertus de modération, n'est plus le modèle proposé par l'idéologie néo-libérale qui valorise le succès, la démesure et l'indécence sur fond de mensonge et de faillite morale. L'état autoritaire devient alors paradoxalement l'idéal refuge contre le totalitarisme de la marchandise et des flux déterritorialisés. Le succès des maîtres de la Russie ou de la Turquie (et d’autres actuels ou à venir) est facile à comprendre : ils s’opposent à la globalisation et à la subversion des valeurs morales en ayant recours aux mythes du nationalisme et de la religion, deux « systèmes » de pensée qui fonctionnent comme « pompes de transcendance ». Tant que le libéralisme n'arrivera pas à se réconcilier avec l'idée de la Nation et du peuple souverain, les germes du fascisme seront toujours bien vivaces.

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“Totalitarianism” was not a ready concept in the minds of American political scientists and historians during the first three decades of totalitarianism’s history in Europe. We were prone whenever some nondemocratic state arose with a clearly identifiable leader to give it the label of “dictatorship” or “tyranny” or “despotism,” thus tending to interpret it as a recidivism, a lamentable throwback to the Louis XIVs and Cromwells of Western history. That in fact the new total states in the twentieth century were as modern as anything else in the century didn’t often occur to us in the 1930s when we considered the matter.
Robert A. Nisbet, American sociologist (1913-1996)

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Arendt et Maurras
Mise au point bibliographique

I. Origines du totalitarisme (éd. Pierre Bouretz), Gallimard coll. Quarto, 2002, on trouve dans “L’index des personnes” p. 1541

4 références à Maurras, dans le texte du chapitre “L’affaire Dreyfus” pp. 333, 343, 354; 356
1 référence à Maurras, en note de bas de page dans le chapitre “L’affaire Dreyfus” p. 362. (Citation de L’Action française du 14 juillet 1935)
1 référence à Maurras dans le chapitre “L’impérialisme continental” p. 507

  La bibliographie sur l’Antisémitisme (rédigée par Arendt, p. 1432), fait mention des livres suivants de Charles Maurras :
Au signe de Flore. Souvenirs de la vie politique. L’affaire Dreyfus. La fondation de l’Action française, 1898-1900, Les Œuvres représentatives, 1931
Œuvres capitales, 1954 (rééd. Flammarion, 1973)

II. Le catalogue en ligne de la Stevenson Library du Bard College, qui contient la bibliothèque personnelle léguée par Arendt (3519 entrées) ne contient qu’un seul livre de Maurras : Le conseil de Dante, Versailles, Bibliothèque des grands auteurs, 1928 (124 p.). Le catalogue ne mentionne pas la présence d’annotations ou autres marginalia dans ce livre.
  On peut supposer que lorsqu’Arendt rédigeait les chapitres sur l’Antisémitisme (en partie à Paris, ensuite à NY), les livres mentionnés dans sa bibliographie des OT furent consultés en bibliothèque publique.
  Il faudrait maintenant reprendre in-extenso les paragraphes mentionnés ci-dessus dans OT pour analyser les références à Maurras. Je viens de les lire rapidement et n’ai trouvé rien qui appuie l’hypothèse d’une reprise d’idées maurassiennes chez Arendt.

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  The alternative to countries are or will be more and more the big corporations. They are neo-medieval entities pursuing their own interests, small enough to create a sense of community or identity, large enough to compete, fiercely, on markets, cities. Read William Gibson' 1980 novel: Neuromancer.

  Un pour cent d'une future élite trans ou post humaine ; 99% du reste d'humains déclassés, superflus, à mettre au rebus. Homo sapiens a éliminé toutes les autres branches du genre humain au cours de sa longue histoire. Lorsque certains de nos descendants hybrides, transformés, n'auront plus la conviction d'appartenir à l’espèce humaine, le même phénomène se répétera. Qui profitera de ces technologies ? Ceux qui pourront se payer la Médecine de classe qui se met déjà en place. Si vous comptez sur la bonté et l’empathie du fameux %1 qui existe déjà pour imaginer que leurs descendants améliorés auront une humanité de cœur améliorée et se soucieront de leurs pauvres "frères humains”, vous vous racontez des histoires, vous êtes déjà en train d'avaliser votre future disparition. Le rêve transhumaniste est l'autre nom du cauchemar néolibéral.

  Les robots seront plus humains que nous. Demain, les robots (et les chiens)
  A la fin, les robots pleureront l'homme disparu.

  Être radical et conservateur aujourd'hui est peut-être le grand écart à réconcilier. Problème : le fil de la tradition a été rompu au vingtième siècle (deux guerres mondiales, cycle de révolutions et contre-révolutions, génocides, fuite en avant de la techno science et du libéralisme). Chacun tente de recoller les morceaux comme il peut, c'est-à-dire, peut-être, d'inventer une nouvelle tradition, de réconcilier toutes les contradictions de l'époque. Mais sans reconquête de l'espace public et du "commun", tous, "réacs", "libertaires", adeptes de la léthargie ou des goulags mous, opportunistes ou vertueux, tous nous serons, sommes déjà, condamnés à l'inanité et l'extrême solitude de nos rêves.

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  Trouvé chez Pêle-Mêle le livre de Konrad Lorenz qui faisait partie de ma bibliothèque d’étudiant : Trois essais sur le comportement animal et humain (Seuil, 1970). Il contient les articles suivants :
« Sur la formation du concept d’instinct » (1937)
« Le tout et la partie dans la société animale et humaine » (1950)
« Psychologie et phylogenèse » (1954)
  J’ai rapidement parcouru le premier article écrit juste avant l’engagement national-socialiste de l’auteur (1938). Il s’agit d’un article qui propose une réfutation de trois théories de l’instinct dominantes à l’époque de Lorenz : celle de Spencer et Lloyd Morgan, celle de Mc Dougall et la théorie réflexe de l’acte instinctif. Chaque théorie est réfutée par des arguments provenant de l’expérimentation ou de l’observation du comportement animal. D’emblée, Lorenz distingue sa théorie de l’inné (des instincts) de celle des pulsions (Triebe ou drive) utilisée par les béhavioristes américains ou les psychanalystes, raison pour laquelle il préfère conserver le mot « instinct » issu du latin. La conclusion de Lorenz, par l’absurde, est de montrer qu’il existe des comportements innés qui n’ont pas de finalité, ne remplissent pas une fonction adaptative, il parle “d’acte instinctif ne remplissant pas sa fonction biologique”, de “réaction à vide” ; l’autre idée importante est celle de l’évolution de l’acte instinctif dans le système zoologique, “semblable à celle d’un organe”. Nulle trace, du moins à première vue, d’une “idéologie raciale” ou d’eugénisme, dans cette revue de la littérature scientifique.

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  Météo politique. Année de commémoration du centenaire de la révolution russe. Des problèmes techniques dans le métro bruxellois.

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  Panique du kernel. Mac sous Linux Ubuntu.

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  Generation Zero coming to a theatre near you.
Who is Stephen K. Bannon, the brain behind DJT?
  Il est l'homme des révolutions politiques. Le choc, le saut dans l'inconnu, la volonté de puissance. La référence à Lénine est pertinente. Ça tombe bien pour un centenaire. Alors oui, ce qui nous dérange, ce qui nous bouscule, c'est de sentir souffler le vent de l'histoire. Fini les ronrons ! Les compromis ! L'équilibre. Finie la croyance ridicule en une « fin de l'histoire » post-1991. Si les Européens veulent être à la hauteur de ces événements et de ce qu'ils portent ils devraient redécouvrir le sens des réalités et du tragique de l'histoire. Où est le De Gaulle européen ?
  Attendons-nous « l’homme providentiel » ?
La réponse est non. De Gaulle est invoqué comme figure historique, l'homme du refus. Je connais le risque de « l'homme providentiel ». Les réponses seront collectives ou seront inefficaces. De Gaulle pourrait être compris comme un mythe pour (re)cimenter une UE qui en a bien besoin.

  Make America Great Again. With: Thomas Paige, Thomas Jefferson, Abraham Lincoln, Franklin Delano Roosevelt…
  Edmund Burke (1729-1797), political theorist, philosopher, author of "Reflections on the Revolution in France" (1790), considered as one of the inspiring men underlying the political philosophy of Stephen K. Bannon. If you want to know your enemy, you should get closer to him.
“Respecting your forefathers, you would have been taught to respect yourselves.”
– Edmund Burke

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6 février -
"Une soirée d'émeutes à Paris" (Figaro)
"Une soirée d'émeutes à Paris" (Le Petit Journal)
"Une journée de guerre civile" (Le Matin)
"Paris ouvrier a riposté !" (L'Humanité)
"Le coup de force fasciste à échoué" (Le Populaire)
"Après les voleurs, les assassins" (L'Action Française)
“Après une nuit de sanglantes émeutes dans Paris où l’on compta de nombreux morts et blessés le ministre Daladier décide de démissionner” (L’Ouest-Eclair)

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  Premier Moment Révolutionnaire en Russie. Emeutes de Petrograd. Le Tsar Nicolas II va abdiquer. L'histoire du XXème siècle en marche. La journée de manifestation pour le pain, principalement menée par des femmes, le 23 février 1917, point de départ de la révolution de Février, aboutit à l'abdication du Tsar. S'ouvre alors une période considérée par la plupart des historiens comme authentiquement libérale et démocratique, celle du gouvernement Kerenski (les mencheviks ou sociaux-démocrates), période qui va se clôturer comme on le sait par le 2è moment révolutionnaire d'Octobre et la prise du pouvoir par Lénine et les bolcheviks. Ce sera le début de la guerre civile, de guerres nationales à l'intérieur de l'Empire russe. Massacre des Romanov perpétré par les bolcheviks à Ekaterinbourg le 17 juillet 1918.

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Quelle est l'efficacité du système AMS israélien ?
L'escalade nucléaire est en dernier recours. On peut supposer des "représailles" conventionnelles mais non nucléaires de la part de l'Iran, dans un premier temps
La crainte d'une réaction limitera peut-être l'escalade ou préviendra toute première frappe (logique de la dissuasion). Mais- le risque existentiel pour Israël est très élevé à causes des contraintes connues de sa géographie. Sa garantie stratégique ultime réside dans sa force de frappe embarquée sur sous-marins.

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La poésie, c'est Lacan qui couine et Léon le cochon qui structure son inconscient comme un langage.
- Gaétan Sortet, 49 définitions de la poésie, Ed. La Marge, atelier d'édition participatif, Angers

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  Je ne m'étonne plus des dérives politiques actuelles, ici et "là-bas" (aux USA). Quelques intellectuels ont donné l'exemple depuis longtemps à substituer le déni ou la violence au libre-examen des sources et des commentaires. Si les mots étaient des couteaux, la philosophie ressemblerait à une boucherie. Les débats d'idées sont devenus le théâtre d'une sorte de guerre civile.

  L'élu est-il serviteur de quoi que ce soit ? Il est le sujet du souverain abstrait au nom duquel il parle, agit, dans un rapport agonistique vis-à-vis d'autres sujets au sein d'un théâtre : l'espace public. L'Etat est le nom actuel donné à l'organisation sociale qui gouverne l'espace public. C'est lui qui est au service du souverain. Dans tous les cas, le concept difficile à saisir : qui est ou qu'est le Souverain. Méditer Les Deux Corps du Roi de Kantorowicz.

Grund-Begriffe / μελὲτα τὸ πᾶν
  Le « débat des idées » est une forme de lutte politique ; toute lutte politique enclose dans la Cité converge – inéluctablement – vers la στασίασή, la guerre civile ; εμφύλιος πόλεμος.
 Les querelles d’école sont des formes larvaires de la guerre civile. Les protagonistes y affûtent leurs mots qui un jour deviendront des couteaux. La philosophie dans l’espace clôt du débat démocratique est l’outil inventé pour faire « rendre gorge » à nos adversaires. La philosophie n’est pas fille de la sagesse (ou plutôt : de l'étonnement), mais des Furies.

  Faut-il censurer le travail critique pour garder la paix civile ?
 Cela ne changerait rien à la fièvre qui saisit le démos de temps à autre. J'y vois plutôt la réintroduction d'un certain sens du tragique dans le travail de la philosophie - pour le dire autrement, l'optimisme naïf des Lumières, l'utilitarisme et les apories du libéralisme constituent des moments à dépasser -à nouveau ! pour éviter cette chute qui n'en finit pas dans la bêtise. Mais vers quoi ? Je n'en sais rien. Je suis conscient aussi de ce qu'une telle proposition puisse résonner comme un appel suspect d'un retour à l'origine. Ceux qui disent des choses intéressantes aujourd'hui - pour moi, sont par exemple des penseurs comme Agamben ou Badiou, entre réalisme et pessimisme modéré - et la conviction que la justice n'est pas affaire de calcul.

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  Peut-on tuer un hologramme à coups de fusil ?

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Un scénario de (mauvaise) politique-fiction.
  Demain, coup d'état à la Maison Blanche : DJT arrêté pour trahison de l'intérêt supérieur de la Nation (en raison de sa gouvernance chaotique) par une conspiration formée du vice-président Mike Pence, du conseiller Stephen K. Bannon, du département d'état et de la CIA. Pendant les quelques minutes cruciales, DJT a le temps de tweeter et demande à ses partisans de venir le libérer. Manifs et contre-manifs en viennent aux mains. Le lendemain, la Californie fait sécession. Fort de la levée en masse de ses partisans et de milices trumpistes auto-proclamées dans les états du Sud, DJT finit par reprendre le contrôle de la situation a Washington et fait exécuter les traitres. L'armée de terre se divise. La Navy et l'US Air Force restent neutres. L'Oregon, Washington state et la Nouvelle-Angleterre rejoignent la sécession. Pour en finir, DJT anéantit Sacramento, la capitale de l'état libre de California avec une arme nucléaire « d'a-peine » une mégatonne tirée depuis in silo Minuteman du Dakota, et San Francisco "nid de dégénérés antiaméricains", par la même occasion. Devant la réprobation universelle, un commande aéroporté français en provenance du porte-aéronef Charles de Gaulle en patrouille dans le St-Laurent, prend le contrôle de la Maison Blanche et enlève DJT conduit en lieu sûr (sans son téléphone portable et sans accès internet). Le Mexique en profite pour reprendre le contrôle de tous les territoires anciennement connus comme New Mexico (l'état du même nom, l'Arizona, le Nevada et une partie du Colorado), la Russie reprend le contrôle de l'Alaska et le Royaume-Uni celui des 13 colonies félonnes à la Couronne. Tout est bien qui finit presque bien.

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  Que faire quand les efforts de l'austérité ne sont pas récompensés ? Le refus allemand d'alléger le service de la dette grecque conduira à la sortie forcée de la Grèce de la zone €. Au service de quoi ? D'un « noyau dur » européen resserré autour d'une orthodoxie budgétaire encore plus stricte, c'est-à-dire conduisant à la destruction des États souverains plus faibles. Dans la politique impérialiste qui a revu le jour en Europe depuis 2010, la stratégie de l'assujettissement repose sur l'arme économique. Son idéologie est l'ordo-libéralisme allemand. Mais au service de quel projet politique ?

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Billet invité du 16 février 2014 – fiche de lecture de :
Jean-François Poupart, Gallimard chez les Nazis, Ed. Poètes de Brousses / coll. Essai Libre (Montréal), 2009

  Oui, voilà, je crois avoir capturés quelques-unes de mes pensées concernant l’antisémitisme en France, des idées diffuses qui d’un coup font toile d’énoncés, de mises en rapport, d’interrogations… Une de mes obsessions récentes (si je puis l’exprimer ainsi) concerne la résurgence et l’exploitation du fond antisémite à travers l’affaire de l’humoriste. Pourquoi ? Depuis quand ? Quels sont les liens dans la culture profonde ? Dans l’inconscient collectif ? Dans les refoulements, les silences de l’histoire contemporaine ? Dans le processus de victimisation, dans les alliances saugrenues de « la nouvelle judéophobie » …
  Voici d’abord les prémisses de ma thèse, ces faits sont connus de tout le monde: pendant les « années noires » de l’Occupation (1940-1944), la France fut activement antisémite, activement collaboratrice avec l’Allemagne nazie, à la recherche d’un « nouvel ordre européen » que certaines des élites culturelles et politiques de l’époque (sauf quelques exceptions, le Général de Gaulle, les résistants de la première heure...) partageaient depuis le début des années trente avec les mouvements anti-démocratiques: haine du juif devenue de plus en plus outrancière à mesure que la guerre se rapprochait, mise au ban des communistes, des francs-maçons, retour aux valeurs nationales et pastorales, à l’archaïsme bienheureux d’une société préindustrielle, qui sait même quels rêves d’Empire Carolingien reconstitué (vous noterez au passage que l’alliance franco-allemande est la base politique de la construction de l’Union Européenne), bref, une alliance objective des appareils d’état et de la culture avec l’occupant nazi: le régime de Pétain.
  L’intérêt de l’opuscule de Jean-François Poupart est de rappeler tous les faits incontestables qui font mal, mis bout à bout ils démolissent les idées bien pensantes et confortables d’une « résistance passive » de la société intellectuelle, artistique face aux nazis. Cela m’a fichu un coup de lire par exemple ceci :
« Une lettre de Gaston Gallimard datée du 4 novembre 1940, soit un mois après la première loi concernant le statut des juifs (3 octobre 1940), informe Jacques Schiffrin, juif non pratiquant et fondateur de la Bibliothèque de la Pléiade, qu’il est renvoyé. »
  Alors qu’on n’arrête pas de faire des procès sur l’attitude du philosophe Heidegger en Allemagne (son affiliation au parti nazi au début des années trente, le renvoi de son maître le philosophe Husserl de l’université d’Heidelberg, parce que juif, ses propos antisémites publiés à présent dans ses ‘Carnets Noirs’ exhumés), je ne pense pas me souvenir de polémiques aussi vives concernant les actes ou les silences ou les opportunismes ou les tricheries, de foule d’écrivains français qui font partie du “patrimoine de la culture”, tous ceux qui sont sortis plus ou moins blanchis, amnistiés, graciés, des foudres de l’épuration, voire qui ont eux-mêmes proprement sautés sur l’occasion des comités d’épuration pour se constituer une image respectable: les Sartre, Camus, Giono, Paulhan, Cocteau, Marcel Pagnol, Jules Romain, Marcel Aymé, Sacha Guitry, René Barjavel, Pierre Mac Orlan…. Non, je n’ai pas souvenir d’un battage médiatique contre ces figures nationales, par contre, s’il faut bien sacrifier quelqu’un, l’affaire est entendue, c’est Céline évidemment, le plus fou d’entre eux tous, bon bouc émissaire du refoulement collectif. Et donc ma thèse, que voici :
  D’une part, les remugles actuels de l’antisémitisme relayés par un certain humoriste et d’autres sympathisants puisent dans une riche tradition française, très en pointe sur la question depuis le début du vingtième siècle, et remise au gout du jour avec les combats anticolonialistes, anti-impérialistes, anticapitalistes, conspirationnistes … ils renvoient à cette haine séculaire de l’autre qui sait toujours si bien s’adapter aux opinions du moment (ce premier énoncé je pense ne fait pas problème) ; d’autre part, les réactions d’orfraie du « plus jamais ça » hurlé à grand renfort d’indignations vertueuses de la part de l’élite culturelle française (cas Céline en 2011, cas Dieudonné en 2014), sont le reflet de sa mauvaise conscience, de sa conscience jamais nettoyée, jamais pacifiée depuis les 'années noires’, pour une simple raison: cette élite a refoulé qu’elle était massivement antisémite, collaborationniste, elle s’est inventée avec la complicité de la justice dans les années immédiates d’après-guerre une virginité de bon aloi qui l’absolvait des ‘nécessités de l’existence sous l’occupation’, elle a oublié, ou fait semblant d’oublier quel rôle elle avait joué, il y allait de l’honneur national (De Gaulle voulait que la France fasse partie des vainqueurs de la Seconde Guerre Mondiale, mais dans le fond je crois que c’est Churchill qui avait raison, la France avait été vaincue, puis elle avait fait la pute), elle a transformé la République en un immense monument aux morts en instituant des ‘politiques mémorielles’ qui font des ravages, car la connaissance historique a été sacrifiée dans l’affaire (Pierre Nora, grand historien, a été très critique vis-à-vis de ces ‘politiques de la mémoire’, c’est-à-dire de la victimisation de tout le champ social, historique).
Hanna Arendt a montré que le Mal absolu se cache derrière des figures d’une grande banalité, fonctionnaires zélés, exécutants d’un « ordre » qui les dépasse (Eichmann … ils ont tous obéis aux ordres), je prétends ici que le Mal s’est caché très habilement aussi derrière les figures pouponnes, esthétiques, baveuses, mielleuses, cocardières, putassières et politiquement correctes (à leur époque) de nombreux intellectuels, artistes, représentant « l’avant-garde, la conscience » de la société … Je comprends mieux pourquoi mes sympathies instinctives vont à Céline, parce qu’il était le plus fou, parce qu’il était le plus honnête avec lui-même dans sa démesure, et parce que j’ai de la sympathie pour les salauds et les persécutés plutôt que pour les arrivistes, et les « gens propres sur eux ».
  Nous avons transformé avec bienveillance et amour les horreurs du passé en cadavres embaumés pour éviter d’y réfléchir, de nous mettre en abîme dans une recherche des racines du mal qui sont en nous ; nous avons transformés le passé en un culte pour bisounours.
Le retour du refoulé à travers toute l’Europe de nos jours n’a rien d’étonnant.

Une nouvelle « affaire Céline » ?
  C'est justement avec ceux que l'on aime le plus qu'il faut oser se risquer à une lecture qui dérange.
  L'appréciation que je fais de Céline n’a pas varié avec le temps : génie littéraire et salaud et on peut être les deux personnes en même temps. Je ne fais pas non plus de séparation tranchée entre une existence et une œuvre. Une œuvre n’est jamais « hors sol », déconnectée du milieu qui l’a vu naître – ce milieu étant le créateur de l’œuvre au premier plan. Il y a par contre une différence d’appréciation entre ce qui est public, l’œuvre, les écrits connus, publiés, destinés à un lectorat, à des auditeurs et ce qui relève du privé : carnets, correspondance intime, « pensées », « sentiments », « opinions » que nous ne pouvons que deviner. Notre regard critique doit être juste et ajusté à la différence de perspective de l’homme public ou privé et reconnaître les différences tranchées qui existent entre notre « être » (quel que soit le sens que l’on donne à ce concept : notre intériorité, notre intimité, notre moi profond, notre histoire) ; et notre personnage, notre surface d’apparition. Car nous sommes les premiers à mettre en place ces stratégies de voilement / dévoilement dans nos rapports multiples aux autres « apparitions » de nos contemporains. Il n’y aura donc pas lieu de s’étonner qu’un auteur mette en place des stratégies de contournement, de dissimulation lorsqu’il veut faire passer un message qui pourrait lui porter préjudice. N’est-ce pas propre à toute littérature digne de ce nom ? (à moins de prêter du crédit au « parler vrai » des publicitaires).
  J'aime l'œuvre de Céline et je m'intéresse aussi à qui il fut comme être humain avec ses mesquineries, ses mensonges, ses actes crapuleux et comment il se montra aux autres, acteur dans son époque et co-créateur de son époque. L'un n'empêche pas l'autre, sans jugement, œillères, parti-pris. Je déteste les procès qui se déroulent en-dehors d'un tribunal et cette manie contemporaine de certains intellectuels de s’auto-instituer procureurs, flics, inquisiteurs. Je déteste profondément cette attitude qui relève d’une fascination inversée pour ce qu’elle dénonce, au risque d’inventer les pièces du procès (détournement de sens, interprétations abusives des textes, sélections et coupes). Par contre : 1) si le travail d’enquête en vue de rétablir une certaine vérité sur l’homme et l’œuvre est mené avec la rigueur, la méthode et l’honnêteté intellectuelle d’un historien et 2) que l’auteur de ce travail ne se met pas la place d'un procureur ou d'un avocat de la défense dans un hypothétique procès imaginaire, alors, je suis prêt à accorder un intérêt sincère aux thèses qu'il propose quitte à prendre le risque d’être bousculé fortement dans mes convictions. Je ne lirai pas l’enquête avec un filtre que j’aurais déjà mis au préalable entre ma lecture et mon jugement.

*
Réponse à la « Lecture vulgarisée du premier paragraphe d'Être et temps de Martin Heidegger » d’un ami
§ 1 : la nécessité d'une répétition expresse de la question de l'être
  Cher ami, vos développements de cette lecture richement commentée du §1 de E&T sont très intéressants et appelleraient à leurs tours d'amples prolongements. Je me contenterai pour le moment d'une remarque concernant le dernier paragraphe de votre texte : « Autant dire que le fond de la pensée de Heidegger est celui de la psychanalyse... »
  C'est sans doute aller vite en besogne et ne pas rendre justice à la psychanalyse, dont le schématisme n'est plus depuis longtemps (sauf peut-être encore chez d'irréductibles freudiens), celui d'une méthode de « monstration » d'objets inconscients relatifs à une fantasmatique œdipienne. Cette méthode naïve (l'inconscient comme réceptacle de contenus latents que l'analyse va révéler) ne rend pas non plus justice à la méthode de M.H. Je crois qu'il s'agit d'autre chose (et je ne prendrais pas dans un sens littéral l'interprétation des « jugements secrets de la raison commune » de Kant dans le texte de Heidegger) ; je prendrais plutôt pour appui de cette réflexion - ce qui vous le verrez tient compte de votre intuition d'une analogie avec la méthode analytique, analogie plus formelle que phénoménologique, le « chiasme » proposé par Jean Greisch (dans son excellent et classique ouvrage : Ontologie et temporalité. Esquisse d'une interprétation intégrale de Sein und Zeit, PUF coll. Epiméthée, 1994 à la page 73), où il écrit :

« Il n'est pas inutile de noter que la question du sens de l'être se présente d'emblée sous la figure d'un chiasme. Nous sommes invités à nous poser la question même que posait l'étranger d'Elée : "Que signifie "étant"?", mais nous sommes aussi invités à nous poser la question : "Qu'est-ce que se poser cette question ?" »

  Que me dit cette figure du chiasme en rapport avec la psychanalyse ? Elle évoque cette idée selon laquelle « l'inconscient est structuré comme un langage » (Lacan), c'est-à-dire, contre la conception naïve des contenus latents qu'il faut rendre manifeste, que l'inconscient est un lieu (topos) de production de discours, qui disent quelque chose de la vérité du sujet et que la meilleure manière d'en rendre compte est l'analogie de structure avec la langue (ou les structures de la parenté) ou bien, oui, pourquoi pas, avec le chiasme de la question de l'Etre. Or, pour M.H., la révélation du sens du Dasein est liée au temps - la fameuse section manquante dans S&Z. Il développera par la suite l'idée d'inscrire le sens du Dasein et de l'être dans une historicité particulière (où je ne me sens pas tenu de le suivre). Mais c'est qu'il a déjà perdu de vue la fulgurance de sa question initiale qui mettait au jour une structure et qu'il y a substituée la forme appauvrie de contenus historiaux. Ceci demanderait de nouvelles considérations.... En annexe à mon commentaire, ci-jointe la photo de la p. 73 du livre de Jean Greisch avec le schéma que j'ai évoqué.


  J'entends donc bien qu'une partie du discours philosophique, ou en sciences humaines, s'appuie sur l'intuition intellectuelle ou l'herméneutique. Votre explication implique-t-elle que la philosophie rigoureuse serait celle qui aujourd'hui se limite à l'analyse du langage ? C'est le point de vue de la tradition de la philosophie analytique anglo-saxonne, qui se démarque d'une philosophie continentale confuse et à la limite délirante. La période des systèmes logiques complets est terminée, depuis Hegel me semble-t-il. Que reste-t-il alors comme méthode de réflexion en philosophie contemporaine qui ne relèverait pas de l'intuition pure ? A l'extrême, reste-t-il quelque fond légitime à philosopher aujourd’hui ? Ne vaudrait-il pas abandonner cette discipline obsolète et faire de la science ou du sport, de la politique, que sais-je ?
  M.H. a débuté sa carrière philosophique par une thèse doctorale (rédigée en 1913) : La doctrine du jugement dans le psychologisme. Une contribution de critique positive à la logique dans laquelle il combat le « psychologisme » dans la foulée de son maître Husserl, i.e. une doctrine « réduisant la logique au psychique, le psychologisme est incapable de comprendre la nature véritable des significations logiques qui possèdent une validité qui transcende la contingence psychique du sujet qui accomplit effectivement l'acte de jugement. » (Greisch, op. cit. p. 9). Toute critique de l'herméneutique heideggérienne dans E&T devrait repartir de la période de maturation des concepts d'E&T, à partir du jeune Heidegger théologien jusqu'au professeur de Marburg - afin de privilégier l'approche génétique indispensable sans laquelle je crois que l'on commet de graves contresens à propos d'E&T. Mais très vite le jeune M.H. va prendre ses distances par rapport à une théorie des significations transcendantales et privilégier un autre axe d'analyse du problème des catégories chez Aristote à partir de la question de l'histoire (la période du monde ambiant et de l'herméneutique de la « facticité »).

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Giorgio Agamben, Le mystère du mal. Benoit XVI et la fin des temps, Bayard, 2017
  Passionnante lecture mais il me manque beaucoup de clés pour comprendre les finesses de l'argument théologico-politique d'Agamben concernant le lien entre l'eschatologie, le temps et la légitimité de l'autorité politique. Il s'agit ici de la transcription d'une conférence inédite prononcée en 2012 à l'occasion de la remise du titre de Docteur honoris causa en théologie que lui décerna l'université de Fribourg. Le texte est un commentaire du passage de l'Epître au Thessaloniciens de St-Paul (2 Th 2, 1-10) :
« ... maintenant vous savez ce qui retient et sera révélé en son temps. Le mystère de l'iniquité est déjà à l'œuvre ; que seulement celui qui retient retienne jusqu'à ce qu'il soit mis dehors, alors se révélera l'impie... »
  Le commentaire est lui-même mis en perspective avec le geste du Pape Benoit XVI lors de son renoncement à poursuivre le ministère d'Evêque de Rome, geste à comprendre comme la reprise « d'une grande discessio, qui sera introduite par la revelatio définitive », geste qui n'a proprement de sens que dans l'histoire de l'Eglise.

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Si je le pouvais, j'annexerais les planètes
Cecil Rhodes, 1902
Citation en exergue du volume « L'impérialisme », in Origines du totalitarisme
 
  Commentaire consécutif à la découverte d’exoplanètes du système Trappist : offrir du rêve à l’esprit de conquête et d’expansion illimitée du capitalisme, mais aussi offrir des possibilités d’émigration pour des idéalistes en quête d’utopies. L’histoire des Etats-Unis au XIXème siècle montre en effet que de nombreuses communautés utopiennes s’y sont fondées (New Harmony, Icarie, Oneida…) en suivant les phases de la conquête, car sans doute ces deux phénomènes ont partie liées, l'un va avec l’autre. L'expansion illimitée qui nourrit le capitalisme suppose l'existence d'espaces vierges à conquérir, qui suscitent à leur tour le désir de fonder des communautés, de donner de l’espace à de nouveaux corps politiques. La littérature de science-fiction offre de nombreux exemples de ces propositions d’utopies fondées sur d’autres planètes, ainsi, Robert Heinlein avec The Moon is a harsh mistress (1966) et plus récemment la trilogie martienne de Kim Stanley Robinson, Red Mars, Green Mars et Blue Mars entre 1992 et 1996.


trad. en 1971 de "The Moon is a harsh mistress"
J’ai lu dans la Lunaïa Pravda que le Conseil Municipal de Luna City a adopté en première lecture un décret prévoyant la vérification, l’octroi de patentes, l’inspection (et la taxation) des distributeurs automatiques de comestibles fonctionnant sur le territoire de la municipalité. J’ai noté aussi que, cette nuit, doit se tenir une réunion publique destinée à organiser les assises des “Fils de la Révolution”.
- Robert A. Heinlein, incipit de Révolte sur la Lune, 1966

  Dans Révolte sur la Lune, Robert Heinlein imagine une révolution chez les "Lunatiques", les colons installés sur Luna City, qui publient leur déclaration d'indépendance le 4 juillet 2076, 300 ans après la déclaration de Philadelphie. Leur but est d'instaurer une utopie libertarienne. Leur mot d'ordre est : TANSTAAFL (There Aint't No Such Thing As A Free Lunch), que l'on peut traduire par "Il n'existe pas de repas gratuit". Les premières utilisations de cette expression célèbre dans la littérature économique remontent aux années 1930, sans qu'une source précise ait put être identifiée. L'expression est répertoriée dans une curieuse monographie de 35 pages intitulée Tanstaafl : a plan for a new economic world order publiée en 1949 chez un obscur éditeur de la petite ville de Canton dans l'Ohio (Cairo Publications) par un illustre inconnu (Pierre Dos Utt). L'expression est popularisée par Heinlein grâce à son roman et ensuite par l'économiste Milton Friedman. Elle est assimilée en micro-économie au concept de coût d'opportunité qui est une idée plus complexe à saisir qu'il pourrait y paraître en première analyse. On peut résumer le concept en disant que le "coût d'opportunité" représente le "second meilleur choix possible" dans toute situation où un choix économique est à faire entre options mutuellement exclusives, choix qui représente le "coût" perdu de la satisfaction que l'on aurait put en attendre. Par exemple, entre choisir d'investir (ou de travailler etc) et ne rien faire, le "rien" n'est pas "rien" justement, il a une valeur (plutôt qu'un coût), qui pourrait être par exemple pour telle ou telle personne le bénéfice de jouir de temps libre ou de ne pas avoir de soucis. L'expression populaire "il n'y a pas de repas gratuit" est donc plus profonde que ce qui est suggéré par sa littéralité ("tout à un coût", ou bien "la gratuité cela n'existe pas", ou encore "il y a toujours quelqu'un qui paye pour le bénéfice de quelqu'un d'autre" - toutes reformulations vraies dans le modèle de la micro-économie), elle veut représenter le fait que le "rien" a une valeur, ou pour le dire encore autrement, que rien n'échappe au principe d'utilité, lequel résulte nécessairement d'un choix sous contraintes (rareté des biens ou des services et satisfaction). Pour les libertariens, au-delà d'une dénonciation des coûts cachés de toute production de valeur (notamment dans le cas d'un système socialisé de redistribution des richesses), le coût d'opportunité est une reformulation du principe de Protagoras (Vè s. avant J.C.) selon lequel "l'homme est la mesure de toutes choses" et l'individu libre le seul étalon de la politique. 

  Se rendre sur Jupiter ou un système solaire à 40 années-lumière de la Terre relève de la Technique, mais ce n'est pas un problème, sauf à considérer - ce qui est caractéristique de la pensée techno scientifique - que tout problème correctement posé renferme déjà la moitié de sa solution. La question est d'essence politique : voulons-nous y aller et pour y faire quoi ? Toute l'aventure spatiale des années 1960 avec la course à l'espace initiée par les soviétiques, finalement gagnée par les américains avec les missions Apollo, procédait de ce paradigme volontariste. À contrario, il est tout à fait clair que c'est à partir du moment où la course fut gagnée par les américains, qu'elle ne les intéressa plus et que ce programme politique dégénéra en (mauvaise) gestion bureaucratique et purement technicienne. La NASA cherche à attirer l'attention du public par des annonces bien préparées et, via le renouvellement de son intérêt pour les découvertes qui concernent de près ou de loin les possibilités de vie ailleurs que sur Terre, les sources de son financement. Nous devinons ou projetons autre chose que de la science « désintéressée » sur cette affaire du système Trappist (et pour certains nous en reconnaissons l’humour belge bien particulier). Comme tout autre problème d'envergure qui enflamme l'imagination ou l'angoisse, ces questions scientifiques sont trop sérieuses pour être laissées à l'appréciation des seuls savants. Elles relèvent du champ politique.

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  S'il y avait aujourd'hui un moderne temple d'Apollon à Delphes où nous consulterions l'Oracle, il n'y aurait plus d'épigraphe qui dirait « connais-toi toi-même » mais « connais ta valeur de marché ».

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Il y a deux ans
  La transformation de la guerre moderne a généralisé les notions de conflits partisans à tous les échelons de la souveraineté. Nous sommes dans l'ère où les guerres ne sont plus conduites par des armées régulières, mais par des assassins. Le soldat d'aujourd'hui est le meurtrier, et si possible, le meurtrier de masse, anonyme, invisible, qui frappe par tous les moyens possibles, y compris les plus inhumains, légitimés par cette antimorale de l'hostilité absolue incarnée dans le corps du révolutionnaire, du partisan, du hacker, du djihadiste.
- En lisant la Théorie du Partisan de Carl Schmitt.

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Précédents épisodes du Théâtre des Opérations

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Merci à :
Johann Chapoutot
Jean Greisch
et aux Armureries d’Isher d’A.E. van Vogt
pour leurs lumières

Remerciement spécial à Maurice G. Dantec (Grenoble, 13 juin 1959 – Montréal, 25 juin 2016), « écrivain nord-américain de langue française » comme il se définissait lui-même, à qui j’emprunte le titre de « Théâtre des opérations » pour le texte que vous venez de parcourir.




Saturday, 18 February 2017

Belgique imaginaire II


Belgique imaginaire II



Etre armé
C’est être libre
A.E. Van Vogt, Les armureries d’Isher, 1951

   Il y a un an sortait Belgique Imaginaire, le premier volume de l’anthologie de textes de science-fiction, fantastique, fantasy, horreur, étrange… d’imaginaire belge édité par Marc Bailly…
  L'aventure de La Belgique imaginaire se poursuit ce début d’année avec la sortie du tome II.
  Le principe de l’anthologie consiste à rassembler deux textes de chaque auteur : un inédit et une réédition.
 


  Marc Bailly poursuit depuis de nombreuses années un travail d'éditeur, de promoteur, de publiciste, obstiné sinon obsédé, des lettres belges de l’imaginaire, au sens large du terme. On lui doit notamment la publication de Phénix, le fanzine de référence en Belgique francophone depuis 1985, devenu Phénixweb ces dernières années.
 


  Le projet Belgique Imaginaire était si volumineux lorsque tous les textes furent rassemblés qu'il fallut découper cette masse de mots en trois volumes : or, comme Marc était intransigeant avec son projet, il s’agissait de trouver un éditeur qui prendrait le risque de tout publier. C’était ça ou rien, ce qui a pris du temps mais Marc est aussi quelqu’un de persévérant et les éditions Academia installées à Louvain-la-Neuve, rattachées au groupe l'Harmattan, ont bien voulu le suivre dans cette entreprise un peu folle.
  Nous voici donc en ce début 2017 avec le tome 2 sorti des presses. Le troisième et dernier tome de l'anthologie est prévu plus tard dans l'année. Ayant figuré au sommaire du tome 1 et du tome 2, il ne me revient pas d’en faire un compte-rendu. [1]

  Pour assurer la promotion du tome 1, Marc avait demandé à chaque auteur de répondre à un petit questionnaire.
1.     Pourquoi écrivez-vous de l’Imaginaire ?
2.     L’Imaginaire belge se différencie-t-il de l’Imaginaire en général ?
3.     Quel est pour vous Votre Imaginaire ?
  J’y avais répondu dans un billet publié sur le blog. Ma réponse à la troisième question était incomplète. Sans la renier, je souhaite y apporter à l’occasion de la parution de ce tome 2 quelques compléments plus précis. Il s’agit en somme de faire un effort de mémoire et de me replonger dans de vieux souvenirs, ceux des années de formation afin d’éclairer les sources de mon imaginaire, formé ou déformé par un certain nombre de lectures dites « fondatrices ». Mais comment faire et surtout, quelle période retenir ?
  A cette question les auteurs répondent souvent par des souvenirs d’enfance : la plus ou moins riche bibliothèque familiale, (mais il n’y en a pas toujours une), les fameux greniers au trésor (il y en a de moins en moins car ils intéressent surtout les brocanteurs de nos jours), les livres obtenus à l’occasion de prix scolaires et fièrement ramenés à la maison, ceux dénichés en bibliothèque, offerts à Noël, prêtés par un cousin plus âgé… Ce ne sont pas forcément les plus anciennes de ces lectures qui vont marquer l’esprit de l’enfant ou de l’adolescent sur le long terme. La mémoire est quelque chose de délicat qui se construit ou se reconstruit tout au long de l’existence, elle se fixe pendant les années d’apprentissage et continue à s’élaborer, à se voir modifiée par les expériences, les intérêts ou les sollicitations de la vie d’adulte.
  Pour répondre à nouveau à la question de Marc : « Quel est pour vous Votre Imaginaire ? », j’ai choisi de fixer mon attention sur la période de mon existence pendant laquelle l’acte de lecture était devenu conscient, le résultat d’un choix, d’une volonté qui commençait à s’affirmer comme un élément-clé de ma personnalité. Je crois que tous les grands lecteurs ont ressenti cette particularité, qui parfois les distinguait de leurs petits camarades de jeux, d’école, de leurs frères ou sœurs, de leurs parents : ils ou elles se sont dits, « voici un intérêt qui m’est propre, je sais que je vis avec les livres, que je ne pourrais pas vivre sans les livres, que j’ai besoin d’eux et qu’ils ont besoin de moi ».
  Cette cristallisation s’est opérée entre mon treizième et dix-huitième anniversaire, autour d’un ensemble de livres qui constituaient le segment le plus important de ma bibliothèque d’adolescent : les livres d’imaginaire au premier rang duquel se trouvaient les livres de fantastique et de science-fiction.
  J’ai donc entrepris de reconstituer sous forme d’une liste le contenu de ma bibliothèque entre les années 1971 et 1976. Je suis parti du contenu de la bibliothèque actuelle, laquelle, sauf quelques rares livres de poche conservés tels quels depuis quarante ans et qui ont suivis tous mes déménagements, est le résultat de réaménagements successifs, entre ventes, oublis, reniements et rachats. L’exercice de mémoire a été concluant, en partant des livres présents en 2017 et, avec l’aide du remarquable site nooSFere dont le classement par éditeurs a été très utile, je pense avoir pu reconstituer les trois-quarts de la bibliothèque d’origine et me suis retrouvé avec une liste appréciable de cinquante-cinq titres[2]. Comment identifier, deuxième étape, ceux qui ont le plus contribué à former mon imaginaire ?
  Un test assez simple consiste à vérifier s’ils ont passé l’épreuve du temps. Que pourrais-je en dire si j’en prenais un au hasard et que je le relisais, à plus de quatre décennies de distance ? J’ai fait le test avec un roman d’A.E. Van Vogt, Les armureries d’Isher duquel j’ai tiré l’incipit en exergue de ce texte : « être armé c’est être libre ».



  Pour être franc, le résultat a été désastreux. C’est un des plus mauvais livres qu’il m’est arrivé de lire. Comment expliquer alors le paradoxe suivant : ce livre figure parmi ceux qui ont nourri mon imaginaire et ce livre est en même temps très mauvais ? Le paradoxe n’est peut-être qu’apparent, ou plutôt, il ne devrait pas surprendre. Je pourrais même prétendre qu’il existe une causalité perverse : c’est justement parce qu’il est mauvais, qu’il a nourri mon imaginaire.  Evidemment, je ne pouvais pas m’en rendre compte à l’époque, il me manquait bien des critères de comparaison, des référentiels, des études. Ce n’est qu’avec l’épreuve du temps que ce lien étrange a surgi. Qu’est-ce à dire ?
  Je venais donc d’entamer la relecture des Armureries d’Isher lorsque la nuit suivante j’ai fait un rêve bizarre. Vous me direz : n’est-ce pas la caractéristique des rêves ? Encore faut-il s’en souvenir. Au réveil je pris des notes. Les voici à l’état brut.

Drôle de rêve
  La Lune quasar me vrille le cerveau d'un rayon laser. Il est trois heures du matin. Mais il est aussi midi pile dans une ville hollandaise ensoleillée, plus précisément dans le grand amphithéâtre de cette ville où se tient une conférence très attendue. Je transporte avec moi un gros dossier encombrant : classeur avec anneaux, feuilles volantes, farde cartonnée, qui contient un projet d'affaires avec le Canada. Dans mon rêve je me souviens d'un autre rêve dans lequel je suis le chargé d’affaire pour les relations commerciales entre la Belgique et le Canada. Didier Reynders, le ministre des affaires étrangères m'y envoie en mission. Je le rencontre dans un couloir bondé, les mêmes dossiers sous le bras, lui montre le projet : « c'est parfait, allez-y. Je compte sur vous pour mener l'affaire à bien, comme à l'époque où vous étiez mon étudiant. » Je me souviens : il a été mon professeur en Droit. Je suis un Solvay boy qui a étudié le droit commercial. J'ai réussi dans la vie. Le Ministre me parle d’égal à égal. Il est lui-même, le visage, les cheveux, la voix : c’est lui maintenant tel que j’ai pu le rencontrer le 19 janvier dernier lors d’une conférence sur l’impact international de l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche. Mais moi, j'ai vingt ans de moins, peut-être plus. Je suis conscient d’être beaucoup plus jeune dans mes rêves. Le Ministre me salue. Dans la salle de conférence de cette station balnéaire hollandaise, je retrouve des amis et connaissances qui attendent impatiemment l'arrivée du conférencier. Qui est-ce ? Il y a du monde : je reconnais EF, J-C E, DG. Je m'installe au premier rang à côté de J-C E. J'attends. Personne ne vient. Mon voisin me fait comprendre qu'il faut y aller. Où ça ? C'est moi le conférencier ! Panique, je ne suis pas prêt. Je dis : « mais il y a encore tous ces dossiers à traiter, je n’ai pas eu le temps de m’occuper de cette conférence ». Que faire ? Quelqu'un dans le haut de la salle crée une diversion. Je reconnais ES, un ami d'enfance. Il se met à vociférer et dénonce les impies que nous sommes tous. Il y a de l’agitation, des gardes interviennent, arrêtent un individu louche, le ceinturent (mais ce n’est pas ES qui ricane de ses « bons mots »). Tout cela m'a rendu très nerveux et je dois uriner d'urgence. Les waters sont encombrés. Ce n'est pas grave, DG intervient et me donne un urinal. Je lui dis qu'il faut analyser mes urines, les envoyer au labo, on va y découvrir des traces d'une substance hallucinogène. Il acquiesce. Je sors et me promène, soulagé, sur la plage de cette ville. Une rue perpendiculaire monte très fort. Je l'emprunte. Ce n'est plus la Hollande. C'est Main Street. Des voitures américaines anciennes y circulent lentement. Ça continue à grimper. « Je vais arriver à Winnipeg si ça continue comme ça ». La Lune quasar me réveille. Le rêve se prolonge à moitié éveillé : je pense à Alfred « Euston Do Nacimento » van Vogt (ou van Vogte) et à son monde déjanté. Je me réveille en 1945 ou en 1973. Je tiens un vieil exemplaire de le revue Astounding SF.



  L’exemplaire d’août 1945 d'Astounding contient le début de la série World of Null-A de l’auteur des Armureries d’Isher. Dans mon rêve j’ai transformé le deuxième prénom de l’écrivain Alfred Elton en « Euston Do Nacimento » qui fut mon nom de personnage dans un jeu de rôle grandeur nature où j’incarnais un tueur à gages brésilien. L’écrivain van Vogt est né au Canada et il a vécu un temps à Winnipeg, la capitale de l’état du Manitoba, avant d’émigrer à Los Angeles. Pour le reste, le rêve est « intraduisible » dans une autre langue que la sienne, un peu comme les romans de van Vogt qui fonctionnent comme des rêves éveillés par une accumulation d’invraisemblances et de shortcuts spatio-temporels. Mais n’est-ce pas cela justement qui constitue le fond de « mon imaginaire » ?
  Je vais donc répondre à la troisième question de Marc : mon imaginaire est une somme de rêves bizarres. Cela s’appelle l’inconscient.
  Ai-je répondu à la question ?

  Un dernier mot sur le livre des Armureries d’Isher.
Un livre peut être mauvais, sur le plan littéraire, stylistique ou narratif, et en même temps intéressant par les idées qu’il véhicule. Tout ce que j’ai lu de van Vogt est intéressant. Quelle est l’idée principale des Armureries ? Celle selon laquelle « le droit de garder et porter des armes » par les citoyens est un principe fondamental de l’équilibre des pouvoirs dans une société où le pouvoir politique tend toujours à basculer vers la tyrannie ou le totalitarisme. On aura évidemment reconnu le Deuxième amendement de la Constitution américaine, qui fait partie du Bill of Rights. Pour contrebalancer le penchant naturel à la tyrannie de la part du pouvoir exécutif, le droit de porter des armes permet aux citoyens de se défendre contre l’abus du pouvoir. Dans le roman de van Vogt, les armes vendues par la Guilde des armuriers de l’empire d’Isher ont un rôle uniquement défensif. Elles sont le résultat d’une haute technologie, chaque arme est adaptée à son unique propriétaire, devient inutilisable entre les mains de quelqu’un d’autre, et ne peut pas être utilisée pour une agression. Elle peut par contre être utilisée contre soi-même, si tel est le désir de son possesseur d’en finir avec sa propre vie.
  Les idées politiques des armuriers d’Isher résultent d’une philosophie politique pessimiste qui vient d’Aristote, Cicéron, John Locke, Machiavel et d’autres[3]. Elles constituent aussi l’arrière-plan des idées des libertariens américains, à la fois conservateurs et anarchistes, parmi lesquels des penseurs contemporains comme Robert A. Nisbett ou Robert Nozick défendent les principes d’un état minimal.
  Dans le fond, après avoir relu Les armureries d’Isher, j’ai pris plus nettement conscience de ce que la science-fiction est une littérature éminemment politique.
  Merci A. E. van Vogt.


[1] Il est néanmoins permis d’en établir le sommaire.

Tome 1 :
Préface par Marc Bailly 
Nicolas Ancion : Comme une fusée sans jambes
Jean-Baptiste Baronian : Le livre rouge
Véronique Biefnot : Une vie nouvelle
Christophe Collins : Une Histoire sainte
Christo Datso :  Brouillages
Serge Delsemme : Le cycle de l’eau
Ambre Dubois : Laylat
Pierre Efratas : Aazam le Magnifique
Gudule : Le baiser du désert
Christophe Kauffman : Billet à gratter
Frédéric Livyns : Le tableau
Adriana Lorusso : La clef du bonheur
Jacques Mercier : À droite de Mars…
Nadine Monfils : Ginette de Gembloux
Mythic : Hiii ! J’ai épousé une fée
Frank Roger : Bibliopolis
Michel Rozenberg : Alternances
Marc Van Buggenhout : Le cercueil
Dominique Warfa : Paysage de grève avec chute d’un homme
Ouri Wesoly : Comment gagner plus qu’un réparateur de dômes
Bruno Peeters : La Belgique imaginée

Tome 2 :
Jean-Baptiste Baronian : Margaret
Rose Berryl : Cette mort qui me colle à la peau
Pascal Blondiau : La dixième vie de MuChat
Alain Dartevelle : Les bons docteurs ne courent pas les rues
Christo Datso : Isobel et le jeu du ruban
Ambre Dubois : Le sourire du démon
Philippe Dumont : Adieu, monde cruel ! 
Pierre Efratas : La Première
Doris Facciolo : Morts et vive
Valérie Frances : Baby Doll
Daniel Garot : Hans Trapp
Alain le Bussy : Conte moderne
Dominique Leruth : Le landau de Baden Road
Adriana Lorusso : Diplôme universitaire
Nadine Monfils : La fée pin-up
Mythic : Tout en douceur
Daph Nobody : Prosopopée
Anne Richter : L’enfant des tempêtes
Bérengère Rousseau : Le poids du cœur
Michel Rozenberg : Alessandra
Christian Simon : Vivre
Dominique Warfa : Le danseur absolu
Barbara Wesoly : L’éternité d’un instant

  « Brouillages » paru dans le tome 1 était mon texte inédit. Au sommaire du tome 2, « Isobel et le jeu du ruban » est la réédition du texte initialement paru en l’an 2000 dans l'anthologie Hyperfuturs de Stéphane Nicot, chez Galaxies. « Isobel… » est un texte sur les paradoxes temporels et une légère distorsion temporelle s'est glissée dans cette édition. Le texte de la présentation bio et bibliographique que j'avais rédigée pour Marc il y a cinq ans et demi au moment du lancement du projet (j’ai retrouvé un courriel daté du 30 juillet 2011 qui s'appelait « Proposition »), révisé ensuite légèrement en 2014, figure dans ce deuxième tome mais ne correspond pas à la fiche qui avait été publiée dans le premier tome paru l'année dernière et qui aurait dû figurer également au dans ce volume. Oubliez donc cette fiche. Je savais en écrivant « Isobel… » dans une vie antérieure que le passé finit toujours par vous rattraper. Les paradoxes temporels ont quelque chose d’obstiné.
  Vous pouvez commander les deux tomes auprès de votre libraire favori ou sur le site de l'éditeur Academia.
N'hésitez pas. Lisez bon sang, c'est du Belge !
[2] J’en ferai l’inventaire dans une prochaine note, peut-être à l’occasion de la sortie du tome 3 de la Belgique Imaginaire.
[3] Halbrook, Stephen P. (1994). That Every Man Be Armed: The Evolution of a Constitutional Right (Independent Studies in Political Economy). Oakland, CA